L'IDÉE SIMPLE ET I V VOLONTÉ, DIGNITÉ ^OI
à se distinguer dans le même pays par un autre langage. On eut dit qu'il y avait plusieurs nations dans une seule.
uCela devait exister dan- un gouvernement monarchique où l'on faisail ses preuves pour entrer dans une maison d'e:ducation, dans un pays où il fallait un certain ran. pour être de ce qu'on appelait la bonne compagnie, et où il fallait siffler la langue d'une manière particulière pour être un homme comme il faut.
« Ces puériles distinctions ont disparu avec les grimaces des courtisans ridicules et les hochets d'une cour perverse. L'orgueil même de l'accent plus ou moins sonore n'existe plus, depuis que les citoyens rassemblés de toutes les parties de la république ont exprimé dans les assemblées nationales leurs vœux pour la liberté et leurs pensées pour la législation commune. Auparavant c'étaient des esclaves brillants de diverses nuances; ils se disputaient la primauté de mode et de langage. Les hommes libres se ressemblent tous, et l'accent vigoureux de la liberté et de l'égalité esl de même, soit qu'il sorte de la bouche d'un habitant des Alpes ou des Vosges, des Pyrénées ou du Cantal, du Mont- Blanc ou du Mont-Terrible, soit qu'il devienne l'expression des hommes dans des contrées centrales, dans des contrées maritimes ou sur les frontières (i). »
Voilà qui est clair : plus d'aristocratie dans la langue puisqu«il n'y en a plus dans l'Etat. Victor Hugo s'inspiraitil de ce morceau d'éloquence lorsqu'il écrivait sa Réponse à un acte d'accusation (2)? En tout cas, le grand poète se rencontrait avec l'Anacréon de la guillotine, à cela près que Barrère voulait l'égalité entre mots comme une suite logique de l'égalité entre hommes, et que V. Hugo, plus pratique, se vante d'avoir supprimé la langue noble précisément pour insinuer partout l'esprit de la Révolution. Le dessein est logique: l'aveu est instructif et d'ailleurs sans ombre de réticence. Quand, pour peindre son oeuvre de
(1) Ancien Moniteur réimprimé, t. XIX, p. 317.
(2) Contemplations, liv. I, nos 7 et 8. Les Contemplations parurent en i856. Nous voulons bien croire, sur la foi du poète, que la Réponse à un acte d'accusation est plus jeune de vingt et un ans (i834). Du reste, peu importe.
5TYU
oiveleur du langage, le poète emprunte aux souvenirs de
ites ses façons de concevoir el de dire,
n'y y s un tprice ni seulement l'indice d une
analof - significative. Il \ aura plus el mieux. A
|u> où il a commencé d'i crire,
ii langue riait l'Etal avant Quatre-vingt-neuf.
I ■ - DlOtS, bien ou mal no. vivaient parqués en castes...
\ : - je vins. ..
Et que va tain- le nouveau Malherbe, le Malherbe au re bours," qui notifie lui-même son avènement avec cette em n lïve?
Je fis souffler un vent révolutionnaire.
Plus de mot sénateur! plus de mot roturier! ... Je montai sur la borne Aiistote,
Kl déclarai les mots égaux, libres, majeurs...!
J'affichai sur Lhomond des proclamations;
On y lisait : « Il faut que nous en finissions! \u panier les Bouhours, les Batteux, les Brossettes I \ la pensée bumaine ils ont mis les poucettes. ' \n\ armes, prose et vers? formez vos bataillons! »
La Marseillaise eût en effet trop manqué dans ce tapage démagogique. Boileau réclame; il esl traité de ci-devant et mis au silence. Puis, comme l'on criait : « Guerre aux châteaux, paix aux chaumières! » V. Hugo crie à son tour :
Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe! I?t tout Quatre-vingt-treize éclata...
Et je n'ignorais pas que la main courroucée Qui délivre îê mot délivre la pensée.
Sur ce, l'on met « la lettre aristocrate » à la lanterne, on boil 1'- sang des phrases, on déterre le songe d'Athalie, on jette au vent le- cendres du récit de Théramène : allusion d'un goût contestable aux exploits des profanateurs de Saint-Denis. N'importe : cette phraséologie révolutionnaire a je n. sais quel air de gaminerie qui nous amuserait plutôt. Mai- voici h- -''lieux : en terrorisanl ainsi la langue fr.m. lisi \. Hugo avait ses raisons.
l'idée simple et la. volonté, dignité /io3
Il a travaillé à la grande oeuvre.
L'unité des efforts de l'homme est l'attribut. Tout est la même flèche et frappe au même but.
Or cette œuvre, c'est bien celle dont Quatre-vingt-neuf a marqué la première phase, celle qui se poursuit depuis lors. Que l'on veuille prendre garde à ces vers :
Le mouvement complète ainsi son action.
Grâce à toi, progrès saint, la Révolution
Vibre aujourd'hui dans l'air, dans la voix, dans le livre.
Dans le mot palpitant le lecteur le sent vivre.
Hélas! non, il ne la sent pas toujours assez, et tel qui, par frayeur d'être crédule, met son honneur à être dupe, nous en voudra peut-être de prendre au sérieux une boutade (i).
(i) Des critiques n'ont voulu voir là qu'une hallucination d 'orgueil. « Le passage du burlesque qui s'amuse au burlesque qui devient dupe de lui-même et se prend subitement pour une métaphysique, est très sensible dans cette jolie ( ?) Réponse à un acte d'accusation... Dans une première partie, d'un badinage un peu lourd, mais amusant en somme (?), le poète s'égaie. « Allons! oui! dit-il, je suis un affreux per- « turbateur. J'ai déchaîné l'émeute dans la langue française « et terrorisé Batteux... Voilà-t-il pas une grosse affaire? » Puis tout à coup il se ravise : « Mais, oui! c'est une grosse « affaire, et j'ai tort d'en faire un jeu. Car qui délivre le « mot délivre l'idée, et qui délivre l'idée affranchit les « hommes, et c'est ainsi que Théophile Gautier est un conti- « nuateur de la Révolution française; et Je mot c'est le Verbe, « et le Verbe c'est Dieu, d'où il suit que tout homme qui « remplace une périphrase par une métaphore est tin Christ. » Il ne dit guère moins. Il a perdu pied. Il a subi la fascination d'une plaisanterie qu'il a faite, jusqu'à la prendre pour un Sinaï. » (E. Faguet, Etudes littéraires sur le dixneuviëme siècle : V. Hugo, III.) — Qui ne sait les prétentions risibles du pauvre grand homme ? Et cependant le persiflage optimiste de son critique ne nous convainc nullement : il ne convaincra pas davantage, pensons-nous, ceux qui ont, avec un sens moral ferme et attentif, l'intelligence vraie de ce qu'est, dans son fond, la Révolution universelle, déchaînée, il y a cent ans, par la Révolution française.