‹ Théorie des belles-lettresChapitre 82 sur 112 · IDEE GENERALE · texte numérisé non relu

IDEE GENERALE

D* jx sens esthétiques : l'ouïe et la vue. — Deux langues correspondantes : sons et mouvements expressifs. — Leurs relations avec la parole. — Nécessité d'en bien user. — Diction, action : art du débit.

L'homme à qui s'adresse la parole n'est pas seulement intelligence et vouloir, imagination et sensibilité. Parmi nos sens, deux sont capables du beau. La vue et l'ouïe apportent à l'âme, non plus seulement, comme les autres, l'impression d'objets tout matériels, mais celle de l'immatériel rendu sensible. Tandis que les autres s'arrêtent au phénomène purement corporel, l'œil et l'oreille perçoivent l'âme à travers deux de ses manifestations les plus significatives. Ce n'est point à dire seulement que par eux on li! et on entend la parole articulée. Il y a plus : l'âme se chante dans la voix, elle se peint dans le geste. Ainsi tombe-t-elle

Dl lu l

plu^ directement et comme immédiatement sous les prises nie et de la \ue. C'est la dignité supérieure d

a'est-ell le dans tous les deux.

L'oreille entend et n'a pas d'autre ministère; elle perçoit et ne la montre pas. L'œil la perçoit et la montre; : lit pour voir et pour être vu ; instrument de choix pour s ttérienre de la vie morale et tout en-

semble miroir où il- se reflètent avec le plus de précision

lai.

ici, dans l'homme qui parle, deux langues nouvelles : celle - expressifs, celle des gestes

expn -

ut distinctes de la parole articulée. Ce qui le

prouve, c'est qu'elles peuvent s'en détacher sans périr, et

signifier par elles-mêmes : l'àme s'exprime assez dans 'e

l'un muet, dans un vagissement, dans un cri, dans

nglot. Elles peuvent même contredire la parole

qu'elles accompagnent :

... Hum ! \ isage de traître.

Quand la bouche dit : Oui, le regard dit : Peut-être (i).

Par leur impuissance à traduire la pensée précise, l'opération complète de la raison, elles restent absolument inféii< ures à la langue articulée; mais elles ont l'avantage dès qu'il s'agit du sentiment. Bien autrement souples et rapides à le suivre dans ses modifications, dans ses courbes indéfinies, elles arrivent où la parole n'atteint pas, mais surtout elles la devancent toujours. Que de nuances moral»- dans une inflexion de voix, dans un geste! Essayez de les traduire en mots : l'exercice est attachant et singunl utile; mais il faut passer par bien des lenteurs, pin I quêtais pour aboutir à l'insuccès.

Jointes à la parole articulée, ces deux langues ont un pouvoir merveilleux pour atmever l'expression de l'âme. Aussi quel tort une diction froide ou fausse ne peut-elle m ,'i uii traite d'ailleurs excellent! Combien pâle est le pAaisir de la lecture, comparé à celui d'entendre un orateur ou d'assister à la représentation d'un drame! C'est

Mm.

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pourquoi le lecteur sérieux écoute et voit en idée, pour se restituer à lui-même la part de jouissance que les mots seuls ne lui donnent pas.

Enfin telle est, dans le domaine du sentiment, la puissance expressive du ton et du geste, que rien ne les supplée, tandis qu'ils peuvent suppléer eux-mêmes bien des choses.

Mais l'excellence même de ces deux ïorces nous oblige à les bien gouverner, ne fût-ce que pour n'en rien perdre, et plus ces deux langues sont parlantes, plus il importe d'en bien user. Le gouvernement de la voix et du geste est l'action oratoire dans son acception la plus large. Toutefois l'usage nous conduit à restreindre le mot pour désigner le port, le geste, l'attitude, et il ne nous défend point d'appliquer au maniement de la voix le terme un peu flottant de diction. Soit donc la diction l'usage des ressources musicales de la parole, et l'action le gouvernement de toute la personne visible, en tant qu'expressive de l'âme. De l'une et de l'autre se composera l'art du débit, car il vaut mieux, ce semble, écarter le terme de déclamation comme équivoque et d'assez fâcheuse renommée.

