‹ Théorie des belles-lettresChapitre 43 sur 112 · L AME DONNANT AUX OBJETS SON EMPREINTE. CHOIX ET ORDONNANCE · texte numérisé non relu

L AME DONNANT AUX OBJETS SON EMPREINTE. CHOIX ET ORDONNANCE

L'âme n'est point toute passive sous l'impression des choses. Elle leur rend une double empreinte : celle de sa propre nature, celle de la fin qu'elle poursuit. — Triple aspect de cette action de l'âme : choix, ordonnance, idéalisation.

Les écoles réalistes montrent ou cachent, selon les rencontres, une prétention singulière. Elles attribuent à l'âme l'exactitude et l'insouciance parfaite du miroir. Tout réfléchir, c'est-à-dire tout recevoir et tout rendre,- sans plus d'action personnelle qu'il n'en faut pour arrêter et renvoyer les rayons lumineux : tel est le rôle qu'elles lu» assignent parfois en propres termes, sauf à le nier ailleurs, mais en revenant à le supposer toujours. On se rappelle M. Leconte de Lisle réfléchissant les choses humaines « dans ses vagues prunelles », et leur donnant, « avec un détachement parfait, la vie supérieure de la forme ». Voilà qui serait peu glorieux à l'âme; mais, par bonheur, c'est impossible en fait comme en droit.

Non, l'âme en présence des choses n'est pas le miroir tout passif et insouciant que l'on suppose. Nous l'avons dit, elle n'est pas non plus la cire qui reçoit, garde et re présente une effigie; pas même cette cire vivante et voulante, qui s'appliquerait d'elle-même à l'objet pour l'im-

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iand l'Ame apprend ou médite, quand

seulement elle . sans autre effort que

celui de et de le suivre; entre elle cl les

- il j a un échange d'action où sa pan est incompa-

nent la plus grande; Comme les objets se gravent

en elle, comme ils la modifient à leur image sans la chan-

:i son fond; de même, sans altérer leur essen en prendre une [ausse idée, die les marque elle-même d'une double empreinte, celle de sa propre nature, e1 du but où eFIe prétend les mener (i).

La première est essentielle, nécessaire, inconsciente le plus souvent. Comme le liquide prend tous les contours intérieurs du vase, l'objet reçu dans l'âme se moule n sairement à la forme de l'âme elle-même.

Forme accidentelle et commune, que déterminent les époques ou le climat : en certains points de détail et de surface, le Grec et le Romain voient les objets autrement que le barbare; les Français du dix-neuvième siècle, autrement que les contemporains de Louis XIY ou de saint Louis.

Forme accidentelle encore, mais propre et singulière à l'individu, empreinte originale du talent, du caractère, des mœurs. Un jour, sur la grève de Saint-Malo et parmi beaucoup d'autres personnes, Lamennais enfant contemplait la mer, et il pensait — c'est lui qui le raconte :• — « Ils regardent tous ce que je regarde, mai- ils ne voient pas ce que je vois. » Plus tard il disait frémir au souvenir de cet éclair d'orgueil traversant un cerveau de huit ans. Mais, [] â part, la remarque était juste : cette âme trop tôt puissante mettait sur les objets sa marque à elle, son cachet distinctif!

D'ailleurs, ce qui se grave partout et plus profondément que tous les traits accidentels, c'est l'âme humaine invariable, l'àme toujours constituée; en fait, des mêmes élé-

i n appliquant à l'étude des objets certaines méthodes réfléchies, l'âme commençait d'agir sur eux. Mais cette action allait finalement à apprendre, à recevoir plutôt cra'J donner. A partii du point où nous sommes, nous la verrons donner plutôt que recevoir.

