MON
au service de I foulés aux pieds des éléphants par
ordre de leurs maîtres : « On ne distinguait qu'un large ; 1 1 iis humain qI des taches blanches,
li - morceaux d'airain des plaques grises, le sang des l'u- »uges; les horribles animaux, passant au milieu de tout cela, creusaient des sillons noirs... Les poitrines cranime des coffres qu'on brise; chacun de leurs it deux; leurs gros pieds enfonçaient dans les corps avec un mouvement de hanches qui les faisait pai litic boiter i). » Est* de couleur et d'exact»
tude? Nous ne savons trop si, pour justifier de telles peintures, on ne se réclamera pas de la science, laquelle n'a peur de rien. Du moins, étaler tout cela s'appellera sincérité, courage; oui vraiment, courage de boucher ou d'étudiant en médecine, littérature d'amphithéâtre ou d'abattob (a)-
N st-ce pas logique, du reste? Si le corps est tout, pourquoi nous refuser ces acres jouissances? Pourquoi, aux yeux des matérialistes, l'art ne commencerait-il pas précisément où il finit aux nôtres, au point où l'âme s'éclipse, vaincue par les convulsions de la chair? Aussi longtemps qu'elle les domine, elle met sur le visage souffrant l'empreinte d'une énergie centuplée par l'effort : majesté qui pénètre, douleur qui attendrit; beauté sans paire et sans rivale, objet indéfinissable de respect, d'admiration, de pitié, d'amour. C'est le martyr, c'est l'Homme-Dieu en croix. Mais où la douleur est plus forte que l'âme, l'homme est absent; il n'y a plus que la bête affolée, hurlante. L'art matérialiste peut se jeter sur cette proie; l'art humain s'en retire avec dégoût (3).
Comme la souffrance physique, la passion tourne, elle aussi, en convulsion animale, quand elle emporte dans son tourbillon la raison et la liberté. A ce point où s'évanouit la vie morale, le goût, c'est-à-dire le sens de la di-
(1) G. Flaubert, Salammbô, XIV.
(2) Que serait-''- si ooua descendions jusqu'aux Richepin, aux Rollinat et autres poètes de la dernière heure? Mais nom
ous rappeler que nous écrivons, sinon pour les courti* sans de Louis XIV, au moins pour des gens comme il faut. (5) Saint-Marc-Gîrardin, Cours de littérature dramatique, 1.
LES OBJETS, L HOMME a3y
gnité humaine, cache le personnage tombé au-deôsous de l'humanité. Timante voile la tête d'Agamemnon; Racine écarte de la scène Oreste en proie aux Furies. Les anciens recouraient même à la métamorphose; Hécube, privée de ses derniers enfants, n'était plus qu'une chienne furieuse; fiction transparente qui disait : l'art n'a plus que faire, car, sous l'orage trop violent, l'âme est éteinte; l'être moral, l'être humain n'existe plus. Queques modernes ont changé tout cela. Pour eux, point de passion forte si elle ne tourne en contorsion, en convulsion, en délire. L'idéal du naturel et de la force, c'est de redescendre — ■' ils diraient plutôt de remonter — du sentiment raisonnable à l'instinct animal. Pour bien défendre sa fille, une mère doit se hérisser, se traîner « à quatre pattes », se faire tigresse ou « panthère (i) ». Plus tard cette répugnante gageure sera tournée en système, en axiome, et l'on osera bien écrire ces lignes odieuses : « Ce qui fait qu'une mère est sublime, c'est que c'est" une espèce de bête. L'instinct maternel est divinement animal (2). » Voilà qui juge un procédé, une école. Ici du moins, l'excès de la dégradation peut être utile et ramener, par le dégoût, à la vérité. Or la vérité nous est connue. Le corps n'intéresse l'art qu'à titre de révélateur de l'âme. La peinture de l'homme physique vaut uniquement comme appoint à la manifestation de l'homme moral.
(1) V. Hugo, Notre-Dame de Paris. — Voir Saint-Marc-Girardin. Littérature dramatique.
(2' Quatre-vingt-treize, 3e partie, liv. II, n° 6.
-Il ION
de le peindre. — Pathétique in-
ct. — Observer l'ftme chez autrui; dans quelles disposi-
. — L'observer en soi-même; dans quel esprit. — Dans
ressortir définitivement l'ame ordonnée.
l'ftme quelconque produit l'effet : il n'est
> bran.
L'tomme moral, la vie morale, l'âme en action et en jeu, la Qction ou de l'histoire. Retrouver l'Ame, la prendre sur le fait de la réalité ou sur le vif des il mees : qui n'a senti là une des meilleures joies de Qui n'y voit un des triomphes de la très nobl. très légitime curiosité humaine? Au-dessus, il n'y a que la conception et l'expression de Dieu. Yeut-on agir sur les homiu s par la parole; veut-on offrir le spectacle des choses à travers sa personnalité originale et ordonnée? On doit, de nécessité, peindre l'âme, la vie morale ,1e cœur humain. Deux* raisons y obligent : d'abord et en toute hypothèse, cette curiosité noble qu'il faut satisfaire; en second lieu et sauf le cas du vice, l'intérêt immédiat de l'influence où la parole prétend. C'est que peindre vivement l'âme, c'est déjà commencer d'y conformer celle qui regarde. Plus simplement, toute passion est contagieuse; qui la montre commerj xciter. Notre âme, à nous spectateurs, est
bien la harpe éolienne prête à vibrer à l'unisson de* senti- Qts qu'on nous présente. Cette sympathie naturelle est suri ■ ifeste chez les jeunes gens, en qui l'expérience
n'a gui les impressions, ni l'orgueil bridé la sincé-
rité de la nature (i). Elle est redoutable dans les foules, où elle fait courir en un moment, comme l'incendie, les folles joies ou les folle- chimères (2).
(1) Fénelon n'outre rien quand, au récit des malheurs de
l'iiilo tète, il nous montre, réfléchies tour à tour sur le visage
! Haqiie, les passions de tous les personnages du drame.
Te] fut, par exemple, le délire universel d'allégresse a la fête 'l" la Fédération. (Taine, Origines de la France conl"r port olulion, t. I, p. 288.)
les objets, l'ho.m.ml:
Dans l'ordre de la parole elle donne lieu à une sorte de pathétique trop oublié des rhéteurs, mais bien réel pourtant et bien efficao : pathétique plutôt indirect, médiat, préparatoire aux grands effets. Ce n'est pas encore l'impulsion ouverte, 1 'assa ut franchement donné dans le sens de telle passion, amour, haine ou crainte; c'est une touche légère, un premier et lointain ébranlement, né du spectacle de la passion même. Rien de mieux pour préparer les grands mouvements d'éloquence, même pour les suppléer en bien des cas. Ici encore nous nous laisserions facilement tromper par nos habitudes de sensibilité maladive et, sous peine de froideur, il faudrait, de nécessité, à tout discours un peu d'impétuosité et de violence. Non, la saine nature n'exige rien de semblable; jamais morceau littéraire n'est vraiment froid dès que l'âme y est naïvement peinte.
Mais pour la peindre il faut la connaître, et pour la connaître l'observer. Curiosité sagace, ardeur passionnée au spectacle de la vie morale, promptitude et justesse à la prendre sur le fait, esprit d'observation en un mot : don naturel, premier et indispensable élément du talent d'écrire, d'ailleurs soumis à la commune loi du développement et de l'exercice. Doctes imitateurs, disait Horace, étudiez comme premier exemplaire la vie, les caractères humains : de là vous tirerez la parole vivante (i). Et Régnier, avec son vieux style, leur donne ce mot d'ordre :
Apprendre dans le monde et lire dans la vie D'autres secrets plus fins que la philosophie (2).
Observons donc, étudions autrui. Voyez Molière dans la boutique du barbier de Pézenas, suivant le défilé de la clientèle. Le grand comique cherchait à s'égayer, non sans
(1) Respicere exemplar vitae morumque jabebo Doctum imitatorem et viras hinc dacere voces.
(Art poétique.)
(2) Le texte porte :
D'autres secrets plus fins que de philosophie.
i 0MPO31 non
is, mais plutôt sans amertume. Depuis, ingement gâté. Dépra i ou manie, quelques-uns envisagent le mon moral comme un spectacle bariolé qui les amuse; adoirs de la puissance naturelle et naïvement insouciants quant à la moralité de son usage. D'autres posent pour la force et la mettent dans le >cepticisme; amers ou froiiU. désolés ou railleurs, mais trouvant encore plutôt le compte de leur orgueil à jouer l'indifférence, l'impassibilité stoïqu» [ui prendraient volontiers pour divise le mot
cynique du romancier allemand Spielhagen : « Tout mépriser, *e mépriser soi-même, et mépriser d'être méprisé. » Le plus souvent c'est comédie pure, bizarre mensonge • d'une âme qui fait gloire de se donner comme plus vile que uature. Quant à ceux qui on sont vraiment là, dès longtemps le Saint-Esprit les a notés comme ayant touché le fond de toute corruption possible : « Quand l'impie i m «>st venu aux dernières profondeurs de la perversité, il méprise (i). »
servateur sérieux et chrétien n'a que pitié pour toufc s cesv formes insolentes du paradoxe. Bien plus, dans le spectacle de la vie humaine, il ne cherche pas matièr. rire comme Molière; il n'est pas, comme La Rochefoucauld, résolu d'avance à voir toutes les vertus humaines se perdre dans l'intérêt comme les fleuves dans la mer. Il n'a rien d'Heraclite ou de Démocrite, rien surtout du pharisien en quête de prétextes pour se dire : « Je ne suis pas, Dieu merci, comme le commun des hommes (2). » Chez lui, la compassion peut naître du spectacle, mais toujours tempérée de bienveillance et de respect. C'est qu'il s'inspire de I lui qui savait ce qu'il y a dans l'homme (3) et qui pourtant honora l'homme jusqu'à mourir pour le relever.
l'écrivain étudie ainsi la nature dans autrui, mais encore en lui-même. Là se trouvent, et l'intelligence plus
1 Iznpiu* riim in profundum venerit peccatorum, conh nil. Trov. xvni, 3.)
hius, (jraiias ago tibi quia non sum sicut cœteri hominum. Lui . wi h. h.)