L'art du débit et la nature. — Il la développe en l'ordonnant. — Le raturel à la fois spontané et réfléchi. — Liberté, originalité. — L'art et l'inspiration du moment. — Il la seconde et même la provoque. — Il est sincère -et naturel.

Or, avant d'établir sur leur vraie base les lois générales de cet art, fl y a lieu de le défendre contre un préjugé Tadical qui tendrait à le supprimer ou à peu près. Chose étrange! tandis que les uns en poussent les principes jusqu'au système et l'étude jusqu'à la minutie, d'autres le dé-

MBIT

isant profession de compter beaucoup plus sur la iiature et ses inspirations spontanées. En cette matière principalement, tout ce qui est art les met quelque peu en défian .No sera-ce pas autant de pris sur le naturel? Et cependant les relations entre la nature et l'art sont les menus ici qu'en fait de composition et de style. Ici comme là, comme partout du reste, qu'est-ce que l'art sinon la nature prenant conscience et possession d'elle-même? Nous pourrions nous en tenir à cette observation générale; mais regardons-y de plus près.

C'est une loi universelle que l'ordre augmente la puissance en la dirigeant. Si donc l'art du débit est incapable de suppléer les aptitudes natives, il les développe et les fortifie dans un rîogré parfois merveilleux. La voix s'assouplit et s'étend; le geste s'enhardit et se dénoue en même temps qu'il se corrige. Toutes les puissances expressives grandissent et le sentiment même y gagne. Telle est l'unité de notre nature, l'action mutuelle du corps et de l'âme, que nous nous formons à mieux sentir en traduisant mieux ce que nous sentons.

Le naturel exclut le factice, mais il peut et doit être réfléchi. L'écrivain qui se respecte ne trace pas un mot dont il ne sache rendre compte. L'orateur digne de ce nom doit en venir à pouvoir justifier chaque inflexion, chaque geste. On entend bien que nous ne lui demandons pas sur chacun une attention actuelle et distincte, non plus qu'au violoniste, par exemple, sur chacune des notes qu'il lit et des mouvements par où il les exécute. Mais si la voix, la main, le regard vont plus vite que toute réflexion, il reste que l'auditeur qui s'y arrête doit pouvoir se rendre raison de tout; il reste que l'orateur doit savoir, au besoin, tout justifier devant l'auditeur et devant lui-même. Or pour atteindre à cette rapide justesse dans le ton et dans l'attitude expressive, il n'est que l'exercice, l'étude menée longtemps et à froid, tout comme il n'est que la longue pratique du style pour former l'improvisateur. A ce compte seulement, on aura le droit de livrer aux chances de l'inspiration sa voix, son geste et sa parole. Autrement, sous prétexte de naturel, on marche à l'aventure et l'on trahit vite son faible, fût-on moins richement doué par ailleurs.

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Il n'est pas moins évident qu'enseigner l'art du débit, c n'est point tout régler d'une façon géométrique, n' 1er d'avance la mélodie de la voix, tracer les angles et les courbes que le bras devra décrire. Quel maître en littérature prétendit jamais dicter à ses élèves leurs futurs ouvrages? C'est ici la même chose. Des deux parts, l'enseignement provoque la réflexion et la guide, et la réflexion, à son tour, ordonne et étend l'opération naturelle. D'ailleurs, nul péril pour l'originalité légitime. En fait de débit comme de style, elle ne commence jamais que par l'imitation et l'étude réfléchie. Aussi bien les vraies lois du débit comme de la composition littéraire sont larges et généreuses; elles laissent au génie personnel une liberté dont nul homme sérieux n'osera se plaindre. La médiocrité seule ou la paresse accusent le bon sens de gêner l'originalité. Ainsi ne faisaient point les maîtres, Démosthène par exemple et Cicéron ou Talma dans son genre (i). On sait en ce point leur doctrine et leur opiniâtre labeur.

