postures, bon 5 titre de contraste et de repoussoir
(1) Platon : Les Lois, liv. VII.
(7) Dante offre l'exemple des doux formes. Il voit dans le soleil les Saints Docteurs exécuter une danse toute géométrique, une ronde simple, puis double, puis double et inverse. [Paradis, X. MI, Mil.) — Ailleurs, les Saints Guerriers, sous formes d'étincelles brillantes, s'unissent et se rangent de -manière à tracer des lettres, des inscriptions, et enfin la -figure d'un aigle. (Paradis, XVIII.)
mais d'ailleurs trop vil pour les citoyens qui le laisseront exécuter aux étrangers et aux esclaves (i).
On le voit, l'illustre païen voulait la danse partout immatérielle de signification et de portée. Il la concevait spiritualiste à l'égal de tous les arts, et d'ailleurs il sentait combien, par sa nature, elle incline au sensualisme pratique. Leçon bonne à recueillir au profit de l'action oratoire, où tout cela reste vrai et à plus forte raison. Car, ainsi que la musique est au-dessous de la parole, la danse est inférieure à l'action, et par la servitude d'un rythme uniforme, et surtout par une impuissance plus entière d'exprimer l'idée précise. Il est vrai qu'elle s'y est essayée quelquefois; mais en s'exagérant ainsi elle perdait sa propre nature et devenait pantomime. La décadence romaine s'en amusa fort, et le temps vint où l'on mima, où l'on dansa les tragédies au lieu de les dire (2). Le genre n'en était pas moins faux; ce n'était plus la danse mais l'action oratoire qui, faite pour accompagner la parole, entreprenait de la remplacer. Simple prétexte au tour de force, pur objet de curiosité banale, comme serait la musique si elle avait la prétention d'exprimer tout à elle seule. Laissons donc à leur vraie place et la danse et l'action. La seconde surtout a un assez beau rôle si elle en veut bien entendre la grandeur, et cette grandeur est tout entière dans l'expression vive de l'âme ordonnée. C'est où nous devrons insister plus longuement.
(1) Platon : Les Lois, liv. VIL
(2) Saltare Nioben. — V. Dezobry ; Rome au siècle d'Auguste, lettre CXV.
Etihl reil expressif. — L'organe exprime directement'
son opération sensitive aisée ou pénible. — Il peint le sentiment par la sensation correspondante. — L'action est une continuelle métaphore. — Exemples : expression métaphorique de l'amour immatériel, — de l'orgueil. — Ressources indéfinie? pour la traduction sensible de l'âme.
Et d abord connaissons mieux l'instrument dont nous aurons à tirer parti (i).
Il y a dans notre personne physique deux centres ou deux appareils d'expression morale : le visage, où dominent les yeux et la bouche; le reste du corps, mais surtout le bras. Analysons le jeu de l'un et de l'autre.
Qu 'expriment nos organes directement et immédiatement? Rien que la facilité plus ou moins agréable ou la difficulté plus ou moins gênante de leur opération propre, sensitive, matérielle. L'œil exprime directement la vision facile ou difficile, agréable ou pénible; entraînant d'ailleurs dans son mouvement expressif le front, les sourcils, les muscles de la face, quelquefois la tête et le corps tout entier. L'oreille, ou plutôt la pose obéissant aux exigences de l'oreille, trahit de même l'audition aisée ou laborieuse. La bouche indique, soit la respiration facile ou contrariée, soit la jouissance d'une saveur douce, ou, au contraire, la répulsion, le dégoût. Les bras, les mains, les doigts, exécutent un nombre infiniment varié d'expériences, de travaux, d'efforts qui appartiennent tous, directement et en premier lieu, à l'ordre matériel. Ils cherchent, tâtent,
h) Dans tout ce chapitre, nous devons beaucoup à la belle étude de Gratiolet sur la Physionomie. Le point de vue du Physiologiste n'est pas le nôtre, mais il ne nous a laissé que la peine d'appliquer ses observations et de les transformer souvent on principe d'art.
palpent, mesurent, examinent, ou montrent. Ils menacent, frappent, percent, unissent, ou séparent, poursuivent ou saisissent. Ils développent étendent, lancent, attirent, repoussent ou écartent. Voilà le geste pris en soi, dans son élément matériel et sa signification immédiate. Pour le déterminer, il suffit d'un objet imaginaire. On pense à quelque chose de répugnant, et l'on ébauche, sans y réfléchir, la mimique de l'horreur. Si un objet nous échappe par la distance, il nous arrive de nous comporter comme l'ayant sous la main ou d'exécuter le mouvement que nous voudrions lui imprimer à lui-même. Qui n'a souri, par exemple, de l'illusion du joueur de billard se creusant les reins avec effort pour faire dessiner une courbe à sa bille? Et qui, dans l'occurence, ne se prend à son tour en flagrant délit d'imagination?
