EMPREINTE DE LAME SUE LES CHOSES
proques; il \ a encore subordination, dépendance, hiérarchie véritable : troisième ordre de rapports que la méditation aperçoit vite et qu'elle exploite, au bénéfice de la conviction surtout. Comme les règnes de la création physique, les notions intellectuelles ou morales se classent naturellement en genres et en espèces. Les principes tiennent sous eux leurs conséquences; la thèse, nu \ craie,
appelle et régit l'hypothèse, ou application pratique. Tout a sa place dans l'échelle des êtres, et c'est fort bien fait de reconnaître cette place; rien de plus rationnel et de plus fécond.
Mais surtout les objets s'engendrent les ans les autres par voie de causalité, relation considérable entre toutes et où va d'abord — le mot même l'indique — la curiosité de l'esprit.
Félix qui potuit rerum cognoscere causas.
C'est que la proportion nécessaire, qui unit l'effet à la cause, décèle l'un par l'autre, et nous devient en bien des cas un critérium précieux. La cause connue par ailleurs accuse ou justifie les effets. Il fera bon, par exemple, confondre tout d'abord l'incrédulité en produisant les motifs à peine secrets qui la font naître ou l'entretiennent (i).
Dans le même ordre d'argumentation, l'orateur ou l'historien vengeront les Croisades (2), la Ligue, la Vendée (3) en dégageant la pensée sainte qui était au fond de l'entrepri-e et dans l'âme de l'immense majorité des acteurs. De fait, qui connaît l'arbre connaît le fruit avant même d'y avoir goûté. Yoilà qui est de grande lumière et de grand usage, non pas seulement dans la composition de la parole, mais dans la direction de bien des jugements pratiques. Hommes ou choses, tout ce que vantent les ennemis déclarés de l'Eglise devient, par Là même, suspect au bon sens chrétien: tout ce qu'ils attaquent l'incline au moins provi-
(1) R. P. Monsabré, Conférences de Saint-Thomas-d'Aquin, 2e Conférence.
(2) Le cardinal Pie, Panégyrique de saint Louis.
(3) Idem. Oraison funèbre de la marquise de la Rochejacquelein.
"Il
COMPOSITION
.ut à là faveur, l'.t c'est justice. Le principe notoire d'où partent leurs sympathies ou leurs aversions, nous avertit d'orienter les nôtres dans un sens tout contraire. lite encore, nous serons parfaitement équitables d'acplus ou moins de confiance une m"ême proposition sortant de celte bouche ou de cette autre. Une théoinlance ne nous effraiera point, venant d'un homme connu pour la fermeté de ses principes. Elle sonnerait tout autrement, si l'auteur ne brillait point par la conviction ou le caractère.
En tout cela, c'est la cause qui juge l'effet. Plus souvent l'inverse a lieu; l'effet, plus en dehors et en saillie, dénonce la cause qui se cache, et l'on entend que dans l'ordre moral il en soit plutôt ainsi. Où voir l'âme et les intentions que dans les paroles et dans les actes? Et quelle féconde veine que cette étude des causes par les effets! Lacordaire y a trouvé ses plus belles conférences, celles où il établit la divinité du chritianisme par le témoignage des vertus (i).
Application. — Objets principaux dont l'âme peut avoir à se donner l'empreinte. — Une notion. — Un mot. — Richesses logiques enfouies dans le langage. — Application des lieux communs à l'étude des mots. — Un texte. — Un fait. — Un personnage, un caractère. — Conclusion.
I envisageons, non plus les auxiliaires et guides naturels de la méditation, mais quelques-uns des grands objets où elle s'applique de préférence. Nous verrons, du même coup, le service qu'elle peut tirer des lieux communs.
Est-ce d'une notion que l'âme veut se donner la vive empreinte? S'agit-il d'un ère réel ou idéal, physique ou intellectuel, d'une vertu, d'un vice? La définition et l'énumération des parties sont d'abord indiquées, sans préju-
'• icordaire, Conférences, 21 ;i 39.
EMPREINTE DE LAME SUR LES CHOSES i/jà
die des autres lieux comuns, toujours eu connexion et pour ainsi dire en collaboration facile. Ici, rien qu'il faille ajouter, ce semble; tout a été dit plus haut (i).
