‹ Théorie des belles-lettresChapitre 49 sur 112 · II -1 Dieu réduisait les plantes en poussière · texte numérisé non relu

II -1 Dieu réduisait les plantes en poussière

lis le -"i et j'aimerais la pierre (2).

Combien I reconnaître dans cette passion toute sensuelle ej live la légitime sympathie que Dieu a mise entij l'âme et là création inférieure?

Elle n'est point davantage dan- la façon dont Rousseat et ses pareils associent le monde* physique à leurs impres sions toutes personnelles. Car voici encore une dévialio et la plus fastidieuse peut-être, de la tendance que nou avons reconnue plus haut. Déjà supérieure à la photogra jihie matérielle du phénomène, la poésie des souvenirs, d ions, des harmonies intimes, a, comme toute chfafl sa limite et sa loi. Le danger est de ne plus voir Hiomm dans la nature, mais un homme, de n'y savoir trouver qu le moi, ce moi envahissant, immense, haïssable toujours, mais surtout quand il est vaniteux, morose, incompris, replié sur soi-même et attentif à se contempler pour s'adorer. C'est ce qu'on pourrait nommer la conception égoïste de la nature, el beaucoup de nos illustres ont, en ce j'< .int quelque reproche à se faire.

(Ju'il s'agisse de la contemplation du monde sensible ou de toute autre chose, la loi reste la même : impossible ■ nous maintenir dans la mesure et dans le vrai, sans recourir à Celui qui esl la vérité par essence et la souverain* ire. Nous plaît-il de goûter, dans toute leur saveur e dans toute leur pureté, les harmonies mystérieuses de h natui notre âme? Mettons Dieu en tiers entre no

la nature. Pour achever la conception idéale monde physique, mais encore pour l'épurer et la fixer dan la lumière, mouton- au-dessus de l'homme. Regarda]

1 l. unartine, Jocelyn, i" époque.

Ibidem, 9' époque.

Dieu, créateur de l'homme et du monde. S'il nous faut une juste image de nos relations avec les êtres inférieurs, ne prenons pour type, ni les familiarités burlesques de Y. Hugo, ni les tendresses malsaines du héros de Lamartine, ni la rêverie égoïste du misanthrope de Genève Sans remonter jusqu'au paradis terrestre, figurons-noua les Saints, héros et modèles de l'humanité véritable, ceux-là surtout auxquels Dieu semble avoir rendu les honneurs et les joies de l'innocence primitive, le séraphin d'Assise, par exemple. Voyons-le converser familièrement avec les animaux ou les fleurs, adoucir les bêtes de proie, prêcher et bénir les oiseaux de l'air et les poissons du rivage. Empire magnifique sur la création, fraternité charmante avec elle! Mais, ni l'empire ne s'exerce qu'au nom du Créateur et sous sa dépendance; ni la fraternité n'est vraie, digne et pure, que par la pensée et l'amour du Père commun qui est au ciel. Par là, du reste, s'achève la conception supérieure, idéale, artistique, de la nature sensible. Au-dessus du phénomène qui réjouit et amuse, il est, entre le monde et nous, des relations déjà plus capables d'intéresser et d'émouvoir les côtés élevés de notre être. Par-dessus tout, il y a les rapports de la création à Dieu même. Là, dans cette troisième et plus noble sphère, se dit le dernier mot de toutes les énigmes, autant du moins qu'il se peut dire ici-bas. Là se découvre le mystère de cette vie universelle, objet de la curiosité passionnée de l'homme et trop souvent écueil de sa raison (i).

(1) Il peut être bon d'accuser en passant un dernier abus qui tient surtout à l'erreur matérialiste. Les harmonies de la nature avec l'âme sont transformées en une domination fatale. L'homme n'étant pas libre, le monde où il vit lui impose l'impression irrésistible et par là même l'action. C'est le mimu qui fait le caractère, à peu près ramme si l'on disait : c'est le cadre qui fait le tableau. Et voilà prétexte à des descriptions infinies. Nature ou mobilier, tout cela n'encadre plus la vie humaine, mais l'explique en la déterminant. On reconnaît la théorie des milieux trop chère à M. Taine et à tout le naturalisme de la dernière heure. C'est peu flatteur pour la pauvre humanité.

( 0MPOS1 ll.'N

iture et Dieu : premiei regard. — Fausses conceptions,

■ i ii<mes divers, leur influence littéraire. -- Naturalisme.

ssier. — Polythéisme hellénique. — Panthéisme. — Le rêve. — Comment le spectacle de la nature porte à rêversi — i si le rêve — En quoi il tient au panthéisme. —

qu'il vaut. — Tout finit au sensualisme.

I. premier regard jeté sur la nature par une àme quelque peu vivante lui donne l'impression profonde, niais confuse encore, d'une puissance surhumaine.

<>uis Deus? Incertain est. Habitat Dcus (i)...

« Il y a quelqu'un ici », disait Bernardin de Saint- Plerre a); et Victor Hugo :

os quelqu'un de grand qui m'écoute et qui m'aime (3).

Voilà comme parlent à l'homme les grands spectacles de la création : soulèvements admirables de la mer Ci), majesté sereine des montagnes, horreur sacrée des forêt- Qu'est-ce donc que ce ravissement que l'homme ave m spectacle de ces objets, qui sont sans rapport direct avec lui, dans lesquels son existence, ses affection-, n'ont rien à faire? Pourquoi ces choses inani m •'. - font-elles entendre comme de secrets accents qui IM charment et l'attirent? Pourquoi, face à face avec elles, si

Virgile, Enéide, ^•I^. 35a.

Voyage à l'Ile de France.

ontemplations, IN. :>.\.

Mirabiles elationes maris. I'- ga, 6.) • Chateaubriand du ' hrisiiaiiisme, irc partie, liv. V, chap. xn. — Ozanam, Pèlerinage nu i>ays du Cid, I.