Ils n'auraient pas accepté davantage de s'abandonner sans autre garantie à l'inspiration, à la chaleur du moment. Certes nous ne prétendons méconnaître ni le fait de l'inspiration ni son admirable puissance. L'inspiration vient ou manque dans le débit aussi bien que dans l'improvisation ou la composition même. Selon les jours ou les heures, on est ou l'on n'est pas en veine, en voix, en train. On sent ou l'on regrette cette vibration intérieure, ce tressaillement, cette transparence d'émotion qui donnent à la voix et aux mouvements leur vérité facile et frappante. Heureuse disposition et que rien ne remplace, au moins de façon durable et pour l'auditeur sérieux. On a vu des comédiens duper le public à force d'art, scander par exemple d'apartés bouffons des tirades étudiées qui faisaient frissonner une salle entière. C'était là jouer avec leur talent et peut-être aussi avec l'inexpérience de la foule; mais la règle demeure, en dépit des surprises et des exceptions.

Toutefois, si l'art exercé à froid ne vaut jamais l'inspira-

(i) PluUrque. Vie de Démosthène. vit à xi. — Cicéron ■ Brutus, lxxxix. — Nettement : Littérature sous la Restauration, t. II. — Legouvé : L'art de la lecture.

DÉBIT

tiofl ble, il l,i sert grandement. Quand les organes

- issouplis par l'exer< îce, vienne l'insitioo et elle se trouve à l'aise, comme le courage aidé d'une bonne armure. — Mais elle ne vient qu'à ses heures, x ''. pas absolument. Le travail méthodique, l'art n < inl à la faire naître, mais il y sert

ip. I. ii it antérieur nous a formés à l'analyse des passions diverses et à leur expression réfléchie. C'était nous préparer à entrer plus aisément et plus vite dans la vérité d'un sentiment. Quant à l'effort actuel, il arrive sou- : à forcer les résistances de l'inspiration el à la conquérir do haute lutte. Nous rappelions tout à l'heure l'action mutuelle du corps et de 1 '.une. En voici une conséquence intéressante. Comme les sentiments vifs se traduisent par rminés, inversement ces mêmes gestes, faits à froid, tendent à produire les sentiments auxquels ils correspondent Le recueillement nous prosterne, mais il n'est pas moins vrai que le prosternement nous recueille. \in-i de tous les mouvements liturgiques par exemple : ils sçnt effet et cause, ils naissent logiquement de l'adoration intérieure; pratiquement, ils la préparent ou l'augmentent. Etant donné ce principe d'expérience humaine, on entend que la mimique de l'inspiration absente ne serve pas seulement à la suppléer tant bien que mal, mais tende réellement à la produire. Quoi de moins rare qu'un orateur froid et factice au début, mais qui, peu à peu ou tout a coup, entre dans le vrai et commence de saisir l'auditoire! En commandant par un effort de volonté à son apparo'l expressif l'imitation de la chaleur qu'il ne sentait pas, il a réellement échauffé ses facultés engourdies, mis en hran'e son imagination et sa sensibilité; d'un mot, il a conquis l'inspiration. La méthode n'est point infaillible, mais elle est souvent efficace, et en dehors d'elle il n'y a rien.

Craindra-t-on de n'être pas sincère avec soi-même, de jouer la comédie? Non vraiment. Il ne s'agit point ici de non- tromper sur nos sentiments véritables. Dans la cire donnée, notre intelligence voit qu'il conviendrait d'être ému pour émouvoir. Mais nos puissances expressives sont plus lentes. La volonté souveraine leur commande alors d'agir quand même et de secouer cette

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torpeur. En tout cola, rien que de rationnel et de loyal. Mais n'est-ce pas là, selon le mot vulgaire, se battre les flancsP Oui, si l'effort est gauche, s'il est trop visible. Ici comme ailleurs, le triomphe de l'art est de se cacher.