Iftse enim sciebat quid esset in homine. (Joan., n, 25.)
pénétrante des phénomènes observés chez les autres, et la Tévélation première de certains sentiments graves et profonds tnlre tous. Ce n'est pas que, pour connaître une passion, il faille, comme a cru Lacordaire, en avoir été soi-même « victime (i) ». Non l'innocence n'emporte pas l'ignorance comme une suite nécessaire. Chacun trouve en soi le germe de toutes les passions et, pour les entendre et les pressentir, il n'est besoin, grâce à Dieu, ni d'y avoir succombé, ni même d'en avoir éprouvé la tentation formelle. A cela près et généralement parlant, qu'elle soit en germe ou en fleur, l'affection bonne ou mauvaise connue par expérience personnelle porte à l'esprit plus de lumière. A se connaître soi-même il y aura bénéfice pour la parole aussi bien que pour la vertu.
Regardons-nous donc à loisir; mais que l 'amour-propre ne nous présente pas le miroir. « Voyez cet orgueilleux, dit Bossuet, comme il se contemple! Avec quelle complaisance il se considère de toutes parts! L'orgueil le fait rentrer en soi-même (2). » Pour d'autres, que Bossuet n'avait pas prévus, c'est la vanité, la vanité qui s'adore avec larmes, deux fois attendrie et des perfections qu'elle se découvre et de la lenteur des hommes à les découvrir. A part la question de réforme personnelle, l'écrivain sérieux s'étudie pour s'avertir de soi-même, pour entendre mieux l'âme et la présenter à d'autres plus vivante et plus utile. On voit ce que la parole peut y gagner.
Mais quelle âme présenter ainsi de préférence? Est-ce l'âme quelconque, la puissance brute, la vie sous toutes ses formes légitimes ou illégitimes? Est-ce l'âme telle qu'elle doit être, la puissance ordonnée, la vie morale droite et saine? Nous l'avons dit. l'art, la parole, agit surtout par l'impression qui en demeure. Est-ce donc indifféremment au bien ou au mal que la parole doit assurer le bénéfice de l'impression finale et dominante?
Pour nous cette question n'en est plus une et nous appliquons des principes depuis longtemps établis (3). L'art, la
(1) Lacordaire, 2 5e conférence.
(2) Bossuet, Sermon sur la loi de Dieu.
(3) Liv. I, chap. iv, § !\. — Liv. IL chap. m. § 1.
i omposi pion
un rôle dans le plan providentiel, le seul rôle -i nature de force morale, celui de servir, direON it on non, niais toujours positivement, l'élévation mule l'homme. Le contester, c'est affaire au matérialiste, à l'athée, au déiste peut-être. Mais pour qui admet Dieu et vidence, il n'y a qu'un moyen de soustraire l'art à cette loi suprême, c'est de le soustraire à la morale, à la philosophie, c'est-à-dire au sens commun. C'est de le metndiment hors du plan de Dieu, de son domaine, de sa potence môme; c'est de le mettre hors de l'ordre essentiel, autant vaut dire du réel et du possible. On le fait, nous le savons; mais alors, si l'on veut la morale sauve, la logique au moins doit périr.
Et d'où vient tant d'inconséquence? De la vulgaire mépris, qui fait prendre l'effet pour le beau. On dit : l'âme qu< -lconque, la passion quelconque, la vie quelconque, voilà qui suffit pour saisir, pour attacher, pour plaire. Le nierons-nous? Pas le moins du monde. Nous avouons y trouver un intérêt un agrément, une beauté, cette beauté métaphysique inséparable de toute puissance, même dé- , de tout être, même largement mêlé de non être et de laideur. Nous comprenons fort bien que, faute d'un idéal meilleur et surtout faute d'équilibre entre ses facultés, une âme s'y tienne ou s'en contente. Qu'on veuille bien le remarquer d'ailleurs, nous n'entendons en priver personne, en refuser le spectacle à aucun lecteur. Nous ne faisons pas aux peintres de la vie l'obligation ridicure de ne reproduire jamais que la vertu. Mais cette beauté de en désordre, de la puissance dévoyée, de la vie malade et convulsive, nous refusons d'y voir la beauté vraie, la seule digne d'être ainsi nommée dans la langue des appréciations morales usuelles et du bon sens; nous n'en voulons pas comme spectacle unique ou dominant, ni comme impression définitive; nous ne l'avouons pa pour aliment suffisant de nos curiosités légitimes; ou l'art ne |" ut s'y tenir, ou il n'a pas de mission providentielle: point de milieu.
Et comme il ne se peut qu'il n'en ail une, voici qui reste vrai, manifeste, lumineux, à l'égal de la logique mâmi el de l'ordre essentiel des choses. L'âme que l'artiste
doit finalement viser à peindre, celle dont il nous doit laisser l'impression pour s'acquitter de son vrai rôle et pour agréer aux exigences vraies de l'homme, c'est l'âme vertueuse, l'âme ordonnée selon le plan de Dieu. Ordonnée sur ce plan, elle est nécessairement conforme à la vérité de sa nature, elle est belle de sa vraie et totale beauté. Belle, elle devient capable d'attirer nos sympathies généreuses, de nous élever à soi, de nous transfigurer en soi par la seule vue. Capable de ces effets, elle répond à la haute mission de l'art et devient par là même son objet propre. La logique est ici à l'aise et la pratique n'y contredira point.
La peinture du vice : inévitable et dangereuse. — Exclusion absolue du sensualisme; sobriété pour tout le reste. — Tourner au bien le spectacle du mal. — Triple effort des lettres contemporaines en sens contraire : le mal innocenté, — la culpabilité déplacée, — le mal confondu avec le bien. — Adoration de la puissance naturelle brute. — Le mal glorifié progressivement : spirituel, — fort — audacieux t— triomphant — proclamé le bien.
Mais alors que faire du vice? ïl existe, il s'impose. L'historien doit compter avec lui comme avec une large part du réel; le poète, le romancier, le conteur, doivent le subir comme un élément de vraisemblance. Il faut donc se résigner à le peindre. Dangereuse peinture, chanceuse • du moins. Le vice nous attire et nous repousse tout ensemble. Dans notre nature une et double à la fois, s'il rencontre une hostilté généreuse, il va remuer en même temps des complicités viles. Qui l'emportera, de la répulsion ou de l'attrait?
La question est redoutable et tout d'abord elle entraîne
deuv \\m\1 tout, il faut, dans les limit
du possible, épargner aux à: jpect Ju vice, afin
d'autant la nécessité, toujours hasai ;ti entre la répugnance et la séduction. Le peintre Je la Nie ne doil retracer qu'à regret les traits qui ■x-mémes l'assombrissent et la dé>honorent. Il en est même que nul prétexl i jamais à re-
lire. Du sensualisme pur, des ignominies de l'Ame livrée à la chair en révolte, il est écrit : « Qu< ces chosee ne soient pas même nommées parmi vous (i). » Or, à la des lois bumaines, la loi de Dieu n'est point par la multitude infinie des violateurs. L'art, littéraire en particulier, s'est prostitué presque sans relâche à la glorification du sensualisme. N'importe; l'arrêt demeure et, si l'art entendait son intérêt véritable, il dirait avec autant de sévérité que la morale : « Ces choses dont vivent et meurent le plus grand nombre des talents, ne devraient pas même avoir de nom parmi eux. » Pour nous c'est vérité acquise : dans cette boue, pas ui\g seule perle dont l'art puisse regretter la perte (2). Où l'âme disparaît sous les sens, il n'a plus que faire, il s'en va.
Donc il ne fuira pas seulement les grands délires du sensualisme; encore ne touchera-t-il qu'avec mesure aux vices, qui, sans aller à l'extrême, tiennent plus de la chair que de l'esprit. Peut-être le spectacle des Ilotes ivres, au lieu de tourner toujours au dégoût, aura induit plus d'une fois en tentation les jeunes Spartiates. Si peu qu'on respire le sensualisme, on y trouve une contagion plus rapide, plus subtile que celle des passions de l'orgueil, une contagion plus énervante aussi, plus funeste à la dignité I l'âme, et l'écrivain consciencieux hésite à y soumettre ira. fl y a plus; sensualisme à part, il ne s'étendra jamais complaisamment sur la peinture du mal, du crime. Passé en spectacle habituel, en aliment ordinaire de l'esprit, le crime peut exercer une fascination véritable, un -'. d'imitation. C'est de l'bietoire. Plus d'un scélérat
1 Ephes., v, 3.
I ii ip. IV, § 2.
Illustre s'est avoué façonné au meurtre par la lecture des romans où le meurtre était simplement raconté. Au Teste, pour tout le monde, la littérature de cour d'assises, de bagne et d'échafaud est malsaine et immorale, par cela seul qu'elle violente, au lieu de l'émouvoir, la volonté sensible. Les amis du beau n'ont rien à y prendre; elle est bonne pour les chercheurs d'effet.
Le mal nous attire et nous repousse tout ensemble; donc l'écrivain honnête, l'artiste vrai, ne nous le fera sentir et respirer que le moins possible et, pour ainsi dire, à son corps défendant. Que s'il est trop souvent obligé de nous exposer à cette épreuve, il mettra du moins tout son effort à exciter en nous la répugnance et à paralyser l'attrait. Comment, faire?
