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CHAPITRE IV

II: MONDE PHYSIQ1 B. OBJ1 i DE LA PABOLE LITXJÊRAIRH. PftBMJBBE APPLICATION : i\ n \n i;n.

Passons de la doctrine générale aux applications.

Entre les objets de l'art et particulièrement de la parole, entre les objets qu'il s'agit d'offrir aux âmes, marqués à l'effigie de la nôtre et ordonnés au resplendissement final du beau qui élève, la nature se présente d'abord.

aspect de la nature : le phénomène, le rapport à l'âme, le rapport à Dieu. — Matérialisme qui s'attarde au premier. — Description sans but, profusion d'images, d'épithètes

m les. — La nature est In cadre de l'homme.

La nature, la création physique, est avec l'homme en relation continuelle et nécessaire : trésor de sensations et d'images, occasion des pensées les plus liantes, voile qui cache le Créateur et tout ensemble le miroir qui le réfléchit. On le voit, à qui la contemple, elle offre trois aspects possibles. Peut-il s'en tenir à la surface, au phénomène ' simple, a la nature envisagée en elle-même et pour elle-même? Il peut assurément saisir ses mystérieuses harmonies avec l'âme. 11 peul monter par elle jusqu'à Dieu.

LES OBJETS, LA NATURE I g5

En rester au premier pas serait le fait du matérialisme pur, absolu, conséquent. Lignes et contours, couleur, bruits et murmures, parfums et contacts : il y aurait là une fête pour tous les sens, avec un premier aliment pour je ne sais quelle curiosité vague, avec un spectacle capable de tromper « l'inexorable ennui », sans fatiguer la profonde paresse de la pensée. A vrai dire, s'en tenir là purement et simplement est chose impossible, car il faudrait réduire l'opération de l'àme à être purement et' simplement sensitive. D'où vient que le même auteur, Y. Hugo, par exemple, peut unir et unit de fait les trois tendances indiquées à l'endroit du monde physique : matérialisme qui s'arrête au phénomène; sens plus ou moins sain des relations de la nature avec l'âme; entente plus ou moins exacte de ses relations avec Dieu.

Mais s'il faut, malgré qu'on en ait, dépasser quelque peu la région des phénomènes, du moins est-il vrai que l'art moderne s'y attarde volontiers outre mesure. Il décrit souvent pour décrire, c'est-à-dire pour amuser le regard ou pour faire montre d'habileté, sans viser à autre chose. Il éblouit par la profusion des détails matériels. Il sème à poignée dans le style les épithètes de nature, de couleur surtout, voyantes, criardes, attirant l'œil.

Un coin du ciel est brun; l'autre lutte avec l'ombre, Et déjà succédant au couchant rouge et sombre, Le crépuscule gris meurt sur les coteaux noirs (i).

Quelquefois, s'il ajoute à la peinture directe du phénomène, c'est pour en présenter un second qui relèvera le premier par analogie ou contraste. Il s'amuse à marier ou à transposer des sensations pour les renforcer l'une par l'autre, et voulant, par exemple, nous mieux faire entendre une gamme chromatique, il entreprend de nous la faire voir.

A travers la folle risée

Que Saint-Marc renvoie au Lido.

(i) V. Hugo, Feuilles d'Automne. XXXV

, OMPI

Une gamme monte en fusi

.uni.' ju clair de lune un jet d'eau (i).

Admire qui voudra ces arabesques de style, et surtout "a vision pénétrante qui :?aisit au vif l'objet matériel en lux»

nu nu ou d.ms ses relations avec d'autres obi ils de même ordre. C'est bien là prodiguer le talent en pure perte et le raval< r au-dessous de son rôle. < Vrt exquis né d'une im- . dil une critique un peu trop indulgente. Estde l'art et non pas plutôt du métier? Quant à l'impulsa ni , . que l'on a mille fois raison de reconnaître, a quoi l'attribuer? Au sensualisme devenu maître de l'âme jusqu'à l'éteindre : effet triste d'une cause misérable après tout.

