‹ Théorie des belles-lettresChapitre 72 sur 112 · TO · texte numérisé non relu

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heur d'être incrédule. Par le même principe, nous nous g humiliés quand le Dom du vrai sonne comme un nom d- i système. Ce n'esl point orgueil ni

si ti.il. légitime, c'est inquiétude bien fondée. 11 y a deux nous n'y aurions point pris garde;

aujourd'hui nous h devons, parce que tout conspire contre' la vérité suprême, et parfois jusqu'aux formes de langage en apparence les plus indifférentes.

Les forts du néologisme technique seront plutôt littéraires, mais combien réels! Pourquoi, par exemple, certaines modes ou industries se font-elles anglaises d'étiquette i ? "\ iennet disait un peu lourdement mais avec justesse :

On n'entend que des mots à déchirer le fer, Le raihcay, le tunnel, le ballast, le tenclcr. Express, trucks et wagons... Une bouche française Semble broyer du verre et mâcher de la braise. ... Faut-il, pour cimenter un merveilleux accord, Changer l'arène en turf et le plaisir en sport, Demander à des clubs l'aimable causerie, Flétrir du nom de grooms nos valets d'écurie, Traiter nos cavaliers de gentlemen rider (2) ?

.rément rien n'y obligeait nos amateurs de courses, ni nos constructeurs de voies ferrées. On entend d'ailleurs qu'ils aient trouvé commode d'importer à la fois le mot et la chose. Mais quel prétexte peut invoquer la fantaisie qui semble faire le barbarisme par gageure ou par

(\) Passe encore pour dès modes ou industries qui n'avaient

le vocabulaire chez nous. Mais comment justifier, par

exemple, cet abominable verbe interwiewer qu'ont adopté nos

journalistes? Prononcez-le à l'anglaise ou '1 la française, vous

n'en ferez jamais qu'un monstre.

Vienne! : Epttre à Boileau. — En général, le vocabulaire :i~ ei métiers sera de mise ou même de rigueur dans certaines parties d'éloquence <>u d'histoire. Mais s'agit-i! des phénomènes de l'esprit et du cœur, de cette vie morale. objet préféré de la grande parole littéraire les termes techniques ne peuvent apportei que de- analogies, comparaisons ou métaphores I n ore les faut-il rares sous peine de matérialise] le -Me. (t intelligibles, c'est-à-dire empruntés aux arts

DIGRESSION, LA LANGUE !\?.l

plaisir? Quand Chateaubriand nous parle des blandices des sens et de la fortitude des Natchez ou de la vastitude des déserts, quand il' peint le vieux garde du palais d'Agamemnon chantant pour solacier ses veilles; on ne peut l'accuser d'ignorer sa langue (i). C'est caprice, manie de singularité, vanité pour tout dire. Chez un autre, ce pourrait être paresse à chercher le mot qui échappe. En bien des cas, c'est matérialisme d'instinct. Que saint Français de Sales nous fasse entendre le frifilis des feuilles, nous lui savons' gré de s'accorder en passant cette joyeuseté de style; mais que chez un romancier réaliste les oiseaux zinzibulent (2), à quoi bon? Pour charmer l'oreille il leur suffit bien de gazouiller. Ici, l'instinct matérialiste force la langue pour appuyer le trait descriptif; ailleurs, il accusera mieux encore sa tendance à ravaler toutes les idées. On disait caprice autrefois, et Ion ne rabaissait pas l'esprit outre mesure, de le montrer bondissant de çà et de là comme la chèvre en belle humeur; on dit aujourd'hui toquade; les libres saillies de l'âme sont devenues des coups au cerveau (3). C'est matérialiste, c'est fataliste, c'est laid par-dessus le marché.

Or voilà bien le moindre défaut de ce néologisme de mots, de ce droit universel au barbarisme, qui semble une de nos conquêtes. La langue en est enlaidie. Chose plus grave, il y a dans les libertés qu'on prend contre elle un signe, entre autres, du sans-gêne démocratique où nous tendons. La fidélité à l'usage en matière de parole est une

usuels et connus. En toute hypothèse rien ne choque la juste dignité du lecteur comme l'érudition étalée pour éblouir. La vanité, qui ne se refuse aucun ridicule, aime, entre autres, celui-là. Voyez plutôt, dans les Misérables de V. Hugo, ces jeunes pédants qui, près de mourir sur une barricade, raisonnent de la fonte des canons comme ferait un officier d'artillerie. (5e partie, liv. I, chap vu.) Ailleurs, Le romancier posera en ingénieur des constructions navales, et décrira un vaisseau en triomphant manifestement de n'être pas compris. (Les Travailleurs de la Mer, i1^ partie, liv. III, n° 5.)

