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L HOMME, OBJET DE LA PAROLE LITTERAIRE

Dans la reproduction littéraire de la création physique, tout doit tendre à mettre en lumière son rapport à l'âme et à Dieu. Dans celle de l'homme, que tout mène au rayonnement définitif de l'âme, mais de l'âme telle que Dieu l'a conçue et la veut, d'après lui-même. C'est la loi de la parole, de tout art.

L'homme physique. — La physionomie au repos intéresse par un semblant au moins d'expression morale. — Réelle influence de l'âme sur le corps. — La physionomie en mouvement intéresse par le sentiment exprimé. — L'écrivain doit savoir la peindre. — C'est l'âme qu'il faut rendre visible par la peinture du corps. — Procédés contraires du sensualisme : description abusive. — La laideur. — Ce qu'on en pourrait faire. — Spectacle de la souffrance physique. — La passion même tournée en convulsion.

Elle s'appliquera tout d'abord à la description de l'homme physique, de l'attitude et de la physionomie humaines. Objet d'un intérêt puissant, mais pourquoi? Parce que l'âme, invisible en soi, ne se trahit que par ses manifestations extérieures. A ce compte, c'est l'âme que

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ps, et le corps nous devient inté-

ot comme l'Ame même.

La physionomie est au repos. Ou vous la jugez insignifiante et nulle, OU elle vou- fait penser à un état d'âme diriez Je masque immobilisé de telle ou tell ion morale. Parfois c'e^t coïncidence fortuite,

voire môme contraste bizarre. Un saint peut être difforme; un doué de traits réguliers, nobles, frappants,

ivent, entre les habitudes morales et l'expression du visage, il y a ressemblance et plus encore.

philosophie enseigne que l'âme est la forme du corps, en ce sens qu"elle lui donne l'être humain, la vie humaine non point simplement animale. Mais il n'est point téméraire d'étendre la thèse, en y rattachant ce fait d'erience que la vertu longuement pratiquée embellit le xisage et l'attitude, au lieu que le vice les enlaidit. « L'esprit,

lit .Michelet, est l'ouvrier de sa demeui . comme

il travaille la figure humaine dans laquelle il est enfermé, comme il en forme et déforme les traits. Il creuse l'œil de

litatioc, d'expériences et de douleurs : il laboure le front de rides et de pensées; les os même, la puissante charpente du corps, il la plie et la courbe au mouvement de la vie intérieure. » Trop souvent ex< essif et systématique, Lavater ne l'est pas du moins quand il écrit : « Le moyen le plus sûr d'embellir notre physionomie, autant qu'il dépend de nous, est d'embellir notre âme et d'en refuser l'entrée 3 toute passion vicieuse. Le meilleur moyen de la rendre expressive et intéressante est de penser ju>te et avec délicatesse. Enfin, pour y répandre un caractère de jrnité, remplissez votre âme de sentiments vertueux et reli. C'est ce qui a donné aux types chrétiens cette

j té supérieure si bien sentie par le comte de Maistre (i) et par son illustre amie, madame Swetchine. « 0 visages des Sainfs, douces et forte- lèvres accoutumées à nommer Dieu et .'i bniser la croix de son Fils, regard- bien-aimés qui / un frère dans la plus pauvre des créatures,

cheveux blanchis par la méditation de l'éternité, couleurs sacrées de l'âme qui resplendissez dans la vieillesse et la mort, heureux qui vous a vus! Plus heureux qui vous a

r lïxamen de la philosophie de Bacon, t. II, chap. vi, fin.

compris et qui a reçu de votre galbe transfiguré des leçons de sagesse et d 'immortalité 1 »

Mais voici un sentiment, une passion. La physionomie entre en mouvement; l'âme éclate et jaillit soudain, comme un feu intérieur auquel vous donneriez mille ouvertures. On la saisit dans la pose du corps, dans le geste de la main, organe de l'action, dans le jeu souple des traits, dans les innombrables variétés du regard, dans les nu infinies de la voix. « Il n'est mouvement qui ne parle, dit Montaigne, et un langage intelligible sans discipline (apprentissage) et un langage public; qui fait, voyant la variété et usage distingué des aultres, que cettuy en doibt plustost estre jugé le propre de l'humaine nature (i). » Du moins est-il vrai qu'il supplée quelquefois la parole articulée; que d'ailleurs elle risque d'être, sans lui, terne et froide, parce que, plus puissante à faire entendre l'idée, elle l'est moins à donner la note exacte du sentiment. Passons vite sur toutes ces expressions sensibles de l'âme. Plus tard nous nous préoccuperons de les gouverner; il ne s'agit encore ici que de les comprendre pour les décrire.

