L'IDÉE SIMPLE, PRECISION, PROPRIÉTÉ
exactement. La pensée est toujours un jugement, une affirmation ou une négation formelle et complète, l'énoncé d'un rapport de convenance ou d'incompatibilité entre deux objets. L'idée est la représentation intellectuelle d'un objet unique, et nous l'appelons simple quand elle n'implique en soi aucun jugement. La pensée est œuvre de raison; l'idée est le fruit propre de l'intelligence. Si la pensée ne procède pas nécessairement de la déduction, du moins suppose-T-elle toujours des notions successives et comparées. L'idée, c'est la notion isolée, le terme, c'est-àdire le résultat et la limite de l'intuition humaine. Une voix fait retentir ces mots : Dieu, l'homme, le monde; — à mesure qu'ils passent devant notre intelligence, elle lit dans le mot l'idée, et dans l'idée, l'essence même de l'objet; autant d'actes d'intuition qu'elle exerce, autant d'idées simples qu'elle perçoit.
L'idée simple est donc le premier élément logique du style, comme le mot en est le premier élément matériel. Nous savoas d'ailleurs qu'ils se confondent dans la pratique, ce qui nous autorise à les prendre l'un pour l'autre en tout ce qui va suivre.
Or nous verrons les facultés qui concourent à l'œuvre littéraire exercer à tour de rôle, sur cet élément premier du style, un droit et une influence. L'idée simple, le mot, relève tout à la fois de l'intelligence, de l'imagination, de la volonté, de la sensibilité.
Voyons-le tout d'abord sous le domaine de l'intelligence, de la raison, de l'esprit. Que veut l'esprit? La vérité. Mais quelle vérité possible clans le mot qui énonce une notion isolée, san- formuler ni impliquer à ce propos le moindre jugement:1 .Toinville dit vrai de Dieu; Troud'hon ment et blasphème. L'enfant qui dit « le bon Dieu » affirme indirectement une vérité profonde et touchante. Mais quand je conçois Dieu, quand je nomme Dieu sans passer outre, n'affirmant rien, je n'ai ni tort ni raison.
Toutefois, si l'idée simple n"est par elle-même ni vraie ni fausse, on voit combien elle importe à la vérité. La valeur des matériaux ne saurait être indifférente à l'édifice: ou, comme l'a dit avec plus de grâce une femme illustre, « avoir de- idées, c'est cueillir des fleurs; penser, c'est en
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i ; et comment La • ouronne ne
m -ni boa choix M, - Heurs? La pensée nYst
qu'une comparaison entre aotions : que vaudra-t-elle si
l'on ne compe les aotions confuses, indécises, Ilot-
' 'n l'entend par là même : à défaut de la vérité complète, ril peut réclamer de l'idée simple, l'esprit peut y mettre nu : demi-vérité, de vérité relativ<
lans l'idée, /</ précision par où elle tranche sur toutes Les
. dans le mot, la propriété qui ■ distinguer et choisir entre ses synonymes. Précision, propriété, qualité souveraine mais presque toujours relative, in ce sens que dous en jugeons par l'ensemble Entre plusieurs termes analogues, entre plusieurs idées sœurs, dous choisirons l'idée, le terme, qui cadre le mieux avec le mouvement général de la pensée; ce sera préut et proprement ce que nous aurons dû et voulu dire dans le • is donné.
« Quand "n examine de près la signification des termes, on trouve qu'il n'y en > presque point qui soient synonymes entre eux. » — C'esl Fénelon qui parle, et nous osons le trouver trop modeste. En effet, que vt ut-on entendre par -\nonymes? Des mots semblables et différents t.mt ensemble, des idées sœurs, ayant le trait de famille mais aussi leur physionomie personnelle:' A ce compte, il y en a beaucoup. Est-il question de mots identiques, bons à prendre les un- pour les autres avec une indifférence absolue? En vérité, il n'y en a point de tels, et nous croyons même qu'il ne saurait y en avoir, non par une répugnance métaphysique, mais par une certaine force pratique des ■ hoses et en vertu d'une véritable sélection populaire. Imaginez qu'à une période de transition et de bouleversement comme en a traversé notre langue, au temps de Ronsard ou de Malherbe par exemple, deux mots se soient
i Ne confondons point l'idée simple avec l'idée que nous d'une chose. Ce que le langage usuel nomme ainsi • '< -t le jugement que nous portons sur la chose pro- ; L'idée simple n'en est que le premier concept, la no-
tion pure, antérieure à toute affirmation explicite ou implicite extérieure ou intérieure.
