LAME DANS LA VOIX
gation où est l'orateur de remarquer les ellipses réelles et d'y suppléer par la voix. Quant à la nuance propre de chacune ou à sa réalité même, rien d'étonnant que l'on se partage; le texte indique, il insinue, il ne prescrit point. C'est donc affaire de goût et de sagacité personnelle, et nous commençons d'entrevoir quelle liberté la parole la plus nette de sens et la plus finement comprise laisse encore au jeu expressif de la voix.
Tn effet la diction est capable d'un troisième rôle. Dans une symphonie, par exemple, toutes sortes de dessins mélodiques secondaires peuvent, au gré de l'artiste, voltiger, par forme d'accompagnement, autour du motif principal. L'harmonie n'est point pour cela compromise et le motif lui-même en reçoit un caractère qui achève son originalité. De même pour le débit. Le texte est ici comme la mélodie dominante, la pensée musicale, l'air que l'âme dit à d'autres âmes. Tout d'abord la voix s'y conforme, elle- s'y harmonise par une traduction suffisamment exacte. En outre, elle y supplée en accusant et rétablissant les ellipses de la parole, à peu près comme il arrive que l'accompagnement musical se continue pendant les rapides intervalles où la mélodie se tait. Enfin la voix peut souvent, sans le devoir toujours, ajouter aux injonctions formelles du texte ou à ses indications probables d'autres nuances libres, mais en harmonie avec lui. C'est par là surtout que l'orateur achève la valeur de sa propre parole et que l'interprète d'une œuvre étrangère devient grand artiste et créateur.
Pour nous en rendre compte, attachons-nous au même thème d'expériences; ne nous lassons point d'écouter le pigeon de La Fontaine ou plutôt l'amitié consternée à l'aspect d'une séparation imprévue.
Voulez-vous quitter votre frère ?
Ici le ton de l'étonnement est de rigueur. L'âme lutte, par un effort d'esprit, contre la brusque apparition de la souffrance; elle refuse de croire; elle veut se faire répéter l'annonce fatale. Mais assurément la surprise peut se nuancer de tristesse, et la tristesse même aura plus d'une forme
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:rnera-t-elle en reproche direct, ou peut-être, malgré sa forme d'apostrophe, craindra-t-elle de s'adresser au fugitif et se repliera-t-elle sur elle-même, comme si La Fontaine avait écrit : « Veut-il vraiment quitter son frère? »
— l.'il ; le plus grand des maux.
< maxime de sentiment commande à la voix un accent
de conviction profonde. Mais qui dominera dans la conviction même, douîeur, tristesse, reproche, affection?
— Non pas pour vous, cruel !...
Evidemment, restriction douloureuse Mais encore une fois, sera-ce plainte ou reproche? Et si c'est reproche, y mettrons-non? douceur ou ironie?
11 suffit : on entend parmi quelles richesses d'expression la voix peut choisir. Que choisira-t-elle? Question d 'à-propos et de goût. Du moins, en lui montrant qu'elle doit traduire le texte et l'achever par la restitution des ellipses, voire même l'entourer d'une sorte d'accompagnement libre, nous l'avons jusqu'à présent avertie de ses ressources et conviée à en tirer le plus large parti.
1 ' de 1 'exposition ou de la disrussion. — Source d'ad-
mirables richesses expressives : la passion du vrai pour nousmêmes, pour nof- auditeurs.
vers que nous avons pris pour exemple offrent R de sentiments. Supposons un texte plus froid,
une exposition, une discussion, quelque chose de doctrinal et de serré comme une page de Bourdaloue. Comment va-
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rier les inflexions:' Xe sommes-nous point nécessairement monotones, ramenés de force à celte mélopée fastidieuse qui, pour toute expression, scande lourdement le balancement logique et grammatical?
C'est là une crainte qui ne tient pas devant la réflexion et l'expérience. Dans ce cas au contraire, et précisément parce que le texte commande ou indique moins par luimême, nous allons voir mieux ce que l'âme et la voix y peuvent mettre du leur. Nous y apprendrons tout ensemble combien il est facile d'animer, d'échauffer, de passionner oratoirement l'exposition ou la discussion la plus sévère.
Le vrai est le premier bien de l'homme; chez qui n'est point ravalé jusqu'à l'insouciance ou dépravé jusqu'au scepticisme, il provoque l'amour. Voilà donc, à son occasion, la passion maîtresse entrée dans l'âme, et toutes les autres font nécessairement cortège. Or, comme c'est l'âme qui s'exprime par le débit bien plus que les objets mêmes de la parole, l'amour du vrai va se produire, avec toutes ses modifications possibles, dans l'exposition, qui est la déclaration du vrai, et dans la discussion, qui est le combat pour le vrai. Fallût-il établir scolastiquement une thèse philosophique ou démontrer sans un mot de trop un théorème de géométrie, nous pouvons et nous devons y mettre une passion réelle - passion du vrai pour nous-même, ardeur à le trouver une première fois ou à le découvrir tout de nouveau par une réflexion plus actuelle; passion du vrai pour les autres, laquelle devient tout naturellement amour des autres à cause du vrai, ambition de le communiquer afin qu'il règne, mais aussi afin qu'on en jouisse et qu'on en soit heureux. Dès lors, comment être en peine d'échauffer la discussion ou l'exposition doctrinale? Si aride soit-elle dans les termes, la voix y peut mettre toutes les passions gracieuses ou fortes, parce que l'âme s'y attache d'amour.
