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CHAPITRE III

l.AME DONNANT SON EMPREINTE AUX CHOSES. IDÉALISATION.

Deux degrés possibles : concevoir plus beau que le réel, — tirer du réel lui-même une impression saine et généreuse. — Si c'est le devoir de l'artiste. — Sensualisme et spiritualisme. — Entre ces deux écoles, la question est celle même de notre nature et de notre fin.

L'âme se comporte en maîtresse parmi les réalités dont elle ne peut s'affranchir. Si elle reçoit leur empreinte, elle leur impose la sienne. Elle choisit entre elles et les range à son gré, comme un capitaine ses soldats. Encore est-elle capable de les dépasser, de s'élever au-dessus d'elles, et doublement.

Elle le fait quand, par son effort propre, elle les agrandit elles-mêmes, sans les dénaturer; quand, ne s'arrêtant pas à les enregistrer fidèlement, à en tirer la copie exacte, elle les conçoit et les peint d'après leur type supérieur aux données de pure expérience. Elle les idéalise alors, selon toute la force du terme. Qu'est-ce à dire? Elle leur confère, elle leur crée, autant qu'il est possible, une perfection qu'elles n'ont et n'auront jamais qu'en idée. En les élevant ainsi, l'âme leur donne du sien beaucoup plus qu'elle ne reçoit d'elles; dans cette conception supérieure

iposh [on

mi empreinte est manifeste ou lis.

maintenant qui . sans aller jusque-là, sans figu- - objets plus beaux que nature, on les dispose et les • I. manière à en faire sortir une influence saine et ir exemple, qu'on ne déerhe qu'au h d'un sentiment, soit le ; soit la pnysionomie hu-

maim ; qu'on ne peigne la vi r, jt ne dis

pas une leçon toujours, mais toujours une impression de bon si ns ou de vertu. C'est encore : r le simple

âomène, le pur tait, la réalité bruti I n tirer quel-

que . hose qui ne s'y trouve qu'en germe et en puissance; quelque < bose qui n'en peut sortir qu'au commandement de l'âme et ?ous la touche victorieuse. En un sens vrai bien que moins rigoureux, c'< idéaliser.

Dans la libre fiction, concevoir et peindre plus beau que réalité; dans la littérature d'art ion. histoire ou éloquence, i tenir au réel, mais le tourner à l'élévation des âmes : voilà qui est clair pour tout le monde. Et maintenant faut-iî y voir une loi, la grande loi de la composition artistique? Non, dit, pratiquement sinon toujours formellement, une école moderne. Comment la désigner? On l'appelait réaliste; un industrie] heureux l'a rajeunie un temps en la nommant naturali-te; mais voici que la valeur des mots a changé et que nous ne savons plus à qui entendre. On a découvert, par t xemple, que Boileau est un poète réaliste (i). Et pourquoi !» P;irce qu'il s'inspire des réalités. Mais qui donc ne s'en inspire pas, je vous prie? Tout le monde est réaliste, e compte, et le mot n'a plus de sens. N'importe. Reconnaissons l'école à ses œuvres, et nous trouverons sans peine son vrai nom.

Or. on la dirait jalouse de photographier simplement le réel et de s'enfermer dans la sensation pure. Mais l'un et l'autre sont impossibles : mlagré son bon vouloir, l'homme peut se faire tout sensuel, tout animal; et d'ailleuri, s'il est invinciblement réaliste dan- l'acception indiquée tout à l'heure, de même il reste idéaliste en dépit qu'il en ait. \ quoi donc va se rabattre l'école en question? A ma-

i, Boileau. Hachette, in-18.

térialiser l'art autant que possible, à prodiguer la sensation imaginaire en la renforçant de tout son pouvoir; à dégrader le réel, à enlaidir la laideur même, en les idéalisant au rebours. Le prétexte, bien vain prétexte, c'est la vérité, la nature, on a dit, depuis, la science, le document. La visée réelle, c'est l'effet quelconque et à tout prix; c'est l'âme, non pas élevée, mais amusée, remuée, exaltée, fût-ce aux dépens de sa dignité, de sa santé morale dont on n'a cure. Là vont bien des pages de V. Hugo; Zola tout entier ne va pas ailleurs. Lecteurs sérieux, esprits qui ne voulez pas être dupes, tenez donc pour non avenues les nomenclatures changeantes, inventées par le charlatanisme des auteurs ou la fantaisie des critiques./ Avec ses divisions et ses subdivisions infinies, celte école est, partout et avant tout, sensualiste; en fait, voilà son caractère; en droit, voilà son nom. joignez-y l'épithète d'immorale, épithète de nature évidemment.