Peut-être vaut-il mieux nous demander tout d'abord comment ne pas faire. C'est demander, hélas! comment a fait presque partout la littérature contemporaine. Pauvre et facile plaisir que de dresser contre elle un réquisitoire! A. vrai dire, nous nous en priverions volontiers s'il était possible; mais le moyen de taire absolument ce fait, peutêtre sans exemple dans l'histoire des littératures, cette orgie coupable que le talent va menant parmi nous depuis plus d'un demi-siècle? En le voyant à l'œuvre, nous apprenons de quoi nous garder.
Libres de tout oser contre le bien puisqu'elles l'étaient contre le vrai, les lettres se sont ruées au paradoxe immoral avec une émulation qui semble du délire. Histoire ou fiction, drame ou roman, elles se sont employées à détruire la morale ou à la retourner de fond en comble. Les plus timides ont innocenté le mal; d'autres l'ont confondu avec le bien en effaçant toutes les limites; les plus hardis l'ont finalement installé à la place du bien et adoré sous le "nom de bien lui-même (i).
N'est-ce pas innocenter le mal que de « passer toutes les éponges et de tirer tous les rideaux (2) » sur les traits
(1) On a justement remarqué l'impulsion fatale donnée au déverçrondage littéraire par la révolution de 1S00. — Thirreau- Dangin, Histoire de la Monarchie de Juillet, t. I, chap. x.
(2) Sévigné.
■ IMPOSITION
odieux d'une figure historique, pour mettre uniquement en lumière un dernier vestige de droiture et de bonté na turellesP El voilà comment sont traités bien souvent le plus grands criminels de la Révolution française. Tandis que l'histoire ment ainsi, la fiction unit, dans un mêm caractère, aux derniers avilissements du vice, les pi saintes délicatesses de la vertu. C'est bien encore pallier le mal et lui ôter son horreur. L'expérience et la morale nous avertissent de concert que l'extrême corruption éteint jusqu'à la dernière étincelle d'honneur et de noblesse hu maine. On nous affranchit de ce préjugé, de ce frein peut être. Voyez don César de Bazan, le grand seigneur deven bohème. Il joue avec le vol et le meurtre comme avec le passe-temps naturel d'un homme d'esprit; mais il est su perbe d'indignation quand on lui propose de tremper dans une vengeance contre une femme (i). Du même paradoxe est né Gavroche, cet enfant du ruisseau qui, parmi tous les vices, garde au cœur une perle, l'innocence, et pourquoi? parce qu'il vit à Paris et que « respirer Paris cela conserve (2) ». Au dix-septième siècle l'abbé de Choisy disait que la pluie de Marly ne mouillait pas, et l'on trouvait cette flatterie sotte. La démocratie est moins fière; elle re çoit bravement les énormes pavés que ses flatteurs lui lancent au visage. Naïveté de parvenu.
Encore est-ce trop peu de ces associations contre na ture; on retourne le vieil axiome qui disait : un être n'es bon que par l'entier concours de ses éléments nécessaires; un déficit quelconque le rend mauvais (3). Tout au rebours, dans la morale nouvelle, un seul bon sentiment balance et emporte une vie toute de crimes; un seul éclair de passion sincère absout, purifie, sanctifie. Que vous parle-t-on de repentir? Aimez seulement une seconde. Mais quoi? Mais comment? Il n'importe. Tel attachement, que le rigorisme chrétien condamnerait, est précisément le baptême qui vous lavera de toute souillure. Et le blasphème s'en mêlant, on a bien le front d'invoquer la parole divine : « Il
h) V. Hugo, Ruy-Blas.
fa) V. Hugo, Les Misérables, 3* partie, liv. I, n° 1.
"onum ex intégra causa, malum ex quocurnque defectu.
LES OBJETS, L'no.MME 2/,-y
lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé (i). »
Mais' de tous les palliatifs en usage, le plus direct et le plus simple consiste à déplacer la culpabilité. Nous pourrions dire, en calquant Bossuet, que, pour la foule des peintres modernes de la vie, tout est coupable excepté le coupable lui-même. On est timide, on se veut modéré, on se croit moral. On reconnaît donc la faute, si faute il y a; on garde mal un nom et une place entre les choses humaines; mais qui en est responsable? L'histoire dit : les circonstances. Qui accuser du meurtre de Louis XVI? Les Conventionnels sans doute, la haine de quelques-uns, la lâcheté d'un grand nombre? — Non, répond Michelet, accusez les prêtres qui fanatisaient la Vendée. Lisez Louis Blanc : c'est aux émigrés qu'il faut s'en prendre. Ecoutez Lamartine : vous n'en voudrez plus qu'à la force des choses, aux exigences terribles de la situation. Dans le roman, au théâtre, la vieille tradition continue : c'est toujours la famille qui répond des excès de l'individu. Les jeunes gens se débauchent parce que les pères sont bizarres, jaloux, égoïstes; les femmes sont infidèles parce que les maris sont ennuyeux. Seulement l'antique lieu commun se fait sentencieux et philosophe. Il argumente de la nature, il plaide le droit au bonheur. Et comme la société se mêle encore de prêter sa force à la famille, il dénonce la société comme la grande responsable. « Pourquoi fait-elle des riches et des pauvres, des voluptueux
(i) Alex. Dumas fils, La Dame aux Camélias. — G. Sand. Isidora. — Quelquefois, Dieu merci, l'odieux disparaît sous le ridicule. Que le plus cruel des sultans gagne le ciel en écartant les mouches de la plaie d'un pourceau à l'agonie, voilà qui est trop absurde pour être bien dangereux, et le récit fait tort à la thèse.
Il suffit pour sauver même l'homme inclément, Même le plus sanglant des bourreaux et des maîtres, Du moindre des bienfaits sur le dernier des êtres. Un seul instant d'amour rouvre l'Eden fermé; Un pourceau secouru pèse un monde opprimé.
(V. Hugo, Légende des Siècles, ire série.)
ssiteux stupides (i Cela s V ntend,
l.i faute du vol? Au propriétaire. Tous le d ornent, depuis !e romancier de l'émeute jusqu'au itique qui fut le comte Alfred de Vigny. : iiviiunt tOtt et l'ordre social toujours (2). »
Paui re odanl cinquante ans, a toi : . ap-
plaudi, soudoyé toutes les injures et toutes les menaces! Ainsi fit la noblesse au dix-huitième siècle, et elle en mourut, comme corps politique s'entend. Or Dieu sait tout les folles com] 1 oisie
contemporaine pour bâter l'avènement des nouvelles cousociales.
Is autres coupables trouver encore? La nature, le
Qt. Comment voulez-vous que le chourineur d'Eugène Sue ne tue pas, quand « il y voit rouge (3)? » J'ai obéi à l'organisation qui m'était donnée, dit un personnage de G. Sand. Lamartine a écrit de deux coupables : « Qui peut les accuser sans accuser plutôt leur desti-
Rien d '('tonnant, à ce compte, si Jocelyn, avant d absoudre une pécheresse, plaide ainsi pour elle la circonstance atténuante :
s, mon enfant, ne sont que tes malheur?
Soit : pourquoi l'absoudre alors? — En tout cela, du
reste, le matérialisme est logique. La passion est physique,
stible, fatale comme la maladie, et quand un homme
est malade, on le guérit si l'on peut, mais on ne le punit
pas.
rne le paradoxe immoral doit toujours aller au
1 ici le d rnier coupable, c'est Dieu, Dieu hy-
se ou réalité, peu importe. S'il existe, c'est lui
qui fait l'instinct irrésistible et la passion fatale. S'il
n'existe pas, c'est du moins son nom, son idée, gon scep-
Send, Lélia.
leUo.
le Paris.
onfidences, xu . Jocelyn, 9* «''poqii'v
LES OBJETS, i :
tre invoqué contre l'instinct et la passion, qui rompt l'unité morale de l'homme, divise la nature d'avec elle-même et introduit le trouble et le remords avec la notion même de vice et de vertu. De part et d'autre, c'est à lui d'en ré pondre. On l'ose dire : « La faute est à Dieu qui permet à l'humanité de s'égarer ainsi (i). » C'est Dieu qui arme contre Abel la jalousie fratricide. 0 victime, s'écrie Caïn,
O victime, tu sais le sinistre dessein
De Javeh m 'aveuglant du feu de sa colère.
L'iniquité divine est ton seul assassin (2).
Et Proudhon apostrophait ainsi Dieu lui-même : « Les fautes dont nous te demandons la remise, c'est toi qui nous les fais commettre... Ce Satan qui nous assiège, ce Satan, c'est toi (3). »
Personne assurément ne s'y trompera : déplacer ainsi la culpabilité, c'est la détruire. Si la faute est aux circonstances, à la famille, à la société, il n'y a plus de faute. Si la nature est coupable,' si c'est Dieu lui-même, il n'y a plus de coupable. Si le vice et la vertu résultent mathématiquement du tempérament et du milieu combinés, s'ils sont de purs et simples produits comme le sucre et le vitriol (A); qui ne le voit? vertu et vice, bien et mal, deviennent des êtres de fantaisie ou, comme on l'a dit de Dieu même, de bons vieux mots un peu lourds et que l'humanité entendra dans un sens de plus en plus raffiné (5). Donc plus de barrière, plus de limite, plus de morale.
Parmi nos émancipés de lettres, quelques-uns l'affirment, beaucoup l'insinuent, la plupart le supposent, peutêtre sans malice et naïvement. De là nous est née cette hisloire à la Suétone, impassible comme un rapport de
(1) G. Sand, Lélia.
V' Leconte de Lisle, Poèmes barbares, Kaïn.
