‹ Théorie des belles-lettresChapitre 79 sur 112 · TYL · texte numérisé non relu

TYL

la phrase, le mouvement légitime par ce qu'il est vif e( ordonne tout ensemble, obéit à trois influences.

Influence de la raison, d'où procède la construction logique, celle qui mène immédiatement et exclusivement à innaissance du vrai. Rien de plus simple que >a marche : le sujet d'abord, puis l'attribut, puis le verbe; -dire les deux notions à comparer, puis le prononcé de leurs relations véritables. Tel est l'ordre du jugement i se rapportent toutes les variétés i .

Influence Je la passion, imagination et sensibilité réud'où la construction qu'on nomme assez communément oratoire et qui s'appellerait mieux pathétique. C'est l'objet propre de ce chapitre.

Influence de la langue avec ses exigences particulières, son génie, d'où la construction grammaticale.

1 >r, i ette troisième construction varie seule avec les temps et les lieux; les deux autres sont partout les mêmes, comme les influences qui les font naître, comme l'âme qui se traduit immédiatement dans ces influences. Autrement dit, le mouvement de la pensée est activement déterminé ux forces naturelles et constantes, la raison avec son opération déductive, la passion avec ses éléments inséparables, visions de l'imagination, saillies de la sensibilité. Par contre, ce mouvement, que la raison dirige en même t( mps qu'elle l'imprime pour sa part, e>l contenu par une force accidentelle, par la langue plus ou moins flexible ou résistante.

• accidentelle, force changeante par conséquent, mais aussi foi ond ordre. Qu'est-ce à dire? Qu'on

s'en affranchit impunément!» Non certes, mais qu'on peut, en y restant Qdèle, mettre encore à l'aise le mouvement de la pensée. Au dix-septième siècle et au dix-huitième surtout, quelques écrivains et la plupart des critiques semblent préoccupés du génie de la langue jusqu'au scrupule i i même jusqu'à une sorte de jalousie. On dirait qu'ils font gloire d'accuser les différences nationales, fallût-il multiplier les obstacles que la langue oppose aux élans naturels

i < >n voit que notre construction grammaticale s'en écarte. Noua disons Dieu est bon. — Le latin esl plus logique et

dit 'i :i' e Deu* bonus est.

de l'âme. Tels sont les hommes que Fénelon accuse de nous avoir enlevé tant de tours faciles et naïfs, bien français pourtant puisque nos pères en avaient usage. C'est si l'on veut l'éternelle querelle du grammairien contre l'orateur ou le poêle. C'est Bouhours embusqué derrière Pascal et Bourdaloue et notant sur ses tablettes les imperfections grammaticales qui leur échappent (i). Notre temps voit l'extrême opposé, la syntaxe violentée comme les mots, le barbarisme dans la phrase comme dans les vocables affectation de génie, réalité d'impuissance. Mais de meilleurs exemples nous marquent la route entre ces deux excès. Non, la vie du style n'est pas au prix de la correction, ni la correction au prix de la vie. Respectons la langue, mais travaillons à l'assouplir en la pliant habilement aux mouvements naturels de la pensée. Restons Français par la clarté surtout, par la droiture et la probité lumineuse, vrai génie de notre langue; mais d'ailleurs, étudions-la, cette noble langue, et demandons-lui de se faire assez généreuse pour suivre dans leurs mouvements, nous dirions volontiers dans leurs courbes indéfinies, la raison et la passion humaines.

Et voilà bien l'idéal : sans violer jamais la grammaire, gagner sur elle assez de liberté pour n'entraver pas l'essor qu'imprime à la phrase l'âme tout entière, raison, imagination, sensibilité. Composer la pensée en prenant habituellement la moyenne la plus heureuse entre les trois influences et constructions indiquées tout à l'heure. Qui entend cela commence d'entendre l'art d'écrire; qui fait cela est écrivain.

Or, pour le devenir, il lui aura grandement servi d'être un peu traducteur. Jean-Jacques traduisait Tacite, et même assez mal Du moins rendait-il hommage à un principe de raison et d'expérience. Pour assouplir une langue analytique, rien ne vaut la reproduction des chefs-d'œuvre appartenant à une langue synthétique. Pour nous, Français, nul exercice comparable à la traduction du latin. La langue synthétique est plus à l'aise pour exprimer au vif le mouvement combiné de la raison et de la passion humaines. Il s'ensuit qu'elle nous le rend plus sensible,

(1) Voltaire : Temple du Goût.

STYU

lie noua > a avertit mieux, mais aussi qu'elle noua

k suivre Les libres beautés «lu modèle noua

il et la traduction n'est bonne qu à la condition

d'être une Lutte. Iniic sérieuse, non d'habileté seule et ito

ier, mais de profondeur et ii«- délicatesse d'Ame. Lutte où nous ivons vu s 'essayai des hommes plus graves qui

.^-i .m [la avaient la noble ambition d'écrire et ils sentaient qu'un des grands moyens est là

