‹ Théorie des belles-lettresChapitre 67 sur 112 · I.'lDÉE SIMPLE ET L 'IMAGINATION · texte numérisé non relu

I.'lDÉE SIMPLE ET L 'IMAGINATION

chaque notion immatérielle s'enveloppe d'une autre notion sensible pour se présenter tout ensemble à l'esprit et aux veux. Mais si l'image n'est pas forcée d'être continuelle, au moins la faut-il assez fréquente. L'imagination ne veut pas chômer longtemps.

Par suite, Fécrivain préfère souvent à l'idée nue, suffisante pour l'intelligence, le trait sensible qui fait voir et comprendre tout à la fois. Le rival de Joad serait assez bien entendu s'il disait :

Je ceignis la tiare et devins son égal.

Il dit : « Je marchai son égal (i) », et son triomphe nous apparaît aux yeux, non seulement dans cette égalité de rang que le mot nous rend visible, mais encore parce que nous nous représentons comme d'instinct l'allure affectée et majestueuse à faux, qui est propre à l'orgueil (2).

Par suite encore, dans la trame continue du discours, on entrelace habilement les images et les notions de pure intelligence. La Bruyère a mis l'art d'écrire à bien définir et à bien peindre. Or, le secret de maître est dans le juste tempérament du bien peindre et du bien définir, du dessin et de la couleur, de l'idée nue et du trait sensible, de la notion et de l'image, de l'objet propre de l'esprit et de celui de l'imagination.

Mais quand le tempérament sera-t-il juste? Quand le sensible et l'immatériel, loin de s'embarrasser, se compléteront et s'aideront mutuellement. En ce point, sans faire tort à personne, Bossuet nous semble le grand modèle. Qu'on l'ouvre à peu près au hasard; on ne pourra lire une page sans rencontrer ces deux choses : l'image très juste et très signifiante en soi; puis, entre cette image et les notionintellectuelles qui l'avoisinent, une liaison féconde, un véritable échange de lumière. Tantôt l'idée précède, mail'imagination suit, qui la fixe, la colore, l'incarne pour

(1) ftacinc, Athalie, III, 3.

(2) A proprement parler, l'orgueil ne marche pas, il se transporte : « Magna se mole ferebat », dit très bien Virgile. Et sous le premier Empare, ne disait-on pas plaisamment : « J'ai vu l'archichaneelier qui s'archipromenait »?

STYL1

ainsi dire. Tantôt : rient la première ,mais l'idée est

là toui ': l'explique et en offre à l'esprit toute la sub-

loctrinale. Tel esl : ! habituel de Bossue),

■ ni dans la marche et !•• tour du développement

uu de la peu- is déjà bien visible dans le détail et

dans Vinsi ce merveilleux esprit, si complet dans

sa force et si réellement populaire clans sa hauteur, unit

monde sensible au monde immatériel et les

éclaire l'un par l'autre.

Or, il y a là un ravissement pour l'âme, saisie et investie du vrai par toutes les pui- la fois. Dieu n'a pas

fait la lumière seule, mais encore la couleur et sa riche variété; de même il a fait nos yeux pour la couleur et non ulemenl pour la lumière. C'est joie exquise qu'une vérité (3e bon sens entrant dans l'esprit comme le rayon dans le cristal; mais quand la vérité s'enveloppe d'une image vive et parlante, c'est joie plus exquise encore. L'imagination est pour le bon sens une alliée toute-puissante. Le génie, qui le sait et qui ambitionne d'éclairer les esprits inférieurs, met sa gloire à trouver par où la vérité de raison, la vérité abstraite, peut devenir pour ainsi dire vérité d'imagination et partant vérité populaire. Cette vis est manifeste chez tous les écrivains ou parleurs vraiment originaux. Bossuet \ excelle, nous l'avons d't, et, plus près de nous mais chacun à sa façon, Louis Veuillot et Joseph de Haistre. Ainsi faisait saint Augustin quand, par exemple, il exposait la Trinité' à ses pauvres pêcheurs d'Hippone; ainsi fait le plus souvent le Maître divin de la parole populaire : l'alliance étroite, l'enlacement continu de l'imagination au bon sens est l'un des traits à part qui caractérisent l'éloquence de Notre-Seigneur Jésus- Christ.

