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\l - .ri outre, la conception naturelle et nécessaire d'une perfection, d'une beauté1 supérieure dans chaque réalités d'observation, nous achemine à mieux encore, à celle d'une perfection, d'une beauté suprême, universelle, absolue. Comme l'expérience de l'imparfait borné, fini. nous élève nécessairement à l'idée d'un plus parfait indéfini, cette idée même serl à dous hausser jusqu'à celle du Tout-parfaii infini. D'un mot, le réel nous mène à luirai, et l'idéal nous achemine à Dieu.

En dépit dr certaines hypothèses plus ou moins séduisantes, voilà bien, à ce! égard, l'ordre vrai des choses, la marche vraie do nos pensées : au point de départ, le réel expérimenté avec ses bornes et ses lacunes; — au terme extrême, Dieu l'illimité; — entre deux, l'idéal, qui nous oriente vers le terme sans pouvoir y atteindre. Cardonsnous d'imaginer une sorte d'échelle continue dont le dernier échelon serait l'escabeau des pieds divins. C'est plutôt comme un chemin ébauché, qui se perdrait bientôt dans la campagne ,mais qui aurait du moins indiqué la direction à suivre et guidé nos premiers pas. En effet, même avec les lumières de la foi, comment pouvons-nous concevoir la Perfection infinie? Comment l'Esprit-Saint lui-même nous la présente-t-il pour l'accommoder à notre faiblesse? Par le moyen des perfections finies, surélevées autant que possible, après quoi nous sommes avertis que la Réalité divin surpasse encore infiniment nos plus audacieuses conceptions i ,

Oui, Réalité divine. L'Athée n'y veut pas entendre. Parc* que nous ne pouvons concevoir Dieu qu'en idéalisant les réalités visibles, Dieu n'est, à son gré, que le fantôme agrandi .embelli, de ces réalités elles-mêmes; Dieu n'esl que la somme et le dernier mot de nos rêves, « h catégorie de l'idéal (?.) ». Cela étant, que devient cette as< ension de l'âme vers une perfection supérieure? Elai dans li vide et rien de plus. Que devient l'idéal lui-même: Illusion, mirage, néant, niais néant qui a son prix puisqu'il non- amuse. Voilà certes une philosophie bien lumineuse,

r C.i-Wc observation aura plus loin son développement complet (Chapitre (i) Renan.

EMPREINTE DE l'.VME, [DÉAL [87

mais encore singulièrement glorieuse à l'homme. Voilà jusqu'où il se ravale quand il s'est privé de Dieu (i).

Le plus médiocre des bons esprits sait el voit le contraire. Comment aurions-nous l'idée d'un plus parfait? Mais encore d'où pourrait provenir ce réel imparfait qui est, ici-bas, toute chose et nous-mêmes, s'il n'y avait tout d'abord une perfection souveraine, réelle, intelligente, agissante, qui conçoit d'après elle-même tout le possible et en réalise tout ce qu'il lui plaît? Dieu, le réel infini, est la seule raison d'être du réel fini qui nous entoure et dont nous sommes; il est le terme solide où tend finalement notre invincible essor d'esprit vers quelque chose de plus beau, de meilleur, de plus parfait.

Ainsi en allant du réel créé à l'idéal et à Dieu, notre pensée n'a fait que remonter l'ordre naturel d'origine et de provenance. Là, au sommet, « au commencement, sans commencement, avant tout commencement » (2), est la Réalité suprême, source de l'être, exemplaire transcendant de toute perfection possible au dehors d'elle; — au plus bas, les réalités créées, imitations nécessaires de Dieu, mais nécessairement imparfaites; — entre deux, l'idéal, c'est-à-dire, en chaque genre, un plus parfait, que Dieu conçoit infiniment mieux que nous ne le saurions faire, mais qu'il ne saurait concevoir qu'indéfini.

Ainsi encore, si l'idéal est, par définition, hors du réel, il y demeure attaché deux fois: il y tient par les deux

(1) « Au-dessus de l'homme... s'élève le rêve de l'homme, je veux dire le monde idéal, impalpable parce qu'il est sublime, et de moins en moins viable à mesure qu'il est plus haut; car il n'est supérieur à l'autre qu'à condition de ne pas être; sa pureté plus grande le relègue plus avant dans l'impossible... Mais son néant n'ôte rien à son prix. » (Taine, Essais de critique et d'histoire, 3° édition, p. 412.Ï L'idéal, ce sont les édifices de la côte réfléchis et transfigurés par les jeux du soleil sur la mer. Mais, tout en les sachant illusoires, l'auteur estime « que le droit de les contempler est le meilleur privilège de l'homme ». (Page 4i3.) — Ainsi l'humanité n'a rien de plus précieux que la facilité de se forger des chimères ! — Quelle humliation et, sous ces jolies phrases, quel aveu de désespoir !

