DIGRESSION
Mobilité des langues vivantes. — Mots nouveaux, idées nouvelles. — Mots qui passent d'une idée à l'autre. — Mots qui disparaissent, idées qui passent à l'état historique ou tombent dans l'oubli. — La fixité d'une langue est sa per- "n. — Double élément : richesse, unité dans une langue dérivée.
is ne faisons pas œuvre de grammairien. Que l'écri- \ lin sache sa langue, ce lui est un devoir manifeste; nous as rappelé une fois et, dans toute la suite de ces études, - le supposons accompli.
Cependant, avant d'en finir avec l'idée simple, avec le mot, nous aurions tort, ce semble, de ne pas revenir un moment sur cet ordre particulier d'obligations littéraires. Nous avons vu le premier élément du style obéir aux exigences de toutes les facultés humaines, de toute l'âme, capable et jalouse de s'y montrer. C'esl là, pourrait-on dire, une déperiilance essentielle. Indiquons-en du moins une autre accidentelle en soi, mais respectable, pour des raisons qui tiennent encore de près à la nécessité des Lépendance de la langue, de l'usage. En ce point, folr pratique esl évident, Nous parlons pour nous faite : mettons sous chaque idée le signe qui la
fera présentement reconnaître; n'employons que termes usités, et dans' l'acception même ,où ils le sont. Voilà qui est court et net. Mais, à ce propos, bien des questions surgissent : empire de l'usage, néologisme, mobilité, fixité des langues, état présent de la nôtre. Est-ce là spéculation pure? N'y trouverons-nous pas des vérités bonnes à recueillir? Digression, si l'on veut; mais osons croire qu'on ne nous en fera pas un reproche.
Une langue vivante, — le mot l'indique, — est soumise aux conditions de la vie. Toujours quelques éléments vieillis s'en détachent, échappant pour ainsi dire à son tourbillon vital; d'autres y entrent pour commencer d'y vivre. Horace en voyait l'image dans les feuilles qui naissent ou qui tombent. Sainte-Beuve y retrouvait sous une forme légère « l'emblème de nos propres générations, de nos vies intégrales et inconstantes (i) ».
On voit éclore de nouveaux mots. Acquérons-nous donc des idées nouvelles? Oui, sans doute. Nous le devons tout d'abord à la nature mieux connue. L'homme, a dit Bossuet, « y fouille partout comme dans son bien (a) », et il a le besoin et le droit de nommer ses trouvailles. Découvertes naturelles, combinaisons et modifications indéfinies de la matière exploitée par l'industrie humaine, voilà pour étendre, en ce point, les vues de l'esprit e<t grossir d'autant le dictionnaire. Dans l'ordre intellectuel et moral, les acquisitions sont moindres. Sans médire de nos progrès scientifiques, l'âme était déjà, il y a des milliers d'années, mieux explorée que n'est aujourd'hui la terre. Aussi bien, toujours la même en son fond, elle n'a guère que des nouveautés de surface ou même d'apparence. Mélancolie par exemple, vague des passions, spleen, qu'est-ce autre chose que trois nuances, bien peu distinctes, de l'éternelle convoitise et de « l'inexorable ennui? » Du côté de l'esprit et du cœur, nos idées nouvelles, — quand elles sont nouvelles, — ne doivent pas toujours être tenues pour conquêtes; ce qui s'est le plus certainement enrichi, c'est le catalogue de nos maladies et de nos erreurs. Il serait cu-
(1) Sainte-Beuve : Xouveaux Lundis, t. V. — Vaugelas.
(2) Bossuet : Sermon sur la Mort.
rieux point de vue, notre vocabulaire el
. siècle, Littré, par exemple, et la prcmii édition du dictionnaire de l'Académie.
- transforment; ils divorcent d'avec une - unir à une autre. Pourquoi? Quelquefois, c'est - ge. Ailleurs, l au m accuse une ré-
volution politique, morale, religieuse, et il demeure dans l'histoire comme un signe ou un témoin. Ainsi le christianisme a pris à la langue latine le terme générique d'amour, caritas, il l'a pénétré de surnaturel cl séparé île la masse profane en vue de Dieu (i). De même, pietas, le siioie propre des affections de famille, est devenu le nom commun i I i' serve du sentiment filial et des légitimes relations Dieu. Elévation significative : elle nous averti! à la lois, et que le- sentiment filial doit s'inspirer de Dieu et que nos relations avec Dieu doivent être filiales. Avant Jésus- Chii-t, humilité disait bassesse; et pour le forcer de dire vertu, il a fallu, sinon changer l'objet lui-même, du moins irner divinement les sentiments de l'homme par rapport à l'objet. Ainsi, comme la ^r;\cc respecte la nature tout en l'élevant, elle semble se plaire moins à créer des m. it- qu'à diviniser, par une sorte île baptême glorieux, de- termes qu'elle a trouvés tout l'ait-.
Enfin des vocables disparaissent; l'idée demeure sous un auii et l'observateur ne peut que noter une preuve
de plus de l'inconstance humaine. Qui pourrait rendre rais fortune de certains mots et de la proscription
de certains autres? « tins a péri : la voyelle qui le comme! i propre pour l'élision, n'a pu le sauver; il a cédé à un autre monosyllabe, et qui n'esl au plus que son anagramme... a). > \ a-t-il des cas où le mot emporte l'id- • dans sa chute? Il peul au moins, i n disparaissant, -même des habitudes el de l'intelligence populai; ! plus souvent au moins dans l'hi titre de monuments du passé. La Révolution y ai .' beaucoup de mots et d'idées appartenant aux
la latinité: 'le seconde époque, celle de Tacite, par exemple a : l'amour, l'acte et la disposition de chérir :
earita paren tum.