Car il faut les décrire; pour montrer l'invisible esprit, il faut les mettre aux yeux avec toute l'exactitude et la vivacité possibles. C'est tout l'effort des arts plastiques. Le sculpteur n'a, pour y atteindre, que les lignes et les formes avec lesquellles il traduit l'attitude, le geste, les traits. La couleur, que le peintre ajoute comme pour compenser le relief qui lui manque, parlerait aux sens plus qu'à l'âme, n'était le pouvoir qu'elle a de reproduire l'œil. C'est par où la peinture domine, par où elle idéalise jusqu'au portrait. Mais, comme la sculpture, elle ne peut rendre qu'un mouvement qu'elle fixe une fois pour toutes. L'Apollon du Belvédère et la Transfiguration ne nous donnent qu'un accident de la vîe morale, immobilisé dans une attitude. C'est bien la vie, mais un éclair de la vie et, pour en jouir, il nous faut le plonger en idée. Seul l'écrivain suit, mais encore à pas lents, la série de ces manifestations rapides. Corneille, Racine, Molière sous-entendent

(i) Essais. II, i3.

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tout ce côté de 1 m, l'abandonant à la

de l'interprète; mais ils n'ont atteint le naturel qu'à la condition de pressentir les jeux muets qui achèvent le sens .:- rs L'historien, l'orateur, le poète épique ou

lyrique, tous ceux qui racontent l'homme et ne le mettent point en scène par le dialogue, doivent noter fidèlement es mille et mille nuances expressives où se peint l'âme. S - soit l'écrivain, il a pari i l'obligation commune,

i st peintre comme Bossuet. Suive/, avec

Saint-Simon, la tragi-comédie de Versailles à la mort du Grand-Dauphin, en 1711, ou celle du lit de justice de i:is, pour la dégradation des bâtards : vous verrez combien il importe au peintre de la vie d'avoir la « prunelle étincelante » dont on vous parle, et de savoir, sans méchanceté, « l'asséner » sur les gens pour les percer » du regard,

«dire pour lire leur âme dans leurs attitudes et leurs traits.

M is l'usage de cette puissance appelle une règle. Où la trouver? Avant tout, dans la subordination du corps à l'âme, dès sens à l'esprit. « Artiste, si tu ne causes que des sensations, que fais-tu avec ton art?... S'il n'y a que le corp- dans ton œuvre et qu'elle ne parle qu'aux tu n'es qu'un ouvrier sans âme et n'as d'habile que les mains (1). » Le corps est tout ensemble le siège de la vie animale et le voile transparent de la vie intellectuelle et morale. Selon qu'elles s'ordonnent plus directement à l'une ou à l'autre, ses parties sont nobles ou viles. Que le mé canisme de sa vie inférieure intéresse la science, rien de mitux; mais c'est par l'expression morale, et par elle seule, que le corp< devient l'objet du grand art. L'art n'a rien à prendre dans, les physionimies et les attitudes où l'âme s'éclipse sous la vie purement physique. Traduction sensible de l'immatérielle beauté, l'art use du corps pour montrer l'âme à l'âme et non le corps lui-même aux veux. Principes qui ne font plus de doute : nous n'avons plus

les établir, mais à les appliquer.

Ainsi ne l'entend pas le sensualisme. Au lieu de spiri-

tualiser la matière pour la faire parler à l'âme, il animali-

plutôt l'âme pour la faire parler aux sens. Les pan-

ibert, Pensées, titre I 3.

les objets, l:'homme 33

théistes logiques, Saint-Simon et Fourier, par exemple, réhabilitaient hautement la chair et maudissaient le christianisme pour l'avoir faite servante de l'esprit. Rien d'étrange si une certaine esthétique se préoccupe avant tout dû bel animal humain. Nous n'avons rien à lui répondre; mais il y a lieu de la voir à l'œuvre et de noter ses procédés favoris.

C'est d'abord la description de la personne physique, mais la description continuelle, minutieuse, infinie. Quelquefois il n'y a là qu'une complaisance plutôt sensuelle. Ainsi Lamartine adoucit, attendrit, amollit d'après luimême toutes les physionomies qu'il touche .depuis les Girondins, héros de son roman historique, jusqu'à Bossuet, travesti en Jocelyn prétentieux, hélas! jusqu'à sa pauvre mère qu'il caresse du pinceau avec une inconvenance bien relevée par Sainte-Beuve (i). Grand artiste, aveuglé par la vanité et le sensualisme, au point d'oublier naïvement tout sens moral. Chez d'autres., la peinture physique est affaire de système et de philosophie. Tout ce qu'on nomme vie morale n'étant qu'une fatalité de tempérament, pour expliquer un homme rien ne vaut la photographie ou l'autopsie. Notre thèse est donc retournée : le corps est la forme de l'âme, il la détermine fatalement, il la fait tout entière . façon de dire qu'elle n'existe pas.