(3) Proudhon, Contradictions économiques, ou Philosophie •de la misère.
(4) Taine.
(5) Renan.
I 0MPOS1 HOM
I d'autopsie. De là cette critiqi critiquer rien, « acceptant tout, le laid, le tis onable et l'insensé, à titre de produit de h prit hum. un Saint Beuvé > inclinait; d'autres ei
font ire. V leur demandez pas de juget
iment le pourraient-ils? De quel droit, en quel noi - . Le critique est le naturaliste de
Il accepte ses forint- diverses; il o'en condamne aucune et les décrit toutes (a). » C'est justice : ne sont-elles iissi fatales que celles de la végétation? Le critiqua fait' plus : à force d'observer l'âme saine ou malade, ped importe, il « se transforme en elle (3) » et c'est proprement S'»n chef-d'œuvre. Comprendre un auteur jusqu'à le rét le reproduire, s'identifier avec lui comme un comédien avec son personnage : voilà l'idéal où se rabaissent aujourd'hui ceux-là même qui se tiennent pour modérés et honnêtes. Si l'écrivain que vous étudiez est immoral, devenez-le en sa compagnie; sinon, comment l'apprécier au I /-vous parler de Musset^ Faites-vous, en jeune et libertin à son image, car le toiser d'après la moralité courante serait « l'iniquité même. En thèse générale, d'ailleurs, il serait facile d'établir que la critique n'a aucune autorité pour reprocher aux poètes les sentiments qu'ils ont choisis; elle n'a d'autorité que pour prononcer sur l'expression de ces sentiments (4) ». Qu'on nous pardonne le choc de ces noms; mais on dirait, ce semble, tout aussi bien : « Vous plaît-il de nous raconter Cartouche? Faites-vous par l'imagination voleur et assassin comme lui. Vous n'avez point qualité pour reprocher aux gens la profession qu'ils ont choisie. Dites-nous seulement s'ils y furent habiles ou non. » Mais on se récrie. La comparaison •die use, les cas sont trop dissemblables. — Encore une fois, la comparaison porte sur les deux raisonnements, non l( - deux personnes, et quant à la dissemblance, où donc lie? La morale connaît de tout ou ne connaît de rien. Si '
3. de Sacy, Rapport sur le progrès des lettres, à l'occasion de l'Exposition universelle de 1867.
] ne, Essais de littérature et d'histoire. Michclet. C3) Ibidem.
Montégut, Nos Morts contemporains, ire série, Musset.
on lui conteste le droit d'intervenir pour défendre Qos âmes contre un séducteur de génie, pourquoi l'admettre à garder nos bourses contre ceux qui les coupent? Si on lui ôte la surintendance des arts, pourra-t-on jamais, en bonne logique, lui laisser la police des grands chemins?
Après la critique et l'histoire, la poésie à son tour tient la morale pour quantité négligeable; elle l'omet paisiblement. Parfois même, et comme pour s'assurer mieux ce privilège, elle se pique de froideur, de stoïcisme ou plutôt de scepticisme, contente « de réfléchir sans intérêt les choses humaines dans ses vagues prunelles et de leur donner, avec un désintéressement parfait, la vie supérieure de la forme ». Telle est, par exemple, la théorie de Leconte de Lisle exposée par Théophile Gautier.
Voilà donc un grand talent qui prétend se passer d'âme, un homme né grand poète et qui, par système, entend ne mettre dans la poésie que des couleurs et des sons. C'est où conduit la négation pratique de la morale, voire même de sa simple compétence en matière d'art. Pour qui sait comprendre, quelle conséquence logique et quel châtiment!
Hélas! combien ne savent pas comprendre! Ecrivains ou lecteurs, combien s'en tiennent à cette curiosité vaine et lâche, qui s'amuse de tout comme d'un spectacle, sans prendre parti pour ou contre rien! Donc nul vestige de préoccupation morale, admiration aveugle des puissances brutes de la nature, culte de l'homme dans toutes les manifestations de sa vie, adoration de l'âme quelconque, voilà le fond de tout cela.
Mais on passe outre. C'est trop peu de cet équilibre immoral, de cette complaisance adoratrice pour l'âme quelconque. La vieille tradition littéraire était de mettre en relief l'âme vertueuse, l'âme ordonnée. On tient à réagir, à bien marquer l'émancipation de l'art moderne, C'est l'âme en désordre, l'âme en révolte, que l'on va peindre avec amour et célébrer à outrance. Innocenter le mal, nier même qu'il existe, c'est le fait d'une audace vulgaire. Mieux vaut en conserver l'idée, pour le glorifier dans son être formel et sous son vrai nom. Les plus hardis seuls y poussent ouvertement; voyons par quels détours le grand nombre nous y achemine, abusant de nos faibles trop bien connus.
COMI
j'îit tout d'abord. Le i ire nous surprend
vice bon Compaq
Le propos, de main el d*allure;
: L'avoir mis les rieurs de son côté,
rôle, dit justement V. Hugo, et nous pourrez être
un drôle. M ; loi donner lui-même Le précepte et
•ntinuer, p.ir don CésaT et Gavroche,
charmants, allant du premier
valet de comédie à notre Polichinelle populaire, espî
i Panurge nasillard qui a raison de sa
femii ns, des gendarmes, du juge, du diable
quelquefois? Tel était bien encore ce type de Robert
A 3 i83o par un caprice d'acteur, puis re-
dt sous mille formes et devenu, pour notre honte, si
non pas d'esprit assuis de jovialité impudente el vile (i). « Quiconque lit du mal, a dit Joubert, n'a pas le sens moral ent droit. S'égayer du mal, c'est s'en réjouir (a) ». Oui, sans doute, mais parmi nous autres Q peu son assez forts, assez sévères à 5, pour ne pas s'égayer du mal, dès qu'il a qui' blant de verve et de bonne humeur!
Xous avons le culte de la force, chose plus grave. On en
• i jx>ur nous séduire en faisant au crime je ne sais
auréole d'énergie, de hardiesse, de sauvage gran-
l*n attentat devient respectable en devenant im-
thès de roman, mais qui va se naturalisant
l'histoire. De là le scandale de ces réhabilitations
tournant à l'apothéose. !> là ces peintures d'imagination
qui prêtent aux plus hideuses figures des proportions
sublimes, sarnal ', >, et font
— pourquoi pas? — de Satan même « un révolutionnaire
ax que le besoin de mouvement jeta dans les
rhureau-Dangîn, Histoire de la Monarchie de Juillet, I I. bai
/■es.
- ' . Les deux Cadavres.
irtine, Histoire des Girondins (passirri)
entreprises hasardées (i) ». De là un nouveau code pénal où la préméditation devient circonstance atténuante. Point de grâce pour le meurtre commis dans l'emportement ou dans l'ivresse; mais honneur à la vendetta longuement et savamment conduite! Là du moins l'homme a fait preuve d'une admirable puissance naturelle, et, à choisir entre deux de ses membres, la société doit préférer le mieux constitué (s).
Nous aimons l'audace; prenons garde : on va nous éblouir par le cynisme, qui est l'audace contre la conscience et le sens commun. Quelquefois on le fait vantard 'et poseur, défiant la morale et se raidissant contre elle, capable de dire : « J'ai l'honneur d'être le contraire d'un personnage vertueux (3) ». Ailleurs il ricane à froid des hésitations d'un complice : a Ah! nous avons encore quelques petits langes tachés de vertu! » (4). A tout prendre, nous le redouterions plus encore quand il joue la paix et la jovialité, quand il semble si bien affranchi de la morale, que l'idée même ne lui en vient pas à l'esprit. Don César vole un manteau neuf, sur cette observation péremptoire :
Ce manteau me paraît plus décent que le mien (5).
Gavroche dérobe un pistolet à une brocanteuse en lui criant : « Mère chose, je vous emprunte votre machin (6). » — Même situation de part et d'autre, même oubli parfait et naïf de la question de propriété. Bouffonne ou grave, la leçon est toujours funeste : il est donc vrai qu'une âme forte ou gaie peut s'affranchir du scrupule et cfu remords.
Nous admirons vite le succès. Tout ce qui réussit est bien près d'être légitime, et l'on croit beaucoup dire quand on parle du fait accompli. D'autre part, quel scandale
(i) Renan, Etudes d'Histoire religieuse.
(2) Frédéric Soulié, Les deux Cadavres.
(3) V. Hugo, Lucrèce Borgia.
(4) Balzac, Le Père Goriot.
(5) V. Hugo, Ruy Blas.
(6) V. Hugo, Les Misérab les.
I i IMP0S1 1 ION
[ans les : tes de la justice, dans les triom-
Qts du mail Et voilà le spectacle qu'on prodi-
sans compensation ni espérance. Priam mourant
ùt de l'existence des Dieux :
Di, si qua est cœlo pictas quae talia curct...
\u K -• Unissant, un trouvère montrait le type de
La fraude, Renart, vainqueur et séducteur à la fois, maître 1 l'Etat et de l'Eglise, debout sur la roue, désormais iminobile, de la Fortune. Du moins pouvait-il ajouter un mot d'espoir :
Monté il est; Dieu veuille l'abattre!...
...Jamais n'en sera mis à bas,
Si Dieu ne le fait, qui nous reste là-haut (i) 1
• Mi nous dit, à nous, que le ciel est vide et que la terre appartient au plus adroit ou au plus fort. Ricanements de l'auteur de Candide, sanglots ou malédictions des romanciers misanthropes, hautaine ironie des continuateurs de Byron, mille voix moqueuses ou irritées proclament l'universel triomphe du mal. Ce qu'on nomme vertu est, par nature, gaucherie, faiblesse et malheur; ce. qu'on appelle vice esl infailliblement adresse, audace et fortune.
