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TA PENSÉE ET LA SENSIBILITÉ

nos pères ont laissé des fils plus pervers qu'eux-mêmes et qui vont mettre au jour une postérité plus vicieuse encore (i). » Voilà quatre âges unis par la tradition du crime, et nous en sommes d'autant plus frappés qu'ils ne font qu'un dans le mouvement grammatical. Bossuet y songeait-il le moins du monde, quand il écrivait, à propos de la brièveté de la vie : « Ainsi, comme nous en voyons passer d'autres devant nous, d'autres nous verront passer, qui doivent à leurs successeurs le même spectacle! (2) » En tout cas, le procédé est bien identique et, grâce à la suppression des liaisons, en quelques mots, quatre générations ont traversé la scène du monde et glissé silencieusement devant nos regards. Une fois encore, le Français a l'ait preuve de souplesse autant que de puissance.

Ainsi fera-t-il au bénéfice de la sensibilité. Nous laissons aux rhétoriques élémentaires d'énumérer ces figures de passion, ces tours vifs et hardis que le sentiment donne à la pensée elle-même. C'est fort bien fait d'y attirer l'attention des commençant?; mais tout cela est d'ailleurs trop simple et trop spontané pour exiger une étude approfondie. Ce qui l'est moins, c'est la construction proprement dite, la distribution des éléments dans la phrase. En ce point, nous croyons faire œuvre sérieuse doter le plus que nous pourrons au caprice et au hasard. Or, il suffirait, à propos de la sensibilité, de répéter nos remarques sur l'imagination. Comme l'image, le mot de sentiment aime la place voyante. C'est parfois le cri de passion jaillissant tout d'abord. « Moi! moi! voici le coupable!... »

Me, me, adsum qui fecit... (1)

D'autres fois, c'est le trait final, où la sensibilité ramasse toute sa force, et qui restera comme le fer dans la plaie. Cicéron montre debout au seuil de la prison de Syracuse

(1) /Etas parent ûm, pejor avis, tulit

Nos nequiores, mox daturos Progeniem vitiosiorcm.

(Od. III. 6.)

(2) Bossuet : Sermon sur la mort.

(3) Virgile : Enéide, IX, 426.

s trdien d< bourreau du préteur, la mon et

la terreur tics alliés el des citoyens, le licteur Sestius i \

ce propo>, le bon Kullin, sortant de son impassibilité ordinaire, observe justement qu'on gâterait tout de nommer

>rd le personnage, h 11 faut, dit-il, que l'appareil terribi bourreau marche devanl lui (a). » En somme,

lisibilité tiendrait à conduire la phrase selon l'ordre impressions. Or, cet ordre est le plus souvent identique

lui des visions, et d'ailleurs les impressions passion- - brod( nt, pour ain>i dire, sur une trame continue de notion- intellectuelles et de relations logiques. L'art est de concilier tout; mais qui ne le voit? dans cette conciliation délicate, c'esl l'âme qu'il s'agit de mettre en ordre et d'accorder avec elle-même. Qu'est-ce que la pensée, dans son mouvement naturel et complet? Rien que l'âme cheminant, par ses perceptions successives, à travers les objets, les relations, les accidents de la vie réelle ou imaginaire, les concevant, les sentant, à mesure qu'ils se présentent et d'après leur importance. Citons, sans l'approuver de tout point, une phrase de Michelet commentée par If. Taine. « Mais le temps noir se dissipe, le jour reparaît; je vois un petit point bleu dans le ciel. Heureuse et sereine région qui gardait la paix au-dessus de l'orage! Dans ce point bleu, royalement, un petit oiseau d'aile immense nage à dix mille pieds de haut. Goéland? Non; l'aile est noire. Aigle? \on : l'oiseau est petit. » Heureuse doit

le premier mot, parce que l'émotion dominante, pre-

mi< un élan fie bonheur. Même raison pour la

construction renversée de la phrase suivante. Quand à ces

mots, a \i!' ? 'ioëland? » ce çont des cris d'interrogation

qu'on ne pouvait noter ' ttre manière (3). » Il est

trop vrai quei dans l'ensemble, Michelet abuse du procédé;

-' un chercheur un véritable sensualiste de

style Mais qui nous empêche d'admettre cette phrase iso-

' i tendance de la sensibilité s'y montre, avec la

i notre parler françaî

!i : in Verrem, action II. lil>. Y; de Suppliciis, &5. R IHn Tarîtê des études, liv. lit. chap. m. parag. 4. ■ Estais de critique ei d'histoire, \rtirle but Michelet L Oi

LA PENSÉE ET LA SENSIBILITÉ f\~?>

Soin eut aussi, et le cas esl plus intéressant encore, le mouvement de la pensée est conduit, moins par les imssions de celui qui parle que par celles de l'auditeur. Dès leur naissance et avanl qu'elles aient eu le temps de passer à l'étal réflexe, on les devine, on les saisit, on y répond. Muet dîalogisme, l'une des forces de l'orateur habile, mais aussi l'un des secrets de la construction pathétique et logique tout ensemble. Notre raison et notre sensibilité de concert pressentent, préviennent et satisfont, - paraître y prendre garde, les doutes, les désirs, les mille mouvements de l'âme qui lit ou écoute. Prévoir explicitement une objection pour la réfuter, c'est l'artifice élémentaire. Dialoguer ainsi avec l'auditeur; lire en lui mieux qu'il ne fait peut-être, et l'avertir de lui-même en dégageant la question par la réponse qu'on y oppose; savoir mettre tout cela dans le détail du style et dans la construction même de la phrase : voilà de l'art et du meilleur. Il en faut un exemple.

