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CHAPITRE VI

Si la phrase est chose sérieuse. — La phrase, pratiquement identique à la pensée. — Toutes les facultés y concourent. — Part de la raison : vérité, clarté. — Condition de l'une et de l'autre : achèvement de la pensée. — S'il faut toujours la livrer tout entière. — Réticences illégitimes ■ manie de laconisme, profondeur affectée, fraude. — Réticence légitime réable. — Elle supposa la pensée achevée dans l'esprit.

Le seul nom de phrase n'éveillera-t-il pas la défiance, le dédain peut-être? Quelques-uns n'attendent guère que des minutie* de rhéteur. D'autjres (sont habitués, et pour cause, à considérer la phrase comme un nuage brillant ou comme un groupe de bruits sonores, fait pour couvrir à l'œil et à l'oreille le néant de la pensée. Le pire est que leur mépris passe volontiers jusqu'à l'art d'écrire, et ce n'est leur faute qu'à demi. Tant de gens écrivent ou jugent comme si tout le style était dans la phrase, et toute la phrase dans les m>ti-. Pour nous, sans réduire là tout le talent de l'écrivain, sans en faire, comme disait Malherbe, « un excellent arrangeur de syllabes », nous prenons à la phrase un grand et sérieux intérêt. Pourquoi? Parce que, .1 ma le réel et le pratique, la phrase c'est la pensée même, l'âme elle-même prise sur le fait dans la plus courte

de ses évolutions complètes : c'est l'âme entière, ce sont toutes les facultés concourant à faire l'ordre et le mouvement de la pensée, s'en disputant la direction, et menant tout à bien si elles tempèrent leur influence d'après leur hiérarchie essentielle et les convenances de leur objet commun. Non, la phrase n'est pas tout à fait l'art d'écrire et, pour tourner bien une phrase, on n'est point d'emblée un écrivain. Par contre, il est rigoureusement vrai que tous les éléments de l'art d'écrire se retrouvent dans une phrase bien faite, c'est-à-dire encore une fois toutes les facultés, toute l'âme, tout l'homme. Qui refuse de l'entendre ainsi est en droit de mépriser la phrase, voire même la littérature; mais nous craignons qu'il ne manque de philosophie et nous l'avertissons à coup sûr que, s'il écrit jamais bien, même une phrase seule, ce sera rencontre et hasard.

Il importe de n'être, s'il plaît à Dieu, ni rhéteur au bas mot, ni métaphysicien à outrance; mais il est toujours bon d'observer et de raisonner un peu. Tout se passe, nous le savons, dans le commerce du langage et même dans la méditation réfléchie, comme si la pensée et la phrase ne faisaient qu'un. Toutefois la logique distingue ces deux éléments que la pratique identifie, et, par suite, il nous est loisible d'envisager plus immédiatement l'un ou l'autre. Si nous écrivions pour des enfants, nous commencerions volontiers par le côté le plus sensible; nous irions à l'idée par le mot. à la pensée par la phrase. Cherchons plutôt la phrase dans la pensée; c'est suivre l'ordre logique; c'est passer de la cause à l'effet ou, plus exactement, de la substance au phénomène. Aussi bien, pour une intelligence quelque peu mûre, il n'y a pas ombre de difficulté.

Toutes les facultés de l'écrivain ont obligation de concourir à l'ordre et au mouvement de la pensée, parce que cet ordre et ce mouvement doivent satisfaire à toutes les facultés du lecteur. Avant tout, la raison exige d'une part, elle procure de l'autre, la vérité, la clarté.

La pensée complète, c'est le jugement explicite, l'affirmation ou la négation formelle de la convenance entre deux notions. Ample ou resserrée, simple et directe ou chargée de modifications et d'incidences, en somme, elle

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