ÎLE
îl \ raie, quand elle affirme dos . : - incompatibilités qui sont dans la nature; fausse, quand elle contredit ju\ relations véritables $, à leur nature par conséquent.
il la faut olaire, i 'est-à-dire visible, facile.
entrant du premier coup dans l'esprit. Exigence de race,
bien humaine, par là même universelle; et cependant on
lirait plus impérieuse en Fiance que partout au
inonde.
M ds à que) prix la vérité, la clarté? Au prix de cet effort de réflexion qui achève la pensée, qui la pousse ferme et droit jusqu'au bout d'elle-même. Le plus souvent ce n'est l'ord qu'une lueur vague : on pressent un rapport, on l'entrevoit tout au plus. Et voilà qui suffit aux talents faîles, : est -à-dire à ces esprits légers, prompts et courts, à jamais incapables du vrai talent. Mais l'esprit sérieux ambitionne de passer outre .Son regard tendu vers l'objet démêle et fixe les contours d'abord flottants; il sait attendre et, dans cette patience active, ardente, quelquefois inquiète t douloureuse, la pensée s'achève, la lueur devient lumière. Ne voulût-il que jouir plus noblement de lui-mêrn», ses conceptions serait œuvre de dignité bien entendue. S'il entreprend de penser pour d'autres, c'est de plus loyauté, justice, respect de l'intelligence humaine et de la vérité. « Achever sa pensée! Cela est long, cela est rare .cela cause un plaisir extrême; car les pensées ache- - entrent aisément dans les esprits. Elles n'ont pas même besoin d'être belles pour plaire; il leur suffit d'être finies. La situation de l'âme qui les a eues se communique aux autres âmes et y transporte son repos (i). » A vrai dire, l'agrément est, dans ce cas, le moindre avantage. Sans ce courageux travail d'achèvement, la pensée serait elle claire, c'est-à-dire facile, pleinement lumienuse? Mais • acore Berah-eUe assez vraie , quand l'esprit qui la montre ne s'est pas donné le temps d'en égaler lui-même toute la vérité? C'est ici le point capital et la Tègle souveraine. Pour écrire clairement, prenons la peine d'achever nos pensées. Rude peine quelquefois, mais il faut nous y ré-
foubert : Pensées, XX, i3i.
LA PENSÉE ET LA RAISON /(^f)
soudre. Là seulement sont les profondes jouissances de l'esprit, là se trouve le maître secret du style et de la phrase en particulier.
\\ mt de nous en convaincre dans le détail pratique, répondons brièvement à une question qui se présente. Si l'homme qui écrit ou parle est rigoureusement tenu d'achever en soi-même sa pensée, l 'obligerons-nous de la livrer tout entière, d'en achever la manifestation? Non vraiment; il est une réticence permise en bonne morale comme en bonne littérature, et il la faut distinguer avant tout de trois autres qui ne le sont pas. On n'a pas droit, par exemple, d'exiger que d'autres lisent sous des formules trop incomplètes ce qu'on y veut bien mettre et retrouver pour son propre compte. Certains esprits, en petit nombre, se font à leur usage une sorte d'algèbre littéraire, enfermant sous quelques signes brefs tout un monde d'allusions et d'intentions.
