ESPRIT CLASSIQUE, FRANÇAIS, ■ III II II
Au temps où Gœtbe réagissait contre les excès du romantisme allemand d'abord favorisé par lui-même, il écrivait : « J'appelle classique ce qui est sain, et romantique ce qui est maladif (i). » C'était justice. Quoi de plus classique en effet que la puissance ordonnée; c'est-à-dire quelle leçon qui réponde mieux au besoin de dévelop] dans l'ordre les .facultés natives, à leur second éveil? Quand les lettres respirent et répandent cette atmosphère salubre de la puissance ordonnée, alors elles sont vraiment humaines, elles justifient' pleinement ce beau nom d'humanités dont nous laissons à tort perdre le sens et l'usage. Expression normale de tout l'homme, elles agissent normalement sur l'homme. Elles sont, chez l'écrivain, la belle âme qui se déploie, qui résonne pour ainsi dire tout entière, «et dès lors il devient impossible que, chez le lecteur, toute l'âme, sollicitée par cet appel sympathique, n'entre pas en branle pour vibrer à l'unisson. Ajoutez que, selon la loi de nature, ces deux âmes se seront, perfectionnées par leur exercice même. Ainsi la parole aura traduit tout l'homme, résumé tout l'homme, élevé tout l'homme. Elle est donc instrument d'éducation et par excellence; elle est bien humaine, bien classique, et si son rôle va diminuant dans les classes, c'est que l'éducation émancipée du christianisme ne sait plus former l'homme, ou peut-être a ses raisons pour ne plus le vouloir.
« Ecole germanique », disait tout à l'heure M. Taine, et il nous faisait penser à cet auteur « né français et chrétien » dont parle La Bruyère. Ce n'est point ici une antithèse patriotique, et nous ne voulons point nous mettre en peine de savoir si la docte Allemagne mérite absolument le triste éloge dont l'écrivain prétend l'honorer. Mais nous croyons bien vrai que la pente naturelle de l'esprit français est à la puissance ordonnée, plutôt qu'aux excès de l'imagination rêveuse ou ardente. Quand l'esprit français se retrouve quelque peu lui-même, quand il échappe aux modes étrangères, aux théories de dévergondage; on y
(i) Mczières, Gœthe. Ses œuvres expliquées par sa vie. T. I, p. 33o.
lit el sur le vif ci te pratique,
luouvemenl des facultés inj m'on i ii dise. L'esprit fran • s os lenteur ni froideur aucune, i i ceuxlà ■ ' timide et routinier, qui mettent la c ince et L'audace à braver le si ns nrnun. Voilà pourquoi, lorsque nous rappelons toute i i idéal de puiss mce ordonnée, en même temps ious avons conscience d'être dans la ine, nous sommes tout particulièrement dans la v( »ril français.
Quant à nous inspirer de l'esprit chrétien, c'est chose d ne nous contestra pas et que plusieurs nous reprocheront à notre gloire. Que le zèle ait ses inlempéiin - que d'aucuns aient prêté à .sourire on voulant trouver ou introduire le christianisme jusque dans le • il de toi. - âences : il se peul faire el nous n'y contredisons point. Certes li christianisme touche à tout; mai- suivant la nature des objets, ce contact est plus ou moins immédiat, plus ou moins sensible, et nous n'entendons pas bien ce que serait une géométrie catholique \ cordons que la religion ait peu à voir dans la science élémentaire des nombres; elle est déjà bien pins directement intéressée à celle du monde et de la matière; mais dès qu'apparaît l'âme, impossible d'éluder la question n ligieuse, et de ne rencontrer pas le bienfait du christianisme présent ou les tristes effets de son absence. bien qu'il soit tout surnaturel d'origine, de tenue is, i' ne peul non- toucher sans nous modifier dans de notre perfection de nature. Pour faire court, sup] sa place dans les lettres : il i 3 ennoblit de toute- parts. 1 ur objet ilon . s'élève, el il en jaillit, par la rencontre ':';!.'■ suprême, une Damme di sympathie généreuse; ssion pure el forte. Dieu, le monde, l'homme, leurs relation- : -ur ce champ illimité de l'activité littéraire, le christi unir le soleil, verse à flots lumière, chaleur et vie. ajoutons, pour y revenir peut-être, qu'il l< - ut- un service incomparable. En la personm idorabli di N - jneur Jésus-Christ, il unit, et
ESP1UT CLASSIQUE, FRANÇAIS, CHRÉTIEN n."i
l'objet suprême de l'art, qui est Dieu, et le plus haut objet proportionné aux prises de l'art, qui esl l'homme; il offre, comme type désespérant et ravissant tout ensemble, la gloire divine elle-même, devenue transparente dans la grâce et la vérité humaines. Considérez d'ailleurs l'influence exercée directement sur l'écrivain. Gardien et gardien unique de la rectitude naturelle, seul capable, en fait, de discipliner sans les détruire les forces vives de l'homme, comment le christianisme n'agirait-il pas au bénéfice de la parole littéraire, elle qui jaillit de toutes ces forces conjurées? Le christianisme maintient les puissances humaines dans leur activité harmonieuse: c'est dire ce que la parole littéraire peut lui devoir. Si le païen demeure notre modèle pour avoir mis l'ordre et la puissance dans si - œuvres, et par là même pour avoir gardé quelque rectitude en soi; nous y reconnaissons, pour une part, lt- témoignage de l'âme naturellement chrétienne, et nous en avons le droit, car le christianisme admet, épure, garantit et consacre tout ce que la muse profane a de réelle beauté. Et maintenant, supposez un chrétien sérieux et qui sache faire passer son christianisme dans toute la pratique de sa vie. Donnez-lui le talent, car c'est l'hypothèse nécessaire, et voyez. Xulle puissance n'est éteinte ni même refroidie, car la grâce ne mutile point la nature. Mais elle la règle, et voilà pour garantir la hiérarchie essentielle. En même temps, vus à la lumière de Dieu, les objets produisent une impression exacte et parfaitement mesurée, dont nulle affectation ou gloriole ne forcera d'ailleurs l'expression. Par-dessus tout, ce talent a conscience de sa mission providentielle; il cherche moins à jouir de luimême qu'à élever les âmes à la hauteur du vrai, du beau, du bien suprême, vu et montré partout. Encore un coup, le christianisme tend à la perfection, même naturelle, de l'homme. Mais qu'est-ce donc que l'orateur, l'écrivain, le poète? Rien autre chose que l'homme s'exprimant dans toute la force et dans les conditions vraies de sa nature. Qui fait la parole littéraire? L'âme, qui s'y met tout entière, mais l'âme telle que Dieu l'a faite et qu'il y a lieu de l'admirer.