Lois prerhières du débit, identiques à celles de la composition et du style. — Expression complète de l'âme, — Expression mesurée : sur la puissance des organes. — sur la hiérarchie essentielle des facultés, — ■ sur les objets ou plutôt sur les sentiments qu'ils doivent inspirer. — L'effet et le beau. — Lois du débit fondées sur la seule nature. — Donc invariables comme elle. — Le débit et la morale.

Il y a donc un art du débit, art légitime, sérieux, loyal, auxiliaire excellent de la nature, dont il dégage et déploie toutes les ressources, et de l'inspiration qu'il sert ou provoque dans l'occasion.

Où chercher les lois de cet art? Où nous avons trouvé celles de la composition et du style, dans la nature de l'homme et des choses, de l'homme surtout. Expression de l'âme et des choses par l'intermédiaire de l'âme, le débit, pour être ce qu'il doit, ce que Dieu veut, traduira pleinement l'âme ordonnée, la seule qui ait droit de rester définitivement en lumière et de poser sous nos regards. C'est dire qu'il obéira comme le reste aux deux règles de plénitude et d'ordre qui régissent toute action.

Que l'expression doive être complète, que la voix, le geste, l'attitude, le regard doivent saisir toute l'âme de l'auditeur : cela est trop manifeste. Il suffit de le rappeler d'un mot.

Quant aux proportions à garder dans cette action vive et totale des puissances expressives, elles importent d'autant plus que ces puissances appartiennent à l'ordre sensitif.

'U* l'I.MT

L mesurera tout d'abord à celle de

l'organe qui agit el du sens qui petçoit. Mesure surtout

physique et en dehors de la justesse d'expression propre-

. lient dite. Elle revient à éviter tout ce qui serait gauche,

racieux, choquant, contraire à notre goût inné d'har-

aonie les vociférations, les gestes raides, anguleux,

vastes, et autres disproportions de même sorte. Elle est

Lifférente suivant le local ou l'auditoire. Elle varie avec

.'es conditions physiques de la personne qui parle. Une voix

:rop grêle, une taille trop exiguë doivent renoncer aux

Sets grandioses ou redoutables. On sait les débuts de

Thiers et leur succès plutôt comique. Le « nain spirituel .>

ut au tribun. Mais il s'aperçut vite de la méprise ei

lexint orateur le jour où il s'avisa de causer.

Sans manquer aux grands rhéteurs de l'antiquité, à Cicéron ou à Quintiiien par exemple, il doit être permis d'observer que leurs préceptes en fait de débit s'en tiennent à cette première proportion. Ils disent longuement ce qui choque et par où on l'évite. Ils s'occupent moins de l'expression proprement dite et ne marquent pas, au moins d'une manière assez précise, les deux mesures qu'il nous reste à indiquer. '

Il importe en effet que la puissance expressive du débit respecte la hiérarchie ou subordination essentielle des facultés. Orateurs, nous avons à gouverner là deux forces magnifiques mais sensitives et, dès lors, particulièrement exposées au matérialisme pratique. Et cependant le débit -t fait, non pour montrer le corps au corps, ainsi que l'a lit Buffon par une erreur vraiment trop grossière, mais pour montrer l'âme à l'âme, et l'âme ordonnée, qui plus est. Que la beauté matérielle ou plastique, la beauté des formes, des mouvements, des attitudes soit donc entièrement subordonnée à l'expression. Que la mélodie de la voix ne dégénère pas en une musique énervante, capable l'endormir l'activité de l'esprit. Que l'action ne soit ni une sorte de gymnastique athlétique, ni une danse molle, ni un magnétisme sensuel, mais bien l'achèvement de la pensée et du sentiment, l'indice de l'âme.