Moi, j'entends là-dessous un million de mots,
diraient-ils volontiers comme Philaminte; mais de plus ils trouvent fort mauvais qu'on ne les y entende pas comme eux. C'est travers, manie, égoïsme irréfléchi qui ne sait pas se mettre en idée à la place du lecteur. Chez d'autres, ce sera plutôt ambition de dominer en éblouissant. De là cette concision affectée, ce laconisme d'oracle, où Victor Hugo, par exemple, se complaît parfois dans sa prose. Mais voici bien la pire des réticences illégitimes : ce n'est plus illusion ou vanité, c'est fraude pure. On laisse la pensée incomplète pour la laisser équivoque; on n'affirme pas, mais on insinue ;on fait entendre, en se réservant de pouvoir ajouter comme Alceste, mais par un dessein tout coniraire : « Je ne dis pas cela. » Art hypocrite des demijours, des demi-teintes, des nuances, art aujourd'hui poussé Jusqu'à une perfection inoroyable, art qui a savamment, habilement, élégamment vicié la langue française. au point de la faire louche et tortueuse, elle qui avait, selon l'heureuse expression de Rivarol, « une probité attachée à son génie. » Qu'on relise, dans certains journaux ou revues politiques, les articles écrits sur la Question romaine
-mi
rappelle la trop fameuse 1 ie de ; contre Dieu même qu'a le mieux Bervi cet art de réticence malhonnête et .. inte pou Tout iniiic il doit l'être, il est une réti-
lente même quelquefois pour faire saillir la Quand Louis Xl\ disait à Yilleroy vaincu :
« On n'est plus heureux à notre âge, » la délicatesse du mot était surtout dans le sous-entendu. Au lieu de se sépa- . ; rai malheureux pour faccaEler, le monarque voulait bien ne faire qu'un avec lui dans la défaite. Le \ieux Balzac écTit de l'Eglise : a Cette république naissante s'est multipliée par la chasteté et par la mort... » La pensée est juste et forte; mais pourquoi ce qui suit? « ... bien que ce soient deux choses stériles et contraires au dessein Multiplier. » Croit-on que nous ne l'entendions pas? Glose malencontreuse et qui gâte tout. L'esprit n'aime rien tant que son travail propre; ce qu'il trouve lui agrée bien plus de ce qu'on lui présente. Par ailleurs il redoute l'effort pénible, et voilà précisément les deux règles simples de la réticence légitime. Laissez-nous dans l'occasion quelque chose à deviner, quelque chose à faire, mais à faire sans, trop de peine. Menez-nous par la main jusqu'à un dernier pas que nous aurons le plaisir de franchir seuls. La réticence est permise et utile quand l'esprit y peut suppléer sans effort.
Mais pour nous préparer ainsi la voie, il faut manife>tement que vous rayez parcourue tout entière; pour nous nager le plaisir facile de vous deviner, il faut que vous vous entendiez parfaitement vous-même, autrement notre rit et le vôtre marchent au hasard. Ainsi la réticence bien faîte suppose et commande l'achèvement intime de la pensée. C'est la loi, et nous allons voir que la clarté de la phrase en dépend.
LA PENSÉE ET U RAISON Zj5l
La phrase d'après Aristote. — i. Son autonomie due à 1 '-achèvement de la pensée. — 2. Sa brièveté relative due à l'achèvement de la pensée. — Louis Veuillot abrégé par lui-même. — Principe de brièveté ; les mots idées et les mots liaisons. — 3. Unité visible de la phrase due à l'achèvement de la pensée.
On ne dédaignait point la phrase au temps d Aristote. Le grand philosophe prend la peine de la définir ainsi : a Un discours ayant par lui-même un commencement et une fin, avec une étendue facile à mesurer d'un coup d'œil. » Ainsi réclame-t-il pour elle trois caractères : existence individuelle ou autonomie, brièveté relative, unité visible. Qui les lui donnera? L'achèvement de la pensée. Par là, tout d'abord, on détachera de la phrase tout ce qui n'appartient pas à son unité, tout ce qui, de plein droit, revient à d'autres phrases : membres parasites ou parenthèses.
.Mais il faut raisonner sur des exemples. Comment un historien de Bossuet, un homme qui avait longuement pratiqué ce grand modèle, a-t-il pu écrire ce qui suit? « Rester ignoré, ne paraître rien; — mais qu'ai-je dit? — n'être pas en présence de Celui qui seul est véritablement: que cet état, pour lui, eût une inexprimable douceur, on le pourra connaître par tant d'endroits de ses ouvrages où, sur cette disposition, il épanche librement son cœur; dans ses Elévations sur lefe Mystères, dans ses Méditations sur l'Evangile, dans son discours sur la Vie cachée en Dieu (1). » Comment Sainte-Beuve, lui qui allait être bientôt le svelte causeur du Lundi, a-t-il laissé échapper cette étrange phrase : « Le jour où pour le triomphe d'Auguste on célébrait ces jeux au cirque fies jeux Troyens) et où
(1) Floquet : Etudes sur la vie de Bossuet, t. I, p. 2Î4.
BTTL1
[ ipli le chef-d'œuvre de ses Géorgiques
venait sans dont, de Naples à Rome pour être témoin de tan 1 magnificences; ce jour-là. où il ressentait en lui, dai tme de poète qui esl au plus haut degré l'âme
soin il«- paix et de félicité dans la ndeur, qui était alors le cri impérieux de tout le monde romain besoin de paix si puissant et si véritablement sorti entrailles de la terre, que le pieux et savant Tillemont n'a voulu > voir qu'une soif instinctive el un pressentiment tle cette autre paix divine qu'allait apporter dans l'ordre moral le Sauveur du monde); ce jour où le temple 1 Janus enfin était fermé, ce qui ne se voyait que pour la troisième fois depuis la fondation de Home (non pas qu'il n'y tût encore quelques troubles en Espagne) (i)... » — Nous ne sommes qu'aux deux tiers, mais il suffit.