Quand à l'école adverse, nommez-la classique : ce titre ne convient qu'à elle; nommez-la idéaliste : elle l'est en effet et nécessairement; — mais plutôt encore nomme/, h spiritualiste et morale : car le fond de son esprit est là, et de là suit tout le reste. Si elle idéalise,. si elle invente audessus du réel, si elle exploite le réel même aussi bien que l'imaginaire, au bénéfice des impressions généreuses; c'est qu'elle trouve dans l'homme quelque chose de plus qu'une machine à jouissance, qu'un récepteur de sensations; elle y trouve une âme et se reconnaît elle-même la puissance et la mission de l'élever.

Combien donc sont loin de compte ceux qui voudraient ne voir dans les jugements que fantaisie et dans la littérature que métier! Bien évidemment, entre les deux systèmes que nous venons d'indiquer, il ne s'en peut concevoir un troisième. Et d'ailleurs qui les sépare? Une question de psychologie et de morale, la question même de l'homme, de sa nature et de sa fin. Si l'homme n'existe crue pour jouir; si l'art, comme tout le reste, n'existe que pour l'y aider, l'école sensualiste est la vraie, et tout ce que nous allons dire est sans valeur. Mais nous savons que penser de l'hypothèse; nous savons l'homme tenu de chercher en tout, médiatement ou immédiatement, sa fin dernière; nous

COMPOSITION

savons l'art obligé, non seulement de ne pas nuire à celte

de notre vie, mais d\ apporter, selon natun Sources, un concours très positif. N'in-

<M"n^ pas, mais notons que la doctrine de l'idéal repose tout entière sur cette double évidence. Plus que jamais \> ut-être, la loi morale domine ici la loi littéraire; ou plutôt v unit, elle la compénètre et, pour tout dire, elle h

Idéalisation improprement dite : impression saine et généreuse tirée du réel môme. — I. Le sensible, pour l'immatériel. — II. Le laid, pour la mise en lumière du beau. III. Le mal, pour renforcer l'attrait du bien.

Soit d'abord cette idéalisation moins absolue, qui n'invente pas, qui n'embellit pas les choses, mais en dégage finalement une impression pure et noble. Partout elle est possible et, dès lors, partout commandée, étant donné le but suprême de l'art. Elle n'a que faire d'inventer, disionsmais elle se retrouve nécessairement dans les ouvrages de pure invention. Ni l'historien, ni l'orateur n'ont droit d'aller plus loin qu'elle, mais tous deux ont le devoir d'y atteindre. Le poète, le conteur, le romancier, la dépassent d'office; mais dans leurs créations les plus hardies, ils la pratiquent encore et ils doivent la pratiquer. D'un mot, cette idéalisation incomplète, improprement dite, s'impose à tout écrivain (i).

Que fera-t-il donc, s'il entend son art et le respecte?

Est-il besoin d'ajouter que le mot est pris \r\ dans sor acception supérieure et vraiment littéraire ? L'écrivain es pour nous celui qui agit sur l'homme en le saisissant toi entier.

Dans son œuvre, quelle qu'elle soit, réalité ou Action, il maintiendra les relations vraies, l'ordre essentiel, entre certains éléments rivaux et partout mêlés : — entre l'immatériel et le sensible, — entre le beau et le laid, — entre le bien et le mal. Par là même, il aura fait jaillir du -spectacle confus des choses, une impression, une dominante; définitive, spiritualiste sans abstraction ni sécheresse, esthétique et généreuse sans invraisemblance, renforcée même par les laideurs physiques ou morales qu'il ne peut écarter absolument de ses tableaux. Ainsi aura-t-il élevé l'âme, et c'est la loi; mais il est bon d'y appuyer.

I. Regardons le monde sensible, non pas en exploiteurs utilitaires ou en jouisseurs avides de sensations, mais en artistes quelque peu philosophes, c'est-à-dire en hommes, après tout. Vue de cette hauteur, la matière ne vaut que par l'esprit et pour l'esprit. Du détail à l'ensemble, des cristaux de neige au panorama le plus grandiose, elle intéresse par la trace visible de cet « esprit ouvrier » (i) qui l'a faite avec nombre, poids et mesure (2), mais aussi par son action sur notre âme, par le mystérieux langage que nous parlent les formes, les couleurs, les sons, par leur puissance à nous faire penser et sentir.

Envisageons la physionomie humaine. Qui mérite ici de nous attacher? qui même nous attache de fait? Une expression morale au moins apparente, un reflet, trompeur ou fidèle, de la vie de l'esprit. Supposons l'impussibb : ôtons au corps, au visage, toute apparence de signification psychologique; éteignons-y tout rayon de l'âme : ils ne diront plus rien à la nôtre, bons tout au plus à éveiller les moins glorieux de nos appétits.