\ ronnellé, Fragment» sur l'art ei la philosophie, paga

LES OBJETS, LA NATURE 20g

sent-il moins seul, plus entouré que quelquefois au milieu de ses semblables? Dirai-je que ce soient les limpides eintes de 1 air, l'éclat des couleurs, la disposition des lignes, les jeux de 1 ombre et de la lumière qui lui causent ces doux transports? Sans doute, ces choses ont pour Tes sens un séduisant attrait; sans doute, elles reflètent sur la pensée elle-même le calme et le sourire; mais ce n'est pas par la qu'elles communiquent avec le cœur et qu'elles établissent sur lui leur empire.

« C'est que l'homme ne peut séparer dans sa pensée 1 œuvre de l'ouvrier, l'objet créé du Créateur. A grand' peine y parvient-il lorsqu'il s'est usé dans la vie factice des villes, ou lorsque, s'étant Lit l'esclave d'un entendement borné, il renie le témoignage de son cœur, mutilant ainsi ses facultés et les étouffant l'une par l'autre. Mais telle n'est pas la condition du grand nombre. De la nature, ils remontent invinciblement à son auteur. Plus elle ' est grande, plus ils le révèrent; plus elle étale de merveilles, plus ils l'admirent; plus elle est bienfaisante, plus ils lé chérissent; plus ils sont seuls avec elle, plus ils le sentent près d'eux; plus le silence règne, mieux sa voie leur parle (i). » — Jouffroy confesse de même, dans une de ses plus belles pages, que. si l'on peut oublier Dieu parmi les agitations des villes, il est moins facile d'être athée au milieu de cette immense nature qui laisse voir l'homme si petit (2). Ignorance, dira-t-on, crainte superstitieuse.

Primus in orbe deos fecit timor 3)...

Il ne semble pourtant pas que toute notre géologie, toute notre astronomie, toutes nos admirables découvertes y aient rien fait. Aujourd'hui encore, devant la nature la mieux connue et la plus savamment expliquée, l'homme qui pense éprouve, à tout le moins, une vague mais profonde impression du divin. C'est qu'il ne peut dépouiller entière-

1) Topiïe]-, Réflexions et menus propos, liv. II, chap. xvm.

f.a) Jouffroy, Mélanges philosophiques; Du problème de la destinée humaine. — Cf. Baunard, Le Doute et ses victimes, Jouffroy.

.3 Lucrèce. De yatura rerum.

C0MP0S1 riON

ment d'homme, ni se défendre de rentrer

parfois brusquement dans le vrai des choses et de leui

! ~:inée connut' par essence, le monde phy-

m li son Auteur : voile transparent

qui le montre et le cache tout ensemble, problème dont la

hauteur accable, mais en même temps indice qui rassure

- 1 clarté.

Toutefois voici ce qui arrive trop souvent : dans l'éblouissèment du spectacle, les sens prévalent, la raison gauchit ou abdique, l'instinct du divin s'égare, et de chacun

nent- naît une forme d'idolâtrie. Qu'y a-t-il au fond de tout paganisme? Un accord plus ou moins spécieux entre le sensualisme et la religion naturelle, un compromis quelconque entre la passion de jouir et le besoin d'adorer. La nature est la grande enclin; la fé-

conde pourvoyeuse des convoitises humaines; d'autre part, elle est l'irré. usable témoin d'une force supérieure à l'homme. Que faire pour concilier ces deux aspects, pour assouvir les convoitises et, du même coup, se mettre en avec la puissance mystérieuse, avec le Dieu inconnu?

Le plus simple'est l'adoration des forces physiques ellesmêmes, adoration directe ou passant par un symbole, mais par le symbole le plus cher au sensualisme régnant. Telles furent les religions monstrueuses de l'Asie occidentale. Chose remarquable : parti de l 'orgueil, le rationalisme transcendant devait aboutir au même terme. ï a-t-il injustice à rapprocher la déesse Raison des dieux infâmes de la ie et de la Phénicie? Et la déesse Raison diffère-t-elle ucoup de la personne de choix en qui le positiviste peut incarner par imagination l'humanité qu'il adore? — Mais passons. Qu'attendre de ce premier paganisme, en fait d'art et de littérature? Le pur phénomène rapporté aux plus vils in-tincts.

Le polythéisme hellénique est déjà moins grossier. Dans

sa conception religieuse de la nature, il Tait entrer l'homme

louble titre, et comme forme sensible de la divinité, et

symbole des forces physiques où s'adresse, après

u, . ilte. Il y a progrès, mais toujours élans l'erreur.

Minent admettre, avec Laprade, que l'anthropomor-

phi n soit un acheminement au culte du Dieu fait

homme (i)P Aperçu dangereux, voisin des théories qui font du christianisme une dernière et naturelle floraison de la sagesse antique. D'ailleurs vue toute superficielle, inexacte. L'anthropomorphisme grec n'élevait point l'homme et ravalait Dieu au profit du sensualisme. Il répugne de comparer, même un instant, ce rêve malsain avec la réalité toute pure et magnifique de l'Incarnation. Ici, dans ce mariage type de la divinité avec une nature humaine individuelle et, par extension, avec l'humanité tout entière, Dieu ne perd rien, et l'homme, tout homme qui s'y prête, s'élève à une véritable participation de la nature divine.

Quant à la conception polythéiste du monde visible, accordons-lui une certaine grâce due à la forme humaine idéalisée. Mais combien ce peuple de riants fantômes nous rejette loin de la vérité, par conséquent de la beauté totale! C'est où Chateaubriand triomphe contre le paganisme d'étiquette si malheureusement imposé à notre littérature classique. Il est bien vrai que ces élégantes figures de nymphes, de faunes et de sylvains « étaient à la création sa gravité, sa grandeur et sa solitude »; que « le vrai Dieu, en rentrant dans ses œuvres, a donné son immensité à la nature (2) ». Pourquoi faut-il que l'auteur, mêlant aux inspirations de sa foi quelque chose du sensualisme dont il ne s'affranchit jamais assez bien, nous -ait gâté ces judicieuses remarques par je ne sais quelle idée d'effusion voluptueuse de l'âme dans les choses? L'ennemi du polythéisme devait rester plus purement chrétien, et n'incliner pas vers la rêverie quasi panthéistique où son tempérament, à vrai dire , l'entraînait si fort.