nous y trompons pas, du rote, ce peut être condesince, mais c'est puissance en même temps. Pour colorer ainsi la doctrine, il faut la posséder jusqu'au fond, en elle-même et dans ses rapports d'analogie avec le monde sible; il faut une science consommée, une double pourrions-nous dire. Aussi quand l'orgueil, jaloux ous 'Moiiir plutôt que de non- éclairer, se joue dans l'abstraction -a\ante et affecte de dédaigner le secours de

l'idée simple et l'imagination 387

l'imagination comme on dédaignerait une mésalliance, nous sommes tentés d'y voir plutôt l'impuissance érigée en système (1). Nous pensons que plus de réflexion et d'étude lui permettrait, dirons-nous de descendre ou de monter à cette région où l'idée reçoit de l'imagination corps, couleur et vie ? Volontiers nous lui rappellerons avec Joubert que « la véritable métaphysique consiste à rendre sensible ce qui est abstrait, apparent ce qui est caché, imaginable, s'il se peut, ce qui n'est qu'intelligible, intelligible enfin ce qui se dérobe à l'attention (2) ». Non, certes, que nous voulions dissuader le penseur de s'affranchir du sensible et de se faire abstrait, pour plus de sûreté, dans ses méditations personnelles. Nous l'avertissons seulement que là n'est point tout son rôle, qu'après le vrai saisi et fixé dans la réflexion abstraite, il reste de le ramener à un état moins impalpable, de l'humaniser par l'imagination, ce qui n'est point l'altérer ni l'avilir, mais le rendre plus vrai encore.

Ainsi peut-on dire, en un sens, que la pensée n'est pas achevée tant que l'imagination n'y a point eu part, tant qu'elle n'y a pas, à tout le moins, semé les images parmi les notions de raison pure.

(1) Le cas n'est point chimère. On verra dans le chapitre suivant que la métaphysique nuageuse est une des plaies du style moderne. V. Hugo, l'homme à l'imagination si puissante, n'est-il point, par instants, insupportable par l'abus des abstractions ?

(2) Joubert, Pensées, III, ir, n° 26.

STYLE

Qsîbilité. — Pathétique indirect; force con-

du sentiment; elle peut se trouver dans un mot.

— La personnification constante; le drame dans le style

— .S'accoutumer à penser par tout soi-même à la fois.

reste encore l'obligation d\ mettre le sentiment. L'élément premier du style, l'idée simple, relève de la volonté sensible autant que de l'imagination, et cette autre dépendance a, comme la première, une véritable continuité morale. On ne peut exiger que la sensibilité marque chaque mot de son empreinte; mais ici comme lout à l'heure, nous avons à satisfaire une faculté qui ne s'endort jamais longtemps. Le sentiment doit donc apparaître sans interruption notable dans toute la trame du discours; voilà pour influer souvent sur la dernière forme à donner aux idées ou, ce qui revient au même, sur les mots à choisir.

Mais il est bon de mieux entendre comment une idée simple, un terme isolé, peut offrir à la volonté sensible une satisfaction véritable et complète en soi. C'est une erreur de jugement assez commune de ne compter pour quelque chose que le pathétique direct, 1 effort, l'impulsion immédiate, explicite, manifeste, imprimée à l'âme dans le sens d'une émotion déterminée (i). 11 en existe un autre, tout aussi réel que le premier et d'ailleurs singulièrement puis-

i L'erreur est vraiment commune. Que d'auteurs nous ju-

ns froids parce qu'ils ne s'efforcent pas ouvertement de

nous émouvoir, ou seulement quand ils oublient de nous en

rtii a gTand bruit! Preuve, entre plusieurs autres, que

notre sensibilité s*cst appesantie par les excès où l'a con-

damnée la littérature contemporaine. (Cf. liv. I, eh. n, § 4.)

l'idée simple et la sensibilité 38g

sant à lui préparer les voies : on l'appellerait assez exactement le pathétique indirect; il est surtout dans la force sympathique du sentiment, non plus imposé par un effort et une provocation manifestes, mais insinué par cela seul qu'on le montre, et agissant par sa naturelle puissance de contagion. En effet, que l'émotion soit contagieuse, c'est l'expérience continuelle. J'entends un récit animé. En dehors même des impressions plus personnelles qu'il peut me donner, je partage, sans y prendre garde, les passions de tous les personnages mis en scène; elles retentissent en moi comme un écho affaibli mais toujours sonore, et d'autant mieux que mon âme est plus généreusement ouverte, moins resserrée par l'égoïsme et le scepticisme moqueur. Peindre le sentiment, c'est commencer de le répandre (i).