Ainsi l'ordre essentiel éclate, partout lié dans se;- t'é ments, partout conséquent avec lui-même. Nous sommes esprit et corps, en unité de personne; mais il est trop Manifeste que le corps est, en nous, pour servir l'esprit. La création extérieure nous environne, elle assiège pour ainsi dire tous nos sens; mais le moyen de croire que Dieu l'ait

(1) Bossuet, Sermon sur la mort.

(2) ...Omnia in mensura et numéro et pondère disposuisti (Sap. xi, 21.)

uniquement ou finalement à Leur plaire? Mon, ouleurs, 1rs mille jeux de la lumière on réjouir l'œil; si les sons, avec leur:

is :- infin -, font tout d'abord l'enchantement cl Dieu, qui ne se contredit point, n'a pu mettre 1 c est i l'âme qu'ils doivent aller en défini tive, pour la solliciter d'agir dans Umte l'harmonie de se puissances et au bénéfice de sa lin unique. Reflets ou écho lointains de la pensée, de la perfection même d u Créateur ils nous les offrent à deviner connue dans une énigm transparente. En même temps, ils nous apportent 1 germé confus de mille pensées, de mille émotions persoç - Démêler tout cria, le préciser, le Qxer, le rendre tout l'art humain, toute la poésie humaine, car c'e fonction propre, la notion, l'essence. Qui est l'artiste ète? L'homme le plus capable de lire, tout bas poi Lui-même et tout haut pour autrui, l'immatériel qui s'offr dérobe à la fois sous la lettre, sous l'écorce du sen - i 1 > 1 e ; par contre ou par suite, c'est l'homme habile à tra duire sous formes sensibles, et dès lors populaires, les vérités immatérielles qu'il voit du même coup d'œil, et lui- leur être abstrait, et dans leurs analogies avec les phénon es. Voilà, encore une fois, tout l'art, toute

la poésie, tout le talent de l'écrivaiE comme écrivain.

>n, où le mettra-t-il, en vérité? A nous rendre la

pure sensation du phénomène visible et palpable? Tour de

fore impossible, puisqu'il lui faudrait cesser d et rc homme,

nimaliser complètement, et nous-mêmes avec lui.. D'ail-»

1 turs, tour de force bien inutile. A quoi bon décrire?

faisez-vous, jetez votre plume; allons plutôt voir de com-

rnie le réel, grandiose, gracieux ou horrible, les Alpes

la mer, la cascade ou la prairie, la morgue ou l'abat-

toir.

nais il n'y aura d'art, de poésie, de littérature, de

talent vrai, que selon la nature de l'homme et celle des

-, que dans l'alliance légitime .ordonnée, harmfl

nieuse, du corps avec 1 sprit, du sensible avec l'imma-

\ lliance toujours inévitable à quelque degré. Ni

'•• plu- éthéré I i léalistes ne peut -'affranchir de la ma-

li le plu- grossier de- !•' ilistes donner à l'immatériel

un congé absolu. Le problème est d'unir ces deux éléments dans l'ordre, et l'ordre est indiqué, imposé par la comparaison de leurs natures : le corps pour l'esprit, le sensible pour la pensée et l'émotion saine; en ce point l'art et la morale n'ont qu'une voix. A l'entendre et à la suivre, on élè\e l'âme parce qu'on rencontre le beau.

II. Le beau, ce rêve et ce tourment des vrais artistes! Qu 'est-il en soi? Où est-il?

Nous ne baissons pas la métapbysique, mais nous espérons n'être ni séduit par la métaphysique nuageuse, ni même tenté de métaphysique superflue. Or à quoi nous servirait de remuer ici le problème fondamental de l'esthétique, de sonder la nature intime du beau? C'est assez d'y voir un des trois aspects essentiels de la perfection ou de l'être, les deux autres étant le vrai et le bien. C'est assez de le définir, avec saint Thomas, par son effet naturel, immanquable : ce qui plait à la seule vue, id quod visum placet, ce qui excite un amour désintéressé, une sympathie généreuse, libre de tout avantage temporel et secondaire. Nous sommes en face de la Transfiguration de Raphaël; nous écoutons le Don Juan de Mozart; nous assistons à une représentation de Cinna ou d'Athalie. Sans calcul égoïste, sans retour sur nos intérêts vulgaires, nous nous laissons délicieusement détacher de nous-mêmes: nous nous sentons grandir au contact d'un sentiment plus noble que nos préoccupations quotidiennes : voilà la véritable émotion esthétique, voilà le beau.