Mr voici l'explication de ces phénomènes de style. Dans
la réalité des choses, tout touche à tout. Mille relations se
• uvrent à la fois, entrelacées et luxuriantes comme la
''ration d'une forêt vierge. Quelquefois l'esprit aimerait ■ n'en rien laisser perdre, et il enterprend de tout dire. Plus souvent il manque de force pour s'orienter et marcher droit parmi ces entre-croisements sans fin, c'est-à-dire, en somme, pour achever sa pensée. Car c'est bien en l'achevant par l.i réflexion qu'il pourra tout d'abord la démêler. l'abstraire, la -'puer de ce dédale et lui donner ainsi soi» propre et individuel. Pensées incomplètes et mal ve-
i Sainte-Beuve : Etudes sur Virgile. — ■ Inutile, croyonsnous, de rit^r la célèbre phrase de M. Patin a propos du chapeau thessalien d'Ismène, phrase devenue légendaire et sa façon. (Etudes sur les tragiques yrecs. Sophocle.
lipe ''/ Colone.) — T.''- académiciens, <ln reste, ne sont pas seul* négliger quelquefois un peu; les diplomates s'en
mêlent, et le prince de Metternich raille assez joliment Capo <!'Mii.i pour cette période destinée à faire 1'ornenienl d'un ifeste conservateur (i8ai) : « La Bédition, associée aux mystères impies d'uni anti-sociale, profitant de l'éga-
qu'elle avait provoqué, a adopté une monstruosité politique destructive du gouvernement auquel elle devait l'ol incapable de lui en substituer un autre, et in-
patible avec la paix générale. Le rédacteur s'excusait,
- ï t -il. sur les entraînements de l'inspiration. (Metternich : Mémoires, t. III. p
nues, que celles qui se présentent ainsi emmêlées et enchevêtrées. Avec une réflexion plus patiente, ni Floquet ni Sainte-Beuve n'auraient admis ces phrases impardonnables. L'analyse plus vigoureusement poussée eût détaché les uns des autres ces membres qui s'embarrassent et ces relations qui s'étouffent, à peu près comme on détache les lianes de la branche qu'un veut cueillir. Point capital en matière de style. On dit aux écoliers : coupez vos phrases; nous disons, nous, aux hommes qui écrivent : achevez la pen sée, pour donner à la phrase l'existence à part, l'individualité, l'autonomie, par où elle commence d'être -laire et d'agréer à l'esprit.
Notons une autre conséquence. Achever la pensée, ce n'est plus seulement, détacher la phrase des éléments étrangers et parasites; c'est l'alléger d'autres éléments bien à elle, mais dont elle peut se passer. Tout à l'heure la réflexion séparait la pensée de ses entours, donnant du même coup à la phrase individuelle sa totalité indépendante. Elle va faire plus.
Nos premières conceptions ont d'ordinaire quelque chose de flottant : elles se présentent à notre esprit, et volontiers elles tomberaient de notre plume, en formules redondantes et lâches. Le propre de la réflexion est de resserrer. S'agit-il d'un ensemble, d'une doctrine : plus on approfondit, mieux on résume. S'agit-il d'une pensée unique : plus on l'élabore, mieux on la condense. Ainsi la méditation, qui achève les premiers aperçus, élaguera de la pensée même et de la phrase certaines superfluîtés, certains compléments de rapports, vraiment inutiles parce qu'on les supplée sans peine, et d'ailleurs nuisibles parla même qu'ils sont inutiles. « Obstat quidquid non adjuvat », observe justement Quintilien. >"ous retrouvons donc ici la réticence légitime dont nous nous occupions tout à l'heure, et nous la voyons due à l'achèvement de la pensée, à la plénitude de la réflexion.
Nicole dit des hommes : « Ils suivent témérairement les impressions des objets présents ou les opinions communément établies parmi ceux avec lesquels ils vivent. » Que perdrait-il à supprimer ces derniers mots? Plus loin, après avoir établi que la grâce peut seule maintenir la paix,
bTTXJ
il a] M tis ..::. I a moyens humains qu'il est utile
. ;. - mblo qu'il n> en ail i*>int de plus propre que de s'appliquer- à bi- □ connaître les causes ordi- : s divisions qui arrivent entre les hommes, afin Je les pouvoir prévenir. » N'j aurait -il pas tout profit à jer la phrase des d< u\ incises que nous indiquons?
n- mieux; voyons aux pri-. - avec lui-môme Le malde li concision vigoureuse, Louis Veuillot. Assurément la préface des Libres penseurs était, dès i848, un moi uinpli. Et toutefois, vingt ans après, l'écrivain
y trouvait a effacer encore. Citons, dans sa première forme, un des plus éloquents passages, en soulignant des détails retranchés depuis comme superflus. Il s'agit de ixis : -les frayeurs de la bourgeoisie.