(1) Chateaubriand : Les Natchez; Mémoires d'outre-tombe. Passim.

(2) E. Feydeau.

(3) Fr. Sarcey : Le Mot et la Chose.

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i la politesse et du respect. Il est fâcheux d'j plus fâ lieux de Je faire pour les motifs que trahil souvent le partage moderne : paresse, prétention, ignorance ou erreur.

S e srae d'acceptions, plus redoutable que le barbarisme

tendances qu'il accuse et favorise : déclassement matérialisme, — effacement de la morale, — effacement de la foi. — Vrai péril dans la confusion du profane et «lu sacré. — Elle implique négation du surnaturel. — Conclusion.

Malgré tout, le néologisme de mots nous paraît moins redoutable que le néologisme d'acceptions. Le barbarisme n'outrage guère que l'unité de la langue; on risque plus à transporter arbitrairement les vocables d'un sens à l'autre. C'est, dans la parole, à peu près ce qu'est le déclassement dans la société. Que les emplois soient accessibles à tous 1 b talents, soit; cependant qu'arrivera-t-il si personne ne veut se tenir à sa place? De même, que les idées et les ni entre eux d'heureux échanges, à la bonne heure! Nous ne voulons point, comme les censeurs de Boileau,

Huer la métaphore et la métonymie,

et nous savons que l'arl du style est l'art des rapports délicats et ingénieux. Mais que deviendront les idées si le commerci entre les mots n'a point de règle, s'il va jusqu'il leur (M.r leur signification précise et pour ainsi dire leur être propre?» Or, c'esl où nous allons. Pêle-mêle de '-. chaos d'idées. Pardon pour ce terme technique : c'est aujourd'hui le triomphe de la catachrèse, mais nous le payons lier.

Il arrive souvint que Le déclassement des termes suit et

accuse celui des choses et des personnes. Il y a longtemps que les portiers sont devenus concierges, les domestiques gens de maison ou employés. Lisez les réclames commerciales. Quelle solennité grotesque! Tel liquoriste s'érige en distillateur, puis en chimiste ,et prend sa fonction pour un sacerdoce, ni plus ni moins (i). Le tailleur des demoiselles Benoiton médite un vêtement comme on ferait un plan de bataille : la coupe est délicate, elle exige un coup de ciseau sérieux (2). Nous avons entendu, poui notre part, un peintre en bâtiments parler de ses collègues, comme eût pu faire un consul ou un député. Tout cela s'appellerait bien la majesté de la bagatelle; on peut en rire ou en gémir suivant le point de vue et l'occasion.

Faudra-t-il accepter comme une compensation la tendance, peut-être moins générale du reste, à ravaler dans le langage les objets les plus respectables? Non, si le bon sens proteste contre l'emphase prétentieuse, il ne souffre guère moins à entendre un ministre de l'instruction publique traiter la science de denrée intellectuelle (3), ou notre pauvre Lamartine appeler un vieillard riche de souvenirs l'éponge intelligente de deux siècles (4). Gardez donc aux choses leur place et leur valeur.

Presque toujours l'inconvénient est plus grave. C'est ls matérialisme, par exemple, qui s'affiche dans l'abus des termes et qui en a finalement le profit. Traduire l'immatériel par le sensible nous est chose naturelle, nécessaire sans doute, mais non pas jusqu'à effacer la limite entre les deux. Laissons la politique emprunter une métaphore à l'anatomie, à la physiologie, à la physique, à la chimie. Mais si l'emprunt tourne au pillage; s'il n'est question que de sphères, d'horizons ou de phases politiques; si l'on n'entend plus parler que de fibre patriotique, de fièvre ou de crise sociale, si la vie des peuples devient une suite d'actions et de réactions; si les masses populaires sont soulevées par ce levier ou par cet autre; si le thermomètre

(1) Fr. Sarcey : Le Mot et la Chose.

(2) V. Sardou : La Famille Benoiton. acte II, scène 11.

(3) M. V. Duruy : Rapport à l'Empereur Napoléon III. (Exposition de 1867).

(4) Lamartine : Nouvelles Confidences.