Veut-on quelque chose de plus., mais qui ne saurait être, je l'ai dit, le dernier mot de la question métaphysique? Je crois, après beaucoup d'autres, que le beau, le beau véritable, celui qui ravit la nature saine et qui l'élève. naît toujours d'une alliance exceptionnellement heureuse entre la puissance et l'ordre. On l'a défini la splendeur du vrai : ne dirait-on pas tout aussi bien la splendeur de la puissance ordonnée? A quoi bon du reste? Qu'on s'en tienne à la définition traditionnelle : la puissance et l'ordre y sont manifestement implicites. Qu'est-ce que le vrai:' Par où un être est-il vrai ou parfait en son genre? Par l'ordre dans ses éléments constitutifs et dans sr> relations

.m dehors (1). Et qui peut i ordre jusque le faire

ttdiri 1 mpreinte \i-ible d'une puissance peu commune. Soit dune le beau, une rencontre bien saillante de l'ordre et de la puissance, rencontre dont le spt

i& plaît par lui-même, nous émeut et nous élève, parce qu'il nous donne la vive conscience des deux éléments df toute perfection. Vous en avez tout ensemble, et l'effet immanquable, et la cause immédiate; incomplète peut-être, te, elle esl riche en conséquences; elle nous suffît.

Et toul d'abord elle fait réponse à la seconde question posée tout à l'heure: Où est le beau? Est-il partout dans la lé des choses? Tout est-il beau?

Si nous envisageons tous les êtres qui ne sont point rela tions pures, les individus sans nombre du monde des corp et de celui des esprits; tous, du grain de sable à l'hommi et à l'ange, sont diversement beaux en rigueur meta physique. Etre, perfection, beauté : termes connexes jus qu'à devenir inséparables. Tout ce qui est est beau par h fait même et dons la mesure de son être. Dieu, l'être pui et absolu, est la beauté sans mélange. Toute créature, étan limitée dans son être, l'est à proportion dans sa beauté mais elle ne perdrait toute sa beauté qu'en cessant d'être Tant qu'elle est, elle est belle par là même et dans la même mesure, elle reflète nécessairement l'Etre sans limites, la beauté infinie, l'exemplaire universel, Dieu.

Mais autre chose est la rigueur métaphysique, autre

(i Bien que l'observation atteigne directement les être!

elle ?e vérifie assez en Dieu. Pourquoi est-il à nos yeux le Beau suprême ? Parce que toutes ses perfections sont portées jusqu'à l'infini de la puissance; parce qtic si notre esprit

tei isole nécessairement et les sépare, alors même il les conçoit comme absolument harmonisées entre el'.es; bien

se corrigeant lui-même, il les voit se fondre dans une unité supérieure, mais analogue à I la proportion,

l'harmonie, dans une absolue identité. — Pourquoi encore i

qu'étant lui-même ton t^- puissance et toute harmoni Dieu est le principe de l'ordre essentiel; qu'il le conçoi d'après lui-même el s'\ tient nécessairement, ce qui fait divine Sainteté, a Lui.

EMPREINTE DE l UHE, [DÉA1

chose la pratique, l'appréciation. Là nous n'appelons beau que l'être où la beauté domine assez pour affecter noire âme, où la ressemblance divin.' est assez claire pour saillir à nos yeux. C'est ici le domaine de l'expérience rapportée à notre nature, et l'expérience nous dit très certainement que tout n'est pas beau. Nous voulons bien pleurer sur le crapaud pour être agréables au poète, mais en dépit d beauté métaphysique, il faudra bien que le « monstre aux doux yeux » nous fasse horreur (1).

Quant aux relations indéfinies entre objets, elles sont' belles si elles sont dans l'ordre, c'est-à-dire dans la vérité qui est proprement l'être. Hors de l'ordre, elles sont laides parce qu'elles sont fausses. Proportion des lignes, assortiment des couleurs, harmonie de- >ons : autant de relations justes, ajitant de beautés physiques. Conception vraie, logique puissante, et par ailleurs justice exacte, charité

léreuse : autant de relations ordonnées, autant de beautés intellectuelles ou morales. Imaginez le contraire : il nous déplaît, il nous offense, il est désordre, fausseté, laideur.

Von, tout n'est pas beau de cette beauté qui' s'aperçoit et qui compte, qui nous émeut et nous élève, la seule au reste dont nous prétendions nous occuper dans une étude où nous voulons être pratique avant tout. La beauté appréciable et utile à l'âme commence où la vérité, où la ressemblance divine commence de reluire. Elle ne se trouverait, ni dans l'ordre où manquerait la puissance, ni dans la puissance où manquerait l'ordre; elle se trouve seulement où leur rencontre nous devient manifeste. Xon, dans notre estime normale et bien fondée en nature, tout n'est pas beau, tout ne saurait être beau. Ainsi que l'or dans le minerai, la beauté nous apparaît, dans les réalités de ce monde, comme éparse et presque noyée parmi les vulgarité ou les laideurs.