« L'épouvante (légitime épouvante) monte au cœur des puissants de la terre; ils se disent : Que ferons-nous et qu'allons-nous devenir? La sueur au front, la pâleur sur le visage, on refait à la hâte un gouvernement. Mille efforts sont tentés pour écarter de la scène le peuple, cet effrayant acteur qu'on n'y attendait pas si tôt. Mais il veut jouer le rôle auquel la bourgeoisie l'a longuement dressé. Vainement on le refoule dans la coulisse hérissée de canons: implacable et rugissant, il assiège un rempart qu'il sent trop faible pour le contenir. Vainement on lui jette pardessus la barrière les promesses, les décrets, les millions; il crie à la bourgeoisie en repoussant ces offrandes du danger et de la peur : « Ce que je veux de toi, c'est le sang de tes veines. » Et il est toujours là, l'œil hagard, le cœur plein de haine, les mains pleines d'incendies, repassant le souvenir amer de ses injm
« ... Mon père est mort à cinquante ans. C'était un simple ouvrier sans lettres, sans orgueil; mille infortunes obscures et cruelles avaient traversé ses jours remplis de durs labeurs, et parmi tant d'épreuves la seule joie de ses vertus inébranlables mais ignorantes l'avait un peu consolé... Il avait toujours eu des maîtres pour lui vendre l'eau, le sel et l'air; pour lever la dîme de ses sueurs; pour lui demander le sang de ses fils : jamais un protecteur pour le défendre et pour le secourir : jamais un guide
Lv PENSÉE ET LA RAISON 455
pour l'éclairer, pour prier avec lai, pour lui apprendre l'espérance.
ti Mon père avait donc travaillé, il avait souffert et il était morl. Sur le bord de sa fosse encore ouverte, je son i aux longs tourments de sa vie, je les évoquai, je les vis tous, et je comptai aussi les joies qu'aurait pu goûter, malgré sa condition servile, ce cœur vraiment fait pour Dieu; joies pures, joies inénarrables et célestes, dont, par le crime d'une société que rien ne peut absoudre, il avait été brutalement privé. Alors de la tombe du pauvre ouvrier sortit comme une lueur de vérité funèbre qui me fit maudire, non le travail, non la pauvreté, non la peine, mais la grande iniquité sociale, le crime d'impiété par lequel est ravie aux déshérités de ce monde la compensation que Dieu avait attachée à l'infériorité de leur sort; et je sentis l'anathème éclater dans la véhémence de ma douleur... »
Libre à chacun de pousser plus loin cette instructive étude. Elle est d'ailleurs facile. On voit vite le pourquoi des suppressions, même des plus sévères en apparence. L'auteur a montré la Bourgeoisie s 'efforçant d'écarter de la scène le peuple « cet effrayant acteur qu'on ny attendait pas... » Quoi de trop dans cette courte phrase? Un monosyllabe, une lettre? Cela valait-il un trait de plume? Ehl sans doute; le monosyllabe accuse un rapport de lieu trop évident par lui-même; il est bien réellement superflu. Quel modèle! mais quelle matière à examen de conscience pour tout homme qui se mêle d'écrire! Combien d'ouvrages on réduirait d'une grosse part, à ne leur enlever que les superfluités pures et les relations d'une évidence banale! Mais il faudrait pour cela que les auteurs prissent sur eux de ne plus penser à demi.
Aussi bien peut-on généraliser, et voici peut-être le principe de la brièveté savante et forte. Parmi les mots, les uns portent une idée entière; ils offrent d'abord à l'intelligence un objet total et comme un point solide où se poser. C'est le substantif, le nom par excellence; le verbe, nom de l'action; l'adjectif et l'adverbe qui nous font passer tout d'abord à la notion de la qualité correspondante. Les autres ne désignent qu'un lien logique entre idées : pro-
STYLE
■ - :i lions, simples auxiliaires sans
valeur ni signification complète. Pour ceux-là, l'esprit n Jim m 'on les prodigue. \\ant bâte de noui
il s impatiente quand le nœud se forme et se serre
avec lenteur. En outre, comme il répugne à la peine, il en
môme le spectacle; il souffre dune de n « >ir la pen«
omj •■-' i . laboi u use et quasi
inte, >ous son attirail de pronoms et de conjonctions.