(2) Bossuet.

• ■ 1 soi, reflet lointain de la Réalité divine; en trans les réalités tei restres.

Pour mieux nous en convaincre, açh vons d. b voir ins notre esprit. Assurément, les faits d'observation [onl l'élément premier, fondamental. De tous les objets d'un même ordre, présents à aotre regard ou à notre sou- - détachons quelques éléments choisis, que nous • » 1 1 r en composa r un tout imaginai isage, par exemple, que nous formons de traits empruntés à vingl visages d'hommes. C'est un cai 1ère de. bonté, de dévouement, de grandeur d'âme, que non- compo* même avec la fleur de nos souvenirs. Cette im >ique ou morale est plus belle que toutes Les réalités à nous connues, puisqu'elle en réunit les beautés s ml.! que nous n'avions rencontré nulle part. Cependant elle procède de ces réalités mêmes, puisqu'elle ■',< ii «H >oi qu'on n'y retrouve à l'étal de fragments ou

ieS.

D'ailleurs elle pourrait déjà s'appeler idéal, car elle liste en fait que dans nota ; I Mais, pour l'honneur

du i i. c'est trop peu qu'un pareil type construit par

distraction el assemblage. L'âme est capable de mieux. En

présence de cette image composée, La raison nous avertit

que sa beauté n'est pas la Limite du possible, qu'elle peut

.! iinlir. Non contents de la certitude abstraite, nous

ispirons iroir directemenl cett< beauté croissante, à

l'amené] x>u> le regard de notre esprit. Là commence le

1 travail île la méditation artistique, l'effort de l'âme

pour pousser le phjs loin, le plus haul possible, la vision

infinie, le type supérieur. Kl quand il l'an! nous arrêter, au

bout de noir.' puissance personnelle de concevoir, no«w

as que la d< rnière beauté entrevue n est pas la der-

n'p' cable, qu'au delà s'ouvriraienl encore pour un

i il plu- perçant d< - horizons magnifiques, dont, à *on tour,

il n'atteindrait pas la limite, puisque cette limite n'existe

nous savons que notre dernière conception, à nous,

l'une beauté plus parfaite, comme noire geuvre

i onception munie Quoi qu'il en soit,

ision hardie vers le plus parfait, nous nous

nmes toujours plus éloignés des réalités oncrètes, mais

nou- n tvons pu nous en détacher complètement, puis-

EMPREINTE DE LAME, tÛÉ.VL |S,(

qu'elles demeurent, et le point de départ, et la matière indispensable du premier travail.

Dieu a étroitement lié l'idéal et le réel. Le réel, l'imparfait, le fini, qui nous presse de toutes parts, est poui éveiller en nous le sens le goût, l'amour actif de l'idéal et par suite, de Dieu lui-même. — C'est que, d'autre part, 1 est l'exemplaire, le type, la loi du réel. La créature privée de raison y tend fatalement et à l'aveugle, connue toute ébauche est un effort plus ou moins hetireux vers 1 fection du modèle. L'être intelligent, libre, progressif, est fait pour le concevoir et le poursuivre malgré l'assurance de n'y arriver jamais. Qui donc se figurerait l'idéal et le réel comme incompatibles, au point qu'il fallût écarter l'un au bénéfice de l'autre: Partout, au contraire, le grand v'civt pratique est de les unir, de les ajuster. S'agit-il d< perfection moraleP Nous ne valons quelque chose qu'à la condition de rivaliser avec Dieu même, c'est-à-dire d'élever — i ii- relâche dans la direction de l'idéal absolu ces réalités chétives qui sont notre âme et notre vie. D'autre part, bous ne sommes pratiques, nous ne faisons rien, qu'en veillant à ne rien tenter par delà le possible, par delà notre nature aidée de la grâce; et n'est-ce pa< là, dans un sens vrai, proportionner l'idéal même au réel? — S'agit-il d'invention artistique, littéraire : partons du réel pour él l'àme vers l'idéal , pour lui laisser, en fin de compte, l'impression du plus parfait, du meilleur; mais, jusque dans nos inventions les plus hardies, rattachons toujours l'idéal au réel par le lien de la possibilité, de la vraisemblance: créons des caractères plus beaux que ceux de l'histoire, |»ais qu'on y reconnaisse toujours l'humanité.