Au reste, de tous les accommodements entre la convoitise et la conscience, le plus habile sans comparaison, le mieux réussi, oserions-nous dire, est le panthéisme. Au fond, il adore brutalement la nature, mais en l'idéalisant et la sublimant à sa manière. Elle n'est plus le riant séjour des dieux, elle est Dieu même; non le Dieu grossier du

(1) V. de Laprade, Sentiment de la nature avant le Christianisme, 2e partie, liv. IV, chap. 1.

Génie du Christianisme, 2e partie, liv. IV, chap. 1.

. o.mposi rroN

syrien, mais un Dieu tout à la fois métaphy

el matériel, parfaitement commode au sensualisme»

aiment abstrait pour amuser l'orgueil de l'intelU-

: nt bon à la spéculation et au rêve, à tfl

(■ indienne et à la sophistique aTemanda. Jamais

bumanit sensible^

n'avait rien Lu ingénieux pour se duper elle-

im-iiu gtimer rel n demeurant sensuelli' .m

i>; ii lier chef. Pal là -explique la popularité vive

me. Né dans l'Inde, au contact d'une nature g

il domptée par L'homme et l'inclinant par la teH

i l'adorer directement elle-même 0, on le retrouvi

en '.!■ dans l'ét . voire jusqu'à un certain point

chez. Les Stoi [ues; le gnosticisme en tient quelque chose;

', M' \ i \ i ■. échappt p 4nt absolument. Plus près de

kit à la vieille erreur un masque métal

où l'Ail g ijoute bientôt une couronne dt

brouillards. En France, pays de logique avant tout, le

panthéisme devait marque!- l'étape intermédiaire entre 1 "in-

tenable position du déisme et le positivisme alliée «a delà

duquel il n'y a plu- tien.

Mais [u'attendre du panthéisme en fait d'inspiration artistique et littéraire? i chose d'analogue aux ileux

uts premiers du système : un matérialisme ardem ;:!■ ni spiritualisé par des fantômes; un sensualisme en dévotion d'idéal, tantôt peuplant le monde de chimères, tantôt n'y voyant que la vie universelle, vague, indéfinie, j où nous rêvons de mêler La n<M re

I. mol est : nous ferons. Or, voilà qui est pantl m premier chef, el dans les deu\ sens <>ù L'on peut Ire la question pratique. Partons-nous du panth inal? Tu le la nature, nous aurons droit de

a j..i.- malsaines el Les illusions mouvantes ! .- ème nous y induit fatalement. Tout au ours, commençons par la rêverie, et quelle que soit notre philosophie, nous nous prendrons vite a être pan- | théistes d'impression el de sensation. Prélude inronscient ■ '] ■;. ■ raisonnée, le rêve tient de près au pan-

i Lamartine.

LES OBJETS, LA NATURE 2l3

théisme, et, si nous n"y prenons garde, le spectacle de la nature nous mène vite à tous les deux. Comment? Le voici.

Fixer longuement un objet produit sur l'œil un éblouissament, un commencement de magnétisme. Ainsi fait, pour Pâme, la contemplation du monde physique, à moins qu'un effort du vouloir ne maintienne vigoureusement l'équilibre entre les facultés; c'est une fascination, une ivresse, un magnétisme puissant, délicieux, mais redoutable. Devant la vie universelle éclatant en mille phénomènes et en même temps s'enveloppant d'ombre et de mystère, les sensations affluent, l'imagination s'exalte et la sensibilité; toutes les facultés inférieures frissonnent et vibrent avec d'autant plus d'énergie que l'âme est plus riche, que l'homme porte

Un écho dans son sein, qui change en harmonie Le retentissement Je ce monde mortel (i).

A ienne alors la volonté de saisir les rênes et conduire à un but précis l'élan des facultés inférieures; c'est l'heure de l'inspiration et peut-être du chef-d'œuvre. Autrement l'intelligence fléchit sous le poids des sensations et des images. Au lieu de monter de l'exaltation à l'inspiration créatrice, nous glissons dans le rêve, manière de somnolence douce, très inférieure à la pensée précise, à peine supérieure à la sensation pure; abdication des facultés maîtresses, prédominance des puissances de second rang; détente ou abandon de l'âme, négligeant de penser et de vouloir, pour ^e livrer tout entière au plaisir paresseux d'imagi-jer et de sentir. Ainsi l'exaltation tombe et, avec elle, les chimères qu'elle avait, créées : les songes mêmes flottent de plus en plus dans le crépuscule, dans la nuit. « On ne commande pas à ses idées, on rie veut pas réfléchir, on ne demande pas à son esprit d'approfondir une matière, de découvrir des choses cachées, de trouver ce qui n'a pas été dit. La pensée n'est pas active ou réglée, mais passive ou libre : •on songe, on s'abandonne... on rêve, on ne médite point (2). »

(1) Lamartine.

(2) De Senancour, Oberman, lettre VIL

I OMPOSITION

El puis ce bruit s'apaise, et l'âme qui s'endort uns l'infini, sans ailes, sans effort, soutenir son vol sur aucun M lis immobile et morte vaguement bvi

sentiment qu'un éprouve en rêvant Qu'un tourbillon d'été vous porte et que le vent Vous prêtant un moment ses impalpables ail Vous planez dans l'éther tout semé d'étincelles, Il vous vous réchauffez sous des rayons plus doux Au foyer des soleils qui s'approchent de vous (i).

Voilà déguiser en beau style un phénomène qui ne mérite pas tant d'honneur. D'autres diront avec une crudité plus sincère : « ... Dans les veines, où le sang fermente, court une vague sensation de bien-être, état incertain entre le sommeil et le rêve, qui replonge l'âme dans la vie animale et qui étouffe la pensée sous les sourdes impressions des sens... » ou bien encore : « On trouve dans tout soi être une harmonie qu'on n'y connaissait pas; on ne poi plus le poids de sa pensée ni de sa machine; on ne fait plus que sentir; on devient tout animal, c'est-à-dire parfaitement heureux (2). » C'est plaisir d'entendre appeler les choses par leur nom; mais n'anticipons pas.

Ainsi la nature nous a conduits au rêve. Or, où est ici le panthéisme, le panthéisme d'instinct et de sensation? Dans la perte du sentiment net et vigoureux de notre personnalité distincte; dans ce phénomène, demi-fantastique, demiréel, qui mêle notre âme à la nature, et l'évaporé pour ainsi drYe dans le grand tout.