Mais une condition s'impose : déranger !•' moins qu'il se pourra ta construction latine, Laquelle encore? I a con Btruction grammaticale? Non( mais la construction logiqu< et pathétique, celle que La syntaxe latine, moins résistante .1 pu suivr* avec une si large aisance. Nous osons croir< qu< i dix septième siècle s'j trompa, Mettons à p.irt Boe su, i traduisant l'Ecriture sainte; il restera que les traducteurs il>' profession sont pauvres, quelques-uns môme ridicules, cens de Port-Royal <mi particulier. La faute en est à leur conception étroite et sorupùleuse du génie et dv la langue française, m.iis encore à cette erreur vraiment étrange On les dirait plus attentifs au matériel de la phrase latine et à l'enchaînement grammatical des mots qu'au mouvemenl et à la vie de la pensée. Ils semblent jaloux de reproduire L'ampleur, La forme périodique, nous dirions presque La ponctuation du modèle. Mais qu'est-ce que cela au prix de son Ame? El s'il faut sacrifier une temblance, n'esl il pas clair que La ressemblance grain maticale est ce à quoi nous devons le moins tenir? Brisons < ii deux ou tiois tronçons La majestueuse unité de La phrase latine; faisons d'un sujet un complément <'i d'un substantif un verbe; mais, à ce compte, serrons de prèa L'ordre 'l' s idi i s, i liions toutes les nuances du sentimenl

■ la première fidélité, la plus enviable. Ces) aussi le meilleur profit. Par là nous plions respectueusement notre syntaxi nationale à une plus vive et plus libre expression îles saillies de l'Ame; autrement nous gâtons Le latin» sans aui un b D poui le français.

ittendanl de nous former à mieux écrire, le latin va nous tidei à mieux entendre l'ordre que nous avons ap-

pathi tique, 1< mouvement de la pensée sous l'influence «lr l 'imagination 1 1 di la sensibiliti

LA PENSÉE ET L'IMAGINATION 40q

Bùle ilo l'imagination dans le mouvement de la pensée images mises en évidence. — Ordre des visions. — Entrelacement logique de jugements et d'images. — Une phrase de Tacite. — La sensibilité dans le mouvement de la pensée. — .Mots de sentiments placés en vue. — Ordre des impressions combiné avec celui des jugements. — Deviner et suivre les impressions de l'auditeur. — Une phrase classique.

Qu'aime à faire l'imagination quand on lui donne part à la direction de la phrase? Tout le monde sait qu'elle met volontiers en lumière les mots de son choix. Au début, l'image qui saisit tout d'abord et que la mémoire gardera la première. Des coureurs se disputent le prix; on en voit un qui vole devant tous les autres. Avant même -de songer à reconnaître la personne, l'œil est frappé de cet élan vainqueur :

Emicat Euryalus... (i)

L'image ressort bien encore à la fin du membre ou de la phrase, au point d'arrêt. Elle y gagne le bénéfice des dernières impressions. Dans une période à la fois prolongée et rapide comme l'action de cavalerie qui commença la bataille de Rocroi, nous voyons Condé multiplier ses prouesses et, pour finir, « étonner de ses regards étincelants ceux qui échappaient à ses coups ». Avec sa puissante imagination qui devinait tout, jusqu'aux batailles, Bossuet a bien vu, dans cette dernière attitude, le victorieux que la prudence arrête, maîtrisant son cheval et, le bras tendu, l'œil ardent, poursuivant d'une dernière menace les escadrons en déroute. Voilà certes un motif pour le peintre et, au

(i) Virgile : Enéide, V, 337.

3TTLB

toili l'imagination garde aisément ce dernii i

irait.

somme ne vaudrait-il pas mieux dire que cette Eaculi voir le sensible absent, suit l'ordre des

visions et les note au passage? Par ailleurs, comme, dans l'homme, elle n'agit point sans la raison pour coopérai ri. v, la phrase la plus pittoresque devient un entrelacement logique d'images et d'idées, de visions et de raisonnements. un type et pour plu» de lumière, essayons une traduction. < te qu'il s'agit de rendre; nous sommes

che'z Néron, à sa table; Britannicus vient de tomber mort, foudroyé par le poison. Ici, comme il faut toujours Eaire, Ta se constitue spectateur. Et qui le frappe tout d'abord? i nid trouble, une agitation confuse autour du malheureux prince. Trepidatur a circumsedentibus. Parmi les convives, quelques-uns se dérobent, saisis d'borreur. On les voit fuir et, après seulement, on réfléchit que c'est imprudence. Diffugiunt imprudentes. Mais les plus avisés se commandent de rester immobiles, et leurs yeux interro- ' le maître. 1/ quibus altior intellectus, resistunt dcfi.ri • t Neronem intuentes (i). Dans ce dernier membre, l'historien s'est fait acteur encore plus que témoin. Tout finit sur une image expressive; mais en outre l'explication rationnelle précède la vision, comme, chez les courtisans plus maîtres d'eux-mêmes, la réflexion a précédé l'attitude. Voilà ce que la souplesse latine a pu faire. Mais nous? Volontiers nous traduirions de la sorte : « Tout s'agite autour Bu prince; les malavisés s'enfuient, mais les plus nétrants restent fixes, les yeux sur Néron. » Il a fallu faire un sacrifice à la rigidité de la syntaxe française : nous n'avons pu rendre la fuite avant de remarquer l'imprudence. A part cela, notre langue ne s'est pas montrée si rebelle au mouvement combiné de l'imagination et de la raison.

Il peut arriver que, sans renfermer une image proprement dite, la phrase parle à l'imagination par la construction seule. Horace veut peindre la marche continue, acr ■' de la corruption romaine. « Pires que nos aïeux,

d) Tacite •• Annales, XIII, iC.

Page 1