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rencontrés ibsolument semblables; l'un d'eux, étant inutile, a dû promptement disparaître par désuétude, ou, ce qui revient au même, se distinguer de l'autre en recevant de l'usage une nuance nouvelle d'acception. Et la raison en est simple. En pratique, le mot, c'est l'idée même, avonsnous dit. Or il n'y a pas deux idées pour un objet formellement identique. Chaque objet apte à produire en nous sa connaissance, chaque détail des innombrables relations entré objets, chaque être, en un mot, quand nous venons à le percevoir, nous impose son idée ou image intellectuelle parfaitement une. Il est vrai, nous ne pouvons rien épuiser d'un regard de l'esprit, et voilà pourquoi nombre d'objets, capables d'ailleurs d'être atteints par une appréhension unique, se décomposent et se subdivisent d'après les aspects divers par où nous les envisageons. Mais alors ce sont, à proprement parler, autant de nouveaux objets, et il reste vrai que chacun d'eux, comme il n'a qu'une essence ne peut produire qu'une idée. L'amour par exemple, unique objet, notion unique, peut être sympathie, bienveillance, affection, amitié, tendresse. Autant de notions nouvelles, mais, à le bien prendre, autant d'objets dont aucun n'est absolument identique à l'autre. En somme, pour chaque objet une seule idée : voilà qui est de nécessité rigoureuse; pour chaque idée un seul mot : voilà qui est de nécessité morale et pratique.
Donc, entre les idées qui se touchent, entre les mots qui se ressemblent, il faut distinguer et choisir.
STYLE
Importance Littéraufe de l'idée préciBe, du mot propre. lm-
porl • de. — La pnépisjqn de> idées El la vigueur il -
l t tgue des idées Esraorise la mensanjji - mots vagues OS liane.' : au dix-huitième liant la Révolution, — l'Empire, — la
brantion, — depuis i83o. — Ne pas les admettre; m
se les permettre.
Il le faut pour la valeur littéraire de la parole, pour cette vérité où le fond et La forme ont un égal intérêt
Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées (ou de nos idées), il n'y en a qu'une qui soit la bonne; tout ce qui ne l'est point est faible et ne satisfait point un homme" d'esprit qui veut se faire entendre. » L'homme d'esprit dont parle ici La Bruyère est un homme sérieux, un homme qui a la passion du vrai jusqu'à en avoir le courage. Il se commande à lui-même l'effort d'achever son idée, de regarder assez longtemps et assez fixement pour amener la lueur confuse à l'étal de pleine lumière; il a en horreur l'a peu près. fléau du style; il tient en souverain mépris cette déplorable fai ilité d'une plume vulgaire, voltigeant légèrement à lVntour des choses, brodant sur tout de jolies arabesques, mais incapable de préciser un trait et d'accuser nettement un i ontour. En un mot, cel homme d'espril est un homme de réflexion, ce qui lui suppose du caractère.