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pinion publique marque ceci ou cola: la profusion

- métaph i fois dangereuse : elle est ma-

térialis '. et tataliste par suite. Ne confondez pas tant

citations humaines avec les actions chimiques ou les

révolutions sidérales : nous oublierions peu à peu la li-

d'expression nous aiderail encore à oublier la morale, linsi, l'égolsme politique s'appellera noniniervention; la conquête injuste, annexion, el si la trahison >.'< n esl mêlée, elle rentre dans les moyens moraux auxquels on se vante de recourir. Et pourquoi? Pour arriver à mettre l'Eglise dans des conditions d'extra-hrritnrialité (i). A quoi bon ces barbarismes hypocrites? V quoi bon se prévaloir d'une ombre de morale, quand il n'y Je morale et que la mort n'est qu'une dépersonnification? Rien de nouveau sous le soleil, il faut l'avouer; tous les siècles ont plus ou moins connu ces effronteries de !i parole et leur scandaleuse puissance. On sait le mot de Cjtuii clans Salluste : « Depuis longtemps nous avons perdu le vrai nom des choses. Faire largesse du bien d autrui s'appelle libéralité; oser le crime s'appelle courage : et voilà comment l'Etat va périr (2). » Ne serait-ce là qu'une réminiscence? Thucydide avait écrit déjà : « Ils ont changé li valeur traditionnelle des mots, et la témérité folle a passé pour générosité, pour dévouement (3). » Cependant, nous doutons que les deux historiens aient pressenti jusqu'où pourraient aller et triompher un jour ces transpositions hardies de mots et d'objets qui renversent la morale et la retournent d'un pôle à l'autre. Nous le savons mieux, dous, et dès 1826, Lamennais en accusait justement l'anarchie des croyances, plus profonde peut-être, mais en tout as plus douloureusement frappante dans un monde apos- ! it que dans un monde païen. « De cette disposition... résulte, puisqu'il faut le dire, une espèce d'idiotisme public, auquel on ne voit rien à comparer dans les siècles précé- !)•• là l'étrange facilité avec laquelle on se laisse

1 Jules 1 ivse.

- illuste CaUlina, UT.

hucydide Guerre du Péloponèse, III, 8a.

DIGRESSION, LA LANGUE 4a5

abuser par les mots. Appelez liberté la servitude, et la persécution tolérance : les hommes, tels que les a faits la civilisation philosophique, ne se croiront libres que dans les fers et s'imagineront de bonne foi protéger en opprimant (i)., »

Enfin, comme le néologisme d'accer>tion altère les notions morales, il amoindrit les notions religieuses et par là même il les efface. La matière vaut qu'on y insiste : il importe trop de n'être ni dupe ni complice des ennemis de notre foi. Or, elle est bien réellement menacée par ces abus qui transportent les mots sacrés aux choses profanes. Un héros de barricades confesse devant les juges sa foi politique et se vante d'en être martyr. Une femme adore la musique. Un Lamartinien attardé rêve de communier à la nature ou avec la nature, car l'un ou l'autre est assez de mode (2). V. Hugo, en 1870, appelait Concile des idées le conventicule napolitain qui prétendait singer l'assemblée du Vatican. Autant de termes sacrés avilis par un usage profane. Mais voici 1 inverse. Les croyances que nous tenons sur la foi de Dieu même, deviennent de pures opinions religieuses, ou moins encore; on les réduit à je ne sais quel sentiment religieux. On vante un mourant de n'avoir par repoussé les consolations de la religion. Qu'estce à dire? Est-il mort muni des sacrements de l'Eglise, ou seulement n'a-t-il pas voulu, par politesse, consigner le

(1) Lamennais : De la religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil, chap. iv. — Cf. Francisque Bouillier : Corruption de la langue française par la mauvaise foi. — Nouvelles Etudes familières de psychologie et de morale.

(2) Malgré de respectables exemples, nous ne voudrions pas même dire, quant à nous ■ Communier à la pensée de Jésus- Christ..., à ses sentiments..., à ses intentions..., à ses souffrances, bien que cette dernière expression traduise d'une façon matériellement exacte un mot de saint Pierre. (I Petr., iv, i3.) — Autant de locutions nouvelles, superflues et qui pourraient n'être pas sans danger. Rien de plus réel et de plus saint que les unions où elles nous convient; mais ce sont toutes des réalités de l'ordre moral, au lieu que la communion sacramentelle est une réalité de l'ordre physique. Cette différence, qui intéresse directement la foi, nous tiendrions à ne l'effacer jamais dans le langage.

sa porte? I reux el païen », remarquait

Sf£ lans l'oraison funèbre de Lamoxi-

Un autre grand . tnta

r plus même appeler du mot propre les choses de el leur culte (a). Faibles (Tet, mais sur-

tout langei d'en perdre la conception précise et,

du d up. la possession assuré* Par ces abus de lan-

péle-xnêle du sacré el du profane, l'idée : ; surnaturel esl en péril.