• iilin c'est trop peu que cette façon de voir et de rendre la nature. Le monde physique est mieux qu'un trésor de sensations; il est le reflet de Dieu; il est, tout d'abord et tout au moins, le cadre de l'homme. Les plus célèbres descriptifs en tombent d'accord. « Un paysage est le fond d'un tableau de la vie humaine », dit Bernardin de Saint-Pierre (2). Et Lamartine : « La terre n'est que 1*

la pensée, le drame et la vie pour l'œil sont dans les traces de l'homme. Là où est la vie, là est l'intérêt (3). » Il est vrai, des heures viennent où nous demandons à ï« nature précisément l'oubli de l'homme. C'est qu'alors l'homme nous révolte par ses vices ou nous fatigue par les 1 ii fi déments d'une civilisation factice. Ne voyons là que ce qui s^y trouve, un accident, une exception, inca pables d'infirmer la loi générale. L'homme reste l'objet d'un intérêt supérieur: en présence de la nature, les plus sensualistes ne peuvent se défendre de chercher et de peindre, quitte à les dépraver, ses relations, ses harmonie mystérieuses avec l'âme. Ainsi leur faut-il, en dépit

1 Théophile Gautier, Variations sur le Carnaval de Venise. — Ulleurs, le même artiste en bijouterie littéraire intitule bravement une pièce Symphonie en blanc majeur. (Voir E. Faguet, Etudes sur le dix-neuvième siècle.) g a l'île de France.

onfidenees, liv. IV, n° 5. — Cf. Ronald, Du style et de la littérature; Mélanges littéraires, t. I.

de leurs systèmes, entrer dans la conception idéale. Après .tout, ils sont hommes. Impossible de dépouiller ce caractère au point de sentir tout à fait comme la brute sans raison. Impossible de rendre l'âme toute passive sous l'empreinte du phénomène; si fort énervée qu'on la suppose, puisqu'elle est encore l'âme, il faut bien qu'elle réagisse quelque peu (i).

Harmonie (ressemblance, sympathie) entre la nature et l'âme.

— Double fait : tel site agrée à telle disposition morale préexistante; tel site incline l'âme à tel sentiment déterminé.

— Double conséquence : nous assimilons les phénomènes moraux aux phénomènes physiques; nous prêtons notre vie morale aux êtres inférieurs. — La vie universelle et son attrait. — Abus contemporains : par imagination, par sensibilité, par égoïsme.

Or, entre elle et la création physique, il y a des harmonies profondes, mystérieuses par certains côtés, mais évidentes en fait et faciles d'ailleurs à concevoir. L'harmonie, c'est sympathie et ressemblance à la fois. Or la création nous ressemble, puisqu'elle reflète avec nous le même type qui est Dieu; puisque, placés au premier rang des êtres sensibles, nous abrégeons et résumons en nous tous

(i) Nous comprenons mal qu'on loue Chateaubriand de voir directement les choses « sans une pensée interposée entre elles et lui ou une pensée de lui qu'il leur prêterait ». (E. Faguet, Etudes littéraires sur le dix-neuvième siècle. Chateaubriand.) A prendre les termes en rigueur, cela est-il absolument possible? En tout cas, si nous n'apportions pas à la contemplation de la nature une sorte de préjugé d'esprit ou de cœur, au moins faudrait-il toujours emporter du spectacle une pensée ou un sentiment.

non

i; rieurs. Par ailleurs la nature nous i -1 sympathique, Dieu l'ayant Eaite et ordonnée à notre usage, . notre demeure, notre cadre, le fond d'où ni -tons, que nus mains exploitent pour vivre et nos iut connaître. Voilà qui explique l'harmonie. iuvi ■ i : superflu i

•i- du moins un double l'ail, ricin littû lires. Dans certains états déterminés, l'âme recherch< comme d'instinct tel paysage, tel sii. I . -i évidemment qu'elle le sent en rapport avei ses impressions intimes. Joyeux.- l'homme se plaît aux paysages faciles, agrestes, sans grandes proportions H- charmants pleins des

images de la vie. Est-il, au contraire, agité de passions violent. - ou sombres?

Il \ "iris fléserts, il veut des bois sauvages,

Des rocbers dont le deuil réponde à son ennui : 11- noirs torrents, des troncs frrieés par les ora

Il veut des bords affreux tourmentés comme lui (i).