Cela fait, après avoir proportionné le débit à la puissance des facultés et à leur hiérarchie de nature, il reste de

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l'adapter aux objets, de le mesurer à leur importance réelle. A cette loi de bon sens joignons une observation qui nous semble capitale dans la matière. On se tromperait fort d'estimer la voix et le geste faits pour exprimer surtout les objets, les choses que nomme la parole. Pareille idée mène droit à la mimique outrée et puérile, à la bouffonnerie, au grotesque. Non, le débit ne donnera le plus souvent des objets qu'un indice léger, lointain, médiat. Ce qu'il traduira d'abord et directement, c'est l'âme, ce sont les impressions de l'âme à propos des objets eux-mêmes. Voilà son rôle; c'est par là qu'il devient chose sérieuse et digne d'étude, par là qu'il a l'honneur d'achever sur les âmes cette action morale puissante et ordonnée qui est le triomphe de la parole et la suprême visée de l'art.

La vérité maîtresse où il convient d'insister encore avant d'aborder les détails, c'est que le débit n'est point affaire de fantaisie et de hasard, pas plus que de convention et de routine; c'est qu'il est un art sérieux, certain et précis dans son admirable souplesse, ayant pour raison d'être et pour règle souveraine la nature de l'homme et celle des choses, mais celle de l'homme surtout. Et de même qu'il suit nécessairement les deux lois de plénitude et d'ordre communes à toute action légitime, ainsi peut-on lui appliquer nombre d'observations qui tiennent à ces lois fondamentales comme le corollaire au principe.

Qu'il s'agisse de voix et de geste comme de composition et de style, nous devons écarter tout d'abord la vulgaire illusion qui confond l'effet avec le beau. Une voix sonore ou caverneuse, un geste emphatique ou véhément, une manière impétueuse, précipitée, pleine de soudainetés et de surprises : voilà pour duper la foule, voilà l'effet. Quel homme de goût s'y laissera prendre?

C'est que le débit, comme la parole, doit satisfaire à la vraie et légitime nature de l'homme, non point, hélas! la seule qui existe, mais la seule qui ait droit, la seule où s'adresse l'artiste honnête ou simplement bien inspiré. Les règles du débit sortent de là, et tout ce qui ne sort point de là, traditions, aphorismes consacrés, conventions passées en routine, est à nos yeux arbitraire et sans valeur. De quoi s'agit-il donc? — D'observer, de conseiller les pro-

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iturek par <<\\ la voix el le geste saisissenl toute l'âme sans la violenter ou l'amollir. Mis en formules, ces s pourront s'appeler des artifices, mais assurément ils n'auront rien d'artificiel

IL seront d'ailleurs immuables et universels, comme ce fond de nature vrai où Lis s'appuient. Ni ce fond no pont varii r. □ - qui eu -orient, ni les procédés qui

les peuvent satisfaire, ni. par conséquent, le jugement à porter sur la manière de cet orateur ou de cet autre. Voilà le droit strict, la thèse pore, la vérité absolue, qu'il est pratique, non d'écarter comme chimère, mais de n'oublier jamais, pour l'appliquer dans la mesure du possible, sans tisivisme ni raideur. En matière de débit comme de style, les habitudes et les goûts se partagent en fait. Au Nord, l'action oratoire esl plus sobre et contenue; au Midi, on la veut plutôt abondante, pittoresque, passionnée. Les climats influent ici encore plus directement que sur le goût littéraire. Ils ont grande part au tempérament, et l'action oratoire est chose de tempérament encore plus que l'opulence de l'imagination ou l'ardeur de la sensibilité, par exemple. Donc, rien de plus facile à entendre que ces différences de fait. Mais elles n'empêchent point l'existence du droit, de la perfection, de la mesure exacte, du goût légitime et vraiment humain. Mais elles laissent encore saillir les grands traits communs de la nature et l'invariable efficacité de certains procédés de ton et de geste : voilà pour l'évidence des lois premières et la certitude des premiers principes de ir"ùt. Mais, sans pouvoir déterminer avec une précision mathématique les jugements de détail, il n'»\si ni impossible ni téméraire de marquer entre les extrêmes, entre l'exubérance méridionale, si l'on veut, et la sobriété des peuples du Nord, une certaine moyenne d'expansion expressive, plus en accord avec ce que nous concevons rationnellement des exigences de la nature. Il serait aisé de reprendre, en les appliquant à l'objet de notre présente étude, toutes les observations présentées ailleurs sur la certitude en littérature. Les détails qui suivront nous ramèneront indirectement à le faire. Nous y retrouverons cette alliance, quelque peu mystérieuse, mais indéniable.