O poètes sacrés, échevelés, sublimes,

\ 1 lez et répandez vos âmes sur les cimes...

...Enivrez-vous de tout! enivrez-vous, poètes,

Des gazons, des ruisseaux, des feuilles inquiètes.

...Enivrez-vous du soir...

Mêlez toute votre âme à la création (3)...

(1) Lamartine, Jocelyn.

(2) Taine, Voyage aux Pyrénées. La vallée d'Ossau, Bagnè- -Bigorre.

(3) Y Hugo : Pan Feuilles d'automne, XXXVIII. — Un autl plus récent vante de môme « ce plaisir étrange de la diffusion de notre moi a travers les choses... Tu aimes comnv' moi à te laisser envahir par la vie qui s'exhale d'un coin d«

LES OBJETS, LA NATURE 2l5

Lamartine dira de même :

Pour mieux voir la nature et mieux m'y fondre encore,

J'aurais voulu trouver une âme et des accents,

Et pour d'autres transports me créer d'autres sens (i).

Que de choses dans ces trois versl L'instinct panthéiste de fusion, absorbe dans la nature, l'ardeur de la convoitise, qui voudrait augmenter à l'infini la puissance de jouir, et — si l'on se rappelle que c'est un séminariste qu» rêve ainsi devant le Tabernacle — la grossière illusion qui fait trop souvent prendre pour christianisme ce sensualisme trop manifeste et ce panthéisme a demi voilé. Voilà ce que l'on appelle sacrilègement : communier à la nature. Le poète n'était que naïvement ridicule quand il déclarait être allé en Italie pour évaporer son âme au soleil (2).

Avant lui, le grand maître et théoricien du rêve, Chateaubriand .avouait sans difficulté le caractère panthéistique de cet état d'âme. « Mes yeux étaient fixés sur les eaux; je déclinais peu à peu vers cette somnolence connue des hommes qui courent les chemins du monde; nul souvenir distinct ne me restait; je me sentais vivre et végéter avec la nature dans une espèce de panthéisme. Je m'adossai contre le tronc d'un magnolia et je m'endormis; mon •repos flottait sur un fond vague d'espérance (3) ». Ailleurs, après avoir décrit sa rêverie en termes à peu près Identiques, il continue : « C'est peut-être la disposition la plus douce pour l'homme. » Et pourquoi? Parce qu'il y a là « une sorte de plénitude de cœur et de vide de tête; parce que c'est par la pensée que nous troublons la félicité que

paysage, jusqu'à perdre pendant quelques minutes la conscience de ton être individuel. Dans ces secondes de dissolvante rêverie, il semble que l'âme s'en aille du e«rps; qu'elle devienne eau courante avec la rivière, flot dormant avec les lacs, feuillge frémissant avec la ramure des arbres, parfum végétal avec l'arôme des fleurs, lumière vibrante avec le rayon du soleil. » P. Bourget, Etudes et portraits, t. II, p. 190.

(1) Jocelyn, 2' époque.

(2) Confidences, liv. VIII, n° 9.

(3) Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe.

2lG

Dieu nous i . A merveille! II n'y aura plus qu'à

un poète moderne :

Comme un poison -wl>tii redoutons la pensée (2).

Si L'homme qui -1 pas tout à fait un être dé-

pravé, ainsi que Le veut Rousseau, du iiii>in> est-il un être malheureux, et par sa faute. .Nous voilà rendus au Kief taJ ou au Nirvana indien.

-ce d'ailleurs chose bien glorieuse, que cetie ivresse douce payée d'une abdication radicale de la pensée? L'homme s'honore-t-il beaucoup lorsqu'il sort du spectacle de la nature,

• iur trempé sept fois Mans le néant divin ^3) ?

Au reste, la volonté s'endort avec l'intelligence. Comme on l'a noté à propos du Werther de Gœthe, L'âme ainsi répandue sur les objets extérieurs en devient immédiatement serve et sujette. Plus de caractère; l'homme n'est qu'un tempérament, un système nerveux obéissant aux influences barométriques. Nous le savons, cela s'appelle être impressionnable, et plusieurs en font vanité. Mais ici le bon sens proteste et la saine morale condamne. Celui-là est moins homme, qui endort ainsi le penser et le vouloir dans une sorte de magnétisme voluptuux. Et finalement, qui en profite? Le sensualisme, le sensualisme extrême, vainement déguisé sous une religiosité menteuse et fade. Chateaubriand a beau préconiser dans \e Génie du Christianisme « le. désir do quitter la vie pour embrasser la nature et nous confondre avec son auteur (4) ». Lui-même se donne ailleurs la réplique, et la réplique est péremptoire : « Ce n'était pas Dieu que je contemplais sur les flots h magnificence de ses œuvres. Je voyais une femme

(1) : n Amérique; Site dans les Florides.

-champs.

■ le de Lisle, Midi.

itihriand, Génie du Christianisme, a* partie, liv. IV, chapitre 1.

inconnue... Je me figurais quelle palpitait derrière ce voile de l'univers qui la cachait à mes yeux (i)... » A la bonne heure! Et partout le même aveu se retrouve. Que René parie comme Chateaubriand, son prototype, il n'y a pas là de quoi nous surprendre. « Il me manquait, dit-il, quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence; je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la mont appelant de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future; je l'embrassais dans les vents, je croyais l'entendre dans les gémissements du fleuve; tout était le fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux, et le principe même de la vie dans l'univers (2). » Lamartine, à son tour, va mettre en musique la prose du maître. Après un paysage d'été qui nous laisse tout éblouis de soleil, enivrés de senteurs, bercés par les mille rumeurs de la vie universelle et frémissant à son contact; en un mot, après un effort descriptif où toutes les sensations à la fois s'accumulent et se multiplient l'une par l'autre, quelle conclusion attendre? Une seule, et la voici :

...Dans un plaisir amer sur moi je me replie; Je sens que, dans ce ciel d'où je descends si las. Dieu m'écoute, il est vrai, mais ne me répond pas; Je cherche autour de moi, là, plus bas, dans ce monde, Quelque chose qui sente avec moi, qui réponde; Mon cœur est trop rempli pour ne pas déborder, Et si mon sort voulait seulement m 'accorder Un second cœur, un cœur vide et muet encore (3)...

