CHAPITRE III
Double expression de l'âme par le corps. — Expression lointaine : élégance des formes et mouvements. — Devoirs négatifs : ne pas choquer. — De la danse. — Elle exprime au moins l'ordre, le nombre. — Elle peut rendre quelques sentiments généraux de l'âme. — Elle est inférieure à l'action.
Comme l'âme est, pour l'âme, le plus intéressant des objets, de même la physionomie et l'attitude humaine sont, pour l'œil, le plus agréable des spectacles. Cet agrément se peut-il détacher de toute signification psychologique? Un visage peut-il plaire à l'oeil sans rien exprimer de l'âme? Nous sommes en droit de répondre négativement, mais à charge de noter que la personne visible est capable de deux expressions psychologiques distinctes et inégales. C'est d'abord la manifestation prochaine, précise, mobile, de cette disposition puis de cette autre, le jeu varié qui traduit les impressions successives; c'est, à proprement dire, l'action. Mais il y a de plus une expression lointaine, vague, générale, quelquefois passagère, tenant par exemple à tel mouvement spontané, à telle contraction irréfléchie du visage, quelquefois constante à l'égal des traits eux-mêmes. Avant de sortir de son repos, la physionomie, par tout ce qu'elle a de beau, éveille déjà l'idée lointaine d'une beauté morale, et par tout ce qu'elle a de laid, celle d'une difformité de même ordre.
l'i IU 1'
toi, tant que in vivras, as mu la mine.
indi< es peuvent tromper, mais ils se présentent comme invinciblement à l'esprit observateur, preuve que la physiûi
nomie, même au repos, et l'altitude, même inconsciente,
tblent toujours trahir quelque chose de l'âme. En l'ait et dans la vérité pratique, la personne humaine n'offre donc jaunis à qui la voit des beautés ou des laideurs de pure forme, puisque nos impressions spontanées cherchent toujours au delà. L'observation n'est point superflue. Tel est ici le danger du sensualisme, qu'il fait bon rappeler tout d'abord cette vérité d'expérience : immobile ou en action, la personne physique n'intéressera jamais sans que, au charme des formes harmonieuses ou au désagrément des formes irrégulières, il se mêle, à tout le moins, 1 idée prochaine ou lointaine, exacte ou décevante, d'une signification psychologique et morale.
Cela dit, arrêtons-nous d'abord à la plus lointaine des deux expressions de l'âme ou, si l'on veut, à l'élégance des formes ou mouvements, abstraction faite de leur valeur expressive directe. En ce point, comme lorsqu'il s'agissait de la voix, les devoirs de l'homme qui parle sont plutôt
gatifs : il s'agit de ne point choquer.
Il est des laideurs et des difformités indépendantes de la volonté humaine, incurables par conséquent. Il suit qu'à certains hommes trop disgraciés la parole publique est impossible, avec cette différence toutefois que la simple laideur est un moindre obstacle. C'est que la passion, en éclairant l'œil, transfigure le visage, tandis qu'elle ne saurait masquer des vices trop sensibles de conformation générale. Mirabeau devenait magnifique à la tribune; le Paysan du Danube pouvait s'y produire; Thersite et Scarron ne l'auraient point osé deux fois.
liais passons vite à ce qui tombe sous la liberté de l'orateur.
Quant au visage, il lui arrive de pécher par défaut, c'est-à-dire fur inertie et mollesse : œil fermé, vague, errant, bouche languissante, prononciation paresseuse et
comme dégoûtée, physionomie plate, ennuyée, morte. Cependant, chez les habitués de la parole publique, l'excès semblerait plus à craindre. Entendez la mimique ou la grimace de la passion mal réglée, les airs farouches, les yeux roulés de façon terrible, la bouche effroyablement ouverte, à la manière de Santeuil lisant ses vers; ou bien encore les contorsions d'un travail trop pénible, un effort visible d'articulation, une sorte de mastication laborieuse des syllabes, un visage contracté comme par la douleur physique. Défauts, excès : l'un et l'autre se retrouvent auss; bien dans le mouvement de toute la personne. On sera mou, gauche, hésitant, faute d'énergie; tout au contraire. on sera outré, raide, brusque, violent, manque d'énergie encore, mais de cette énergie complète qui va jusqu'à h gouverner.
Evitons toutes ces fautes, ne choquons point; à la bonne heure! Y joindrons-nous le souci positif de plaire? A quoi bon? Ou plutôt il faut s'entendre. Poursuivons l'agrément dans l'expression, dans l'expression précise, complète, et non pas simplement lointaine et confuse. Ne cherchons directement ni les belles poses ni les beaux gestes. Ayons, Dieu aidant, une âme belle et façonnons nos organes à la traduire au naturel : tout est là. \
Avant de quitter ce terrain de l'agrément pur et simple, il peut n'être pas superflu d'étudier un moment la danse. Autrefois comptée parmi les beaux-arts, aujourd'hui déchue au point d'être insignifiante dès qu'elle est inoffensive, nos auteurs d'esthétique en sont venus à l'omettre ou à peu près (i). Elle a pourtant de quoi compléter nos idées sur la valeur expressive de l'action.
Elle est à l'action oratoire ce que les vers sont à la prose, ou mieux, la musique à la parole; elle est le mouvement uniformément rythmique ou mesuré. Aussi bien, par l'entremise du rythme, s'unit-elle tout naturellement à la musique, au chant. Nous savons la place qu'elle avait en Grèce dans les chœurs dramatiques ou même lyriques (2):
(1) Cousin n'en dit mot. — Ch. Lévêque y touche à peine. (La Science du Beau, 3* partie, chap. v.) — Lamennais ; insiste quelque peu. (De l'Art et du Beau, chap. vi.)
(2) A. Croiset : La poésie de Pindare. ir* partie, ch. ij 1.
DÉBIT
on dansait les odes de Pindare en même temps qu'on les chantait.
Mai- .,i danse ne peut être un art qu'à la condition d'exprimer une beauté immatérielle. Et d'où lui vient cet hon-
A tout le moins et au plus bas degré, elle exprime l'ordre dans le mouvement physique, et, parce qu'elle l'exprime, elle le commando, et, parce qu'elle le commande, elle e. De là cette première sorte de danse, con-
ciliée par Platon (i,. simple gymnastique rythmée, faite pour assouplir le corps. Peu importe du reste qu'il s'agisse du mouvement individuel, ou des évolutions d'ensemble, depuis les plus simples, comme le pas militaire, jusqu'aux figures les plus compliquées. Peu importe, également que ces dernières suient purement géométriques, comme les
ssins de kaléidoscope, ou symboliques, à la manière de celle que Dante a vues au Paradis (2). Dans tous ces cas, la lanse est expressive de l'ordre, de l'harmonie, du nombre, loi qui régit la matière, mais de haut et en la
Toutefois la grande valeur possible de la danse serait dans l'expression de l'âme : expression réelle, puissante, mais quelque peu lointaine et indéterminée, comme celle où atteint la musique, ne rendant, par suite, que les mouvements les plus généraux de la vie morale. A ce point de vue, Platon distinguait deux ordres de danse : — l'un noble, solennel, quasi tragique, figurant, par la beauté grave attitudes, les mouvements élevés de l'âme, en tout,
. gne in-trument d'éducation; — l'autre plutôt comique et traduisant les ridicules de l'esprit par la bouffonnerie