Voulez-vous lui plaire? 1 - i le circuit logique. Voilei
a mentale par où s'encbalnenl \<>s idée*; pou>se/
: jusqu'à l'aisance parfaite et l'art d'écrire jusqu'à ce
: supérieur où il ne paraît plus. En pratique, achevez
votre pensée jusquà simplifier autant que possible le nœud
laborez votre phrase jusqu'à réduire le plus
qu'il se pourra l'appareil artificiel des liaisons. Ainsi Bos-
suet en vient parfois à construire une phrase tout entière
sans verbe : Nos péchés contre nous, nos péchés sur nous,
- au milieu de nous : trait perçant contre notre
sein, poids *insupportaBle sur notre tète, poison dévorant
dans nos entrailles (i). » La Bruyère, au même temps,
pratiquait merveilleusement cette brièveté nerveua du
À notre époque, nul ne l'a mieux entendue que
Louis Yeuillot, il se peut même qu'on la juge excessive
dans tel ou tel passage de ces deux maîtres. D'aucuns *e
plaignent que La Bruyère fatigue, et nous n'oserion» pas
affirmer que, sur la fin surtout, Louis Yeuillot n'est pas
ça et là quelque peu tendu. C'est un faible trop naturel à
ie homme, d'outrer sa qualité dominante, et le génie
même n'y échappe guère.
A parler en général, cette brièveté doit être employée à sa place et toujours avec mesure. Elle sied fort bien dans le livre, qu'on lit à tète reposée, dans l'article preste et \if d'allure, mais où le lecteur peut revenir. Elle ne serait pas de mise dans le discours, qui passe une fois pour toutes devant l'esprit. Elle fait merveille quand il s'agit :icer ou de résumer une doctrine, de poser un tableau elle est moins opportune dans un dévelopit de passion par exemple. Trop serrée peut-être pour
i Bossuel : Troisième germon pour le premier dimanche oint.
un début, elle sera mieux accueillie au cours de l'exposition et quand l'intelligence \ est profondément entrée. En
somme, il faut ici comme ailleurs proportionner la parole -aux variétés infinies de l'objet. Mais il demeure vrai que dissimuler le travail logique en en ménageant les signes est, dans le style,, un grand mérite. Or, il y faut l'achèvement de la pensée, la plénitude de la réflexion.
Enfin, quand la pensée est isolée de toute autre, quand elle est allégée de toute superfluité, il reste d'en ordonner si bien les parties que leur rapport au tout soit manifeste. •Quand la phrase est complète en soi et suffisamment brève, encore doit-elle être bien distribuée. Voilà pour faire son unité vîsible, sa clarté même. C'est, comme tout le reste, oeuvre de réflexion et d'achèvement.
Toute phrase, toute pensée, tout jugement revient à ces trois éléments essentiels : un sujet, un verbe ,un attribut; deux notions comparées et l'affirmation qui les unit ou la négation qui les sépare : « Dieu est bon, » — moins encore : « Dieu est » (Dieu étant). Mais on s'en tient rarement à ce type rudimentaire. Tantôt le sujet s'épanouit en une ou plusieurs idées complexes, tantôt c'est l'attribut. Bien souvent l'affirmation ou la négation de leur convenance mutuelle ne sont pas directes ni absolues; elles se présentent restreintes et modifiées par des circonstances ou incidences diverses : temps, lieu, causalité, similitude, opposition. De là les puisque, les bien que, les si, les quand, les comme, toute la pesante armée des conjonctions. On se trouve donc en face d'éléments multiples à mettre en bon ordre, et les rhéteurs donnent en ce point d'utiles conseils. Dans la même phrase, ne passez pas d'un sujet à l'autre, c'est-à-dire groupez les parties autour d'un centre unique. — Rapprochez les détails qui se touchent réellement par causalité, opposition ou similitude. — Le plus souvent placez en tête les incidences, afin de circonscrire la position et de déblayer le terrain. Tout cela est fort juste. Mais qu'on nous laisse y ajouter le conseil par excellence : réfléchissez, ne pensez pas trop vite et rien qu'à demi.