Pourquoi la vue des grandes eaux agrée-t-elle à la tristesse J Le vieux Chrysès s'en va, le cœur navré, le long de la mer aux mille clameurs. Achille outragé se couche sur le sable en regardant la mer. Les Troyennes pleurent Anchise, les yeux attachés sur la profonde mer. Serait-ce que l'uniformité du spectacle favorise et entretient doucement une passion qui ne veut pas être distraite pour n'être pas consolée? Y a-l-il un rapport entre l'immensité de l'abîme et ces profondeurs étrange^ qu'une grande douleur ouvre tout à coup dans l'âme? Le bruit monotone des flots sur la grève ressemble-t-il vraiment à une plainte, comme les poètes l'ont dit tant de fois?

...Blanc d'écume, \n ciel, an \ent, aux rors. à la trait, à la liinnie. nistre Océan jette son noir sanglot (2).

Inexpliquée peut-être, l'harmonie n'en est pas moins réelle.

(ï) Delille, L'Imaginalion, ch. iv.

(2) V. Hugo, tes Pauvres Gens Légende des siècles, iT* sér.

Et combien d'autres exemples on pourrait citer! « Entendez-vous bien, dit Obermann, le plaisir que je sens quand mon pied s'enfonce dans un sable mobile et brûlant, quand j'avance avec peine, et qu'il n'y a point d'eau, point de fraîcheur, point d'ombrage? Je vois un espace inculte et muet, des roches ruineuses, dépouillées, ébranlées, e! les forces de la nature assujetties à la force des temps. N'estce pas comme si j'étais paisible, quand je trouve au dehors, sous le ciel ardent, d'autres difficultés et d'autres que ceux de mon cœur (1)? » Ne cherchons point là un modèle de sentiment bien ordonné, de force et de dignité morales. Obermann constate un fait et, pour le moment, cela nous suffit. Il est clair que l'âme peut trouver dans la nature de quoi flatter ses dépravations, comme de quoi répondre à ses dispositions légitimes. Ainsi Leconte de Lisle peut dépenser d'admirables vers pour conseiller au sceptique, au dégoûté de la vie, de chercher une volupté morne clans Timmobilité pesante de la nature sous le soleil de midi (2). Tout cela, c'est l'abus; mais l'abus, comme l'usage, atteste le fait, la relation sympathique entre le paysage et nos dispositions d'âme venues d'ailleurs.

Par une sorte de contre-épreuve, l'âme au repos reçoit des aspects divers du monde sensible une infinité d'impressions déterminées et invariables. Une campagne fertile et doucement accidentée nous réjouit. Un sol aride, pier- Teux, découpé par grandes lignes anguleuses, nous serre le cœur. Qui n'a vu dans l'Itinéraire, dans le Voyage en Orient, ou dans mille autres descriptions moins littéraires et plus naïves, l'effet de tristesse produit par les alentours désolés de Jérusalem? Est-ce pour faire pièce à J.-J. Rousseau que Chateaubriand a médit des montagnes et avec insistance, car il s'y est repris à trois fois (3)? Relevons chez le grand artiste une double erreur ou, si l'on veut, une double hyperbole. S l'en croire, « le paysage n'est créé que par le soleil; c'est la lumière qui fait le paysage ». Non pas toute seule, en vérité. La lumière est l'âme du paysage, rien de moins contestable. Ses jeux peuvent di-

(0 De Senanccmr Obermann, lettre XII.

(2) Leconte de Lisle, Midi.

(3) Mémoires d'outre-tombe, passim

[POSITION

versifier à l'infini l'expression des mômes sites el leur puis dous affecter. Mais après tout, La même lu-

mière saurait-elle oous impressionner de même en tombant sur les cimes alpestres ou sur « la délicieuse plaine de