Il suffit, et nous sommes dûment édifiés sur le naturel aboutissement du rêve : il se termine à la passion, quand il ne s'arrête pas dans le bonheur de la pure vie animale : •effusion de l'âme dans les choses, communion à la nature, toute poésie panthéistique.mène là. M. de Laprade a mauvaise grâce à défendre en ce point Chateaubriand contre lui-même (4). Le grand enchanteur nous a livré son secret,

(1) Mémoires d'outre-tombe.

(2) René. — Ci. Lamartine, Confidences, liv. XII. 27-29.

(3) Jocelyn, 3e époque. — Cf. De Senancour, Obermann, lettre lxiii

4 De Laprade. Sentiment de la nature chez les modernes, liv. VIII, chap. 1.

- - confrères en rêverie. N'est-ce point la

loi, d nation et la sensibilité ont un besoin

:it d'être gouvernées par la volonté et l'intellig

[ue ce frein leur manque, elles se jetteni au-dessous

s lutines, dan>, le sensualisme, et du même coup

l'âme entière y desc< nd.

l.i finit, d'ailleurs, tout paganisme, tout compormis entre la convoitise et le sentiment du di\in, éveillés ensemble par le spectacle du monde. Le naturalisme s'y jette ù corps perdu et tout d'abord. Le polythéisme et le panthéisme y viennent par des détours plus nu moins subtils et des chemins diversement fleuris et gracieux. Mais il y faut venir, quand l'harmonie humaine est brisée, quand les facultés oures mollissent, quand, devant le tableau mouvant des choses, l'homme ne sait pas faire régner sur l'appétit des jouissances l'amour du vrai, du bien, de la légitime et unique beauté. On voit déjà ce que l'art peut perdre à toutes les fausses conceptions du divin dans la nature; on le verra mieux par le contraste, en étudiant ce qu'il gagne à une entente exacte des relations entre le monde et Dieu.

La nature et Dieu. — Conception vraie : quatre horizons successifs. — Dieu créateur. — Dieu présent dans la nature.

— Dieu agissant dans la nature : conservation, concours. — Dieu archétype de la nature. — Oppositions matérialistes.

— La vraie conception religieuse et le phénomène. — La vraie conception religieuse et les sympathies de l'âme pour la création. — Si les lettres l'ont souvent réalisée.

Or la foi n'y est pas rigoureusement nécessaire; à parler strictement, les lumières naturelles y suffisent. Mettez en face du grand spectacle une raison droite et une volonté

pure : la première et confuse impression du divin se démêle bientôt et se précise. Derrière le rideau léger des phénomènes, quatre plans ou horizons nouveaux se dessinent, qui reculent à l'infini la perspective et augmentent d'autant la beauté.

Tout d'abord apparaît, non pas à l'imagination sans doute, mais à la pensée, la cause première de toutes choses, le Dieu distinct de son œuvre, le Dieu personnel et créateur dont l'intelligence a conçu, dont le pouvoir libre a réalisé, sans secours étranger ni matière antérieure, et les phénomènes et leur substance; Dieu dont la sagesse s'est jouée dans l'univers, ce qui veut dire qu'avec une aisance magnifique, elle y a répandu l'opulence dans l'ordre, la variété dans l'unité. Ainsi se dégage tout d'abord la notion vraie de la vie universelle. Ce n'est ni un effet sans cause, ni un prolongement direct de la vie divine; c'est une image de cette vie, image créée par le vouloir divin.

Mais croirons-nous, avec le déisme, que, satisfait d'avoir monté une fois pour toutes une admirable machine, l'ouvrier s'en désintéresse et l'abandonne aux conséquences de l'impulsion première? Triste et froide erreur, et combien préjudiciable à la conception artistique du monde! La création se désenchante et se décolore, si elle n'est que l'empreinte vieillie, que le vestige lointain d'un Dieu absent. Quoi! la vie universelle réduite au fonctionnement d'un beau machinisme! Voilà pour glacer la sympathie, et l'on a justement noté dans l'hypothèse déiste une des causes de l'infériorité descriptive de Rousseau.

Non, la raison et la foi expliquent mieux ce profond el doux mystère. Dieu n'a pas créé seulement, il gouverne; il n'a point passé une fois en semant les mondes sur sa trace; à cette heure encore et à toute heure, « il y a quelqu'un ici », habitat Deus. L'ouvrier est présent dans son œuvre, mais mieux que par influence et pouvoir.

Tout l'univers est plein de sa magnificence;

oui, mais non pas seulement comme la terre est pleine de la lumière et de la chaleur d'un soleil lointain. Tout l'univers est plein de Dieu même, de son Etre immense et

, OMPOSI 1I"N

un. illimité mais simple, coexistant de nécessité à tous les - investis tout - pai ts el les | énétrant au

plu? intime 1 âme le sent si bien présenl à son œuvre, qu*( - prend à le confondre avec son œuvre même, mais plus naturelle e\ plus humaine que le déisme qui l dans un i loignement infini. Dieu est

distinct de la nature; Dieu n'est pas circonscrit clans ses limites, dan> ces - pourlanl effroyables, comme res

i - al; mais par ailleurs Dieu est présent tout entier dans l'ensemble de la création et clans chacun de? Contemplez la mer ou penchez-vous sur le brin d'herbe. Vf\ la mei ni le brin d'hi rbe ne sont Dieu ou par- Lie de Dieu; ni Pun ni l'autre ne nous montrent Dieu à dé- Couvert; mais dans la vaste mer comme dans le brin d'herbe, il e*t présent tout entier. [ st aux deux,

il habite une lumière inai i ssibii : c'est-à-dire qu'il ne découvre son essence que dans un séjour à part, où nulle force naturelle ne nous ferait jamais atteindre; mais cette essence n'est pas moins présente au sein de la création visible que dans le ciel des élus. Telle est la seconde pi pective qui nous est ouverte, le second pas fait dans le mystère charmant de la vie universelle. Dieu n'est pas seulement à l'origine, à la source; il est dans chaque flot, dans chaque goutte de cette vie partout répandue et circulante.

irons encore. Etre présenl, pour Dieu, c'est agir. Et que fait-il, cet éternel ouvrier, dont il est dit à la - qu'il se reposa le septième jour et qu'il opère sans relâche?