Or on le peint d'un mot, et voilà par où la sensibilité peut intervenir activement dans le détail du style. Par suite, le mot de sentiment s'ajoute et s'entremêle souvent aux notions d'intelligence, assez heureux quelquefois pour faire en même temps image et satisfaire tout l'homme du même coup. Par suite encore, on le préfère souvent à l'idée pure. Qu'est-ce à dire au fond? Que, pour traduire mieux les rapports des objets et leur action mutuelle, on les personnifie eux-mêmes, on leur prête les mouvements et les passions de notre sensibilité. Les voilà doués d'une âme et leur action devient un drame. Chez Virgile, une épée qui se brise dans la main est un traître qui déserte en face du péril :

...At perfidus ensis Frangitur, in medioque ardentem deserit ictu.

(i) « Pendant que Philoctète avait raconté ainsi ses aventures, Télémaque était demeuré comme suspendu et immobile... Toutes les passions violentes qui avaient agité Hercule, Ulysse, Néoptolème, paraissaient tour à tour sur le visage naïf de Télémaque, à mesure qu'elles étaient représentées dans la suite de cette narration... Quand Philoctète dépeignit l'embarras de Néoptolème qui ne savait point dissimuler, Télémaque parut dans le même embarras, et dans ce moment on l'aurait pris pour Néoptolème. » (Fénelon, Télémaque, liv. XIII.)

STYLE

, . , ■ ,'u -ur n est pas une abstraction, une

on, un mode; c est . . , m- -...

,-, in ennemi, un fort anné qui nous

assiège el nous investit d T. i„,îa«»

, , toutes parts. L ennui devient

un maître inexorable, tyran. . , , • a~*u rw

U. , -isant de plein droit 1 âme

qui - Dieu; la lo r »*,«-, „„„„

? f .tune, une prêteuse avare

juelle il ne faut rien la E» : de ^ n lm peut ôler

J < '"" U ll,J1 rt surtout n'apparaît

guère que personnifiée; c'est la grana^ ennemie> vil

rieuse de toute puissance purement hum, . . „• __„

; . . 'aine et qui, pour

couronner ses triomphes, éteint en nous ju»u ,, courage par' où nous semblions la déOer. Dans 1, , ngae€ des maîtres, vous voyez circuler partout le drarr. c'est-à-dire

le sentiment, la chaleur, l'âme. Nous aurions 1 ' , An -„

îonle ne nous attarder à ces remarques tout élémentaires, -l ,., . j-^.

lait encore prendre sur le fait la nature même (fl, l'homme

L'homme se plaît d'instinct à répandre partoi0 yie a

la prêter à tous les êtres, à les élever en idée jte lsau'a \n\

sans doute pour se retrouver en eux. C'est l'ims a„mati0n

qui crée l'illusion, mais c'est la sensibilité qui en1 ^ofite

Les enfants le font dans leurs jeux et le génie dr ang son

style. C'est que Tes enfants sont plus près de Uc ( vraje

nature, plus simples, plus naïvement hommes, et qr- je

génie, de son côté, revient par sa supériorité même àm ceg

in-tincls légitimes et de race, dont l'expression vive est " je

triomphe de l'art.

