‹ Théorie des belles-lettresChapitre 83 sur 112 · L A.ME DANS LA VOIX OI · texte numérisé non relu

L A.ME DANS LA VOIX OI

Puissance expressive de la voix : mélodie, rhytme. — Plein usage de l'une et de l'autre. — Triple fonction de la voix : i° Traduire le texte. — 20 Achever 1; texte, dégager les sous-entendus. — Méthode pratique. — Caractère rationnel de ces détails. — 3° Accompagner librement le texte.

Quelles que soient les paroles prononcées, la voix a, par elle-même, deux puissances expressives de premier ordre, la mélodie et le rythme. Le rythme, par ses accélérations et ses ralentissements, marque et scande, pour ainsi dire, les mouvements de l'âme. La mélodie est peut-être plus riche encore, avec sa triple variété possible dans l'acuité, l'intensité et l'inflexion. Employée comme accompagnement de la parole articulée, elle l'achève, la précise, la renforce ou la restreint. « Le ton fait la chanson », dit l'adage populaire; et combien ne change pas une même parole au gré des inflexions différentes! Il y a plus, à elle seule et sans mots articulés, la mélodie de la voix peut, pour un temps du moins, exprimer une idée précise. No* interjections, simples cris, deviennent bien souvent des exclamations prolongées, renforcées ou dégradées mélodiquement, qui doutent, acceptent, embrassent d'enthousiasme, s'étonnent, admirent, rejettent, protestent. Que de choses, par exemple, un comédien de goût peut faire entendre dans les « ah! » de M. de Pourceaugnac recevant les compliments de Sbrigani!

Mélodie, rythme, voilà donc nos richesses; la loi de plénitude, loi première de toute action littéraire ou autre, nous prescrit d'en user le plus largement possible, surtout pour traduire nos sentiments.

Mais il faut détailler et, pour cela, bien entendre toutes les fonctions possibles de la voix par rapport au texte, -c'est-à-dire à la parole prononcée de mémoire ou d'impro- "visation.

Avant tout, la voix peut et doit traduire le texte, c'<

ntei le sentiment écrit dans la parole articulée, dire à l'oreille ce que la parole dit à l'esprit. Point de chant vague, monotone; point de finales indécises, partout les mêmes, n'accusant guère que le mouvemi ut grammatical, le balancement périodique de la phrase. Le texte impose d'ordinaire une intention mélodique large mais précise. Joad dit :

Celui qui met un frein à la fureur des flots aussi des méchants arrêter les complots;

et il serait ridicule de ne point le dire avec une force calme. Le charlatan de rhétorique s'engage à rendre disert

... Un badaud, Un manant, un rustre, un lourdaud. — Oui, messieurs, un lourdaud, un animal, un âne

Ce dernier vers, sublime en son genre, est plein d'une présomption enthousiaste que la voix ne peut se dispenser d'accuser.

Soit encore le plus classique et le plus commun des exemples : nous y reviendrons plus d'une fois. Voici d'autres personnages du même fabuliste, les deux Pigeons. Honni soit qui mal y pense! Prenons-les bonnement comme deux amis dont l'un, s'ennuyant d'être heureux annonce tout à co'jp le dessein d'une absence prolongée.

L'autre lui dit : Qu'allez-vous f;.ire ?

et sa voix exprime nécessairement une surprise profonde. —

Voulez-vous quitter votre frère ?

L'étonnement doit se nuancer de tristesse et de terreur. — beence est le plus grand des maux.

l'ame dans ta voix 5iq

C'est ici une conviction attendrie; mais quelle douleur daDs ce rejet :

Non pas pour vous, cruel!...

Il y a donc des nuances de mélodie et de rythme que le texte enjoint comme d'autorité; mais il en est d'autres qu'il indique et insinue. L'office de la voix ne s'arrête pas à le traduire sans le trahir jamais. Plus rapide et plus souple, elle peut et doit le compléter en restitutant les sous-entendus inévitables, en dégageant ces mille intentions que la parole fait pressentir sans les accuser. Que d'ellipses dans le mieux achevé des textes, ellipses de 'sentiment ou de raison, de cœur ou d'esprit! Et comme il importe à notre satisfaction plénière que la voix qui nous parle nous aide à les suppléer!

... Qu'allez- vous faire?

Voulez-vous quitter votre frère ?

Entre le premier vers et le second, il y a un sous-entendu manifeste, un effort de l'âme pour se convaincre de la réalité de son malheur. « Eh quoi! Est-ce possible? Ai-je bien entendu? » — Comment le rendre? Par le silence, par une pause bien sensible. Le texte même y convie et il semble qu'il y aurait faute à y manquer.

Mais encore, après l'interrogation pleine d'angoisse, et avant cette vérité générale :

L'absence est le plus grand des maux...

un nouvel arrêt n'est-il pas opportun, quasi nécessaire, soit pour attendre l'effet de la question posée, soit pour continuer de laisser à la douleur le temps de se concevoir et de se raisonner elle-même?

Suit la restriction amère :

Non pas pour vous, cruel !...

Si le texte disait tout, il la ferait précéder de ces mots « Mais hélasl » ou autres semblables. Il appartient au dé-

Dl !

s rendre, tout d'abord par une pause nouvelle,

puis : ;it par le ton môme dont ce rejet sera pro-

. ton dr la découverte douloureuse : « Il paraît que

plus vrai de vous à moi. »

:it le mot cruel, ellipse encore. « Pourquoi l'absence ne vous semble-t-elle plus, à vous, le pire des maux? 1 iu,' vous aimez moins, et en cela vous êtes cruel. »

Si l'on veul donner 'i ce mot toute sa force, outre une légère pause précédente qui le détacbe et le prépare, n'estil point naturel que la voix retombe, comme l'âme se replie >ur elle-même pour savourer l'amertume de sa pensée intime!

Mais nous sommes au milieu du vers, et le second hémistiche nous introduit dans un autre ordre d'idées :

... Au moins que les travaux, Les dangers, les soins du voyage Changent un peu votre courage!

Cette fois encore, une transition manque dans le texte : a Allons, quittons ce sujet, ne parlons plus de moi, parlons de vous. » Voilà qui se traduirait bien, après un silence obligé, par une sorte de reprise vive, résolue, sentant l'effort pour s'arracher à un sentiment amer et stérile, en se jetant dans un autre plus généreux et plus désintéressé.

Et voici une règle générale pour la traduction de ces continuelles ellipses : attachons-y l'attention par une pause précédente, puis accusons-les dans leur nuance propre par le ton donné aux mots suivants.

On voudra bien le noter du reste. De tels détails, si minimes au premier aspect, ne sont, à le bien prendre, que que de l'analyse psychologique et morale. S'ils nous forment à bien dire, c'est qu'ils nous apprennent 5 mieux raisonner les mouvements de notre âme, et nous y voyons en même temps que le débit, sérieusement compris, devient le meilleur des critériums littéraires.

Dira-t-on : « Tout n'est pas là d'une certitude absolue; on peut se partager sur la façon d'entendre tel sous-entendu, voire même sur le fait de son existence. » Nous rV-pori'lrori1- : soit, pourvu qu'on admette en principe l'obli-

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