Il conserve sans relâche chaque créature, non qu'il en écarte seulement les causes de ruine ou qu'il la soutienne nt contre l'attraction du néant. Dieu fait plus; il lui continue l'existence par une opération active et aclle; il la lui verse tout à nouveau, moment par moment, - lutte. Témoins du phénomène continu et dormant, pour ainsi dire, nous savons d'ailleurs que, sous cet' rsisl mee qui n'accuse rien à nos yeux, la création • utienl et se prolonge. A chaque instant, la pensée la rencontre et la prend, pour ainsi dire, sur le fait. Le regard s'attête à la surface des choses; la raison passe

outre, elle voit la main de Dieu répandant partout l'être et la vie par un travail muet mais incessant.

a Rien n'est mort, a écrit M. Taine, et, ià-dessus, nos organes impuissants nous trompent; ces squelettes de montagnes nous semblent inertes parce que nos yeux sont habitués à la mobile végétation des plaines; mais la nature est éternellement vivante, et ses forces combattent dans ces sépulcres de granit et de neige, autant que dans les fourmilières humaines ou dans les plus florissantes forêts. Chaque parcelle du roc presse ou supporte ses. voisines; leur immobilité apparente est un équilibre d'efforts; tout lutte et travaille; rien n'est calme et rien n'est uniforme. Ces blocs que l'œil juge massifs sont des réseaux d'atonies immensément éloignés, sollicités d'attractions innombrables et contraires, labyrinthes invisibles où s'élaborent des transformations incessantes, où des fluides foudroyants circulent, où fermente la vie minérale aussi active et plus grandiose que les autres... Percez au-dessous de la croûte qui nous soutient, jusqu'à ce creuset de lave qui nous tolère. C'est là que se débattent et se développent les grandes puissances, la chaleur et les affinités qui ont formé le sol, qui ont composé les roches, qui alimentent notre vie, qui lui ont fourni son berceau, qui lui préparent sa tombe. Tout s'y transforme et s'y meut comme au sein d'un arbre et notre espèce, nichée sur un point de l'écorce, n'aperçoit pas la végétation silencieuse qui a soulevé le tronc, tendu les branches, et dont le progrès invincible amène tour à tour les fleurs, les fruits et la mort. Cependant un mouvement plus vaste emporte la planète avec ses compagnons autour du soleil, emporté lui-même vers un terme inconnu dans l'espace infini où tourbillonne le peuple infini des mondes. Qui dira qu'ils ne sont là que pour le décorer et l'emplir? Ces grands blocs roulants sont la première pensée et le plus large développement de la nature; ils vivent au même litre que nous, ils sont les fils de la même mère, et nous reconnaissons en eux nos parents et nos aînés (i). »

Ne prenons pas garde aux erreurs semées dans cette

(i) Tc.ine, Veyogt aux Pyrénées.

« 0.MP0S1 flON

scutons pas la vie attribuée au moi minéral, ou ootre parentage avec lesastres; mais plaignons

tvant, l'artiste, l( i qui manque la vraie lumière

. ii ne veut pas savoir Dieu. Spectre bien froid, et bien mort, lui du moins, que cette Nature qui a des pensées me intelligence personnelle, qui est noire mère | oint de cœur pour nous aimer! Hélas! le christianisme, la foi ne seraient même pas nécessaires; il suffirait d'un peu de vrai< philosophie, pour voir plus et mieux dans ces forces, dai iou> ments, dans ce labeur

:inu- dont on amoindrit la poésie en refusant la vé- On y verrait le Dieu Créateur de toutes ces activités l»i il réelles et bien distinctes de lui-même, les conservant par -"H influence actuelle, mais c'e:>t trop peu, concourant à leur exercice et devenu leur collaborateur néces- Pas un atome, a-t-on dit, ne se remue, sans que le contre-coup de son mouvement se propage par une ondulation immense ju>qu'à l'extrémité de l'espace. Beau rêve peut-être; mais voici du moins qui est plus sûr. Pas une activité intelligente ou matérielle, libre ou fatale, n'entre en branle, sans que l'action souveraine de Dieu s'y superpose, non pour absorber en soi la cause seconde et la réduire à l'état d'occasion pure, mais de façon à produire, elle aussi, tout l'effet, comme cause collatérale et supérieure. Ce n'est pas Dieu qui bruit dans l'insecte, chante dans le ruisseau, gronde dans le tonnerre, pas plus que ce

: Dieu qui pense et veut dans l'homme ou dans l'ange; mais di puis la pensée du séraphin jusqu'aux attractions et répulsions chimiques, ni les puissances de l'esprit, ni les forces de la matière ne pourraient entrer en exen i n'était le concours souple et souverain de l'activité- divine. La Fontaine a montré l'envoyé de Dieu venant sur

rtager un brin d'herbe entre quelques fourmis. .

[mage touchante, si l'on veut, de la divine Providence

à laquelle rien n'échappe. Mais, plus philosophe et plus

chréti buliste aurait vu Dieu même présent, agis-

;it, et dans le brin d'herbe, et dans les four-

mis qui se le partagent, tout comme dans la pensée de son envoyé.

Ainsi la vie universelle va s'éclairant; chaque pas fait dans le vrai des influences divines sur le monde, la rend plus belle, plus auguste et plus aimable. Cette vie, ce branle, ce tourbillon immense qui nous investit, qui nous entraîne, ce n'est pas, comme veut le panthéisme, le phénomène de la vie divine; c'est une vie bien réelle en soi, bien à nous et aux autres créatures, bien distincte et séparée de la vie de Dieu; mais il est vrai que la vie de Dieu s'y enveloppe ou s'y superpose, qu'elle s'y montre et s'y voile tout à la fois. Comme il est là, dans tous les êtres quî ne sont pas lui-même, il travaille, il vit dans toutes ces activités, dans tous ces mouvements, dans toutes ces vies, dont il se distingue d'ailleurs et se sépare comme le créateur de la créature, l'infini du fini, l'être pur du quasi néant.