»» 'ée

Nous T'indiquions tout à l'heure, l'imagination et la sen

sibilité sont rarement séparables; elles s'appellent l'une L l'autre; l'image introduit le sentiment, quand elle ne le contient pas en elle-même. Que l'écrivain s'étudie donc à les associer d'ordinaire et à les nouer étroitement à l'idée pure. Mais pour y habituer son style, nous lui demandons comme condition indispensable d'y façonner sa pensée. Qu'il s'accoutume à repasser légèrement de l'abstraction, qui dégage le vrai comme la statue du bloc, à la contemplation qui l'anime comme les chairs et l'âme font le squelettf Qu'il affine, par l'action simultanée de toutes ses puissances, le don inné d'observation et l'instinct dramatique. Qu'il s'intéresse à tout, mais de préférence à cette vie morale qu'il lui faudra mettre ou retrouver en tout. Le style est à ce prix, comme la grande conception

L IDEE SIMPLE ET LA SENSIBILITE 3gi

elle-même; le stylo, c'est-à-dire le bien définir, le bien peindre, le bien émouvoir oublié par La Bruyère. Notons-le une fois de plus : écrire ou parler, c'est donc bien et par excellence œuvre d'homme; savoir écrire, c'est être un homme naturellement accompli. Nous voilà loin des procédés plus ou moins factices et du préjugé qui réduit là toute littérature.

La volonté considérée comme appétit du bien honnête. — Elle exige constamment du mot la dignité. — Dignité absolue et bassesse. — Qui fait la limite entre les deux? — Pourquoi insister sur la dignité absolue ?

En pratique et pour une certaine part, la volonté se confond avec la sensibilité qui est son mode naturel dans l'homme. Elle doit s'en distinguer par ailleurs, c'est-à-dire par son objet propre. Elle est l'appétit généreux du bien, mais surtout du bien honnête, de celui qui, par delà l'utilité grossière et les avantages de la vie du corps, agrée à la nature raisonnable et envisagée comme telle. Cet objet supérieur de la volonté, c'est tout ce que nous aimons sous les noms de justice, de droiture, d'élévation, de noblesse, d'honneur.

A ce compte et comme appétit généreux de l'honnête, la volonté va étendre sur le style, sur l'idée, sur le mot, un droit rigoureux, des exigences aussi continuelles, pourune partie du moins, que celles de l'intelligence même. La volonté réclamera de l'idée, et par conséquent du terme, la convenance, la diginité.

Tout d'abord, il est pour le langage une dignité absolue, invariable, indépendante de toute circonstance ou hypothèse, dont aucun mot n'a droit de s'affranchir.

Quoi que vous écriviez, évitez la bassesse,

STYLE

a dil fort justement Boileau. Qu'il du plus gravi

■ u du plus simple badinage, il est des Libertés d'expression qui' l'écrivain ne s'accordera jamais, to comme il en est que la politesse bannil aussi bien de conversation familière que des relations officielles Là ciste sans doute et, quant à l'obligation de l'évi- !■ i. qui la contestera? Au nom de quelles franchises? Où fonder une dispense des convenances ou de la pudeur? Saint Paul avertit les chrétiens que certaines choses ne se doivent même pas nommer parmi eux. Le respect de soi a'en dit-il pas autant à l 'honnête homme? En cela, du rien de factice. 11 est des objets bas et inconvenants nx-mêmes; il y a donc des idées essentiellement viles et, par suite, des mots toujours grossiers. Dans les mots, dans les idées, dans les objets, il existe une limite inférieure, toujours la même, toujours infranchissable au goût et à la décence. Voila qui ne fait pas doute parmi les bien élevés.

M ûs où la mettre et comment établir une distinction tacile entre le convenable et le bas? Question morale, bien ai>ée d'ailleurs à la bonne foi littéraire, plus jalouse de comprendre que de disputer. Toute idée est basse, qui exprime crûment une passion dégradante, l'avarice, par exemple, ou les emportements de la colère, et il est notable que la passion, aussi longtemps qu'elle garde sur elle-même un certain empire, cherche à se relever en se déguisant sous des termes choisis. On dirait qu'une honte secrète l'empêche d'appeler de leur vrai nom, et ses mouvements, et les objets qui les excitent. Mais il semble que la distinction cherchée tienne avant tout à celle de l'âme et du corps. Ainsi tout mot est bas, qui se rapporte exclusivement ou principalement à la vie animale, mais surtout à • - fonctions de la vie animale où la honte s'est attachée par suite du péché originel. Ainsi, rien ne peut excuser littcrairement les crudités Aristophanesques ou les détails Rabelaisiens ou certaines gaîtés de Molière. C'est déshonorer médie de les y juger indispensables : la comédie, comme tout le reste, a besoin de dignité.