EMPREINTE DE L'AME -- CHOIX l53

ments et sensible aux mêmes procédés, aux mêmes touches, l'âme toujours régie, en droit, par les mêmes lois générales d'ordre et de moralité. Certes, s'il y a du plaisir à déterrer un beau marbre ou une fine médaille, il y en a aussi, et du meilleur, à retrouver dans la parole d'un étranger ou d'un ancien cette vive emprsinte de l'àme sur les choses, telle que nous la pourrions donner nous-mêmes, ces tours que prendrait chez nous l'observation de la vie morale, ces vues que nous pourrions avoir sur le monde, sur l'homme, sur Dieu. Je lis dans Platon, dans les Védas ou dans Confucius, une pensée particulièrement noble ou fine. Est-ce l'âme qui a vibré juste sous le contact de l'objet? Est-ce l'objet qui sonne au vrai sous l'effort puissant et ordonné de l'âme? C'est l'un et l'autre, et le second plus encore que le premier. Et si je jouis de me sentir à l'unisson avec ce mort de vingt-cinq ou de trente siècles, c'est qu'il me plaît de voir l'âme éternelle tirer des choses la même harmonie, ou, pour revenir à notre image préférée, y tracer toujours la même empreinte, le même sillon lumineux.

Mais en outre, l'âme qui médite un objet le marque habituellement d'un autre caractère, celui de la fin où elle oriente sa méditation, du but où elle dirige, et son propre travail, et, par lui, les impressions mêmes que l'objet lui donne. Non qu'elle le plie arbitrairement à une idée préconçue. A. la vérité, rien n'est moins impossible ni moins rare; mais c'est le préjugé, cela, le désordre, l'erreur inévitable. L'ordre, c'est le pionnier s'ouvrant une percée et cheminant droit dans la foret vierge; c'est l'âme poursuivant à travers les choses, soit une pensée nette, arrêtée d'avance et certaine par ailleurs, soit du moins une ligne d'investigation logique et sûre. C'est l'esprit en travail d'une démonstration, d'une vérification, d'une découverte, accue^lant ce qui s'y rapporte, écartant, non ce qui contrarie le préjugé, mais ce qui ne vient pas à la question.

Donc l'âme qui s'empare des objets pour les présenter, avec elle-même, dans la parole, les marque d'un double oaractère, le sien d'abord, puis celui de la fin où elle les fait servir. Ils nous apparaîtront façonnés à son image, à la fois humaine et originale, et ordonnés suivant une direc-

( 0MPQS1 11.».

Ile-môme aura librement choisie. Fait d'expé- . qui rejette bieD loin dans le monde de la chimère

- théories plus ou moins avouées de réalisme absolu, inerte et insouciante, passée à l'état de miroir ou d'appareil enregistreur. Non, l'âme agit suivant sa nature et en vue d'une fin. Et, dans le détail pratique, cette action devient triple : sélection, disposition, idéalisation. Toujours l'esprit choisit et ordonne; souvent, emportant les objets à sa suite, sur ses ailes, pourrait-on dire, il monte avec eux dans la vérité, bien au-dessus des réalités con- Bs, vers leur type et leur suprême idéal.

ÏT

Choix entre les objets. — Choix spontané, inévitable. — Choix réfléchi d'après un but. — Obligation pour qui écrit ou parle. — Ce double choix, indice et mesure de la valeur de l'esprit. — Choix réfléchi, nécessaire à l'unité et, par elle, à la profondeur de l'impression.

Envisageons d'abord la première de ses trois actions sur l'objet qu'il médite. Choix, sélection, triage, voilà qui aura lieu en toute rencontre et doublement : toujours, sans qu'il y prenne garde; en outre et souvent, par l'effet d'une intention réfléchie.

Mettez en présence d'une même scène curieuse et frappante dix témoins également bien placés pour la bien voir. Puis prenez-les sur le vif de leur impression et demandezleur-en compte. D'accord au fond, ils diffèrent quant aux détails. L'enchaînement, l'importance relative des circonstances ne se retrouvent plus les mêmes dans l'esprit de celui-ci ou de celui-là. Bien plus, quelques-uns semblent n'avoir pas existé pour tel ou tel spectateur, et V. omet, comme ne l'ayant pas aperçue, cette particularité où son voisin à vu la clef de tout le reste.