Un trait encore pour achever la conception vraie de ses relations avec la nature. Etre infini, perfection totale, illimitée, la beauté même, il faut de nécessité qu'il possède éminemment tout ce qui peut se voir ou se concevoir de beauté, de perfection, d'être. En d'autres termes, nul être, nulle perfection, nulle beauté n'est possible, qui ne le reproduise à quelque degré. Ainsi, dans les merveilles de la création, rien qui ne procède de lui comme le ruisseau de la source, comme le rayon du foyer, comme une copie nécessairement dégénérée d'un type parfait. N'insistons pa ces notions nous sont connues. Ainsi quand, du phénomène imparfait mais déjà si beau, nous nous élevons en idée à une beauté supérieure, à la plus haute beauté possible, notre élan ne se perd pas dans le vide; en montant à l'idéal, nous montons à la beauté suprême, et cette réalité n'est pas loin de chacun de nous (i). L'idéal de ces beautés qui nous enchantent sans nous satisfaire, c'est, si l'on ose le dire, le réel de Dieu même. Et cet idéal substantiel, il existe, il agit, il rayonne de tout près dans ses images, invisible aux sens, manifeste à l'esprit. Penser, sentir ainsi, c'est avoir le vrai sentiment de la nature, le

(i) Actes des Apôtres, XVII, 27.

i O.MPOS1 I1m\

. vraiment artistique parce qu'il est le seul vraiment religi ux. Voir Dieu dan- Unîtes les créatures et touUs les créatures en Dieu : voilà le dernier mot de l'art, comme de la perfection chrétienne. Traduire — mais q s-nous? — indiquer Dieu, insinuer Dieu

dai d du phénomène sensible : voilà le demie]

ri de l'artiste, mais où, de fait, l'artiste de parole arrive seul.

Dieu créateur, Dieu présent, Dieu agissant, Dieu arché-

; nissons ces quatre idées, et nous verrons que le

monde physique est bien réellement un temple : temple

construit par Dieu sur un plan conçu nécessairement à La

isemblance de l'architecte, temple tout plein de Dieu même et que Dieu, à la lettre, ne cesse de bâtir. Tout cela vrai, même dans l'ordre surnaturel où nous sommes élevés de fait.

Est-ce ignorance, puissance du préjugé, folie et triste fantaisie de paradoxe? On a bien pu regretter comme un raffînpmcnt de civilisation factice, comme un amoindrisses nient de la beauté des choses, cette conception vraie qui les rapporte à une origine céleste et à un type supérieur On i déploré, au nom de la poésie et de la liberté humaine, qu'une tourmente de quinze siècles (le règne quinze fois séculaire du christianisme) ait violenté La nature, de l'homme, en lui opposant un surnaturel qui la comprime et en l'affolant d'un idéal qui se dérobe, toujours moins réel 'i mesure que l'imagination Le grandit u). Ou l'on ne s'entendait pas, ou l'on avait regret au tranquille sensua Lisme des âges païens; ou encore, et tout ensemble, on nnaissai! étrangement la véritable donnée chrétienne, Eo effet, le lecteur voudra bien y prendre garde : tout QOUS avons dit des relations de Dieu avec la nature est avoué, accepté, consacré par la révélation, mais pourrail subsister en dehors d'elle. Dieu créateur, Dieu présent, Dieu archétype : autant de parties du dogme; mais pareillement vérités de raison pure et de pure philosophie! Si elles désenchantaient quelque peu. le monde physique, la faute n'en serait point au surnaturel, qui peut rester

i Tainc, Sainte Odile et Iphigénie en Tauride (18G8); Essais que el >l histoire.

jusqu'ici hors de cause; il faudrait accuser la philosopha même et la raison. F "««paie

Mais en vérité, où est le dommage? Et si l'on ne veut avouer I .mention d'adoré, purement et simplement la set sation et le phénomène, que perd l'œuvre de Dieu au souvenir et a la présence de son auteur? Qui peut en estimer amoindrie la conception artistique de la nature? Le bon sens repond d avance, mais avec une certitude à l'épreuve de tout mécompte, que l'idée la plus vraie est nécessairement la plus belle. Et que dit l'analyse du détail? A nous raconter Dieu, le phénomène n'a rien perdu de sa beauté sensible. ï eut-on sérieusement que, pour le chrétien voire pour le simple spiritualité, les horizons soient rérecis les cieux ternis et les fleurs décolorées? S'imagine- -on Dieu comme un spectre projetant sur tout son ombre froide? Posera-t-on hardiment en principe que, pour bien jouir des choses, il ne faut rien voir ni aimer au-dessus d elles? A ce compte, nous sommes en pur sensualisme et nous passons.

Non., la vraie conception n'ôte à la nature ni une couleur ni un parfum, ni une harmonie. Par ailleurs les sympathies de 1 homme pour le monde physique en deviennent plu', pures et plus fraternelles, car, dans la nature, nous aimons quelque chose, ou mieux, quelqu'un. Il n'est pas oiseux de le redire, le mouvement d'affection, qui nous entraîne hors de nous vers les créatures sensibles, ne se perd plus dans 1 illusion et la chimère. Plus de ces tendresses malsaine^ maladives, décevantes, qui laissent le cœur vide et san, autre recours que l'ivresse des sens. Derrière le voile transparent des réalités terrestres, notre amour atteint d'abord la réalité suprême, la réalité tout aimable, tout aimante aussi. Jocelyn croit sentir un cœur d'ami palpiter sous 1 ecorce; mais ce n'est là qu'un rêve sensuel, qui le laisse plus faible, plus vide et plus souillé. Sans effort d'imagination, sans rêve, sans mécompte possible, dans la paix fière^de 1 intelligence, dans la joie noble et fortifiante de son âme, le chrétien, pénétrant jusqu'à l'intime des choses, y voit reluire l'infinie sagesse, il y sent palpiter l'éternel amour. Ainsi aime-t-il les créatures comme œuvre, comme voile, comme miroir, comme enveloppe de la beauté souveraine; à cela près, nous avouons qu'il ne les

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ite, nous voilà plus haut que le e m culle de la matière. .Nous dé-

le panthéisme, avec sa communion illusoire et voluptueuse à la nature. Ici, point d'illusion ni de volupté - l'union vraie, l'union chaste au bien sur l'âme à travers le phénomène qui m.