Cependant ne seront-ils pas moins vrais? Ne nous disait-on pas tout à l'heure : « Le monde idéal n'est supérieur à l'autre qu'à condition de ne pas être (ï) »? Lamentable ignorance des grands esprits libres-penseurs! — Non être et exister ne sont point une seule et même chose: tout ce que l'esprit peut raisonnablement concevoir esi par là même, encore bien qu'il n'existe pas. Non. le vrai ne s'enferme point dans l'étroite enceinte du réel, et le

(i) Taine, Loc. Cit.

s, la plus vaste el la plus ri. : ux. Loin d'être faux el chimérique, 1 idéal en

tout si plus vrai que les phénomènes d'observation

qui qous aident à le concevoir. Pourquoi? Nous l'avons vu

! plus médiocre philosophe l'entend : beauté, perfection, êti sonl termes pratiquement synonymes, notions inséparables, au point de se pouvoir prendre l'une poui l'autre. Donc s'élever dans le beau, c'est s'élever dans le vrai. Donc, pour tout être, monter dans la ligne il-' perfection qui lui est propre, cV-t monter vers la vérité absolue et typique de sa uature.

On cl i t que le cheval de .Inb est plus vrai que celui de nos écuries; c'est exact. Mais pour éviter les jeux d'imagination, tenons-nous-en à l'ordre moral : aussi bien est-ce li le domaine préféré de l'idéalisation, dette bonté,

te clémence, cette grandeur d'âme, que nous poussons en idée au delà de tous les exemples fournis par l'histoire, elle est plus vraie dans son ordre à mesure qu'elle monte 1ms la vérité typique de son ordre, c'est-à-dire vers la bonté, la clémence, la magnili ence infinies. Ainsi en va-t-il de toute qualité morale, de toute vertu. Ainsi en va-t-il même de toute laideur morale, de tout vice, à cette différence près, que là on ne monte plus vers une réalité infinie, mai- que l'on descend dans la perversion par une série indéfinie de deg'rés. Assurément l'orgueil, la haine, la ven-

ince poussés .'i l'idéal sont d'une vérité plus effrayante que tous les f;nts de même ordre. Nous aurons lieu plus loin d'analyser cette idéalisation du mal (i).

/ i ocore les personnages historiques ou légendaires

■ indis par l'imagination créatrice. Tanl qu'ils ne sortent pas de la vraisemblance, il- gagnent en vérité caractéii-tique à mesure qu'il- dépassenl la réalité de fait ou la conception de leur premier auteur. On trouve les Romains nlus Romains dans Corneille que dans leur histoire. Est-ce pai Nullement. Le poète les a faits plus vrais dans

ii ordre, plus voisins de l'idée absolue de force et de tndeur que Rome .1 réalisée entre tous les peuple du monde. Andromaque est qioins Grecqui chez Racine que

1 Voii 1 hapitre vi du présent livre

chez Virgile et surtout chez Homère : soit, niais qu'importe? Elle est plus vraie, plus Andromaque, parce que le dernier venu de ces trois maîtres a porté plus loin ce caractère tout de fidélité conjugale et de tendresse maternelle. Non, certes, entrer dans l'idéal, ce n'est point s'isoler, s'abstraire absolument du réel; encore moins est-ce prendre congé du vrai; tout au contraire, c'est monter dans la direction du vrai suprême, et le sophisme qui le conteste aurait peine à devenir spécieux.

Mais enfin tel qui accorderait à l'idéal cette vérité métaphysique et toute d'estime intellectuelle, pourrait-on dire. lui refuse au moins la vérité qui frappe et qui touche, en un mot, la vie. Entendez l'objection courante. Les caractères idéalisés à la manière classique sont des abstractions, belles peut-être, mais froides et mortes. On voudrait un homme vivant; on trouve une allégorie, une entité philosophique raide, gourmée, glaciale, un automate, un mannequin.