Empruntons encore un exemple à la préface des Libres penseurs. L'écrivain a montré la Bourgeoisie voltairienne
.-ULL
. oiner la foi du peuple. 11 pousuit ainsi : « Par malheur, parallèlement à ce grand succès du plan bourloppenl des phénomènes imprévus. » Par malheur est la transition naturelle et doit commencer la phras 1. si ond membre >uit immédiatement, pour reiux yeux tout le tableau qui pi i, du même
coup, il commande la construction du troisième. Ecrivi « di > pliéu imènes imprévus se développent » : le parallélisme, qu«' toute li phrase veut accusi \ rd en éclat ce que les deux membres perdent en symétrie. Au plan bournt plus pour l'oreille, ni par là même pour
rit, ces résultats imprévus qui sont d'ailleurs l'idée saillante et où tout le reste doit mener par gradation.
• lignes encore : « Le peuple souffre, il devient m liant, il devient sauvage. L'infériorité de sa condition, qu'il acceptait jadis comme une loi de la Providence, moyennant tous les adoucissements que cette même Providence avait préparés et dont l'Eglise était la dispensatrice, il ne s'y résigne plus depuis qu'elle est la loi brutale d'un hasard qui n'adoucit rien. » La dernière phrase
ongue, mais combien facile, grâce à la distribution des parties! Tout d'abord l'objet principal, qu'une inversion hardie met en lumière; puis, à l'égard de cet objet, la situation ancienne et la situation nouvelle, symétriquement opposées. Au cours du développement, deux points d'appui pour la raison; l'un sur l'objet initial, l'autre sur le membre principal « il ne s'y résigne plus ». Qu'on ne dise pas : minutie. Ces minutii — là font le style, parce qu'elles font l'ordre de la pensée. Ils sont rares, les esprits où le j - ment quelque peu étendu se forme d'abord de toutes pièces et naît pour ainsi dire tout armé. Cela suppose une grande maturité habituelle, mais encore une réflexion actuelle très intense et qui ne serait guère possible dès les premiers moments du travail. Le plus souvent la pen-'i naissante est quelque peu en désordre, elle resb jeux de patience où il faut débrouiller les pièces pour les emboîter les unes dans les autres. Assurément la réflexion y aura moins de peine si elle a déjà rté tous les éléments étrangers ou superflus; mais 6me il reste quelque chose à faire et c'est elle qui le fera.
La phrase française en particulier. — Lutte entre l'intérêt de la clarté et celui du mouvement : avant le dix-septième siècle, au dix-septième siècle, au dix-huitième siècle, au dix-neuvième siècle. — Quelques difficultés spéciales : génitifs équivoques. — Incidences multipliées ou hors de place. — Pronoms personnels, relatifs, possessifs. — Un mot de Cousin.
Allons donc courageusement jusqu'au bout de notre pensée; voilà le secret de la phrase, secret fort simple mais infaillible et au pouvoir de tous. Par là, nous la détacherons de tout ce qui n'y doit pas entrer : elle sera totale, indépendante, une en soi. Par là, nous l'allégerons de tout poids inutile : elle sera brève de cette brièveté relative et morale, moyenne variable entre le trop et le trop peu (i). Par là, nous la distribuerons dans son ordre de nature :
(i) On prononce souvent qu'une phrase est trop courte, beaucoup plus souvent quelle est trop longue, et do part et d'autre on juge d'après un vague instinct de l'oreille. Mesurons d'abord la longueur aux exigences de la raison. Avant tout, la phrase est trop courte de tout ce qui manque à sa clarté parfaite; elle est trop longue de tout ce qui n'y sert pas. Aussi, telle pèche par excès -tout en n'ayant qu'un petit nombre de mots; telle autre est irréprochable, qui remplit une demi-page, voire une page entière. Bossuet, dans l'exorde de la Reine d'Angleterre, Fléchier dans celui de Turenne, en offrent des exemples trop connus. Le premier nous présente encore dans le Sermon sur l'unité de l'Eglise, une phrase infinie, tout^ chargée d'incidences et pourtant merveilleuse de clarté comme de mouvement. (Voir Lanson : Bossuet, pp. 90-91.) On en trouverait encore plus chez Bourdaloue, ce grand géomètre rie pensée et de style, capable par là même de nouer force détails dans une vigoureuse unité logique, et de mener sans obscurité ni fatigue une période de longue haleine. De ce chef, nous recommandons particulièrement aux hommes du métier le Sermon sur la fausse conscience (i'r A vent, 3* dimanche), où abondent les types de cette lumineuse ampleur. —
BTïl i
elle sera visiblement une, c'est-à-dire claire. Nous n'y
stn - quant à nous, d'autre finesse. Tout revient à
is ajoindre de travailler, de travailler non pas surtout
- m ts, au bénéfice de L'oreille, mais les idées et leurs
os, au bén fia du jugement.
rvations ou conseils, ce que non- avons dit sur la
clarté de la pensée et de la phrase peul également s'appli-
: 'i toutes les langues. Nous n'achèverons pas cette
étud< sans examiner un instant les conditions et difficultés
particulières à L'écrivain Erançais.