Voilà, semble-t-il, pour fixer le devoir des artiste-. Ils ont mission d'élever mon âme. 'Et qui l'élève? Ce n'est

(t) Pleurez...

Sur l'effrayant crapaud, pauvre monstre aux doux yeux. Qui regarde toujours le ciel mystérieux.

Y. Hugo. Contemplations, liv. VI. n° 36. ^

« OMPOSI riON

irément pas l'insignifiant, le vulgaire, le trivial. Se-

- ■•• le la ertes : ou il me répugne, ou, >i j'ai

le malheur de m'y plaire, c'est qu'il amuse en moi une

curiosité malsaine; c'esl qu'il Datte mie sensibilité assez

pour aimer les secousses nerveuses plus que les

os -itimes et nobles. Le beau seul partage avec le

vi .t i et le bien la vertu de grandir mon être intellectuel et

moral, de m 'enlever doucement à moi-môme pour me

porter à sa propre hauteur .Indiquons en courant les effets

qui Buivent son apparition comme l'incendie suit parfois

l'éclair.

Imiration vient d'abord, l'admiration, sympathi oéreuse et désintéressée qui ne jouit du beau que parce qu'elle l'égale, au moins par l'intelligence qui comprend et la volonté qui adhère; l'admiration, sentiment délicieux entre tous, au point que l'homme est à plaindre qui s'en refuse la douceur; mais d'ailleurs l'une de nos premières noblesses, tellement que l'impuissance d'admirer est une vraie note infamante dont le cynisme seul peut faire gloire. Après l'admiration et comme conséquence, le beau, quand il s'empare de l'âme, y fait naître l'inspiration, exaltation féconde de toutes les facultés, sorte de frémissement, de vibration intérieure demi-passive, demi-active, où nous si atons jaillir et monter en nous, de je ne sais quelles profondeurs inconnues, les pensées fortes, les nobles désirs, les grands desseins. Ici le beau ne nous transforme plus seulement en lui-même; il nous convie à le reproduire, imes-nous artistes, avons-nous à notre commandement une langue expressive, peinture, musique, poésie, éloquence; d'ailleurs savons-nous, par un effort vigoureux de la volonté, fixer sur un objet précis cette vague et magnifique inquiétude de l'âme; alors éclate le chef-d'œuvre. l'inspiration devient création (i). Où manque l'instrument artistique, la volonté peut au moins la diriger dans le sens d'une résolution noble. Ce beau, que nous m saurons pas

i II esl notable que lo spectacle du beau noua pousse à reproduire le beau sous n'importe quelle forme; que l'inspiration née 'lu beau semble, pour ainsi dire, indifférente à son objet, l'u musicien vienl d'assister :i un drame vraiment puismel m piano et trouve d'admirables mélodies. Au

EMPREINTE DE l'àME, [DÉAX 179

peindre, écrire ou noter, nous songerons efficacement à le réaliser en nous, dans notre être moral, ce qui est mieux encore. Mais dût la volonté paresseuse laisser l'admiration s'éteindre par degrés et se perdre dans la rêverie .encore nous aura-t-il été bon de nous être, pour un moment, haussé en idée au-dessus des intérêts étroits et des mesquines préoccupations qui remplissent une trop large part de nos jours.

Heureux donc l'artiste, le poète, l'écrivain en tout genre vraiment littéraire, si, dans les détails comme dans l'ensemble de leurs œuvres, ils pouvaient ne nous offrir jamais que le beau! Mais voilà bien l'impossible. L'orateur, l'historien nous doivent la réalité, la réalité si laide parfois ou, tout au moins, si vulgaire! Le poète le plus nardi en fictions nous doit encore la vraisemblance; à peine de nous rebuter comme chimérique, il n'est pas maître d'oublier que tout n'est pas beau dans les choses, dans l'homme surtout. Que faire? Ménager si bien les deux éléments contradictoires, que la laideur inévitable ne serve qu'à mettre la beauté en saillie et. en lumière; qu'elle soit dans le discours, dans l'histoire, dans le poème, ce que sont les ombres dans un tableau. Habileté parfaitement royale et déjà facile à concevoir sous cette forme générale et quasi abstraite. Au reste, les exemples et applications pratiques se rencontreront bientôt. Habileté d'ailleurs toujours possible et toujours obligatoire. Ainsi, de mille objets, de mille impressions disparates, se forme une impression finale qui reste et domine seule. Attrait direct ou contraste, le beau rayonne et s'impose de toutes parts; l'âme y trouve un accroissement de noblesse et, du même coup, la vraie jouissance esthétique. Celte fois encore, l'art et la morale se compénètrent sans se confondre : ce que l'une exige pour notre dignité de nature, l'autre le commande pour notre meilleur plaisir.