Mais voici que, pour éclairer la notion, le mot où elle s'exprime va nous être d'un grand secours! Il y a, disait Leibnitz, toute une philosophie pétrifiée dans le langage. Ce n'est point merveille. Si le mot n'est point forgé de tête et à la pédantesque, s'il émane de la vraie source qui est le bon sens populaire; il n'est autre chose que l'idée prenant corps dans une forme heureusement expressive. Il nous arrive d'en user avec une irréflexion nonchalante, comme on dépense une monnaie sans en regarder l'empreinte. Et pourtant cette empreinte ravirait un artiste; mieux encore, elle serait parfois toute une révélation pour le penseur. Du mot bien entendu jaillir souvent une induction philosophique et scientifique de premier ordre. Au temps où il n'avait pas mis sa science à la remorque de l'irréligion régnante, Max Muller notait que, dans h langue sanscrite, une des langues mères, une des révélatrices de l'esprit humain, la même racine GNA signifie tout ensemble nommer et connaître, c'est-à-dire qu'elle identifie la parole avec la connaissance, acte propre et indice irrécusable de l'esprit. Qui parle est donc esprit, ou autrement, le fait de la parole valait dès la plus haute antiquité comme •preuve de la spiritualité de l'âme. De même, Bossuet a montré dans les noms de secte des noms de séparation, de particularisme : Arien, Socinien, Luthérien, partisan de cet homme ou de cet autre; au lieu que le titre de cathotique est en soi titre d'unité, de gloire (2).
Et quelle riche source d'argumentations doctrinales el morales tout ensemble! Que de vérités hautes, consolantes, pratiques, gisent à fleur du langage, déposées là par la sagesse naturelle ou par la foi! Le mot défunt rappelle
(1) Bossuet définit l'incrédulité. (Oraison funèbre de la Palatine.) Lacordaire décrit l'univers au point de vue spécial des difficultés qu'il offre à l'apostolat (aie Conférence). Mgr Landrïot développe la mission du vaisseau par des définitions successives. (Œuvres pastorales, t. I ,p. 217. Palmé, in-8.)
(2) Bossuet, Sermon pour la vêture d'une nouvelle catholique, le jour de la Purification.
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que la vie esl une l'onction responsable. Un cimetière est un champ où l'on dort; ce titre à lui seul promet le réveil, l'immortalité. La mort est on trépas, un simple passage; saint François de Sales >'<n est souvenu dans l oraison funèbre du duc de Mercosur. .Nous nous trompons, dit-il, Je nommer morts ceux qui sont sortis de la vie présente k Aussi nostre langue Erapçoise ne les appelle pas morts nuis trespassez, protestant assez que la mort n'est qu'un -o et trajet, au delà duquel est le séjour de la gloiie. » Kt tirant parti de l'expression ainsi analysée, le saint ajoute avec une véritable éloquence : « Ce grand duc de Mercœur n'est donc pas mort; il est seulement trespassé. Que si nous n'avions la vue si débile, nous le verrions bien loin au delà de la mort, en ce jardin céleste où il jouit des consolations éternelles (i). » Le cardinal Pie, commentant le pape saint Gélase, argumente finement sur l'énergie significative du mot con-desccndance; il se refuse à descendre avec les déchus de la vérité intégrale; au contraire, il les invite à monter avec lui (2) Les exemples ibondent de cette fécondité logique du langage. De quoi donc ne nous prive pas l'irréflexion? La vérité est là, mais comme l'étincelle dans la pierre, et il ne faudrait qu'un médiocre effort d'attention pour la faire jaillir.
Etudions donc les mots, commençons par là d'appliquer les lieux communs que nous passions on revue tout à l'heure. En effet, l'analyse d'un mot composé n'est autre chose qu'une énumération des parties; la recherche de l'étymologie revient à la question de causalité; si ce mot est illusion ou métaphore, l'étudier c'est approfondir une affinité, une similitude. Ainsi tout se tient, et rien n'est frivole.
Ce qui est vrai de bien des termes pris isolément, l'est, à plus forte raison, de certaines expressions ou locutions courantes. Autant de trésors perdus pour l'inadvertance, mais que l'attention met en œuvre et que le génie même
(1) Saint François de Sales, Oraison funèbre de duc de Mercœur, exorde.
(0.) Le cardinal Pic, Seconde instruction synodaie sur les. principales erreurs du temps présent, n° XVI. (Œuvres, t. III, page 2G0.)