Depuis Pharsale, Cicéron a repris sa place dans le Sénat; mais il se tait, à son grand regret sans doute et à celui des amateurs de beau langage. Il garde ce que Lamartine, arrivant pour la première fois à la Chambre, appellera « la Tancune décente d'un vaincu ». Enfin, sur un trait de clémence du dictateur, il croit le moment venu d'en finir avec cette gêne. Il se lève, il va parler; c'est un événement politique et littéraire. Que pense-t-on d'abord dans l'assemblée? « Ah! voilà si longtemps qu'il ne disait rien! » — Sa première parole sera la réponse : « Longtemps, je me suis .'?/, sénateurs. » — Et pourquoi? Volontiers on se chuchoterait des interprétations malignes. — Ecoutez : « Les circonstances m.e faisaient cette attitude. Etait-ce crainte0 Von, c'était douleur, c'était aussi réserve. » — Satisfaite quant au passé, la curiosité se tourne vers l'avenir. Le discours qui commence va-t-il être cm pur compliment sans conséquence? ou bien le Pompéien se rallie-t-il franchement jusqu'à rentrer dans la vie politique? L'attitude qu'il vient d'expliquer est-elle abandonnée une fois pour toutes? — Oui. — « Ce jour en marque le terme et, du même coup, il rend tout de nouveau à mes sentiments et à mes vues la liberté accoutumée de leur ex-*

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Vinsi la pens des sénateurs a eu ;imi. her n it< : ,'i chaque pas, l'orateur lui faisait face. Voilà écrire et parle] qu'il nous a fallu répartir ed

- s, le maître l'a pu dire en une seule. En lui abandonnant cel avantage, nous gardons celui de suivre le mouvement de son âme répondant aux muettes im-

• u- de l'auditoire. Bien des conclusions pourraient sortir de cette expérience. Voyons-) du moins, comme tout à l'heure, et la complaisance de notre langue et l'un

i\ favoris du sentiment joint à La raison.

Quand 1 imagination et la sensibilité peuvent-elles influer sur le mouvement de la pensée el jusqu'où? — La phrase et les lois universelles de la parole. — Ce que c'est qu'une phrase bien faite.

Ordre des visions, ordre des impressions sensibles : nous avons reconnu où tendent l'imagination et la sensibilité quand on leur permet d'influer sur le mouvement de la phrasi Mais quand le faut-il permettre et sur quoi mesurer la part d'influence qu'on leur accorde? La réponse est dans la double condition qui régie en tout le déploiement des puissances de l'âme. C'est d'abord leur hiérarchie es-

i Diuturni silentii, Patres Conscripti, quo cram his

U mporibu8 usus, non timoré aliquo, sed parlim dolorc, pnrtim verecundia, finem hodiernus dirs altulit, idemque inilium quae vellem quœque sentirem rneo prislino more dicendi. » fCicéron : Pro \l»rrello.) Vu toi Hugo a dit :

Au panier les Bouhours, U - Batteux, les Brossettes l

Et pourtant, s'il y a beaucoup à laisser dans le bon et honnête-

Batteux, il a mssi quelque chose a prendre. C'est à lui qui

levons m moins l'idée première des observations qu'on

vient de lire ïùi la première phrase du classique Pro Marcello.

LA PENSÉE ET LA SENSIBILITÉ l\7§

sentielle; c'est en second lieu la nature de leur objet commun. Avant tout, l'imagination ni la sensibilité ne doivent jamais prévaloir contre la raison; donc jamais l'image ou le tour passionné n'auront droit contre la précision logique de la phrase. Point de nuages, dût l'éclair en sortir. En outre, la hiérarchie demeurant sauve, les facultés intérieures déploient ou resserrent leur action, suivant les variétés infinies de la matière. Ainsi, la précision logique une fois garantie et la clarté avec elle, la phrase suivra de plus ou moins près l'ordre des visions ou impressions sensibles. S'agit-il de peindre ou d'émouvoir : il est juste qu'elle s'en rapproche. Vienne la discussion ou l'exposition doctrinale : la logique tiendra plus visiblement les rênes et elle les tiendra plus courtes. L'image ne sera point absente ni le sentiment, ce sentiment né de l'amour du vrai et qui donne de l'élan à la discussion même la plus sévère. Mais la pensée se préoccupera tout d'abord de courir en ligne droite au vrai; la phrase déploiera dans ce sens toute son agilité, toute son impétuosité d'allure : c'est évident.

Et qu'on nous pardonne d'y revenir et d'y appuyer, à l'encontre des préjugés du grand nombre. Nous voilà loin de la phrase telle qu'on se la figure trop souvent, réduite à une sorte d'éclat factice et de sonorité banale. Non, encore une fois, la phrase, c'est la pensée, la pensée complète et bien humaine; la phrase bien faite, c'est la pensée bien conduite; c'est, dans un étroit espace mais avec une réalité palpable, le jeu puissant et ordonné des facultés de l'homme, puissant parce que toutes y concourent, ordonné parce que la part de chacune s'y règle d'après leur hiérarchie constante et les exigences mobiles de reur objet; c'est l'âme enfin, Pâme présente et déployée en quelques mots comme elle peut l'être dans un discours ou dans un livre, l'âme comprenant, voyant et sentant à la fois selon sa nature et celle des choses; c'est l'âme telle qu'elle doit être, cheminant de son pas naturel à travers les choses telles qu'elles sont.

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