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de l'absolu qui fait la loi moralement assurée, ;«vec une largeur qui laisse place à toute originalité de bon aloi.

Au-dessus de toutes ces règles absolues qui s'imposent au débit comme au reste, il faut nommer le respect de la fin dernière, la moralité. Voilà qui étonnera peut-être et qui pourtant devrait être superflu à force d'évidence. La voix, le geste, l'action oratoire vraiment expressive : autant de forces qui agissent sur l'âme, qui la frappent d'impressions bonnes ou mauvaises, au moins médiatement; qui, par là même, vont à l'élever ou à l'abaisser plus ou moins directement mais sans milieu possible. Dès lors la morale intervient en souveraine, enfermant le débit, comme la parole, dans un cercle de devoirs négatifs ou positifs; lui défendant de flatter les sens ou de les violenter; lui commandant de faire définitivement saillir l'âme belle, l'âme ordonnée, afin d'élever d'autant celle de l'auditeur. Tout cela est pour nous hors de doute.

Nous avons rappelé les principes et montré le débit soumis à leur influence comme la parole. Appliquons-les en détail ou gouvernement de la voix et du geste, à l'action et à la diction.

' HU'ITRE II

1 \MH b^.NS LA VOIX

Double séduction de la voix : harmonie, expression. — Harmonie. — Devoirs négatifs, ne pas choquer. — Principe : épargner à l'auditeur l'effort et le spectacle même de l'effort. — Conséquences : volume de voix, articulation. — Lenteur suffisante, respiration ménagée. — Voix contenue. — Variété.

La vobc humaine a deux influences, deux séductions. Elle agit par la douceur, l'harmonie, le timbre : puissance vraie,, quelquefois enchanteresse. Mais encore elle traduit l'âme. Dieu ne l'a pas faite uniquement pour charmer l'oreille par une proportion mathématique entre vibrations simultanées et successives. Il lui a donné pour premier rôle de chanter avec une admirable souplesse tous les phénomènes de la vie morale. C'est où elle triomphe et par où il y a plaisir à l'étudier.

Il convient cependant de nous arrêter d'abord à sa fonction inférieure et de pur agrément physique. Là, les devoirs sont plutôt négatifs; il s'agit de ne pas déplaire, de ne pas choquer. Nous l'avons dit, les rhéteurs anciens s'en préoccupent fort et multiplient à ce propos des prescriptions ou prohibitions qui pourraient sembler minutieuses. Essayons, quant à nous, de réduire tout à un principe.

Nous aimons le travail facile pour nous-mêmes et pour autrui, ou, si l'on veut, nous redoutons l'effort et le spectacle même de l'effort. Voici qui est net et simple; mais les 'oncéquences abondent.