Mais il faut voir maintenant tous ces mouvements, sensitifs par nature, se transformer en indices de l'opération spirituelle. Aussi bien tenons-nous déjà le secret de la métamorphose : il est dans la nature de l'homme, dans l'union personnelle et substantielle de l'âme au corps. L'esprit incorporé ne perçoit pour lui-même l'objet immatériel qu'en l'attachant à un signe sensible d'ordre quelconque. De même et d'instinct, il le présente toujours à autrui sous une image sensible. Or, quelle image plus naturelle et plus immédiate des opérations et affections spirituelles, que les opérations et affections sensitives? Qui peindra l'âme plus naïvement et plus vite que le corps dont elle est la forme et qui devient, par là même, son meilleur reflet?
Et voilà comment l'œil, la bouche, le bras, la main, la personne entière, en viennent à traduire l'âme. C'est en transportant aux modifications intellectuelles et morales le signe expressif des modifications correspondantes dans les sens. Procédé légitime à coup sût, fondé qu'il est sur la nature de l'homme; d'ailleurs fait incontestable et d'expérience continue; enfin donnée simple et singulièrement féconde pour le gouvernement réfléchi du geste. L'art oratoire n'est plus qu'une perpétuelle série de métaphores.
Il ne faut plus que les bien entendre et les placer à propos, tout comme celles du langage. Elles sont, au
iu m 1
fond, les mêmes, et d'ordinaire l'action va reproduisait une curieuse fidélité les tours métaphoriques de 1j parole.
Par exemple, s 'agit-il de conquérir une vérité immatérielle, morale, philosophique, mathématique? Style et geste \ont recourir aux mêmes symboles. Je dis voir h vérité eu question, et mon œil donne en même temps tous gnes de la \ision facile. Je dis l'entendre, en être frappé, la saisir, la toucher du doigt, la sentir, la goûter, et mes organes répètent à leur façon toutes ces métaphores d'ailleurs empruntées d'eux-mêmes. Ainsi l'on parle de c-arefser une idée, d'écarter, de repousser une assertion, de parer une objection. Le geste suit naturellement; peutêtre dirait-on mieux qu'il précède : est-ce lui qui traduit le langage ou le langage qui le traduit?
Soit maintenant une passion, l'amour, et le plus haut de tous, l'amour de Dieu. Il est extatique ou recueilli, nous portant hors de nous-mêmes pour y chercher notre objet,, et nous ramenant en nous-mêmes pour en jouir par une concentration muette. Et combien d'autres nuances possibles! Est-ce le désir qui domine, l'union cherchée avec l'objet suprême envisagé comme extérieur à nous (i)? Alors l'œil seul est vivant; tout le corps agenouillé, immobile sans raideur, suit la tension du regard; les mains avancées et jointes veulent attirer et saisir; toute la personne se penche et se soulève comme pour s'élancer. Ailleurs l'admiration l'emporte; l'âme est accablée de Dieu, sans découragement toutefois. L'œil alors demeure fixe, tendu, extatique; mais tout le corps s'affaisse et recule suivant une courbe inverse de celle du désir; les mains, ouvertes ou jointes, pendent comme impuissantes. Jusqu'ici, rien que l'admiration accablée. Ajoutez seulement l'œil baissé ou demi-clos; c'est l'abattement, la tris-
Ci) Nous savons qu'il est près de nous, on nous-mêmes; mai* naturel que l'imagination, le langage, l'attitude, exprfl ment la distance qui sépare son Etre de notre néant. A ce compb', il ett hors de nous, infiniment loin de nous. Jésus- Christ même autorise cette conception et ses traductions naturelles quand il nous fait dire : a Notre Père qui êtes aux deux. »
l'ame dans le geste 535-
tesse, le Christ à Gethsémani. Le corps dans cette situation peint, comme le langage, l'âme repliée sur elle-même. . Etudions enfin la métaphore de l'attitude et du geste dans un sentiment mauvais, l'orgueil. L'orgueil a deux voluptés principales : jouir de soi-même et dominer autrui. Pour ne rien perdre de la première, il se recueille et se rengorge, dégustant, à la lettre, le sentiment de son excellence propre. Souvent l'œil est demi-clos pour favoriser la contemplation intime. Quelquefois c'est un Tegard complaisant promené de haut en bas sur soi-même, une sorte de revue triomphante de toute la personne. Chez Homère, quand un dieu rentre dans l'Olympe, il s'assied « joyeux de sa gloire ». Qui ne voit cette expression de fierté satisfaite? Et qui n'a ri de la retrouver quelquefois dans un salon, en chemin de fer, en omnibus? Joignez-y les indices qui souvent échappent, trahissant le monologue intérieur, le dithyrambe ininterrompu, que l'orgueilleux se chante tout bas. C'est le Ménippe de La Bruyère : « Il se parle souvent à' lui-même et il ne s'en cache pas; ceux qui passent le voient et il semble toujours prendre un parti ou décider que telle chose est sans réplique. »