On nous demandera peut être où rencontrer les modèles littéraires de ce sentiment religieux des choses. Keconnaissons qu'ils sont rares dans la littérature proprement dite. N les cherchons pas, et pour cause, dans les âges païens. \ I - attendons guère plus de notre grande époque classique. C'est trop de dire que le dix-septième siècle a tenu son came fermée à la nature et a Dieu; mais il reste vrai qu'alors le paganisme d'étiquette égare et compro- ; uent le goût des beautés naturelles. Libre enfin ette mode, notre poésie semblail loucher à l'idéal (i); mais elle s'en est détournée vite pour aller au sensualisme, le panthéisme rêveur. Que reste-t-il comme type raire de la vraie conception religieuse du monde? D'admirables fragments disséminés dans la Bible, dans les Pères ou les ascètes méditant l'œuvre des six jours, dans les souvenirs des vieux moines célébrant le site de leur monastère (2), dans les écrits familiers des chi notre temps. Libre des froides influences du

rendue au vrai par l'heureuse désuétude où la formule païenne, la parole contemporaine a trouvé çà et là des accents incomparables pour dire la 1 mais cette beauté immatérielle qui

mît de leurs sympathies avec l'âme et de la présence active du Créateur. Suivez Ozanam dans son pèlerinage au pays du Cîd [3 : écoutez L. Veuillot décrire l'automne,

1 Citons, commr exemples à peu près irréprochables, un double morceau de Chateaubriand (Génie du Christianisme, iM partie, liv. V, chap xn), et une pièce de Lamartine (ta Prihrr, Prrmifirrs Méditations, VIT'. Tl va sans dire, du reste, que ces indications ne prétendenl pas êlre complètes ni exclu*

Montalembert, Les Woinet d'Occident, Introduction; Bonheur flnns h; cloître. »

Surtout une page bui 1" golfe de Gascogne. I.

toul en la déclarant indescriptib i i omparer le lever

du soleil à celui de la grâce dans une âme (2) : vous aurez vu ce que peut être l'hymen chrétien de la nature. Le temps n'est plus de l'épopée héroïque; mais si l'épopée didactique, si l'épopée dantesque est encore possible — et pourquoi non? — quel plus merveilleux sujet, dans le génie, que cette trilogie : la nature en face de l'homme et de Dieu? En attendant qu'un poète de génie l'embrasse tout entière, l'écrivain, quel qu'il soit, se doit rendre capable d'en réaliser un fragment. Trop' incomplet serait-il, de ne pouvoir, dans l'occasion, nous offrir, en le faisant passer à travers son âme puissante et ordonnée, le premier objet de la curiosité humaine, le moindre reflet de la suprême et originelle beauté (3).

(1) Le vol de l'âme. Historiettes et fantaisies.

(2) L'honnête Femme, XXXI. — Voir encore : Çà et là, pass.

(3) Le symbolisme n'est, par rapport à cette étude, ni un élément nécessaire, ni un élément tout à fait étranger. C'est le caractère figuratif de la nature, son rapport emblématique au monde moral naturel ou surnaturel. Ce rapport peut naître de l'essence même des choses, d'une similitude antérieure à toute circonstance accidentelle. J'entends que le lis figure de soi la pureté, ou la violette la modestie. J'attache d'instinct à telle espèce animale le souvenir de ce vice ou de cette vertu. Ailleurs la relation symbolique tient à un fait, à une con- " vention, à l'usage : c'est ainsi que la palme et le laurier signifieront la victoire. Aussi bien, qu'il sorte d'un pur accident ou de l'essence même des choses, le symbolisme relie la création physique au monde de la grâce comme à celui de la moralité naturelle. Pour ce dernier, la chose est tout d'abord manifeste. La création reflétant Dieu et l'âme, il va de soi que les plus marquants de ses phénomènes représentent certains états de l'âme et certains attributs de Dieu. La mer notis fait songer à l'immensité divine; l'orage, aux grands troubles qui parfois traversent notre vie. Quant à l'ordre surnaturel, bien que spécifiquement distinct, loin de supprimer la nature humaine ou de l'altérer dans ses éléments essentiels il la prend telle qu'elle est, la conserve et l'exploite avec toutes les énergies qui lui sont propres. C'est toujours la même âme, les mêmes facultés agissant suivant leur mode physique d'action. Dès lors le monde visible est apte à symboliser la vie surnaturelle comme la vie morale de pure nature. Cette apti-

COMPOSITION

tudo »r Jésus-Christ môme dans ses para-

mieai encore, dans les Battements, signes efflcai

la grâce. A la suite du Maître et avec son infaillibilité divine on moins, l'âme chrétienne a continué de mettre ou de retrouver dans les créatures sensibles les images des vérités divines. Qu'elle ail ça <'t là outré les analogies, soii : mais. quoi que prétende le faux savoir, toujours contenue par la précision du dogme et l'infaillible autorité de l'Eglise, elle n'a jamais créé de mythes à la manière de l'imagination païenne. Et pour quelques rapprochements bizarres, que de beautés solides autant qu'étincelanles ! Quand les Pères, les ascètes, les chrétiens des Ages de foi demandaient à la nature le souvenir de ce qu'ils avaient de plus cher, un vestige de la vie transcendante des .'mu1?. qu'\ avait-il la. pour désenchanter le phénomène, et pour obscurcir les lois physiques où il est directement soumis? Le regard de la foi est plus sûr que celui de l'imagination grecque ou indienne, car c'est une réalité, la réalité surnaturelle, qu'il superpose aux réalités de la nature. Il est plus pénétrant que celui de la science émancipée; car il la suppose et la dépasse;, sans méconnaître le phénomène et ses lois propres, il en atteint les relations supérieures, il en marque la place dans le plan total de Dieu. — Voir Mgr Landriot. Le Sy?nbolisme. — Mgr de la Bouillerie, Le Symbolisme de la nature. — L'abbé Auer, Le Symbolisme. — Montalembert, Sainte Elisabeth, introduction.

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