Un homme d'esprit écrivait à propos de la première manière de George Sand : « Au fond, c'est l'entreprise du temps présent, de rechercher si le mal ne serait point par hasard le bien, et d'essayer de parer cette figure un peu repoussante de tout ce qu'il y a dans l'écrin étincelant de l'imagination (2). » De fait, à entendre la plupart de nos romanciers ou dramaturges, le mal a toutes les séductions, toutes les gloires. Encore un effort, et nous lui donnerons tous les droits il sera le bien, le devoir, la vertu. Rien de plua logique du reste. Les passions ne sont-elles pas sponaées, irrésistibles? Or « ce qui esl spontané, irrésistible, est le droit divin (3) ». Entre Dieu et l'homme notre obéis-
i.enarl le Novéi, par Jakemars Mêlée, de Lille. — Roman Renart, publié par Méon, t. IV, p. 457.
I '• ud m f.'llrcs, t. I.
Sand, Lucrezia Floriani.
sance balancerait-elle? Or « le devoir vient des hommes; l'attraction vient de Dieu (i) ». Ne mettons plus la force et la sagesse à nous contraindre. « La vraie force est-elle d'étouffer ses passions ou de les satisfaire? Dieu nous les a-t-il données pour les abjurer (2)? » Mais le doute paraît timide, et voici que Dieu même commande la satisfaction de tous les penchants : « Ah! croyez-le bien, le Juge d'en haut sera sévère pour ceux qui nTont pas su employer les richesses qu'il avait déposées au fond de leur âme, et qui pouvant se procurer le bonheur dont nous jouissons, — ; un bonheur fort illégitime, — l'ont laissé passer sans le vouloir (3). » Cette fois la morale est bien et dûment retournée.
Et qu'est-ce que tout cela, sinon caresser, glorifier, déifier, non plus même l'âme quelconque, mais l'âme laide et souillée, l'âme en désordre, l'âme en révolte contre sa nature propre et son auteur? C'est elle qu'on pose et qu'on fait miroiter devant nos yeux, dessinée avec amour et sous mille formes, parée d'esprit et de bonne grâce, éblouissante de force, de hardiesse et de génie. Voilà bien l'art guerroyant à l 'encontre de sa mission providentielle. Et voilà qui nous éclaire, nous, sur les moyens de la remplir. Dans le tableau de la vie, nous devons diriger tout au rayonnement définitif de l'âme ordonnée, de l'âme belle. Prenons, en tout, le contre-pied de ce qu'on vient de lire : le secret est infaillible, et nous pourrions nous en tenir là.
(1) Fourier.
(2) G. Sand, Jacques.
(3) Alex. Dumas père, Fernande.
( i.MP.iM ! I..N
i ii, ut pi ; .ner la puissance naturelle qui se
trouve dans le mal. — L'empêcher de séduire. — La juger Montrer ce qu'elle perd d'elle-même en abusant. — En regardant du mal faire briller le bien.
Un dernier mot cependant. Le vice nous fait obstacle: comment le tourner en moyen?
Partons de ce fait, qu'il y a dans le vice deux éléments : une force, une puissance métaphysiquement belle et bonne; une déviation qui égare cette force, un abus volontaire qui rend l'acte de cette puissance moralement faux ou mauvais.
i étant, ne nions pas la puissance naturelle; ne craignons pas de la peindre, ne craignons pas même de l'idéaliser dans un sens que voici. Soit que nous parlions d'elle en notre nom, soit que nous la fassions parler elle-même, gardons-lui, jusque dans l'abus, quelque noblesse de tenue, quelque dignité de langage. Venant de notre part ou de la sienne, la trivialité aurait le double malheur de choquer les âmes délicates et d'en attirer d'autres, tout à la fois. Au reste, cette part d'idéalisation est bien fondée en vraisemblance. Tant qu'elle garde quelque élévation naturelle, la puissance égarée se drape dans une dignité apparente qui la relève à ses propres yeux. Le vice est-il éhonté, cynique : l'art n'a plus rien à en attendre, la fiction le dédaigne; l'histoire, qui le rencontre, l'indique du doigl <( passe en le flétrissant.
M fis celte puissance qui abuse, elle peut éblouir les faibles, elle peut séduire, et l'abus lui-même en deviendra séduisant. Comment nous assurer du contraire?
it tout, ayons le courage de juger. Historiens ou
poètes, astreints au réel ou libres de feindre, notons, flé-
- hardiment l'abus de la puissance naturelle; mais
que cette expression de notre âme indignée ne se nro dm» pas gauchement sous forme de réflexion ccesso ro et, pour ams dire, d'appendice ennuyeux. Qu e" dans la manière même de présenter les faits, V e p netre dans la substance du récit, qu'elle y circule comme une flamme de vie Contraints d'offrir le mal aux r
tTe:; o vioins passer à travers notre «-*
honnête. Qu il n apparaisse qu'après en avoir pris l'empreinte et les couleurs. Sous le nom dïmpartialL, L7olérance, de modération, c'est trop souvent l'insouciance ou une complicité molle qu'on nous demande. Mais l'impartialité n'est que la vérité pour tous; la tolérance peut supporter les vicieux, mais non absoudre le vice- la modération vraie, chef-d'œuvre de la force, suppose 'toujours un ardent amour du bien et, par suite, une égale haine du mal. Qu en nous écoutant, en nous lisant, on sache tout d abord qui nous sommes : gens assez fermes et conséquents pour n'adorer pas l'âme quelconque, pour n'amnistier point ses écarts et ses révoltes; tel doit être notre premier souci.
C'est d'ailleurs un fait, que la puissance naturelle «* compromet et s'amoindrit par l'abus même. L'effet n'est pas immédiat et foudroyant. Le génie criminel reste génie- 1 énergie tournée au mal ne se brise pas du premier coup,' comme il peut arriver d'un ressort employé à faux Mai* comme une constitution robuste s'altère et se détruit par la continuité des excès, tout de même la force native d esprit et de caractère s'amoindrit en se dépravant, et la dépravation prolongée tend manifestement à l'éteindre. Vérité d'expérience, que la vraisemblance impose au romancier, tandis que l'historien la trouve, pour ainsi dire, toute faite. Combien, par exemple, la haine et la corruption de Voltaire n'ont-elles pas nui à son esprit incomparable! Combien l'orgueil de Napoléon à son génie! Vérité d ailleurs nécessaire à dire, à insinuer partout comme une moralité latente et inséparable du fait lui-même. Montrons les petitesses qu'une passion mal contenue met sous la grandeur apparente : un ministre comme Aman au supplice parce qu'un homme refuse de l'adorer; un victorieux comme le Premier Consul descendant à la fourbe et aux
ir
COMPOSITION
Montrons dans l'âme en désordre
ssion même, l'avilissement
i a li i mords, hommage douloureux au
■..'.. le mépris el l'horreur de soi qui sont un
tenl i :.i r. t.'ui ne préférerait les douleurs d'An-
tque aux fureurs j t d'Hermione? Qui
\ MathanP El quelle impression
excellente sortirait du personnage de Phèdre, n'était la
stable thèse du fatalisme dans la passion!
- le mal, montrons partout son faible; mai
. ssus toute chose, opposons-lui le bien, le
bien visible, manifeste, en pleine lumière. Nous n'exigeons
point qu'il réussisse, qu'il triomphe à la mode humaine. Il
peut succomber1 sans déchoir dans notre estime. Nous sa-
\"ii- tvec Montaigne qu'il esl n des pertes triomphantes à
l'envi des victoires », et le Calvaire nous apprend à goûter
sais quoi d'achevé que le malheur ajoute
vertu ». L'important, c'est que la vertu paraisse,
non pas dans une mention fugitive et pour mémoire. Vmsi
pardi la vraie piété dans Tartufe. On nous dit :
Regardez Axiston, regardez Périandre,
Oi'.'iik'. Alcidam.is. l'olvdore, Clitandrc (2)...
— « J'ai beau regarder, répond L. Veuillot, et le bon lui, ni Périandre, ni Polydore, ni aucun de ces parangons de vertu ne se montrent; ils restent dans la coulisse. Orgon tout seul, avec madame Pernelle aussi folle que lui, demeure pour soutenir l'honneur du nom Chrétien (3). ■ \u contraire, que la serin se pose ellemême devant nos regards, vivante, parlante, agissante. Que
"1 sail que le grand homme entreprit de faire signer à .i un ii'iix Concordat, espéranl que le cardinal no 1 ait pas la peine de relire la pièce qu'on lui présentait* t-ce pas Léandre faisant souscrire Chicaneau à un prétendu procès-verbal P
11 signe un bon contrat, 6crl1 en bonne forme, ra condamné demain but son écrit.
(rai im: l ei Plaideurs, acte 11
3 Molière, Tartufe, acte I.
I Veuillot, Molière et Bourdaloue, V.
LES OBJETS. LHOMME 25g
l'âme selon la nature et selon Dieu occupe largement la scène. Qu'on voie à plein sa puissance ordonnée, sa beauté chaste Qu'on entende son accent. Qu'elle dispute en personne le suffrage des consciences. Yaincra-t-elle à coup sûr? Non peut-être. Le libre arbitre demeure, toujours capable de préférer à la lumière l'ombre même qui la relève, à la vertu, qu'on nous présente si belle, le vice admis là comme repoussoir. Du moins l'artiste aura-t-il fait ce qui est en l'homme. Libre à nous de dire :
Video meliora proboque, Détériora sequor (i)...
Il aura le droit de nous renvoyer le bel anathème de Perse :
Virtutem videant intabescantque relictâ (a).
(i) Je vois le meilleur, je l'apprécie ; et je vais au pire. (Ovide.)