III. Ils ne s'accordent pas moins à réclamer le mainsortir d'une séance du Conservatoire, le poète écrira ses meilleurs vers. Il en serait de même s'ils avaient vu l'un et l'autre une scène réelle d'héroïsme, et, par contre, qui les prendrait dans Fïnspiration ne serait pas mal venu à leur demander une action généreuse.

In le bien et le mal ■ts insé] Là «si le poim

l'.iv aill I';

n 'est-il pas dit par avanci ? Dans .: objet de la curiosité humaine, qu Binon la vériti ts pratiq

que le mal, sinon le Eaux la dispropoi lion, la laideur? Ici mut d La n. tout ce qui précèdi En soi, le specle du m i la plus saine partie de nous-

: iill urs il n'est pas moins \ rai qu'il eu il.- on : laqurlli des deux I Doi

. : i ! mal, il > a toujours quelque chance, quelqu» mindrir, de déchoir. Par contre, quoi 4e plus puù ir nous élever, que l'aspect, le seul asp t, 1

beauté morale, du biei N raisonnez pas, no dis»

ra taftrez-nous-le seulement. Fiez- \oi.- vérité contagieuse, à son attraction doua

forte : voilà qui vaudra plus que tous les raisonnements et tous les conv il-. Vous nous moraliserez, sans nous mettre u l'impression plus engageante, plus agissante et que- la thèse: par l'impression, le pli-- - ressorts aux- mains de l'écrivain qui

connaît son rôle et honore son lecteur (i). Si le mal s'impose comme part intégrante de la vie humaine; < n

- ne l'admettez qu'à regret, qu'en manière d'ombre poussoir, qu'il servi à l'éclat, au rayonnement définitif du bien.

Uns subordonner 1< sensible et l'imma-

dans l'ordre physique et surtout moral, n'employer la laideur qu'au bénéfice de la beauté : pour qui D

riatiste, pour qui veut rester homme, c'est la loi, la de et souveraine loi.

Elle esl rigoureuse, avons-nous dit. En effet, rien de plus profond que s» - bases. Obligation d'élever l'âme, incombant à l'art comme à toute influence • M'.lile. pouvoir assimilant, du vrai, du beau .•t du bien; inégale beauté des êtres, selon qu'ils reflètenl

'i Voii plus haut, Livre I. chap n

EMPREINTE T)T, LAME, [DÉAL l8l

plus ou moin? sensiblement la Beauté infinie : quel spii tualiste niera ces principes? quel logicien pourra se dérober conclusion?

Aussi bien la loi est simple, nette, précise et pratique. Tout pour l'élévation de l'âme, tout pour l'impression dominante du beau. Or, le beau suprême, c'est Dieu; prendre, c'est Dieu qui! faut définitivement mettre en lumière. Dieu serait donc, en soi, l'objet suprême de l'art. Mai- un pareil objet se dérobe. L'art est la traduction sensible du beau, et l'immatériel absolu ne se laisse pas traduire. La parole seule l'atteint, elle le nomme, elle le ne à coup sûr; mais quand il s'agit de le peindre, fût-elle sublime, elle balbutie encore. Bossuet l'a dit en vers admirables :

Je t'aborde en tremblant, lumière inaccessible,

Et sans voir dans son fond l'être incompréhensible,

Par un vol étonné je m'agite à l'entour.

Le plus souvent il lui faudra, selon la condition constante des autres arts, se rabattre aux reflets sensibles de Dieu. Or, où sont ces reflets:1 Dans l'âme d'abord, mais dans l'âme ordonnée selon la ressemblance divine, mais dans l'âme exprimée par ses naturels indices, l'action, la parole, le geste, le regard. « Il n'y a de beau que Dieu, a dit Joubert, et après Dieu, ce qu'il y a de plus beau, c'est l'âme; et après l'âme, la pensée; et après la pensée, la parole. Donc plus une âme est semblable à Dieu, plus une pensée est semblable à une âme, et plus une parole est semblable à une pensée, plus tout cela est beau (r). » N'était-ce pas faire entendre que le triomphe de là parole et ce qui l'élève au premier rang des arts, c'est d'exprimer au naturel une âme ordonnée, une âme selon Dieu: que tout doit viser là, comme au terme et à l'effet définitif? — Où trouver encore le reflet de la Beauté souveraine? Dans la nature, mais dans la nature en tant qu'harmonisée avec l'âme droite et en tant que reflétant le Créateur. Voilà le double thème de l'art et son double objet proportionné.