En outre, pour se soutenir dans le travail habituel de trouver le mot en a< hevant l'idée, il a plus que le coût de la lumièn complète et des pleines jouissances de l'esprit, plus même que l'ambition d'une action profonde et durable; il a la vue et le sentimenl de l'importance morale de •i i ffort; il sail que la propriété des termes, indispensable au mérite de la parole infini' largemenl sur la trempe mémi ']<- àme^. r.Y>i là pour lui une vérité familière et
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<lonl la frivolité s'étonne seule (1). Quoi de plus rigoureux, en effet, que cette série de conséquent v-? Sans le mot propre, point d'idée précise; sans l'idée précise, point de principes assurés; sans principes assurés, point de résolutions vigoureuses. Hélas! comme l'action n'égale pas toujours la résolution, la résolution n'égale pas toujours le principe; c'est à dire que la volonté se traîne parfois bien loin en arrière de l'esprit; mais elle ne le dépasse jamais; jamais la résolution n'est plus ferme que le principe n'est assuré. Joubert avait déjà finement noté que les mots vagues font les cœurs pusillanimes. L'illustre cardinal Pie voyait là le signe le plus triste de l'époque, k Les méchants sont le très petit nombre en comparaison des faibles. Et ce qui est effrayant, c'est que la faiblesse est dans les intelligences plus encore que dans les Aolontés et les caractères; ou plutôt les volontés sont sans force, les caractères sans décision, parce que les intelligences sont sans lumière, sans conviction. Les desseins sont mous, les résolutions sont incertaines, parce que l'esprit qui les conçoit n'a pas ■de vues nettes et arrêtées (2). » Or, c'est fatal quand il n'a sur tous les objets que des notions approchantes. Où sont, dit-on, les caractères? Demandez au plus grand nombre des Français d'aujourd'hui un effort d'énergie eu faveur d'une cause religieuse .morale, sociale, politique. Ce serait grand'merveille : sur toutes ces questions vitales ils n'ont que des fantômes de conviction, n'ayant que des lueurs d'idées. Mais pourquoi? Entre autres raisons, parce que, dans leurs discussions stériles, parce que, dans les écrits
(1) « Sache bien... ô excellent Criton, que le mal parler n'est pas seulement une faute contre 1-e langage même; c'est de plus un tort fait aux âmes. » (Platon, Phédon, 64.) Or, le mal parler n'est ici autre chose que l'impropriété des termes, puisque l'observation ne va qu'à redresser Criton qui se lamente d'avoir à ensevelir Socrat?, alors qu'il n'ensevelira que le cadavre de Socrate.
(2) Mgr Pie, Œuvres, t. V. p. 4. — On appliquerait bien à cette fâcheuse vérité ce que saint Paul disait des exhortations ou prédictions inintelligibles : « Si la trompette ne rend qu'un son confus, qui se préparera au combat? » (I Cor., xiv, 8.)
STYL1
ots où se fait leur éducation quotidienne, rien n'est imme uni idée claire, comme une chose nettement
appel s n vrai i >. On voudrai! rendre à la France
honnête la vigueur morale qui lui manque : c'est tout d'à* esprit public à refaire. Et comment? En nous ramenant aux idées précises, en nous rendant le goût du mot propre, c'est-à-dire le sens de notre langue si nette et si tranche, mais que nous ne savons plus.
Vm-i l.i précision du langage esl d'urie souveraine importance morale, parce que la vague des termes et des notions désempare la volonté autant que l'esprit. Par suite rien ne tait mieux que ce vague la fortune du mensonge. bristote le remarquait déjà. « L'équivoque sert le sophiste; elle esl l'instrument de ses méfaits (i). » S'il eût prévu notre histoire, il eût pu ajouter que désapprendre l'exactitude sévère des terme- et des idées, c'est tomber vite sous le jouir humiliant des grands mots.
Leur règne commence chez nous au milieu du dix-huitième sièele. Ils s'emparenl alors de la langue, ils en dénaturent la Franchise; ils contribuent largement à lui donner ion déclamatoire, fait d'abstraction vague et de sensibilité Fausse, ton véritablement unique dans l'histoire des littératures moderne-. Mais surtout ils s'emparent de l'intelligence Française et en déforment peu à peu la droiture. A l'heure où l'opinion devient reine à la place de la conscience, l'opinion n'est déjà plus, en fait, que la passion de la foule marchant à l'aveugle au bruit de quelques mots sonores. Bonald remarque bien qu'ils sont assez clairs à la convoitise en même temps que trop vagues pour l'esprit. Il- Qattent l'une île promesses infinie-, <t tout ensemble, à raison de leur élasticité complaisante, ils endorment les défiances de l'autre el commencent de l'égarer. « Ces mois son-1 : ti'ilu.n', sensations, despotisme, liberté, égalité, fraternité, fanatisme, superstition, tolérance, qui font toute la philosophie de ce siècle appliquée à l'homme, au gqû* vernement, à la religion. Ces termes peu définis, que la raison n'emploie qu'avec sobriété et n'applique qu'avec inspection, prodfgués jusqu!au dégoût, étaient clairs,