(2) Qu'ils voient la vertu et qu'ils sèchent de l'avoir désertée.
l HAPITRE VI
IULU OBJET UL L\ PAROLE L1TT1CRAIHE
Dieu, étant le beau suprême, est l'objet suprême de l'art; le chef-d'œuvre de la parole est d'exprimer Dieu dans la mesure possible. Le dernier effort de l'âme, son plus haut ministère, quand elle agit sur les âmes ses sœurs, est de leur montrer à travers elle-même quelque chose de Dieu. Le prédicateur y est obligé d'office; le chrétien, l'homme raisonnable y est tenu par un devoir plus large mais essentiel à toute intelligence.
- devons, nous, étudier ce dernier objet de l'expression littéraire, non pas seulement en vue de son charme transcendant, mais surtout à raison des conditions spé-
- où il met l'esprit et la parole. Conditions à paft, difficultés singulières, qui obligent l'âme de trouver en elle-même d'incroyables ressources et, en revanche, donnent à la parole une particulière beauté. C'est l'objet
- de ce chapitre. N'en faisons pas une thèse de théoni même de théodicée, et ne rappelons des principes
qui mène droit aux applications d'art. Que peut la iu\ prises avec Dieu? Mais aussi, combien le fait de l'Incarnation n'a-t-il point embelli et facilité son rôle! Dieu -' hrisl dans la littérature : que] plus beau livre à faire que celui-là! Ce nous sera beaucoup d'en avoir esquisse* le sommaire.
I : routine seule ou je ne sais quelle mauvaise honte pourrait juger celte étude moins essentielle que toutes
LES OBJFTS, niT.V 26r
les autres. Dieu est si peu étranger à la littérature, cet objet sans pair influe tellement sur la parole, que le bien nommer suffirait à faire un beau style. La remarque est d'un laïque, de Joubert (1).
Vue générale. — Dieu et les autres objets d<? la composition littéraire. Différences. — L'âme ne reçoit pas l'empreinte directe de Dieu. — Elle ne peut se défendre de lui donner son empreinte à elle, mais elle doit s'en défier. — Beautés qui naissent de ces difficultés combattues.
Qu'est-ce que la composition littéraire? L'effort de l'âme concevant en soi les choses et les élaborant pour nous les offrir à travers soi-même, comme à travers un prisme qui analyse et recompose, traduit ou idéalise, mais sans dénaturer. S'agit-il du monde ou de l'homme? Alors, entre l'âme et l'objet, il y a comme un échange d'empreintes. L'âme reçoit la forme des choses, elle s'en informe; c'està-dire qu'elle se met en équation avec elles par une connaissance immédiate, une perception directe. Inversement, elle les marque à son effigie, c'est-à-dire que, sans changer leur nature, elle les conçoit suivant la sienne propre; que, tout en subissant leur action, elle réagit sur elles et en dispose en maîtresse, choisissant, ordonnant, idéalisant à son gré.
Mais si Dieu est l'objet de la parole, en va-t-il de même? Oui et non. Jetons d'abord une vue d'ensemble sur les similitudes et les différences; nous y reviendrons ensuite avec quelque détail.
(1) « Il faut aller au ciel (par la pensée)... Telle est la suprême beauté de ce monde, que bien nommer ce qui s'y trouve ou même le désigner avec exactitude suffirait pour former un beau style. » (Pensées, titre I, xxx.)
C0MP0S1 riON
Tout d'ahorcl, l'âme ne reçoit pas en elle l'empreint* pour ainsi dire, la Corme même de Dieu. ,!.•, elle 1<' conclurait des créatu ne le lil pas d'ailleurs. Elevée à la foi, si elle le
connaît par sa divine parole, encore ne le conçoit-elle, ins, qu'à travers des analogies. De pari et d'autre, elle ne l'atteint pas directement, elle ne s'en informe pas Immédiatement, comme elle peut le faire de tout
Et maintenant, lui donne-t-elle son empreinte, sa Eorme
à elle.'1 Il faut bien qu'elle s'y résigne, mais en même temps il importe qu'elle s'en défie. Qu'elle s "\ résigne donc comme à une nécessité de nature; mais tout ensemble qu'elle s'en défie, qu'elle s'en défende, qu'elle s'en corrige de son mieux. Pourquoi? La raison en est manifeste. Mettez l'âme en présence des phénomènes physiques. En les marquant de son empreinte, elle les élève : elle est plus haut que son objet. Occupez-la de l'homme; c'est l'occuper d'elle-même : elle est égale à son objet; qu'elle le conçoive à sa manière, elle ne le ravalera pas. Mais si elle s'attaque à Dieu, son objet la dépasse infiniment. Comment le figurer d'après elle-même? n'est-ce pas ris quer de l'avilir?
De là une situation étrange pour l'âme concevant Dieu, pour la parole s'essayant à le rendre. D'une part, il y faut mettre en œuvre les procédés naturels. Par contre, il en faut corriger et contredire, au moins partiellement, les résultats. Ils seront vrais à cette condition seule; gardez-les tels quels, ils seront faux et injurieux à l'objet suprême. Notre conception est étroite, successive et comme fragmentée; si nous n'y prenons garde, notre parole va mettre en Dieu la succession, la multiplicité formelle. Notre conception ne se détache jamais absolument du sensible. Faute di la corriger, nous ferons Dieu matériel. Et puis, nous 1< -avons déjà : Dieu ne s'imprimant pas directement dans notre âme, la conception que nous avons de lui est toujours médiate, analogique. Veillons à notre parole; qu'elle n'aille point, transformer les analogies en similitudes absolues, ni transporter purement et simplement en Dieu les notions imparfaites qui nous aident à le concevoir.
; es OBJ) rs, du i a63
Voilà les difficultés. Mais avant d'y regarder de plus près, disons vite que l'obstacle devient ressource, que les beautés jaillissent de la difficulté même, que l'àme a des cris d'une éloquence merveilleuse, quand, aux prises avec l'objet divin, elle avoue son angoisse, ses efforts, son impuissance. « On ne peut le voir, dit un apologiste ancien, il est trop éclatant pour nos yeux; ni le saisir, il est trop subtil pour notre, tact; ni se le figurer, il est trop haut pour nos sens. Notre esprit, à nous, est trop étroit pour le comprendre. La seule manière de le concevoir dignement est de le proclamer inconcevable. Je le dirai comme je le sens. La grandeur de Dieu! Qui prétend la connaître la ravale; qui prétend ne point la ravaler ne la connaît pas. Ne cherchez pas d'autre nom à Dieu; Dieu, voilà son nom. Les noms sont nécessaires là où les êtres multiples veulent, pour se démêler, des appellations qui les distinguent. Dieu est seul, et le mot Dieu dit tout. Si je l'appelle père, vous le croirez terrestre; roi, vous le supposerez charnel; maître, vous l'imaginerez mortel. Ecartez ces noms accessoires et vous verrez mieux sa splendeur (1). »
Saint Grégoire de Nazianze en parle de même avec cette heureuse alliance d'élévation doctrinale et de magnificence littéraire qui nous est déjà une excellente leçon pratique : « Enfermant en soi tout l'être, il possède l'être sans commencement ni terme, véritable océan de l'être, immense, illimité... La seule intelligence peut s'en esquisser comme
(1) « Hic nec videri potest, visu clarior est; nec comprehendi, tictu purior est; nec aestimari, sensibus major est, infinitus, immensus et soli sibi, tantus quantus est, notus : nobis vero ad intellectum pectus angustum est; et ideo sic eum digne aestimamus dum inaestimabilem dicimus. Eloquar quemadmodum sentio : magnitudinem Dei qui se putat nosse. minuit; qui non vult minuere, non novit. — Nec nomen Deo quaeras : Deus nomen est. Illic vocabuhs opus est, quum, per singulos, propriis appellationum insignibus multitudo dirimenda est; Deo, qui solus est, Dei vocabulum totum est. Quem si patrem dixero, terrenum ojrineris; si regem, camalem suspiceris; si dominum, intelligas utique mortalem. Aufer additament'a nominum et perspicies ejus claritatem. » (Mimicius Félix, Octavius, 18.)
. OMPOS] rin\
bre, mais combien obscure cl légère! Encore la lire-t-elle, non de ce qui est en Dieu même, mais de ce qui
itour de Dieu, ramassant de çà de là quelques imaj pour en - r un pur simulacre de son Etre véritable.
Vil' lisir Dieu, il vous échappe; allez-vous le conce-
voir, il se dérobe, illuminant, il est vrai, la rime de l'âme, mais a la condition de la trouver pure, mais ennui' avec la rapidité du fuyant éclair. Pourquoi? Le voici, selon moi. saisissable, il nous attire, — car ce qu'on ne peut du tout saisir n'éveille ni l'espérance ni l'effort; — parce qu'il a d'insaisissable, il se l'ail admirer; admiré, il est désiré d'autant plus; désiré, il nous purifie; nous purifiant, il nous fait semblables à Lui-même, et quand nous voilà tels, il converse avec nous comme avec ses familiers — quelle n'est pas l'audace de ma parolel — Dieu uni ! - Dieux, Dieu connu par des Dieux... Pour tout dire, Dieu est infini, Dieu est difficile à contempler, et s'il est en lui quelque chose qu'on puisse bien concevoir, c'est son infinité même (i). »
Venons maintenant au détail.
Notre conception de Dieu est nécessairement médiate, — Dangers qui en résultent : panthéisme, anthropomorphisme.
— Services rendus à la vérité par l'idéalisation. — Beaux efforts de la parole littéraire distinguant Dieu des créatures,
— affinant et sublimant les créatures employées comme emblèmes de Dieu.