(i) Joubert, Pensées, titre II, n° 2.

I OMPOSITION

i travers la nature et l'homme qu'il peul retrouver

; tisser l'ombre de Dieu. Eclairé par la foi, c'esl en-

le la oature el de l'homme ijn il s'élance pour saisir

et rendre, autant qu'il peut, quelque chose de Dieu même.

Et dès lors ses devoirs v"iit précis autant que nobles. Tout

pour l'élévation de l'âme, tout pour l'impression dominante

du beau, tout pour la manifestation possible de Dieu

à dire en pratique?

Dans l'expression artistique, dans l'expression littéraire o\ h nature, que tout aille à faire définitivement ressortir ses relations ordonnées avec l'âme, ses relations vraies avec l'Auteur et l'Archétype des créatures Dana la description de la personne humaine, que tout aille à faire ress rtir définitivement le principe spirituel qui en achève la beauté (i). Dans la peinture de la vie, que tout aille à faire ressortir définitivement la grandeur morale, l'âme belle et ordonnée en un mot. Nous accusera-t-on d'excès ou de vague? Et que réclamons-nous enfin? Rien que ceci : point de sensualisme, point d'effet quelconque sans autre but que l'effet lui-même, que le plaisir pur et simple. Voilà qui s'entend de prime abord; le principe n'est pas contestable et le programme est universel quant aux objets.

Il ne l'esl pas moins quant aux genres et aux auteurs, atteignant le poète dans sa liberté de feindre, mais aussi l'orateur ou l'historien dans leur exactitude professionnelle Qu'on n'objecte donc pas la réalité. Comme la poésie n'est pas si détachée du réel qu'elle ne doive en partir tout d'abord et revenir à chaque instant s'y appuyer, de môme ni l'éloquence ni l'histoire n'en sont esclaves au point de ne pouvoir jamais monter à une sphère plus haute. L'historien, l'orateur n'ont pas droit à l'invention; mais ils dépassent déjà les réalités, quand ils les trient et les assemblent d'après une disposition autre que la série brute des phénomènes. Ils les dépassent quand ils les nouent entre elles par des emprunts hardis à la métaphysique générale

(i) « Les beaux-arts ont pour mérite unique, et tous doivent avoir pour but, de faire imaginer des âmes par le moyen des corps. » CJoubert, Pensées, XX, 45.)

et à l'expérience de l'homme. Ils les dépassent quand ils les jugent au nom de principes supérieurs qu'ils voient d 1 ab-olu. Ils les dépassent, sans manquer .1 une vérité quelconque, lorsque, les faisant passer à travers leur âme sereine ou indignée, ils nous les offrent marquées de son empreinte et revêtues de ses couleurs. Suétone conte à froid les infamies impériales, et son impassibilité nous laisse tout entiers à leur impression avilissante; présentée par Tacite, la bassesse nous aide à grandir. Ne parlons point du prédicateur. Dans son rôle à part, l'idéal et le réel se confondent : son objet, c'est Dieu même, idéal de l'idéal et réalité des réalités; c'est Jésus-Christ, le plus surhumain des types et tout ensemble le plus historique et le plus vrai dans ses traits d'homme. Non, parmi ceux qui écrivent ou parlent pour agir moralement sur leurs semblables, aucun n'est exempt de cette loi, ou plutôt déshérité de cet honneur. Sans faillir à l'exactitude, sans dénaturer le réel ou l'omettre, tous peuvent aboutir à élever l'âme; tous le doivent par conséquent.

Idéalisation proprement dite — possible et commandée à qui invente. — L'idéal, le beau idéal — conçu d'après les réalités imparfaites — et nous acheminant à concevoir la Réalité toute parfaite .Dieu. — L'idéal plus vrai que le réel. — Si, dans les caractères inventés, il exclut la vie. — Retour au principe.

Il reste pourtant vrai que la réalité pèse plus lourde aux ailes de l'éloquence, que la poésie est plus libre de feindre. Aussi est-elle moins éloignée de la notion, toujours hyperbolique, de création. Qu'il parle en vers ou en prose, le poète est plus créateur, parce qu'il se borne moins qu'un autre à lire et à constater; parce qu'il peut combiner des rapports imaginaires, poser même, d'après le

COMl'OSl Th'N

- qu'il n'aura jamais vus qu'en

: est plus artiste. L. ni. • îtabta

si il pas la reproduction sensibl b auté

18 toujours plus grand, plus lui-

-iii'c que son objet s'élève au-d

que la réalité nous présente?