i Aristote, Rhétorique, liv. III, chap. ri,
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évidents même et sans difficulté pour les passions. Les goûts les plus chers à la faiblesse humaine entendaient à merveille ce que signifiaient nature et sensations... L'esprit de révolte et d'orgueil n'hésitait pas davantage sur le sens du mot despotisme... L'irréligion voyait tout de suite où étaient les superstitions et le fanatisme, et appelait tolérance de toutes les opinions l'indifférence pour toutes les vérités. Le baron d'Holbach et sa coterie avaient fait leur système avec le mot nature; Jean-Jacques Rousseau, Mably, Raynal, leur philosophie soi-disant politique avec despotisme, liberté, égalité; Voltaire et Diderot, leur doctrine irréligieuse avec fanatisme, superstition et tolérance. Dans tous leurs écrits ces mots font assertion et preuve; ils tiennent lieu de raison et de raisonnement (i). »
Excellente page d'histoire, et combien facile à continuer! Voici la Révolution, et les grands mots, qui ont tant fait pour lui préparer la voie, pullulent, foisonnent et s'épanouissent comme jamais (2). La Bruyère était déjà frappé, effrayé presque du nom de peuple. « Qui dit le peuple, dit plus d'une chose; c'est une vaste expression, et l'on s'étonnerait de voir ce qu'elle embrasse et jusqu'où elle s'étend (3). » Le peuple, est-ce tout le monde, sans en excepter le roi? Est-ce la foule des sujets, par opposition au monarque, ou celle des déshérités qui travaillent, par opposition aux riches oisifs? Le vague du mot est commode, et c'est la raison même qu'allègue Mirabeau, avec
(1) Bonald. Réflexions philosophiques sur la tolérance des opinions; Mélanges littéraires, t. I.
(2) « Dans ce grand vide des intelligences, les mots indéfinis de liberté, d'égalité, de souveraineté du peuple, les phrases ardentes de Rousseau et de ses successeurs, tous les nouveaux axiomes flambent comme des charbons allumés el dégagent une fumée chaud/?, une vapeur enivrante. La parole gigantesque et vague s'interpose entre l'esprit et les objets: tous les contours sont brouillés et le vertige commence.... La magie souveraine des mots va créer des fantômes, les uns hideux, l'aristocrate et le tyran, les autres adorables, l'ami du peuple ,1e patriote incorruptible; figures démesurées et forgées par le rêve, mais qui prendront la place des figures réelles. » (Taine, ,-inden Régime, liv. IV, chap. m, 5.)
(3) La Bruyère. Des Grands.
une i: : : : adopter aux constituants le
nom : sentants du peuple. « Ne prenez pas un titre
qui effraye. Cherchez-en un qu'on ne puisse ■vous conti >- I u convienne à tous les temps, soit susceptible de s développements que vous permettront les événements, Bl puisse au besoin servir de lance comme d'aidé , iu\ droits • t aux principes nationaux. Telle est, à là formule suivante : Représentants du peuple français. > Peut-on dire a\ec une désinvolture plus achevée : « Prenez un nom équivoque et à tout faire? » Quelques jours plus tard, Mirabeau répondait à une sommation royale : « Nous sommes ici par la volonté du peuple. » On vit dès lors à quoi le mot pouvait servir.
Comme on disait peuple, on disait nation, sans plus se mettre en peine de comprendre; mais il fallait le dire, et quelquefois sous peine de mort. « Au théâtre... des pièces irconstance attiraient la foule; un abbé paraissait sur la scène; le peuple lui criait : Calotin, calotin! » et l'abbé répondait : « Messieurs, vive la nation (2)! » C'est le cri qu'on demandait à la princesse de Lamballe et qui l'eût sauvée peut-être. Elle s'écria : « Quelle horreur! » et mourut.
« Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l'appât de la liberté, elle suit en aveugle pourvu qu'elle en entende seulement le nom. » Que d'échos à cette grande parole de Bossuet, depuis la ridicule définition de la liberté ' dans la déclaration des droits de l'homme, jusqu'au cri de Madame Roland marchant au supplice : « Liberté, liberté, que de crimes on commet en ton nom! » Parmi ceux qui frémissent encore à ces syllabes sacramentelles, combien pourraient donner de la chose une idée seulement intelligible?
Sous l'Empire, on agit plus qu'on ne parle, le maître
1 Ancien Moniteur réimprimé, t. I, p. -■>. Séance du
r5 juin 1789. — Nous croirions volontiers que Mirabeau a dit égide.
Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe. -- Nation u grand mot infiniment commode parce qu'on en fait ce qu'on \eut ». (J. de Maistre, Considérations sur la France, IV.)