Pourquoi faut-il appuyer tant sur une vérité manifeste? Parce que le réalisme ou naturalisme du jour ose bien

ve ut

L'IDÉE SIMPLE ET LA VOLONTÉ. DIGNITÉ 3<j3

nommer sincérité, courage, — que sais-je encore? — son audace à braver dans les mots tous les genres d'honnêteté; parce que la démocratie la moins avouable coule à pleins bords dans le langage et y charrie jusqu'aux termes d'argot; parce que, depuis longtemps déjà, l'atticisme officiel de la haute critique avait d'étranges faibles pour certaines crudités d'expression (i); parce que la grossièreté est un péril autant qu'une laideur et que si, comme le sensualisme, elle révolte la délicatesse de l'âme, comme lui elle éveille par aileurs des complicités honteuses. N'a-t-on pas vu certaines chansons passer du cabaret aux salons les plus aristocratiques, et des romans du même ton trouver la curiosité où ils ne devraient renconrer que le dégoût (2) ? « Le respect est : incommodez-vous (3), » et l'on aime peu à s'incommoder. Aussi se laisse-t-on facilement ergager à metterbas jusqu'au respect de soi-même, et comme les rois se reposent de l'étiquette, on se repose de la politesse en écoutant des grossièretés, voire même en s'essayant à en dire.

(1) Voyez Sainte-Beuve se faisant, à propos du Tartuffe, l'avocat du gros rire indécent. (Port-Royal liv. III, chap. xvi.)

(2) Les chansons de Thérésa (voir L. Veuillot, Les Odeurs de Paris) — et les romans du genre de l'Assommoir.

(3) Pascal.

l.iliu'. — Langue noble, langue familière. — Objection. — Exagération- de tait au dix-huitième siècle. — Que la distinction esl fondée en raison. — Principe de la distinction. — Buffon : le> expressions générales. — Bonald : la société publique et la société domestique. — Plul 'ordre des grandes passions et celui des impressions de surface. — Avantages de ce principe; sa largeur. — l 'i i tique de 1 écrivain.

La dignité absolue du langage est chose facile à entendre.

Plu- délicate et moins évidente au premier abord est la loi

-nité relative. Toutefois il suffit, pour l'éclaircir,

d'en poser exactement les termes premiers.

En dehors de la bassesse et dans les limites du convenable, le bon sens a toujours reconnu dctix ordres de ton, deux styles, deux langues, la langue noble et la langue familière. Il résiste encore sur ce point aux tentatives de nivellement faites par l'école romantique; il souffre par exemple de voir un mot pompeux trancher sur un récit toul simple; de même il est choqué si un terme trop familier s'égare dans an morceau de grand vol.

Mais ici le scepticisme littéraire intervient, et il arrive que de bons esprits s') làissenl prendre. Préjugé, dit-on, distinction exagérée, factice même et de convention pure. Pourquoi ce terme est-il noble et non cet autre? Pourquoi tel mot, qui jadis hantait le grand style, n'y paraîtrait-il plus aujourd'hui sans être accueilli d'un éclat de rire? Et l'on rit soi-même des scrupules classiques à l'endroit du mol propre, mais simple; on rit de cel ut <>ù s'extasiait jadis la critique, art de relevei un terme par le voisinage, d'introduire par exemple dans la grande poésie le mot chien ou le mot pavé, en 1 enguirlandant d'épithètes solennelles, ou en le cachant, en le noyant, pour ainsi dire, dans ifique de ses en tours, avouerons sans difficulté qu'il > eul excès en ce