I s-, langues dites synthétiques incorporent au mot, à l'idée même, l'indice de ses relations logiques avec ce qui l'entoure. De légères flexions ajoutées au radical détermim nt le mode et le temps du verbe, la fonction du substantif comme sujet ou complément. Grande facilité, on le \<>it. et précieuse au libre mouvement de la pensée. Au contraire, les langues analytiques, telles que la nôtre, décomposent et font saillir le travail logique; elles ont, pour le traduire, tout un appareil de mots auxiliaires. Et voilà qui avive la lutte entre les deux tendances naturelles de la pensée, entre l'impétuosité hardie du mouvement et la Jarté indisp nsable. L'une redoute les liaisons connue un retard, l'auti les appelle comme une lumière. Le sentiment bondirait volontiers par-dessus tous ces intermédiaires; la raison veut les franchir patiemment et cheminer pas.
Lutte bien visible, à mesure que la langue se fait plus analytique en perdant les derniers vestiges de déclinaison et de conjugaison. La phrase française se détache peu à peu de la phrase latine, mais avec un embarras souvint manifeste. En passant par Join ville, Commines, Rabelais. Anivot, Brantôme, suivons-la jusqu'aux premières années du dix-septième siècle, jusqu'à la veille des chefs-d'œuvn \ e moment et longtemps après, du moins sous la plume
On la retrouverait encore dans maint passage de La Bru>ère, el l'on verrail qu'elle s'allie tort bien avec la brièveté Bavante que nous préconisions plus haut. L'homme qui Bail d'ailleurs sa langue n'a plue qu'à s'imposer l'effort d'achever sa pensée ■• il devient maître de la resserrer ou de l'étendre au besoin, sans la mutiler ou l'embarrasser jamais.
LA PENSÉE ET LA RAISON Z|6l
des moins habiles, elle est encore trop latine et tout ensemble elle ne l'est plus assez. Elle garde l'invsrsion facile, une aisance réelle à se déployer, à se renouer soudain quand on la croirait finie, puis à se dénouer un peu n'importe comment. En revanche, elle est chargée de relatifs et de conjonctions et laisse trop voir l'effort logique. Elle imite de trop près l'ampleur et les allures périodiques de la phrase latine. Est-ce respect exagéré des traditions? Est-ce habitude irréfléchie? Il est certain qu'on semble ne pas prendre garde à une différence pourtant notable. En latin comme dans toutes les langues à flexion, les rapports logiques entre idées apparaissant Mte, la phrase peut s'étendre à l'aise, tout en demeurant, comme le veut Aristote, facile à mesurer d'un regard. Chez nous et dans toute langue analytique, elle ne s'allonge qu'à la condition de multiplier les mots auxiliaires; d'où résulte pesanteur et quelquefois obscurité. Force lui est donc de se faire plus brève; à ce compte, elle sera claire et vive tout à la l'ois.
Balzac, le Malherbe de la prose, parait l'avoir compris; les maîtres font mieux encore. Pascal et Bossuet marquent le passage de la grande période latine à la phrase française définitive. Chez Bossuet surtout, les extrêmes se rencontrent : modèles de brièveté savante, longues phrases déroulées qu'on prendrait pour négligences. Du moins ne sont-elles jamais obscures. Fénelon, dans la controverse du quiétisme, son chef-d'œuvre littéraire, nous semble avoir atteint la plus parfaite alliance de la précision sévère avec la liberté d'allure. La Bruyère offre comme un répertoire de tous les tours de phrase possibles. Mais le défaut est proche; ce sera la précision un peu grêle et un peu sèche, pour tout dire, la tension.
Ainsi, dans la phrase française, l'intérêt du mouvement et de l'indépendance avait paru l'emporter d'abord sur celui de la clarté. Le grand siècle avait établi l'équilibre. Le dix-huitième siècle le rompt peu à peu en faveur d'une clarté géométrique et souvent glaciale. Nous en demandons pardon à la prose même de Voltaire; mais nous y voyons la prestesse plutôt que l'aisance; comme l'esprit qui l'anime, elle sautille et gambade plus qu'elle ne court.
STYLE
Tout autre est celle Je Rousseau; mais Rousseau touche par tant Je côtés au dix-neuvième siècle!