Mais l'orgueil sort de lui-même pour dominer, et ici la métaphore se complique avec la passion même. Cette domination s'affirme, s'impose; en même temps elle craint la résistance et la soupçonne, mais en se gardant de le laisser voir. Que de traits à rendre! La métaphore corporelle y suffira. La démarche sera prétentieuse, lente, raide, balancée d'un côté sur l'autre, majestueuse à faux. L'honnête homme marche ,1e vaniteux sautille, l'orgueilleux se transporte, magna se mole ferebat, disait Virgile. Il regarde de haut et de côté (1), sans ouvrir l'œil tout à fait, soit parce que les hommes n'en valent pas la peine, soit pour ne point se détacher entièrement de la contemplation de soi. On croit saisir dans ce regard je ne sais quel dédain provocateur, cherchant si quelque atome ïévolté ne va pas
(1) « Arsène, du haut de son esprit, contemple les homme* et, dans l'éloignement où il les voit, il est comme effrayé de leur petitesse. » (La Bruyère.)
Et les deux bras croisés, du haut de son esprit, Il regarde en pitié tout ce que chacun dit.
(Molière.)
La poussière; à quoi se joint un sourire qui semble dire : a Ce serait plaisant. » Que si pourtant la produit, si la domination est contestée, voici toutes Les m - de l'étonnenu-nt, de la colère, de la
menace : mouvement de recul, bouche contractée, c'est-àdire énergie qui se concentre pour la résistance, narines gonflées et repoussant l'air avec force comme pour se délivrer d'une odeur répugnante. Si la timidité ou un
te de sagesse empêchent la violence de l'aire explosion, l'orgueil se retire en lui-même, il se réfugie dans l'admiration muette de soi. Mais il couvre sa retraite en exécutant toute' la mimique du dédain : par exemple, geste de la main gauche écartant doucement un objet qui gêne mais sans mériter l'honneur d'un effort; haussement d'épaules, comme pour rejeter un fardeau sans conséquence; sourire qui soulève la lèvre supérieure et adoucit quelque peu le souffle nasal de répulsion dont nous parlions tout à l'heure; le tout disant d une façon catégorique : « Si vous méritiez ma colère I »
Quant à l'amour-propre satisfait, loué, ilatté, on n'en finirait pas d'analyser sa mimique. Vaniteux, il s'enfle comme pour respirer plus à l'aise.
Crescentem tumidis injla sermonibus uirem (i).
Il avale l'encens, il se caresse, il se roule voluptueusement sur lui-même. Orgueilleux, il se rengorge, il daigne acier le tribut des hommages. Attitude, regard, sourire montrent un mélange singulier de bienveillance hautaine et d'' satisfaction jouant l'indifférence.
Qu'on nous pardonne le développement donné à ces analyses de détail. Trop d'orateurs abandonnent le geste au hasard ou ne l'étudient qu'an point de vue d'une banale élégance. Pour qui veut le gouverner, il faut le raisonner tout d'abord, et, pour le raisonner, il est indispensable de dégager partout sa signification métaphorique. Du reste les impressions morales, et, par suite, 1rs métaphores correspondantes, se succèdent avec une extrême promptitude .
i II
Satires.
elles se compliquent même et se superposent au point de défier parfois l'attention. Concluons du moins que, dans l'action ainsi comprise, nous possédons une puissance vraiment indéfinie d'expression morale, puissance d'ailleurs soumise à des lois certaines, puisque nous y pouvons appliquer en pleine lumière la réflexion et la volonté.
Cas de l'exposition et de la discussion. — Spéciale richesse. — Amour du vrai pour nous-mêmes, — pour autrui. — Amour satisfait, — contrarié.
Nous continuerons de nous en convaincre, en examinant tout de nouveau, à ce point de vue, le cas pratique de l'exposition et de la discussion doctrinales. Cette fois encore, l'amour du vrai nous donne, avec toutes les nuances possibles des passions, toutes les expressions métaphoriques imaginables, c'est-à-dire une infinité de gestes et d'attitudes à choisir.