L IDEE SIMPLE ET LA VOLONTÉ, DIGNITÉ 3q;>

point au dix-huitième siècle et jusqu'à la réaction romantique. M. de Buffon recommandait, comme une condition de la noblesse du style, « l'attention à ne nommer les choses que par les termes les plus généraux. » La consigne fut suivie et l'on sait, par exemple, avec quelles clameurs indignées le comité de lecture du Théâtre-Français accueillit en 1819 le mouchoir que Marie Stuart léguait à sa suivante dans la tragédie de Pierre Lebrun. De par la loi des expressions générales, le mouchoir devint tissu. Plus tard seulement, à une reprise de la pièce, il osa se montrer sous son nom, et ce fut un événement, une victoire (1). Le dix-septième siècle avait-il déjà raffiné en matière de délicatesse? Il est difficile de l'accorder purement, quand on lit avec attention Corneille, Bossuet, La Fontaine. Racine lui-même ne pourrait-il être justifié de tout reproche ou, ce qui revient au même, défendu contre l'admiration maladroite de quelques commentateurs? Quoi qu'il en soit, l'époque suivante au moins a outré les choses, et nous l'en blâmons absolument.

Mais que vaut la loi même? La distinction entre langue familière et langue noble est-elle factice, la classification des mots arbitraires? Nous ne le croyons pas. Que tel mot soit actuellement identifié à une idée noble ou familière et, par elle, à un objet simple ou relevé, c'est pur accident et qui dépend de l'usage, maître des langues. Mais qu'il y ait des objets relevés et d~autres plus simples, qu'il y ait par conséquent des idées plus nobles et d'autres plus familières, voilà qui suit de la nature même des choses. On s'explique de même qu'un mot puisse monter ou déchoir, tout comme une famille peut être anoblie ou dégradée; il suffiit pour cela que l'usage le fasse passer d'une idée à une autre; c'est l'accident individuel. Mais noblesse et roture demeurent en soi deux réalités fort rationnelles, et tout de même les idées, sous leurs signes changeants, restent toujours nobles ou familières comme les obje-ts

(1) Il est curieux de noter qu'il est définitivement resté tissu dans les œuvres de Lebrun, rééditées en 1867 :

Prends ce don, ce tissu, ce gage de tendresse, Qu'a pour toi de ses mains embelli ta maîtresse.

[Marie stuart, v. 3.)

ST1 l B

qu'il sentent, el toujours elles anoblissent ou tien-

nent en roture le signe, le mot, qui leur est actuellemenl attaché. Quand Ronsard écrivait avec une emphase qui mjourd'hui :

Debout, Muses, qu'on m'attelle Votre charrette immortelle !

sûrs que l'usage oe restreignait pas encore le mot à signifier ! r véhicule qu'il nous présente. Ronsard,

tfent humaniste, avait les Muses en trop grand respect pour en faire des campagnardes allant au foin. De même il lui était loisible de décorer les astres du nom de célestes chandelles. Ce terme n'en était pas encore à désigner le luminaire du pauvre; il ne s'offrait point aux yeux avec tout un cortège d'images quasi grotesques. L'usage l'ayant réduit fà, il s'est trouvé dégradé par le fait même, et flambeau, par exemple est demeuré noble, par cela seul que nous n'y avons lié le souvenir d'aucun objet trivial. Ainsi la fortune du mot est changeante, parce que son mariage avec l'idée n'est point indissoluble; mais l'idée est invariable en soi comme l'objet même (i), et le mot qui les nomme

(i) C'est une vérité universelle que les objets ne changent pas en eux-mêmes, ni, par conséquent, leur caractère essentiel de noblesse ou de familiarité. Il se peut pourtant que certains d'entre eux, les objets artificiels surtout, acquièrent ou perdent, par circonstance, un emploi, un symbolisme, qui les relève ou les rabaisse, en nous babituant à y lier une noble ou triviale. Ronsard, que nous citions, appelle encore le soleil, le dieu perruque de lumière. Un dramadu dix-septième siècle commençant, le capitiane Lasphrise, met dans la bouche d'Assuérus ces vers bizarres :

Le ciel qui couvre tout de sa robe etoUée, A ceint de ses présents ma perruque enhuilée.

Quoi qu'il en soit de cette dernière épitbète, la perruque, était un ornement, une magnificence; elle n'est plus aujourd'hui qu'un expédient toujours un peu gauche nom ( ai 1.' r une disgrâce physique. L'objet est resté le même en ^oi. mais, en changeant d'emploi, il a perdu sa noblesse. On le NOit, il n'y a là qu'une preuve de plus à l'appui de nos observations;

l'idée simple et la volonté, dignité 397

tient d'eux sa part de noblesse, jusqu'au divorce toujours possible pour lui.