M atrougi . pour continuer de citer Chateaubriand? Les ligi -ut donc leur valeur expressive et leur

influence à elles. Notre autrui n'y veul pas entendre, pour les montagnes du moins. Pure illusion de l'homme, -imaginanl recevoir l'impression que lui-même apporte. Si les ttemplatifs peuvent trouver la paix e>t la joie sur des nuhcs .désertes, « ce n'esl point alors la tranquillité des lit u x qui passe dans l'âme île ces solitaires; c*esl au contraire leur âme qui répand sa sérénité dans la région orages ». Voilà qui vaudrait contre tout paysage san^ distinction; et quant aux montagnes, il reste vrai, malgré l'étrange fantaisie du maître, que, par tous les temps et sous tous les cieux, elles imposent à la pensée une ampleur et une gravité singulières. Ainsi en est-il, à quelques nuances près, d'un panorama vaste, de la mer, du ciel étoile. Mais, dans ce dernier cas, l'effet est multiple comme les causes qui le produisent : lumière incertaine et douce, grandeur indéfinie de l'espace accusée par l'innombrable multitude des astres, cette milice du ciel, comme les prophètes l'ont nommée. Ramenez le soleil et tout change; le firmament est moins vaste, mais la joie rayonne de toutes parts avec la lumière.

îl donc bien un fait d'expérience que, par euxmêmes et antérieurement à nos dispositions personnelles, les spectacles de la nature sont gais, tristes, gracieux, grandioses, sévères. Qu'est-ce à dire, sinon qu'ils portent en eux une puissance d'affecter nos âmes infiniment multiple et variée? « Tout dans le monde visible, dans le monde que l'on touche et que l'on entend, vient exprimer QOtre cœur ou lui répondre; c'est une autre langue, mais c'est la même histoire, car la nature aussi est ce que la chute d l'homme l'a faite. Ses scènes ses effets ont une mystérieuse analogie avec les dispositions qui sont en nous, avec celles que nous voulons combattre ou que nous voulon*» faire triompher. 11 résulte de ces rapports que aature inanimée, insensible, n'est pas sans action sur non-, (pie nos impressions morales peuvent en dé-

pendre, qu'elle aussi nous fait du mal ou du bien Selon la page qui nous arrête dans ce grand livre de la natu mous nous trouvons modifiés. Tour à tour elle nous fortifie ou nous séduit, nous trouble ou nous apaise, fait circuler dans nos veines l'air pur de la montagne il sa vie rapide et légère, ou les brises de la vallée parfumée dont la mollesse est perfide. Nous subissons intérieurement les phénomènes qu'elle fait passer sous nos yeux (1). »

On parle beaucoup aujourd'hui de l'âme des choses, on se fait gloire de la sentir, on met volontiers dans ce sentiment le principal ou même le tout de la faculté poétique. De vrai, pour qui n'est pas panthéiste, les choses n'ont point d'âme. Quelle réalité se cache donc sous cette hyperbole? Rien que l'analogie quelque peu mystérieuse qui les assortit parfois à nos dispositions préconçues, rien que leur aptitude à nous incliner par elles-mêmes vers telle ou telle disposition. Le sens et le goût de ces harmonies sont bien, en effet, une des parties essentielles du poète; chez tous, d'ailleurs, ils se manifestent par une double tendance de la pensée et du langage.

A chaque instant nous énonçons les phénomènes de la vie morale par des phénomènes analogues empruntés à la vie physique; un esprit nous paraît haut ou rabaissé, large ou étroit, une, âme limpide ou trouble; passons vite sur un fait commun jusqu'à la banalité.

Inversement, nous rapprochons de nous les trois règnes inférieurs, en leur prêtant par l'imagination nos sentiments, notre vie, notre âme.

Pour l'animal, rien de plus naturel, de plus indiqué, pourrions-nous dire. Il nous retrace par certains côtés; ses

(i) Madame Swetchine, Airelles; De la nature. — Pourquoi donc Chateaubriand a-t-il embarrassé de théories au moins confuses une des conséquences toutes simples de cette influence ? (Génie du Christianisme, 3e partie, liv. V, chap. n.) Inuile de tant raffiner pour nous montrer le moine cherchant à sa cellule ou à son couvent le site le plus solitaire et le plus calme. Il semble que Dieu même, qui ajuste le surnaturel à la nature, tienne compte de ces harmonies en choisissant le théâtre de certaines interventions merveilleuses, la Sclette et Lourdes, par exemple.