Nous savons que Dieu existe, nous concevons ce qu'il est. Mais qu'il s'agisse de le posséder comme un fait ou de ■.'lu comme une essence, un intermédiaire non-, es! indispensable.
i Saint Grégoire de Nazianze, Sur la Théophanie ou Nativité de Jé$us-Ohrt8t. — Discours XXXVIII, n° vu.
LES OBJETS, DIEU aOj
Supposons-nous dans l'ordre de la pure nature, ou — chose plus pratique — opérons pour un instant avec notre raison seule. Qui nous dira que Dieu existe? Les objets visibles, le monde et nous-mêmes, dont il est cause nécessaire. Qui nous dira ce qu'il est? Ces mêmes créatures dont il est le type suprême. Ainsi attesté par elles, ligure par elles, Dieu nous apparaît à travers le monde, comme réfléchi dans un miroir à demi lidèle, ou enveloppé d'un voile à demi transparent. Jamais notre esprit n'atteint directement l'essence divine, comme il se pose de plein vol sur les autres objets. Les sens ont l'intuition du phénomène mis à leur portée. L'intelligence peut lire immédiatement dans l'intime de chaque notion qui se présente. Si le raisonnement seul nous dit ce qu'est notre âme, du moins avous-nous la conscience immédiate de son existence, du moi pensant et voulant. A l'égard de Dieu, l'intuition n'est pas de ce monde, et même, dans l'ordre de raison pure où nous nous sommes placés, rien ne nous la ferait pressentir ou ambitionner pour une autre vie. Ici donc, et de toutes parts, notre conception de Dieu est nécessairement médiate. Dieu ne vient pas directement sous le regard de l'âme; il n'y imprime pas sa forme propre, qui serait sa propre essence, ni une forme abstraite de lui-même, ni une sorte d'empreinte purement intelligible, qui serait son exacte similitude; il est connu, il est conçu d'après les créatures, ses effets.
Viennent maintenant la révélation, la foi : ce n'est pas la vision encore, la conception demeure médiate, bien que le moyen de connaître ait changé. Le fait divin n'est plus conquis à la pointe du raisonnement par l'esprit philosophant sur les créatures; nous le tenons de la parole même de Dieu. Mais pour l'entendre, pour le concevoir, encore n'avons-nous à notre disposition que des analogies empruntées à la création. Dieu est Trinité dans son Unité absolue; voilà qui nous vient de lui-même. Comment d'ailleurs entendrons-nous les Personnes divines? Par la personne humaine. Comment le Père, le Verbe ou Fils, le Saint- Esprit? Par la paternité, la filiation, la parole, le souffle, tels que nous les offre l'expérience humaine; et ces notions, la foi nous y arrête, bien qu'elle nous avertisse de
iSITION
• \';n-i le Révélateur n'a poinl Qt parlei n n nous d'idées nouvelles; il ai s qui nous sont proportionnées et familières, po' is manifester, dans un demi-jour irieux,
objetî - mêmes oe nous auraient jamais t'.i
En fin de compte, saisi par la raison «ai par foi. conclu il' son œu> re ou attesl I
•it toujours par analogie, d'.\] physique ou les relations humaines. C'est un océan, . un ni. mile: c'esl un roi, un juge, un
lurrice; l'Evangile même in- parle pas autrement.
Mais où la foi manque, on voit combien peul être dan*
ssit I l'intermédiaire ou de l'analogie
i ne concevoir Dieu qu'à travers la création, L
pauvre raison humaine est exposée à un double péril. Ici,
elle le confond avec son œuvre même : c'est le panthéisme.
Ailleurs, elle lui attribue formellement les perfections bor-
Ir la créature. Tout au plus les augniente-t-elle par une sorte de grossissement gauche. Que sont les Dieux poétiques de l'Inde, quand ils sortent du monstrueux et du fantastique pur? Que sont les Olympiens d'Homère? De hommes plus forts, plus beaux, plus heureux, mais à la mode humaine, et immortels.
rtons la tentation d'une étude comparée, belle ma
mai- infiniment vaste, et mettons vite en présence du problème la parole vraiment rationello et chrétienne,
ici le grand rôle de l'idéalisation. Elle sauvera Dieu
>s conceptions injurieuses; disons plutôt qu'elle nous sauvera nous-mêmes de l'erreur. Qu'est-ce, en effet, que
puissance de concevoir, à l'occasion des créatures imparfaites, le plus parfait, le plus parfait possible, le parfait absolu, l'infini? Où tend-elle? où va-t-elle? A la
ption de Dieu, niai- .1 une conception exacte et pure, qui ('carte de l'Etre souverain tout défaut, toute limita. Bien dirigée, menée \isroureusement jusqu'au bout d'elle-même, notre puissance d'idéaliser n'est, à le bien prcnrln . que l'essor naturel de l'âme s'élevant des créature* à Dieu.
« Bien que nous ne puisions jamais parler de Dieu
assez dignement, il admet à son service notre parole humaine, il nous a donne de trouver une jouissance dans l'effort que notre langage fait pour le louer (i).-m Merveilleuse jouissance, en effet, que de voir la parole littéraire, toujours attachée par nature au point de départ créé, visible, imparfait; mais faisant effort pour s'élancer au delà, pour se dépasser elle-même; en lutte avec la première condition de notre connaissance et triomphant sans pouvoir s'affranchir, c'est-à-dire échappant au risque d'avilir l'objet divin, tout en le traduisant par analogie comme l'esprit même le conçoit. « 0 Dieu, qu'aimé-je en vous aimant? Ni une beauté corporelle, ni un éclat passager, ni un rayon de lumière doux à mes yeux, ni la suave mélodie de tous les concerts imaginables, ni le charme pénétrant des fleurs, des parfums, des aromates, ni la manne ou le miel... Non, là n'est pas ce que j'aime quand j'aime mon Dieu. Et pourtant c'est bien une lumière, une voix, un parfum, un aliment que j'aime, quand j'aime Dieu, lumière, harmonie, parfum, aliment, pour l'homme intérieur. Là brille à l'âme une beauté que le lieu ne peut circonscrire; là résonne une harmonie que n'emporte pas le temps; là se respire un parfum que ne disperse aucune brise; là se goûte un aliment que l'avidité ne diminue pas... Et voilà ce que j'aime quand j'aime mon Dieu (2). »
Comme si la distinction n'était pas assez bien marquée, saint Augustin se travaille encore à séparer Dieu des créatures. « Et qu'est-ce enfin que j'aime ainsi? J'ai interrogé la terre et elle m'a dit : Ce n'est pas moi; et le même aveu est sorti de tout ce qui est en elle. J'ai interrogé la mer et les abîmes et les vivants qui rampent ici-bas; tous m'ont répondu : Nous ne sommes pas ton Dieu; cherche plus haut. J'ai interrogé les souffles de l'air, et l'air tout entier, avec ce qui l'habite, m'a répondu : Anaximène se trompe : je ne suis pas Dieu. J'ai interrogé le ciel, le soleil, la lune, les étoiles : Nous ne sommes pas non plus le Dieu que tu cherches. Et j'ai dit à tous les êtres qui assiègent les
(1) Saint Augustin, De doctrina Christiana, lib. I, n° vi.
(2) Saint Augtistin. Confessions, livre X, chap. vi.
COMTOMllON
m 5 sens : Vous m'avez appris de mon Dion que
is; mais apprenez-moi de lui quelque chose.
Et tous de s'écrier d'une grande voix : C'est lui qui nous
.1 faits Ci). »
Aill i verve originale et populaire, le philo»
sophe apôtre tournera la même distinction en sentiment et en pratique. « Dira te dit : demande ce que tu voudras. »
Voyons; que vas-tu demander? Mets ton esprit et ton avidité & l'aise; étends, dilate au possible tes convoitises : ce n'est pas le premier venu, c'est le Tout-Puissant qui t'a cl i t : Demande ce que tu veux. As-tu le goût de la propriété? Tu vas demander la terre entière, en sorte que tout homme venant au monde soit ton fermier ou ton esclave... La terre est à toi. Et après? Tu demanderas II mer, bien que tu n'y puisses vivre... Passe plus avant : de-" mande aussi l'air, bien qu'il te manque des ailes; lance tes - en plein ciel; déclare-toi maître du soleil, de la lune, des étoiles : Celui qui a fait toutes choses ne t'a-l-il point dit : Demande ce que tu veux? En fin de compte, tu he trouveras rien de plus précieux, tu ne trouveras rien de meilleur que Celui qui a tout fait. Demande Celui-là même qui a tout fait, et en Lui et par Lui tu auras tout ce qu'il a fait (2). »
M ilgré tout, quand la parole s'est travaillée à distinguer ainsi Dieu des créatures, il reste que Dieu se doit concevoir par les créatures mêmes. Voici nouveau travail pour
tte parole qui craint de le trahir en le traduisant, pour L'âme qui ne uut pas le ravaler au niveau des choses. Il faut les affiner, les subtiliser, les sublimer au point de les rendre moins indignes. Ainsi agissons-nous sur les analogies physiques. Joubert marque finement que, dans l'effort d'imaginer Dieu, le dernier terme est la lumière, et, dans la lumière, la splendeur (3). Saint Bernard spiritualise, ei formi d'alli gorie, les dimensions des corps et, par un mé- Lange hardi de l'élément moral et de l'emblème physique, il Les force de symboliser quelques-unes des perfections divines. « Dieu, dit-il, est Celui qui a pour longueur l'éter-
1 Saint Augustin, Confessions, V fi. - mum \ \\l\ , sermo I, xh.
(3) Joui» ; 1 Pe/ii ée, titre I, a.