Ce point éclairci, d'après quel principe ranger les objets, les idées, les mots, dans la classe noble ou dans la classe familière? Fixer l'origine de la distinction sera du même coup en confirmer la réalité. Nous rappelions tout à l'heure la théorie indiquée par Buffon sans commentaire et en passant à la façon des vérités admises. D'après lui, les expressions s'élèvent à mesure qu'elles se font plus générales; .l'abstraction est noble et le détail roturier. Le système a fait ses preuves; nous lui devons, pour une part, la pâleur et la froideur du style réputé classique depuis la moitié du dix-huitième siècle jusqu'à Chateaubriand et à l'école moderne. L'imagination et la sensibilité ne vivant que de détails, c'est les tuer d'inanition l'une et l'autre; c'est aller droit contre la première des grandes lois littéraires, celle du concours nécessaire des facultés.

Mieux avisé, Bonald a mis aileurs la distinction qui nous occupe. Elle est, à son gré, dan^ la différence qui s pare la société domestique de la société publique. On tiendra pour familier ce qui appartient à la famille, pour noble ce qui se rattache à la vie sociale. L'illustre philosophe apporte à l'appui de sa thèse quelques exemples ingénieux. •Mais d'autres pourraient donner à sourire et, de vrai, Bonald est trop modeste à l'endroit des conventions alors régnantes. Il acepte, en théorie du moins, la langue méticuleuse et solennelle des héritiers de Buffon; il prend la peine d'expliquer, non sans effort, certaines distinctions bien arbitraires et qu'il pouvait récuser tout net. C'est trop de bonté, croyons-nous. Aussi bien la solution proposée nous laisse des doutes. Est-elle absolument certaine? Ne retrouverons-nous pas le noble et le familier sans sortir de la société domestique? Dans l'intime de la vie de famille, et en dehors même des points par où elle touche à la grande organisation sociale, ne se Tencontre-t-il pas des objets assez hauts et assez graves pour élever de plein droit leur idée et leur nom à la plus incontestable noblesse? En outre, la réponse de Bonald pourrait laisser place à une question nouvelle. Tout ce qui est de la société publique est, dit-on, plus noble que ce qui tient à la famille. Quand cela serait

: vrai, encore pourrait-on demander poureux peut-être, ne s'impos immédiatement comme L'évidence.

menons mieux, quant à nous, rattacher la i tition des mot.- en langue ooble ou familière à une distincdéjà posée dans notre premier livre Parmi la

variété indéfinie des objets et des événements, on peut, os- nous, démêler deux ordres moralement séparél l'un de l'autre par la nature des impressions qu'il imus donnent. I - ins non- remuent, les autres nous effleurent; les uns atteignent aux profondeurs de l'âme, les autres se jouent à la surface: les uns font saillir les grandes passions, les autres ne tirent guère de nous que des traits de caractère ou d'humeur. Par là même, les uns sont grands, les autres de moindre importance. Celte conclusion parait suivre : le nom des un- sera noble, celui des autres, plus modeste en -"i et plus familier. Chacun peut prendre le facile plaisir de chercher des exemples. On n'en trouvera ruère, pensons-nous, qui ne se justifient, naturellement par notre principe de distinction.

Inutile de faire observer qu'il s'accorde avec la démarcation tracéi ailleurs entre l'esprit et le talent, au sens relevé du ni"!: que du reste il ne soulèu- par lui-même .nu un* question ultérieure. Que chercher au delà de la nature des objets manifestée par l'impression qu'il nous donnent:' Mais, si nous l'osons dire, ce qui nous agrée surtout du principe, c'est sa largeur. Les deux ordres d'objets »:-t d'impressions ne sont point absolument déta liés l'un de l'autre; ils se mêlent, ils coïncident par la plus grande partie d'eux-mêmes, el ne se débordent l'un l'autre que par leurs i utrémités Qu'est-ce à dire? L'àme est incapable d'aseociei dans ses impressions l'extrême du granliose "i celui du familier. Quand même ils se présenteraient i la fois dans les objets, par un de ces contrastes où il semble que la réalité se joue, l'un des deux étouffera l'autre; c'est la Ici Je suis accablé par un deuil ou saisi d'une inquiétude grave : que le hasard mette sur mes pas l'aventure l.i |>lii- plaisante, je passerai sans même la voir. Ainsi,