J'aime le vrai pour moi-même. Je désire donc le trouver, le conquérir, soit qu'en effet je le cherche encore, soit que, le possédant déjà, je recommence, par une sorte de fiction méthodique, tout le travail de la recherche; soit enfin que, sûr de la vérité substantielle, je poursuive à son bénéfice
une »n plus lumineuse ou un argument plus pé-
- us l'influence de ce désir, la voix est tout naturellement tendue, ardente, résolue et connue lancée à il du vrai. Si la passion est contrariée, la voix dit l'hésitation, la crainte, l'abattement. Si la passion est satisfaite, le cri de la fierté, du bonheur, de l'enlhousi ismi . OU, chose plus frappante encore, l'accent de la posi calme du repos magnifique dans la certitude. Ce sera par exemple le P. de Ravignan terminant un jour une pi injure des angoisses du doute par ces mots dits avec une simplicité pleine de force' :« Et nous, messieurs, nous croyons (i). »
J'aime le vrai pour mon auditeur et, par suite, mon auditeur à cause du vrai. La mission que j'ai d'instruire nt une sorte de paternité intellectuelle où. le cœur prend vite sa large part. Alors, tandis que les mots argumentent, la voix flatte, insinue, caresse; elle offre le vrai avec cette ardeur, à la fois suppliante et ravie, dont on offre un bienfait où l'on voudrait mettre toute son âme. Quelquefois cette ardeur est satisfaite par les sympathies manifestes des écoutants. Aussi la voix, tout en formulant les démonstrations les plus abstraites, chante la joie de l'unanimité sentie, l'enthousiasme du vrai triomphant, •tion fière et douce que donne la conscience d'être à la fois l'écho du vrai et l'écho d'une assemblée vibrant tout entière à l'unisson du vrai. Plus souvent cette ardeur est contrariée. Klle rencontre des opposants ou en imagine, ou bien encore elle s'épuise à soulever la pesanteur insouciante de l'auditoire. En ce cas, la voix se fait pressante; elle s'étonne ou s'indigne, supplie ou menace; elle respire, en un mot, toutes les passions du combat.
Et voilà, pour les débutants, une utile expérience. Que l'on prenne un morceau didactique de Bourdaloue, voire même un autre texte plus difficile et plus ingrat d'apparence, et qu'on s'essaie à le dire d'après les indications que
I foie que causent la vérité et les belles pensées se
fiit sentir dans 1rs paroles avec lesquelles on le~> exprime. »
ri Pensées, XI, 3o.) — Quelles que soient les paroles,
plus naturel que la Joie du vrai se fasse sentir dans
le t'
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nous venons de donner. Si l'on reste en peine de varier les inflexions expressives, c'est que, suivant le préjugé vulgaire, on cherche à rendre les objets et non les sentiments qui s'y attachent, ou bien que l'on n'est pas assez pénétré de cet amour du vrai qui peut rendre éloquente par le débit l'exposition la plus froidement sévère dans les termes. Mais que faire pour acquérir cette passoin sainte? Méditer le prix du vrai et sortir de soi par une défaite, au moins commencée, de l'égoïsme. Il importe d'ailleurs d'avoir dès longtemps assoupli l'organe pour le plier à toutes les nuances d'expression. Ainsi, féconder sa nature par l'exercice et l'élever par l'habitude des pensées généreuses, voilà où peuvent aboutir tous nos conseils. Ils vont à guider l'effort, ni plus ni moins, et cela vers une perfection qui n'est celle de l'art qu'en étant celle de l'homme lui-même.
Gouvernement de la voix expressive. — Ordre et mesure.
Tout ce qui précède se rapporte à notre loi d'action complète et revient à dire : ne laissons rien perdre des ressources de la voix. Mais il est trop évident que cette plénitude d'action veut être dirigée.
On y tiendra compte des exigences universelles du décorum. L'orateur mesurera le déploiement expressif de l'organe à sa situation personnelle, au nombre des auditeurs, à leurs qualités, à leurs dispositions connues, à la nature de l'objet dont il les entretient actuellement.
Mais il faut appliquer ces généralités à la triple fonction de la voix par rapport au texte.
Qu'elle l'interprète donc naturellement, sans demeurer plus froide et moins significative que le texte même, mais d'ailleurs sans le dépasser par un effort visible pour outrer ou forcer la valeur vraie des objets qu'il énonce. là serait proprement la déclamation.