Or, '.< dix-neuvième siècle nous semble ici en progrès. i'.tiiJi- que la foule Jes lettre;, écrit à l'aventure, quelques
maîtres, les seuls qui comptent, réagissent heureusement contre la Eroide clarté Je l'époque précédente. Fidèles à la précision, ils s'efforcent d'élargir la liberté; faisant d'ailleurs bonne guerre aux relatifs, aux conjonctions et autres empêchement- Je style, voilant Je leur mieux le travail logique; français J allure et Je syntaxe, mais pliant la phrase française à tous les mouvements de l'âme. Nommons en première ligne Joseph Je Maistre, Sainte-Beuve 1 uis Yeuillot.
L'œuvre n'est pas sans mérite : il faut vaincre bien des difficultés. Qu'on nous permette d'en relever en passant Jeux ou troi> entre les principales. C'est d'abord notre itif, ou plutôt notre préposition de, avec les rapports multiples qu'elle peut traduire. On dira : supporter les injures d'un ami; mais on dira Je même : venger les injures d'un ami. Qui n'a lu la fine critique de Joseph Je Maistre sur une malencontreuse édition de madame de Sévigné? Le génitif équivoque fleurit entre les innombrables fautes Je style qu'un méchant lutin paraît souffler à l'éJitcur. « Les manuscrits des personnes célèbres intéressent toujours le public. » Apparemment les manuscrits qui ont pu être en leur possession? Non, les manuscrits de leurs ouvrages, leurs autographes, pour tout Jire. — Et quel remède à ces embarras d'expression? Pas d'autre qu'une refonte d*- la pensée. Faisons ce que disent naïvement les vieilles grammaires, prenons un autre tour.
Est-il besoin d'indiquer les incidences multipliées ou hors de place? Elles sont partout redoutables, mais tout ialement peut-être chez nous. Un amateur publie un ou- sté Jeux cents ans inédit, et il écrit intrépide-
ment dans sa préface : « Nous nous décidons, après un sommeil de deux siècles, à publier, etc. [i). » Ici le France malin ne peut se défendre d'éclater Je rire. L'édi leur était donc parmi les personnages de la Belle au bois •rnant?
r Le i < ■ x i ■ r^i '-ou'-- noe yeux.
Mais le pronom est le mot terrible. Ecueil des écoliers, dit le comte de Maistre. Hélas! que démérites sont écoliers ii ce point! Un professeur, qui lit quelque bruit en son vivant, laisse échapper des phrases de cette force : « Ce n'est pas à lui (au jansénisme) que Port-Royal dut ce qu'il y eut en lai de salutaire et de grand (i). » Mais ce n'est que bagatelle, et voici mieux. Le même écrivain, qui traite Bossuet de fort haut et avec le sentiment profond de la supériorité qui appartient au libre penseur sur l'évèque, déprécie en ces termes les ouvrages écrits pour l'éducation du fils de Louis XIV : « 11 est probable que le Dauphin ne lut jamais Tes livres que composa pour lui son éloquent précepteur, la Connaissance de Dieu et de soimême, le Discours sur l'Histoire universelle, la Politique tirée des propres paroles de l'Ecriture sainte, et il est difficile de lui en avoir quelque reconnaissance (i). » En effet nous ne voyons pas du tout pourquoi nous saurions gré au pauvre prince de n'avoir pas lu les ouvrages de son illustre maître.
J'ai fait un Jacobin du pronom personnel.
dit quelque part V. Hugo. Les professeurs de littérature en font quelquefois bien autre chose.
En soi, le relatif est pire, et il faut, pour n'en avoir souci, toute l'audace de Saint-Simon, par exemple. Après un portrait du secrétaire d'Etat, Chavigny : « Tel fut l'ennemi de mon père, qui lui coûta cher par deux fois. » Quelques lignes plus bas, voyez Condé allant dire son fait au même Chavigny : « Monsieur le Prince partit de l'hôtel de Condé, suivi de l'élite de cette florissante jeunesse de la cour qui s'était attachée à lui et dont il était peu dont les pères ou eux-mêmes n'eussent éprouvé ce que Chavigny savait faire, et gai ne s'étaient pas épargnés à échauffer encore Monsieur le Prince. » Voilà bien écrire à la diable; heureux quand, par ailleurs, on écrit pour l'immortalité.
(i) Paul Albert : La littérature française au dix-septième siècle, p. i65 Hachette, in-18, 4e édit., 1880.
(2) Paul Albert : Littérature au dix-septième siècle, p. 269.