.1. I hi|> MI, § â.

l'idée simple et la volonté, dignité 399

les extrêmes s'excluent, mais rien que les extrêmes. Entre les impressions trop contradictoires pour s'unir, entre les objets qui s'effacent ou s'élident nécessairement les uns les autres, il y a une sorte de milieu neutre, infiniment vaste, où le grandiose et le simple peuvent se rencontrer sans heurt et frayer entre eux sans malaise. 0~ telle est précisément la situation réciproque de la langw "oble et de la langue familière. Un terme tout à fait pom^ux détonne dan£ un sujet léger, s'il n'y fait pas même un effet de parodie. Par contre, tel mot d'une simplicité trop accusée nous choquera dans un sujet magnifique. Mais de telles icompatibilités sont rares, exceptionnelles, pourrait-on dire; elles laissent un entre-deux immense, où la langue peut librement monter ou descendre en suivant les inégalités, les courbes indéfinies des choses et des impressions.

On le voit, notre loi de dignité relative tient à rester large, facile, généreuse. Mesurons exactement la parole ^ux objets; d'autre part connaissons l'âme, ne prétendons pas la violenter en lui imposant des impressions trop contradictoires et des objets trop disparates; voilà tout le fond sérieux de nos obligations. Fidèles à ces deux principes, nous n'avons qu'à parler sans songer même à la dignité de notre langage; elle suivra spontanément, guidée par cet instinct délicat et rapide qui s'appelle si justement le tact.

Le nivellement de ia langue et l'esprit révolutionnaire. — Barrère. Victor Hugo.

Mais autant notre loi est généreuse, autant nous avons lieu d'y tenir. Si nous disions de notre chef que le déclassement universel des mots, que la démocratie égalitaire envahissant jusqu'au langage, sont pour les moeurs publiques un signe fâcheux et une menace, qu'ils sont chose

ni u.r

révolutionnaire et péiilleuse par le tait, on nous accupeut-êtr< d'exagération et de système. D'autres l'ont dit pour nous el avec toute compétence. Ne soyons pas si distraits que de oe point l'entendre, el comprenons ce qu'on prend la peine de non- expliquer fort nettement.

! > » 11- la séance du pluviôse an 11, Barrère, au nom du Comité de salut public, lisait à la Convention nationale un rapport dont voici l'exorde :

I il lyens, les tyrans coalisés ont dit : L'ignorance fut toujours notiv auxiliaire le plus puissant; maintenons

irance; elle l'ait le> fanatiques, elle multiplie les contre* révolutionnaires; faisons rétrograder les Français vers la barbarie; servons-nous des peuples mal instruits ou de ceux qui parlent un idiome différent de celui de l'instruction publique.

« Le Comité a entendu ce complot de l'ignorance et du despotisme.

« Je viens appeler aujourd'hui votre attention sur la plus belle langue de l'Europe, celle qui la première a consacré franchement les droits de l'homme et du citoyen, celle qui est chargée de transmettre au monde les plus sublimes pensées de la liberté et les plus grandes spéculations de la politique.

« Longtemps elle fut esclave, elle flatta les rois, corrompit les cours et asservit les peuples; longtemps elle fut déshonorée dans les écoles et mensongère dans les livres de l'éducation publique; astucieuse dans les tribunaux, fanatique dans les temples, barbare dans les diplômes, amollie par lis poètes, corruptrice sur les théâtre, elle semblait attendre ou plutôt désirer une plus belle destinée.

1 purée enfin, et adoucie par quelques auteurs dramatiques, ennoblie el brillante dans les discours de quelques orateurs, elle venait de reprendre de l'énergie, de la raison el de la liberté sous la plume de quelques philosophes que la persécution avail honorés avanl la révolution de 1789. Mais elle paraissait encore n'appartenir qu'à certaines - (]>■ la société; elle avait pris la teinte des distinctions nobiliaires, el le courtisan, non content d'être distingué par ses vices el ses dépravations, cherchait encore

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