; . ; . ress mblance extérieure avec les nô- I rendre par le dehors et dan- ses manil 1 instinct qui le guide paraît comme une vague < hanche . • : 1 1 1 . 11 , L'imagination n'a plus dès loflf qu'un ire pour lui prêter la réflexion et l'i

jouant, à notre hauteur. Bien souvent elle s'j amuse iiiiiuiit; car on ne la suppose pas du - hiuitr.s. ,i la façon tirs matérialistes, positii et autres insulteurs de l'humanité. D'où provient l'apol - ses types de tout temps consacrés : lion, rej

. mouton, sin Di l'illusion bien naturelle et ;ui nous fait transporter à l'animal nos façons de jug : l de sentir. Et n'y eût-il que sa physionomie, elle suffirait à justifier l'illusion. Au repos comme en mouvement, elle nous reproduit par quelqu'un de nos traits ■ les. Le chat est la douceur hypocrite, l'âne l'humi- -iernée. « Un moineau alerte, qui sautille en dri sa petite tète hardie et picote le grain d'un air coquet et délibéré, nous fait penser aux ébats et aux mines d'un - Bson, indiscret convive mais espiègle de bonne

maison (i). »

Moins transparente dans les objets inanimés, relie re production de l'homme s'y montre encore. Telle combinaison de lignes, tel accident de la matière inerte, telle impulsion subie par elle, ('vrillent en nous, par analogn d'une modification morale. Et où réside l'analogie? En ce que les mêmes combinaisons^ les mêmes proportions on dispositions, les mêmes mouvements, quand ils se rencontrent dans les jeux de notre visage et les attitude- de notre corps, accusent les nuances ondoyantes de la pas1 sion. du sentiment. Une roche à pic nous représente la fierté: un chên< sera la force. « Un bouleau blanchâtre, à l'écorce mince et lis-e, qui élève vers le ciel son tronc grêle ■ ' gee Feuilles frissonnantes, est un être souffrant, >t et triste, que nous aimons et que nous plai- » — « Je rois cet arbre que l'on a si bien nomra/ ule pleureur. Tl ombrage une tombe en la caressant s longs ef flexibles rameaux, ou il incline sa verte

Tairie, La Foniaine et ses fables.

chevelure sur la surface d'un étang, et l'on sérail tenté de prendre pour les larmes qu'il a versées, cette eau dans laquelle son pied est baigné. Comment ne rappelerait-il p à notre imagination l'homme accablé sous le poids de douleur, avec la tète inclinée et le regard attaché sur la terre (i)? »

Il n'est pas jusqu'aux êtres dénués de toute vie, jusqu'aux objets de fabrique humaine, où ce rapport des lignes et cette diversité des attitudes n'éveillent le souvenir de nos poses, de nos gestes, de nos mouvements. Il nous souvient de l'écolier de Topffer, pénétrant par escalade dans l'atelier du peintre. Que dire de cette image : « La boite à l'huile, en tombant, avait atteint le pied d'un grand nigaud de chevalet, lequel s'était mis aussitôt à chanceler et avait pris enfin le parti de tomber (2)? » Ne voyez-vous pas un grand dadais mal établi sur ses jambes grêles, et renversé, après des efforts gauches et raides, comme s'il eût hésité un moment pour se décider ensuite.'1 En quelques traits, un crayon spirituel accuserait l'analogie.

Enfin, là où manquent les similitudes que l'on pourrait appeler linéaires, les expressions plus ou moins lointaines de l'activité morale, il est encore dans la nature un attrait moins défini, mais saississable, mais plus puissant sur les tempéraments artistiques. C'est la vie même, la vie partout répandue, éclatant en phénomènes d'une variété infinie qui la décèlent sans lui ôter tout son mystère, la vie universelle qui inspire aux poètes contemporains des pages si belles ou si folles.

Nil médium est, a dit Horace, et cet aphorisme mélancolique n'est que trop justifié par le nombre de modernes. Sans doute, c'est chose réelle et charmante que les sympathies de l'âme pour le monde physique. Mais il est une limite délicate où la relation s'arrête et où le rapprochement doit s'arrêter aussi. Les imaginations courtes n'y atteignent pas, et c'est un mal; celles de nos contemporains l'outrepassent volontiers, quitte à se jeter dans le faux,

(1) L'abbé Gaborit, Le beau dans la nature et dans les arts, partie, chap. in.

(2) Nouvelles genevoises : La Bibliothèque de mon oncle.