l'ame dans la. voix 5i5

Ainsi, d'une part, l'orateur s'efforcera d'épargner à notre oreille une tension trop pénible. Il évitera tout ce qui rendrait l'audition moins aisée : ton trop bas, trop aigu, trop faible, mais par-dessus tout, articulation molle, incomplète ou précipitée. On sait à quel point l'articulation corrige la faiblesse de l'organe, combien aus-si elle est nécessaire à proportion même de la force et du volume de la voix. Ce que l'on paraît moins savoir dans la pratique, c'est le sang- froid et l'énergie qu'elle suppose. Il y faut rompre entièrement avec les habitudes nonchalantes de la conversation familière; par exemple, restituer toutes les muettes que la conservation supprime et qui, pour l'auditeur éloigné, emportent, en disparaissant, la syllabe tout entière. Encore y a-t-il lieu de marquer une différence entre les phases d'un même discours. Le début, par exemple, veut une articulation plus lente et plus ferme. Alors, ni l'oreille ne devine rien, n'étant pas encore accoutumée à la voix de l'orateur, ni l'esprit ne supplée rien, faute d'être familiarisé avec la matière. On comprend de même que, dans une exposition ou une discussion serrée, il importe de prononcer avec plus d'exactitude, afin que le travail de l'oreille ne complique point celui de l'esprit. En tout, l'articulation réclame un effet d'attention, de volonté, de muscles et de nerfs, que l'inexpérience ne soupçonne pas et dont la mollesse prendrait peur; mais autrement la parole est comme non avenue, ou plutôt elle n'agit que pour fatiguer. Or, nous ne voulons ni éprouver la fatigue ni même la voir. Donc, tout ainsi que, chez l'athlète ou le gymnaste, le chef-d'œuvre de la force est de disparaître dans l'aisance du mouvement; de même, chez l'homme qui parle en public, le travail de l'articulation doit être poussé à ce point de perfection où personne n'est plus tenté d'y prendre garde. Pas de ces prononciations martelées, sifflantes, nous dirions volontiers, colères, qui supposent la grimace et choque l'œil autant que l'oreille même. Articulons assez vigoureusement pour être entendus, maïs non pas assez laborieusement pour être remarqués.

Autres conséquences du même principe. On aime le travail facile pour l'oreille. Donc point de cette volubilité

5l6 l'i BIT

iteurs, certains prédicateurs surtout, prennent assez volontiers pour élan oratoire; pas de

ris aigus qui assourdissent, pas de ces brusques éclats qui agacent et irritent au lieu de toucher. Mais on aime aussi le travail facile pour la poitrine de celui qui parle. Un souffre d'entendre une diction haletante, entucoupée. Talma di>ait : « Tout artiste qui se fatigue est un artiste médiocre. » On peut en dire autant de l'orateur inhabile à ménag i sou haleine. C'est manque de sang-froid et d'empiiv -m soi-même, qu'il oublie d'aspirer largement, sans bruit et avant l'épuisement total. Soin tout matériel en apparence, mai- qui tient à un art plus délicat, celui des repos bien distribués, de la phrase bien faite, c'est-à-dire en somme, de la pensée bien conduite: Il implique, avec la vigueur attentive de la volonté, les habitudes logiques de l'esprit.

C'est encore ce principe du travail facile qui oblige la voix de se tenir, au début surtout, dans un certain médium propre à ménager les ressources de l'organe, mais qui en outre épargne à l'oreille les notes trop sourdes ou trop aiguës. Nous avons peine à nous figurer exactement la flûte de C. Gracchus et l'usage qu'il en pouvait faire (i), mais la loi générale est bonne et on en voit le motif. En résumé, l'esprit ne veut être distrait par aucun désagrément d'oreille, et, pour le dire en passant, voilà qui rend funestes au meilleur discours une prononciation fautive, un accent provincial ou personnel.

Enfin l'oreille aime la variété. C'est que la variété facilite le travail, et pour l'oreille, et pour la voix tout ensemble. Elle délasse l'homme qui écoute, en ménageant les forces de l'homme qui parle (i). Mais la diversité du ton vient plutôt de celle des objets et surtout des sentiments de l'âme. Elle tient donc à l'expression et nous introduit naturellement à cette partie plus intéressante de notre étude. x

(i) Cicéron : De Oralore, III, Go. — Quintilien, XI, m, /»3

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