LES OBJETS, DIEU 26g
nité, pour largeur la charité, pour élévation la puissance, pour profondeur la sagesse (i). » Les analogies morales .supposent un pareil travail, mais plus facile. Ainsi Faber, l'ascète poète, a pu, d'après l'Ecriture elle-même, représenter Dieu par cet étrange groupe de figures : le père, le bienfaiteur, le visiteur, le mendiant, le cœur brisé, le vieillard, l'ami, le créancier importun (s). Enfin la parole chrétienne veille toujours à dépasser expressément les perfections finies, dans le temps même qu'elle les attribue à Dieu. Avec la liberté de la langue grecque, saint Denys recourt au barbarisme pour peindre « les abîmes de cette sur-divinité sur-étant sur-essentiellement au-dessus de toutes choses (3) ». D'autres, comme saint Anselme, s'en tiennent au procédé plus familier d'accumulation et de transcendance. Dieu est « l'essence souveraine, la souveraine vie, la souveraine justice, la souveraine sagesse, la souveraine vérité, la souveraine bonté, la souveraine grandeur, la souveraine beauté, la souveraine immortalité, la souveraine incorruptibilité, la souveraine immutabilité, la souveraine béatitude, la souveraine éternité, la souveraine puissance, la souveraine unité (4). » En somme, l'âme et la parole restent victorieuses : elles n'ont pas compris l'incompréhensible ni exprimé l'ineffable; mais ce que l'âme en conçoit ne le déshonore pas; ce que la parole en dit ne le calomnie pas devant les autres âmes. Et c'est à quoi nous pouvons prétendre; ce résultat suffit.
(i) Saint Bernard, De consideratione, V, xn. (3) P. Faber, Le Saint-Sacrement.
(3) Saint Denys, Des noms divins, chap. xm.
(4) Saint Anselme, Monologium, chap. xv.
i n\ii'(ivi noN
ii de Dieu est et fragmentée. — Elle
m.'i n Dieu multiplicité, , sition. — Dan*
ger : in. Dieux multiples et rivaux. — Beaux
efToi le contre elle-même : reliant lc^ attributl
opjv luaut de 1 >ieu la - n, re-
constituant la simplicité divine.
- pas t'.iit cependant. Notri conception est néement médiate, mais en outre successive et, pour ainsi .rmentée. Incapables de voir Dieu autrement
qu à travers des analogies, nous sommes encore, devant son :. comme l 'homme qui, voulant reconnaître dans l;i nuit les dimensions d'un objet vaste, ne pourrait que promener tout alentour un mince flambeau. C'est trop peu dire^ nous ne ferions pas injure à cet objet en découvrant ses ine à une, sauf à reconstituer l'ensemble en
idée; et nous risquons de mentir à la simplicité divine en distinguant et divisant ce qui est souverainement un. Mais qu'y faire? C'est la loi de notre connaissance et de notre expression humaines.
Impossible de ne point multiplier les perfections de J)i< u. un nt les lire d'une seule vue I ins son être même? riment nous les figurer autrement que par leurs ana- [uelles sont, en nous, réellement distinct* - Dès lors, si nous prêtons .:i Dieu quelque actioi nous le désignons lui-même» par celui des attii< but- que notre logique y estime le plus convenable. Quand il punit ou menace, nous l'appelons terrible; quand il - coupables, nous le nommons par sa miséliH Si nous le voyons « faire la loi aux rois », noud ■ ■ nnu ( lelui qui règne dans mi relèvent tous les empires ». Voulons-noi Lui une idée plus complet* ? Nulle ressouw ri lions sauf à 1» - grouper autour
de celle qui nous paraîtra comme une reine et une mère parmi les autres : l'être, par exemple (i), ou la vie (2).
El comme ses attributs nous semblent distincts, nous concevons ses opérations comme successives. Le moyen de faire autrement? Nous ne voyons que les effets extérieurs de son acte, et ces effets éclosent l'un après l'autre; fussent-ils simultanés, encore les découvririons-nous successivement. Ajoutez que nous les concevons d'après nousmêmes et que, chez nous, les opérations sont multiples comme les effets. Voilà donc, en Dieu, la succession, la modification, le changement.
Il s'apaise, il pardonne; Du cœur ingrat qui l'abandonne Il attend le retour...
Ici, à qui entendre? Tandis que l'imagination le fait mobile et changeant sous l'influence de la prière, une sagesse non moins courte arrête la prière sur nos lèvres comme un outrage à la divine immutabilité. Autre embarras encore. Dante nous étonne quand il écrit sur la porte de l'enfer : a Je suis l'œuvre de la divine puissance, de la souveraine sagesse et du premier amour (3). » Nous attendions la justice, un attribut rival, opposé, contradictoire. C'est que, par l'infirmité de notre connaissance médiate et successive, nous ne pouvons guère imaginer et nommer comme identiques en Dieu des dispositions qui se combattraient en nous.
Telle est notre impuissance. Et voyez les suites. Si l'esprit humain ne se complète, en se corrigeant, voici l'unité divine scindée; nous personnifions ses attributs, puis leurs effets multiples. Les Dieux pullulent; pour l'Indien, pour l'Egyptien, pour le Grec, la nature n'est plus qu'un Panthéon trop étroit. Quels Dieux d'ailleurs! Dieux changeants et capricieux, dont on se cache, qu'on trompe comme le Jupiter d'Homère, quand ils dorment ou qu'ils
(1) R. P. Monsabré, Conférences de Noire-Dame. 7e Conférence, II.
(2) P. Faber, Le précieux Sang.
(3) Dante, L'Enfer, chant III.
si noN
ont le dos tourné. Dieux rivaux, et, tout dualisme à parti logique, puisque à l'origine ils représentent des
• iiti. lires.
assurément le problème est difficile. Ne pouvant <li' pouiller notre faibles» native, condamnés pour ainsi dire à marquer Dieu d'une empreinte qui le déshonore, il nous faut pourtant prendre et donner de Lui une idée qui ne soil ni un mensonge ni une injure. Nous concevons, nous exprimons ses opérations comme successives, ses attributs comme à part ou même en conflit. Par contre, il faut que la pensée el la parole gardent toujours présentes et visibles i\ vérités élémentaires : en Dieu, point de qualités : nielles et distinctes; toutes ses perfections sont une et cette chose, c'est Lui; — en Dieu, point d'actions successives et diverses : un acte éternel, se déterminant une fois pour toutes à la lumière de la science divine, et tenant compte de tout ce qu'elle voit dans le temps, de la prière par exemple; acte unique, immuable, mais équivalent, dans ses tenues multiple-, à une multitude indéfinie d'actes divers, sucessifs ou même opposés. -i là une tâche délicate, et il y a un puissant intérêt à v.ir la parole s'y étudier, luttant contre elle-même, opposant sans relâche à l'influence invincible de sa propre nature le principe de la simplicité, de l'immutabilité divine. Avant tout, comment fondre dans une unité manifeste les oppositions apparentes entre les opérations ou attributs? La parole sortira sans trop de peine de celte première difficulté. Loin d'atténuer les contrastes, elle les mettra le pin- possible en saillie, mais à condition de les relier fort. m< ni el visiblement dans l'unité du sujet divin. La même la même phrase montreront le Dieu terrible el te Dieu aimable, le Juge el le Père, en nous avertissant que c'est triut un.
0 Dieu que la gloire couronne Dieu que la lumière environne, Qui voles Bur l'aile des vents E| dont le trône est porté par les anges, Dieu qui veux bien que de simples enfants \vec eux i hantent tes louanges (i)...
i I: h ine, Uither, acte I chœui
Procédé simple, mais expressif, Racine l'ayant appris de 1 Ecriture qui en use à chaque instant (i).
Mais il ue suffit pas de aîer l'opposition réelle, tout en soulignant les apparences de contraste. Il faut encore ('(.nier des opérations divines jusqu'à l'ombre du changement et de la succession. Que faire, sinon d'opposer à chaque manifestation successive de l'activité infinie le souvenir de son immuable simplicité? Il est dans le P. Faber tel endroit où ce souvenir, périodiquement ramené, devient un véritable refrain lyrique. On y voit Dieu créer, Dku s'incarner, Dieu mourir, Dieu développer dans le temps le plan de notre élévation surnaturelle; mais à chaque phase de l'œuvre, à chaque éclosion extérieure de nouveaux effets, cette parole, comme le son régulier d'une cloche, revient frapper notre esprit et notre oreille : « Il ne se fit en Dieu aucun changement (2). »
En définitive, le problème sera toujours à demi insoluble. Après avoir, bon gré mal gré, divisé, fragmenté la simplicité divine, la conception et la parole auront peine à la reconstituer dignement. Mais quelle éloquence dans la conscience douloureuse de leur infirmité! « Voici tout de nouveau le trouble; voici venir tout de nouveau la tristesse et le deuil où je croyais tenir la joie. Mon âme espérait d'être rassasiée, et la voilà tout de nouveau accablée de son indigence... Je m'efforçais de m 'élever jusqu'à la lumière de Dieu, et je suis retombé dans mes ténèbres. Que dis-je, retombé? Je m'y sens enveloppé de toutes parts. Quand nous voulons Dieu, nous ne savons pas le chercher; quand nous le cherchons, nous ne trouvons pas; quand nous trouvons, ce n'est plus ce que nous avons cherché. Aidez-moi, vous. Seigneur, relevez-moi de moi-même jusqu'à vous. Purifiez, guérissez, affinez, illuminez l'œil de mon esprit, pour qu'il vous contemple. Que mon âme recueille ses forces, que, de tout l'effort de son intelligence, elle s'applique une fois encore à vous! Qui êtes-vous, Seigneur, qui êtes-vous? comment vous concevra mon cœur? Assurément vous êtes vie, vous êtes sagesse, vous
(1) Nahum, 1, 3-8.
(2) Faber, Le précieux Sang.