D'où vient cela? De leur mémoire inégalement ûdèle? C'est trop peu dire; par hypothèse, nous ne leur avons pas laissé le temps d'oublier. Non, mais chacun, en regardant et en écoutant, a fait, sans le vouloir, un travail de sélection spontanée. Et ce travail a-t-il marché à l'aventure? Non pas absolument. Il a eu pour mesure la perspicacité naturelle de chacun, pour guides ses dispositions personnelles, peut-être même une impression dominante inspirée par les débuts du spectacle, laquelle a pris la direction du travail intime, faisant l'unité des autres impressions et, par suite, celle des souvenirs; saisissant dans le drame ce qui s'accordait avec elle et laissant échapper le reste; sorte de demi-préjugé involontaire, irréfléchi, où se retrouvent une fois de plus le caractère et l'humeur de chacun. En tout cas, le mot de Lamennais enfant se vérifie encore; s'ils content diversement, c'est que, de fait, ils n'ont pas vu la même chose; d'où il est moralement sûr qu'aucun d'eux n'a vu la chose tout entière, nous disons, tout ce qu'il y avait d'apparent dans la chose, nous disons, vu assez nettement pour tout saisir et tout noter. Chacun a pris sa part dans le spectacle; le mieux doué, le plus observateur, le plus maître de soi, l'a prise plus large et plus lumineuse; il en dit plus et mieux, parce qu'il a plus et mieux vu. C'est le fait d'expérience quotidienne, et nous y appuyons parce qu'il met à néant la chimère du réalisme absolu, paradoxe peu sincère inventé pour masquer le sensualisme, comme nous le verrons amplement.

Tant que l'homme se comporte en spectateur pur et simple, l'inévitable triage se fait en lui sans qu'il s'en doute. Dès qu'il réfléchit, un autre choix commence, mais celui-là volontaire, intentionnel. Nous l'avons dit en général, à propos de l'influence active de l'esprit sur les choses; n'y revenons que pour voir cet esprit à l'œuvre, à son œuvre spéciale de sélection. Le philosophe a un but; il pousse droit dans le sens d'une conclusion à démontrer, vérité certaine, lumière fixe où il va sans la quitter des yeux. Ou bien encore il marche à une vérité pressentie; 'il a sa lumière à dos, pour ainsi dire, dans les principes où il a pris son point de départ. En tout cas, il va devant soi,

i 0MPOS1 riON

ut d'autres termes, il choisit entre

\iiiM t'ont, de nécessité, !• prédicateur, l'homme

politique, l'avocat, l'historien même qui, dans l'impuis-

le tout dire, est hien obligé d'admettre et de rejeter

- Létails certains. Ajoutons pour garder sous nos

• i ité tout entière, qu'en poursuivant son but im-

lial sa ius jner ou son opinion à défendre,

l'homme qui parle ou écrit doit toujours tenir compte de

vation morale, du perfectionnement moral de qui le

lit ou l'écoute. Encore une nécessité de choisir, ne fût-ce

pour écarter ce qui nuirait à cette fin dernière de

'<->le.

Les franchises de la fiction ne sauveront pas de cette loi

du triage le poète, le romancier, le conteur libre, qui

n'est jamais libre contre la nature et la morale.

Hoc amet, hoc spenuil...

lui dit Horace. Qu'il prenne et laisse, en vue de son but. Or son but, à lui aussi, est double. Plus noble par là du moins, son métier ne l'engage pas' à la poursuite d'un résultat temporel, parfois vulgaire. Il peut tendre immédiatement au bien de l'âme où il s'adresse, l'élever par la contagion de la grandeur morale ou l'assainir au moins par l»s utiles joies du cœur. Il le peut, et il le doit par là même. Rien ne l'en empêche et tout l'y oblige; mais c'est l'obliger de choisir.

Il le devrait encore, à n'envisager que son autre but,

secondaire el immédiat, plutôt moyen que but, nécessité

littéraire de produire tel effet, telle impression. Ainsi fait

excellemment La Fontaine,, par exemple; et M. Taine l'en

loue loi t. dans une page où le grand bon sens du critique

rtporte heureusement sur les systèmes (i). Que ne s'en

il souvenu quand, plus tard, il glorifiait Shakespeare et

l'école germanique de cette prétention à tout voir et à tout

rendre qui, fût-elle réalisable, n'aurait vraiment rien de

i orieux '2).

■ Fontaine et ses fables, 3° partie, eh. i, n° V. ///. loire de la Litêrature anglaise, ]]\. II, ch. a,

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