■MTI0N

y . dans le ridicule. Quoi de plu« just .

pie, que d'assimiler la création à un grand livre!

prétendriez-vous y retrouver distinctement 1rs pages.

et jusqu'à La table des matières? \. Hugo,

ime démesuré en tou -, ne nous fait-il p;is

sourire quand il prétend lire un champ comme il lirait son

journ

Je lisais. Que lisais-jc ? Oh! le vieux livre austère!

éternel I — La lîible ? — .Non, la Terre... .,.J - buissons, les brins d'herbe, les sources;

Et je n'ai pas besoin d'emporter dans mes courses Mon livre sous mon bras, car je l'ai sous mes pieds. Je m'en vais devant moi, dans les lieux non frayés, I t j'étudie à fond le texte, et je me penche, Cherchant à déchiffrer la corolle et la branche (i).

Comme l'âme en proie à la douleur aime les sites les plus sombres, ainsi souffre-t-elle du contraste que lui op-, posent les spectacles joyeux. Harold est vrai, quand, près de mourir, il oppose à sa défaillance le tableau de l'éternelle jeunesse du monde

Triomphe, disait-il, immortelle nature,

J nidis que, devant toi, ta frêle créature,

Elevant ses regards de ta beauté ravis,

\ i passer ël mourir; triomphe ! tu survis (2) !. .

Mais voici venir un fantaisiste qui trouvera mieux. En butte à des disgrâces que nous ignorons, il accuse la nature 1 ntière de s'être donné le mot pour le railler.

Partout en poses langoureuses M'environne l'injure en ileur; Les petites feuilles heureuses Tirenl La Langue à me douleur (3).

On voil ' quelles puérilités mène l'excès d'imagination.

Presque toujours, du reste, la sensibilité y joint ses pn

1 Contemplations, III, 8.

Lamartine. Dernier chant du pèlerinage d'Ilarold, XLH. Parruuse contemporain.

LES OBJETS, LA .NATURE 2o5

près folies. Fraternité de l'âme avec la nature, penchant à honorer de nos confidences les êtres inanimés, illusion d'éveiller chez eux une sorte d'écho sympathique : tout cela est, bien des fois, outré, forcé, dénaturé par cette fatale manie qu'on nomme le sentimentalisme moderne. L'un se met avec le monde sensible sur un pied de familiarité qui tient dû meilleur comique.

Oui, je suis le rêveur, je suis le camarade

Des petites fleurs d'or du mur qui se dégrade,

Et l'interlocuteur des arbres et du vent.

Tout cela me connaît, voyez-vous? J'ai souvent

En. mai. quand de parfums les branches sont gonflées,

Des conversations avec les giroflées;

Je reçois des conseils du lierre et du bluet (i).

Notons que V. Hugo, car c'est lui, est vraiment bon prince. Il pourrait le prendre de bien plus haut avec la création. Elle n'ignore pas ce qu'elle lui doit et le traite en conséquence. Quand il fait aux bois l'honneur de se promener sous leurs ombrages, les arbres, qui savent leur monde,

Lui font de grands saluts et courbent jusqu'à la terre Leurs têtes de feuillée et leurs barbes de lierre, Contemplent de son front la sereine lueur, En murmurant tout bas : C'est lui ! c'est le rêveur (2) ! »

Croit-on que Lamartine soit moins réjouissant à sa manière? Tout le monde admet que Philoctète, par exemple, se plaigne aux rochers de son île et leur adresse, au départ, de touchants adieux. Robinson, malgré son flegme britannique, a quelques lueurs de sentiment à peu près semblables, et on l'en aime. Mais que penser du futur abbé Jocelyn, quittant la maison maternelle pour le séminaire et prenant congé de tous les arbres du jardin?

a) V. Hugo, Contemplations, I. 27.

(2) Y. Hugo, Contemplations, I, 2.

J'allais d'un trôna à l'autre et je les embrassais; m prétais le sens des pleurs que je mm

- - iiin . tant notre ftme .1

I n cœui ami du mien palpiter sous l'écorce 1 ...

• lans l'isolement, mon âme qui déborde 1 d'aimer, -1 vie et ^on tourment, \n monde végéta] s'unil par sentiment;

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