nous jug ut-être, et — que sait-on? —

en lion avei Dous-mêmes? N'avons-nous pas dit

que le mot, quand il se détache d'une idée, la laisse immua s comme l'objel qu'elle représenl \jssu-

nt Mais alors nous parlions de l'idée telle qu'elle doit ; Telle est en droit et pour l'esprit qui conçoit bien. Ce qui est présentement en question, c'est l'idée vraie ou fausse que l'on a des choses, celle qu'on en prend de fait et à tort ou à raison. La première^est immuable comme l'objet, celle-ci changeante comme notre esprit même. st elle qu'il importe de maintenir, comme c'est elle que [lacent les termes employés à faux. Si je dis joi politique, la notion profanée demeure en elle-même; la foi reste l'adhésion surnaturelle de l'âme à la révélation divin irde le droil d'être entendue ainsi; mais, dans l'esprit qui m'écoute, la voilà bien ravalée, elle tombe au ni\ " onvîctions, voire des opinions humaines. Inalibl< • n droit, l'idée est compromise en fait. Notons ie le danger serait moindre si, en passant à un

M t Pie, t. V, p. 5i2.

d'être pl'in»!''5 dans une atmosphère de scepti- •■t de tolérance, leurs lèvres ont perdu la trempe que leur avait donnée le baptême, et n'ont plus assez de i pour prononcer ces grandes expressions venues de l'Evangile et du Ciel Quant l'occasion de \<-- employer se présente, ils B'épuisent d'efforts et font des prodiges de souplesse pour échapper 'i la nécessité d'en taire usage, il- n"> réussissent que cuvent, et rien n'est plus fréquent de nos jours que de !iM]i<|nr.v dont le langage est à peine chrétien sur les qu le toi Mgi Plantier, évoque de Nîmes

t864; Œuvres, i. I.) ■ h i j. m

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objet nouveau, le terme se détachait absolument et visiblement de son objet propre, si, en s abaissant à la politique, le mot de foi cessait en fait d'appartenir à la religion. Mais il n'en est rien. Le mot reste à double entente, ou plutôt de cette équivoque ressort une insinuation perfide : la foi n'est qu'une conviction comme une autre; toute conviction vaut la foi. Parlez d'opinions religieuses et le résultat sera le même : la croyance des chrétiens est donc chose humaine, chose frêle et fugitive comme l'opinion.

Qu'on y prenne garde : l'erreur du temps, le grand péril pour l'intelligence contemporaine, est le naturalisme (i), la négation de tout ordre surnaturel. Or cette négation est en principe dans les abus que nous dénonçons, elle court et circule avec eux de bouche en bouche. Rien de plus manifeste. Comment concevons-nous l'ordre surnaturel? Le mot le dit : par différence, par opposition à l'ordre de nature. Effacez la différence : la notion même s'en va. Si j'appelle communion à la vie universelle le rêve sensualiste qui mêle mon âme au grand tout, que devient à mes yeux la communion sacramentelle? Le même rêve avec un autre objet. Si un Barabbas de club est à mes yeux le martyr de sa foi politique, le martyr de Jésus- Christ sera-t-il longtemps autre chose qu'un entêté de religion? Si, avec Lamartine, j'appelle grâce l'inspiration du génie, la grâce même de Dieu ne m 'apparaîtra plus guère distincte des heureux mouvements de la nature et, la logique aidant, le néologisme m'aura fait pélagien. Avec tout le respect que nous devons au croyant qui voudra bien nous lire, disons nettement que nous le plaindrions de ne voir là qu'une minutie. Non certes; il importe que la vérité révélée ait sa langue à part : voilà pour garder ses notions inaltérables. Ne rabaissons pas le divin par des assimilations profanes, mais aussi respectons les termes sacrés comme les vases de l'autel. Saint Paul disait : Depositwm

(i) C'est le mot même du Concile du Vatican. (Constitutio prima de fide. Prooermum.) Nous ne le confondons pas avec le naturalisme littéraire, nouveau nom du vieux réalisme.

STYLE

•;'. deoitans profanas vocum novitates (i). Nous ne lui fi - violence en traduisant de la sorte : « Pour

garder le plus cher dépôt, évite! ces uéologismes qui seraient des profanations. »

ssî bien, n'y < ùt-il en jeu que des intérêts moindres, »ir de l'écrivain sérieux est net et simple. Qu'il suive en même temps, qu'il contribue de toute son m- Duence à le maintenir dans la droite voie. Qu'il résiste aux nouveautés île vogue et se fasse plutôt récalcitrant et retardataire. De grands exemples ont montré que ce n'est

i renoncer à la renommée, à la gloire même. Qu'il fréquente, avant tout, les maîtres de notre langue. Il apprendra mieux ensuite d'un petit nombre de contemporains illustres à quelles conditions on peut encore être entendu et, goûté du siècle, tout en continuant de parler français.

(i) I Tini., vi, 20.

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