‹ Théorie des belles-lettresChapitre 44 sur 112 · EMPREINTE DE LAME — ORDONNANCE IJ · texte numérisé non relu

EMPREINTE DE LAME — ORDONNANCE IJ

Car dans ce double triage, l'un inconscient qi: l'âme opère sur tout spectacle, l'autre voulu et réfléchi qu'elle entreprend dès qu'elle commence 'de méditer, il ; a une marque et" une mesure de sa netteté de vue et de sa force. Voilà pourquoi deux sortes de gens n'y arrivent pas. Ce sont d'abord fatalement les esprits courts et médiocres, l'art de choisir tient de près au don d'observer, qui est lui-même inséparable du talent. A l'extrême opposé, ce sont les esprits trop ricbes, éblouis de ce qu'ils découvrent, n'en voulant rien perdre pour eux-mêmes ei pour autrui. Défaut des grandes intelligences avant l'heure de la maturité complète. C'est Bossuet jeune, versant à flots devant ses premier auditeurs de Metz, les belles choses qu'il découvre avec ravissement dans les Pères, dans l'admirable saint Augustin. Plus tard, le choix sera plus sévère, l'orateur plus courageux à s'interdire les beautés superflues, en somme plus fort et plus grand.

Quant aux réalistes qui affichent la prétention de tout dire, leurs visées sont moins hautes. Il pouvait en coûter à Bossuet de sacrifier un aperçu brillant ou noble; ceux-là répugnent à se priver d'un spectacle, mais par-dessus tout, d'une sensation. Point de choix, point d'effort d'esprit au bénéfice d'une impression unique; plutôt le pêle-mêle tourbillonnant et miroitant qui surprend l'œil, l'éblouit et finalement l'amuse. Tel est le procédé de Balzac, tel est son style, d'après le critique cité plus haut : « chaos gigantesque », où tout se trouve, où « l'on parcourt en dix lignes les quatre coins de la pensée et du monde; » sorte de « carnaval extraordinaire », de ronde fantasque, amenant à la fois sous nos yeux « toute la magnificence et toutes les friperies... Vous êtes choqué d'abord, puis l'habitude vient, bientôt la sympathie et le plaisir (i). » Nous entendons. Le bon sens réclame d'abord, mais la curiosité l'emporte; la raison proteste, mais l'imagination la fait taire. Aujourd'hui plus que jamais l'esprit est si faible, si complaisant à qui le déprave, que les Balzac et autres ne se trompent guère dans leur calcul.

Pauvre calcul cependant, et qui ne profite nullement à

(1) Taine, Nouveaux Essais de critique et d'histoire.

[POSITION

la puissance légitime et profonde de l'impression. Pareille puissance natt de l'unité, et l'unité commande le tria;.

; lui qui, rtant le hors-d'œuvre, donne à la mé-

ditation, et dès lors à la parole, cette force où rien ne se perd, cette force concentrée et ramassée sur un point unique, à laquelle on peut résister encore, mais sans laquelle on n'est jamais ni convaincu ni ému jusqu'au fond de l'âme. Où le choix a manqué, l'unité est lâche, flottante, rompue et comme traversée à chaque instant par éléments disparates. Qu'une imagination malade s'en imuse, qu'on prenne cela pour variété, pour nouveauté, à la bonne heure! L'âme saine en est vite lasse; pour elle, le trop, le superflu, l'étranger, n'est pas seulement sans valeur, il est nuisible, il amoindrit la lumière en distrayant l'esprft. De même, il détruit l'impression Dar la concurrence d'objets multiples, ou, tout au moins, il l'affadit en fatiguant la sensibilité, comme fatigue tout mouvement inutile et gauche.

L'unité par le choix, c'est l'ordre, et l'ordre se montre ici comme partout le meilleur gardien de la puissance. Qui a de l'ordre dans l'esprit sait choisir; il sait dès lors imprimer à sa pensée ce caractère d'unité forte. Il sait encore finir, achever, dans le double sens de ces deux termes, c'est-à-dire mener le développement jusqu'à sa plénitude et l'arrête là sans hésitation ni regret.

Tout cela suppose, à vrai dire, des qualités précieuses. 11 y faut le tact, l'expérience, l'attention, le naturel dans les habitudes de la pensée, et, dans le travail actuel de la i 'imposition le regard toujours fixé au but. Il y faut l'âme facilement ouverte à la vive empreinte des choses, et tout ensemble gouvernant énergiquement l'impression reçue. \insi, comme tous les éléments de la composition littéraire, le choix à faire entre objets nous met en présence d'un problème tout pratique, à la fois psychologique et moral. Discipliner l'âme en l'assujettissant à la nature des choses, mais surtout gouverner l'impression reçue des choses en la pliant à la nature de l'âme : voilà le secret de la composition, bien manifesté dès la première opération qu'elle suppose.

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Ordonnance imposée aux objets, spontanément d'abord — puis a dessein et d'après un but. — Y a-t-il une forme générale de disposition ? — Le moule artificiel. — La vraie méthode guidant la réflexion. — Une loi fixe, la gradation. — Directions pouf l'application pratique. — Deux cas principaux. — Large influence des choses, combinée avec les émotions naturelles de l'âme et la logique spontanée. — Disposition dans la poésie lyrique, dans le récit. — Influence prédominante du dessein réfléchi. — Ordonnance philosophique : la logique pure. — Ordonnance oratoire : la logique combinée avec les dispositions de l'auditeur. — Clef de tous les problèmes pratiques. — Conclusion : l'âme ordonnant les choses. — Préparation lointaine, effort immédiat.

Il en sera de même pour la seconde, pour la disposition, et nous en pourrions commencer l'étude en répétant, sauf de bien légères variantes, ce que nous avons dit du triage. .

Comme lui, elle est double en fait, nécessaire tout d'abord, spontanée et souvent inconsciente. Revenons à nos dix témoins et à la scène qui s'accomplit devant eux. Avec le travail de sélection irréfléchie qui s'opère entre les phénomènes, un autre coïncide toujours : c'est une ordonnance toute spontanée, une certaine logique directe, qui les présente dans une succession naturelle. Analysée après coup, cette succession paraîtra née de deux éléments unis; l'un est la série réelle des objets ou phénomènes, l'autre celle des impressions fatales ou libres dont ils ont été l'occasion. Joignez-y en troisième lieu, ou — peu importe — identifiez aux impressions mêmes cette curiosité de nature qui, avant toute réflexion, cherche les causes dans les effets. Vous aurez ce qui se passe dans tout esprit, alors qu'il est plutôt passif, ou du moins avant que son activité devienne complète en devenant réfléchie. Dès ce moment,

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