Plus ! somme, de la tyrannie des Eaits et des phé*-

i si que plus étroitement tenu par la loi d'élévation morale, riant plus à l'aise pour l'accomplir. Il peut nous élever plus haut, en nous offranl des

: lit- d'expérience, < t puisqu'il le peut, il le doit; il le doil, et à sa mission morale, l'honneur même de son art. Il les trahirait l'un et l'autn - tères sur-

tout, à l'idi il proprement dit.

«ai! d'ailleurs an quel sens nou< l'entendons; \ prendre le mot dan eptîon première et large, toute

plion est idéale qui n'existe que dans 1 " ï • r " « . dans l'esprit, qui diffère, en un -eus ou un autre, de ta réalité telle quelle. Car elle peut en différer en mieux ou en pire, en plus beau ou en plus laid. De fait, la réalité peul se trouver entre deux conceptions idéales possibles. Notre esprit la grandit on l'abaisse, l'embellit ou l'enlaidi i J son Pourquoi la grandir? Par goût du beau qui élève. Pourquoi la ravaler? Quelquefois par caprice et bravade, ailleu ssein de corrompre, le plus souvent par am-

bition d'étonner et de frapper à tout prix. Mais lf' fait est il el le réalisme absolu est chimère. l> Eaçoa ou d'autre, on idéalise sans y prendre garde et malgcé qu'on en ait.

Toutefois, dans an sens plus précis et qui sera désormais

léaliser c'esl élever à la beauté supérieure.

L'idéal, pour nous, c'esl le beau idéal, le plus beau que

Mais le nom seul provoque déjà fies défiances de plus agit-il de l'action? D'aui ans tiennent l'idéal I l'opp se du pratique, el ce mol leur rend à peu près I ' que chimère. Vssurémeni il est. vrai de dire

que le mieux esl quelquefois l'ennemi du bien, qu'on peut. la poursuite de l'impossible. Mais autre est l'illusion, i.i ut le bien pratique pour des rêves, autre

EMPREINTE DE L Wli, IDÉAL [85

l'ambition réfléchie du meilleur, poussant le bien pratique jàussi loin que possible, dans la direction d'un idéal qu'elh sait d'ailleurs ne devoir jamais atteindre. Il ne faut pas oublia que c'esl précisément la loi du chrétien. 11 a pour modèle la perfection même du Père céleste i c); impuissant à l'égaler, encore doit-il s'attacher à la reproduire, i dire en somme, à poursuivre, dans la mesure loyale du possible, un idéal impossible à réaliser tout à l'ait. Avouons du reste une fort médiocre sympathie pour les tendantes Bpeptiques à l'endroit de tout ce qui élève, pour, le faux bon sens ou la fausse modestie, qui n'admettent guère qu'on soit pratique, dès qu'on porte ses visées au-delà du médiucre et du commun. L'homme n'a que trop de pente à se faire de la vulgarité un système, une vertu même quelquefois.

En littérature, en poésie, en art, l'idéal ne jouit pas aujourd'hui d'une vogue plus incontestée. Et que lui opposet-on de fait P La sophisme assez pauvre, et qu'on n'oserait défendre s'il ne servait à masquer un motif trop puissant. On se réclame de la nature, on se targue de rester fidèle au ■vrai, entendez au réel, confondu grossièrement avec le vrai pli-même. Au fond, que veut dire tout cela? Qu'on n'a plus fsouci de l'élévation morale, qu'on demande à l'art un effet quelconque, un amusement pur et simple, avant tout, des sensations. Le motif n'est pas glorieux et, quant au prétexte, nous n'aurons pas grand peine à en l'aire justice. Rappelons seulement ce qu'est l'idéal artistique, poétique, littéraire, et nous verrons si l'on peut lui chercher querelle au nom de la vérité, de la nature. • C'est un fait bien humain qu'à toute âme passablement douée et quelque peu réfléchie, le réel, le beau réel en tout genre, apparaît limité, imparfait. Il éveille donc l'idée d'une perfection, d'une beauté analogue mais supérieure, à la fois possible et indéfinie, c'est-à-dire sans maximum fixe au delà duquel il ne se peut rien. Or, ce plus parfait indéfini, cette beauté toujours grandissante et qui n'existe que dans l'idée, c'est proprement l'idéal.

(i) Estote ergo vos perfecti, sicut et Pater vesier cœlestis perfectus est (Matth., v. 48.)

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