La vogue se conçoit des physionomies sensuelles, des beautés amollies; mais on entend moins facilement que les romanciers, les dramaturges, les poètes cherchent et trouvent le succès dans la peinture énergique de la laideur. A tout prendre, ils savent leur temps et leur public. Le sensualisme régnant émousse le goût de l'émotion mesurée, véritable; c'est la commotion qu'il faut; or la secousse et la laideur y font merveille. De là les Triboulet et les Quasimodo, de là ces figures grimaçantes ou hideuses, où Victor Hugo se complaisait jadis, et bien des romanciers à son exemple. C'était flatter la dépravation de la foule, tout en se donnant l'air de braver ses répugnances. Chateaubriand l'a bien dit avec une verve quelque peu brutale : « Cet amour du laid qui nous a saisis, cette horreur de

(i) Lamartine, Confidences, IV, 6. — Nouvelles Confidences, I, 8, ii, 12. — Cf. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, l. I et X.

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h :s, ies culs de-jatte,

luds et les i . ette ton

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-t une dépravation de l'esprit;

elle ne nous est pas donnée, pai n tture dont on parle

tant. Lors mémo que nous aimons une certaine laideur,

jue nous y trouvons une certaine beauté. ferons habituellement une belle femme à un laide,

à un chardon, la baie d N I - à la plaine 'le Mont rouge, le Panthéon à un toit à porcs. Il en e I même au figuré et au moral. Arrière donc cette école ani malisée cl matérialisée qui nous mènerait, dans l'effigie de l'objet, à prêt' moulé avec tous ses

défauts par une machine, à noire ressemblance produite par le pinceau de Raphaël (i). »

On objectera que la laideur physique est un fait qui s'im pose comme le vice même. L'art n'a-t-il rien à y prendre? L*hi-toire, la fiction même doivent-elles éviter absolument de nous l'offrir?

"Tout revient à demander si pareil spectacle peut se tourner en définitive à l'élévation de l'âme. À cette condition et dans cette mesure, il nous est loisible de le présenter. La grotesque physionomie de Thersite fait saillir d'autant la mine fière des rois insultés par ce radical. Au contraire, la bel! ■ âme du paysan du Danube gagne au contraste de « toute sa personne velue ». Mais n'outrons rien; ne semblons pas donner la difformité du visage co'ome indice absolu de la bassesse intime, ou supposer, tout au rebour-. Le vertu plus à l'aise dans une corps mal fait. En tout cela, du reste, il s'agit de disgrâces plutôt physiques et peu expressives, difformité simple, grossisse ment des traits, d'épression, disproportion. Les conditions si la laideur porte en soi une signification moplus marquée. Est-ce le sensualisme qu'elle accuse Indiquons-la tout au plus et passons vite : elle répugne à notre délicatesse, mais il est Mai pour notre honte qu'elle nous attire par ailleurs. Est-elle violente, odieuse, terrible? N'en usons qu'avec réserve, laissant aux romanciers de ba

Estai sur la Littérature anglaise, 2a partie.

étage ce facile et dangereux moyen d'effet. Enfin elle peut être surtout comique; elle peut paraître comme la grimace immobilisée d'un travers assez inoffensif, d'une disproportion morale sans élément funeste ou odieux. Ne coudoyons-nous pas à toute heure l'élonnement niais, l'empressement effaré, le sérieux effrayé ou rengorgé, la satisfaction ridicule de soi-même? Autant de ressources pour le satirique et le conteur. Libre à eux de les exploiter, pourvu qu'ils n'aillent pas jusqu'à la charge. Saisi finement à travers le ridicule physique, le travers moral profite au bon sens.

Mais pour la dépravation et l'impuissance de l'art matérialiste, il y a mieux que la laideur même. La souffrance physique, décrite avec un luxe °rossier de détails, remue bien plus violemment le sensualisme et le fond de cruauté qui s'y unit toujours. Que ne peut-on nous donner un combat de gladiateurs, nous proposer le spectacle vrai de la question, comme Perrin Dandin à sa future belle-fille, ou celui d'une dissection, comme Thomas Diafoirus à Angélique? A défaut des réalités, nous aurons la description réaliste : traits qui se décomposent, muscles qui tressaillent, plaies, spasmes, râles, tout ce qu'il y a de dégoûtant ou d'horrible. Par exemple, un critique veut nous apprendre que les courtisans de Louis XIV étaient, par éducation, incapables de goûter certaines beautés à la Shakespeare. « Comment des gens ainsi élevés supporteraientils les excès du drame? L'imitation exacte de la mort et du meurtre, les jambes qui plient et l'homme qui râle à terre, les hoquets convulsifs. du poison qui gagne, les sanglots de la gorge étranglée, les pieds furieux qui battent le sol, les yeux qui tournent et deviennent blancs, l'agonie des mains suantes et crispées, bon Dieu! quelle vue Ci)! » Mais quoi! pour se plaire médiocrement à pareille fête, est-il bien nécessaire d'avoir été bercé sur les genoux d'une duchesse et formé aux belles manières dans les petits appartements d? Versailles? — Voici maintenant un romancier qui nous montre eon amore les mercenaires

(i) Taine. Nouveaux Essais de critique et d'histoire. Racine, III. Bienséance dans son théâtre.

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