Laissons à la théorie du drame l'examen approfondi de cette allégation nouvelle; il nous suffit, à nous, d'un mot. Bon pour les personnages de Voltaire. Il est vrai, tel d'entre eux n'est pas un homme; c'est une thèse pédantesque servie par des nerfs agacés. Mais nous le demandons à tout lettré de bonne foi : Andromaque ou Monime, Agrippine ou Néron, passeront-ils pour des abstractions mortes? Et pourtant ils sont pris en plein idéal. Si Corneille a, plus que Racine, peint les hommes tels qu'ils devraient être, si ses héros jouent parfois de la sentence comme on peut jouer de l'épée, après tout, Rodrigue et Chimène, Auguste, Polyeucte et Pauline sont-ils des généralités allégoriques ou des âmes vivantes? Que nos grands maîtres aient un peu négligé la couleur locale au bénéfice d'une psychologie trop sévère, passe encore; mais la faute, si faute il y a, n'en est point à l'idéal. En conviant le poète à faire plus grand que réalité, nous ne le condamnons ni au surhumain ni au gigantesque. Point de froides quintessences; point de héros coulés en bronze, point de statues colossales taillées à même les Pyrénées, comme on a plaisamment figuré .quelques personnages de V. Hugo, par exemple. Non certes, l'idéal ne supprime point, par nécessité de nature, la ressemblance avec la vie.

Mais d'ailleurs, pour Les adversaires de l'idéal, qn'

1 ml ils : \ ndiquenl 1. \ i q>-

Ihi leurs th vres qu'ils prônent ou qu'ils

sent, l.i vie ne serait-elle pi- la floraison libre et

- 3e tous le- instincts, l'activité humaine en pleine

!u\ • oce brul îî rot au hasard des jets

iti u\ pie rien n'émonde ou ni qui

gle l.i vie la mutile, cl l'homme commence 'le moins

vivre quand il entreprend 1 - n l;m . de se 1

!• - y mu r< \ - . 1 1 fi quel paraît être le fond du système, et,

Mpte. qous avouons toul ce qu'on voudra.

Oui, ia gloire de l'idéal, c'est précisément de porter la

vie plu- leuii. tout en lui oonservanl cette vraisemblance

humaine qui bous la fait reconnaître, goûter, sentir, même

dm- un type supérieur à notre vulgarité quotidienne. C'esl

nous présenter, dan- la vive lumière de l'action, l'âme

mdie pat l'effort, mettant sa puissance à faire l'ordre et

augmentant sa puissance de tout l'ordre qu'elle y met.

Quand re -pectacle nous est donné, il ne nous dépasse pas

comme une énigme; il ne nous rebute pas comme un défi.

1 nous a fait- pour l'entendre et pour nous y élever par

ipathie. Ce n'est point là une grandeur étrangère qui

nous accable; c'est notre propre grandeur possible qui

révèle à nous.

Or, voilà comment l'idéal t'ait la puissance moralisatrice de l'art, commenl il en fait la vérité supérieure; nous l'avons dit. n'y revenons pas. Hors de là. où serait même l'id ' 1 sa raison d'être? Dans l'habileté méi

nique du procédé imitateur? Mai- l'art est beau, il est riiraBle, el cette habileté n'est que curieuse. — Dans l.i sensation du réel fidèlement rendue'' — Mais alors pourquoi préférons-nous l'œuvre d'art au spertarle des réalités correspondantes? Pourquoi, d'instinct, demandonsnous à l'oeuvre d'art autre chose que la réalité?

Mais trè\ ! dis ossion; ne retournons pas sans fin les prétextes inventés pour dégarder l'art en le dispensant d'être moral. Pour conclure, mieux vaut trancher une fois de plus les situations el rappeler l'alternative prisée au début de cette longue étude. Si l'homme n'est qu'un ani mal de plaisir, s'il n'a d'esprit que pour la plus grande joie de ses sens; écrivains, poètes artistes, votre tâche

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simple. Vous idéaliserez quand même, car on vous délie de ne point le faire; mais vous idéaliserez au rebours; vous ne tirerez du réel que la sensation imaginaire aussi violents et aussi crue que possible; pour étourdir et secouer notre sensibilité blasée vous mettrez en vive lumière le faux, le désordonné, le mal, toutes les formes de la laideur; vous serez, de plein droit, réalistes, naturalistes, sensualistes, car cest là votre vrai nom. — Si, au contraire, le corps est pour l'âme et l'homme tout entier pour une fin morale, soyez idéalistes, spiritualistes; faites du sensible une enveloppe diaphane à la pensée vraie et finalement généreuse; par des voies plus ou moins directes, acheminez-nous vers le bien, en nous laissant toujours l'impression dominante et définitive du beau.

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