Nous aimons la vérité pour nous-mêmes et nous souhaitons passionnément de nous l'assurer. Aussi, voyez l'oeil tendu par une contemplation ardente, ou concentré dans la méditation, selon que nous nous imaginons rencontrer le vrai hors de nous ou en nous-mêmes. Voyez la main chercher, écarter les voiles, tâter, palper, poursuivre, saisir quelque vérité de détail et la planter solidement pour jalonner le chemin. Le désir de lumière est-il contrarié par une difficulté de démonstration, par un doute qui se présente? L'amour devient crainte, angoisse, dépit, désenchantement, le tout sensible en autant de métaphores : bras qui tombent, œil errant, inquiet, fixé douloureusement en signe d'impuissance. Au contraire, supposez satisfaite la passion personnelle du vrai : voici reparaître les trois temps notés ailleurs à propos de la tristesse, mais
DÉBIT
Qt, plus ou moins nettement accusés, dans toul n forte. 11 y a d'abord éblouissement devant
la vision qui se montre, devant l'éclair; c'est un tressaillement, un recul, puis un moment de Qxité et de stupeur, une pris» énergique de possession; l'œil illuminé con-
tple et pénètre sa conquête; la main s'en empare et la cloue pour ainsi dire sur place de crainte de la laisser échapper. Vient enfin la contemplation sereine et délicieuse, mêlée d'exaltation et de profondeur calme; toute l'attitude est élevée, magnifique, étincelante de fierté.
Xous aimons le vrai pour l'auditeur, et cet amour devient pratiquement celui de l'auditeur même .Aussi le regard et le geste enveloppent-il< d'une continuelle caresse l'âme qu'il s'agit de conquérir. Le désir se trahit par un effort constant de communication, d'expansion personnelle. Le corps se penche pour se rapprocher; l'œil et le geste parcourent les rangs, rallient les esprits qui se dérobent, tiennent tout le monde en éveil et en haleine. En même temps l'action s'emploie à faire accepter ce que la parole établit. L'œil sollicite et perce les intelligences. La main offre la vérité; — c'est ce qu'on appelle le geste d'exposition; — elle l'apporte, la déploie comme une étoffe de prix, la disperse comme une semence, la lance comme un dard ou la jette comme un filet.
Imaginons le désir satisfait, et tout d'abord par la facilité même de l'exposition, d'où naît l'espoir d'une adhésion sans obstacle. Une complaisance visible anime alors le travail logique ordinaire des mains et des doigs, démêlant, triant, composant, avant de les offrir, les éléments de la pensée. L'orateur la dessine en courbes gracieuses, la balance, la caresse, la tient suspendue entre deux doigts, puis la laisse échapper en les ouvrant. Est-il soutenu par la sympathie accoutumée de l'auditoire : son action se fait naturellement aisée, calme, bienveillante. La doctrine est alors déployée, développée, déroulée avec une joie tranquille et une ampleur sereine. Mais quand il y a sympathie artuelle et conquise sur place; quand, à la fixité des regards et à la profondeur du silence, l'homme qui parle sent qu'il tient les intelligences et qu'il est maître d'y implanter le vrai; alors la communication devient ardente et pas-
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sionnée. L'orateur est soulevé par l'auditoire, et il s'établit de l'un à l'autre une influence croissante qui peut aller jusqu'au transport. L'action prend alors un caractère général d'enthousiasme; toute la personne fait effort pour se hausser et s'étendre, comme impuissante à égaler ses impressions. Tout frémit, frissonne, tressaille; c'est l'heure de la belle fièvre, de la belle ivresse oratoire I
Heure courte et rare! Il est difficile au vrai de conquérir ces adhésions enthousiastes et unanimes : sa condition ordinaire est le combat. Le désir de le faire accepter aux âmes sera le plus souvent contrarié par mille résistances. Objections, préjugés, défiance, inertie, routine, simple et profonde paresse : voilà où se heurte, la plupart du temps, l'effort de l'homme de bien qui parle pour le bien. L'action devient donc une lutte, et elle en offre tous les caractères successifs. Au début, aux premières approches, on voit surtout la force qui se recueille et se réserve. Le geste déploie la preuve avec ampleur et l'établit solidement sur le terrain. Plus tard, voici la mêlée, le corps à corps, toutes les phases naturelles de l'offensive et de la défensive. Les coups sont multiples, rapides, redoublés, progressifs. L'œil ne cesse de lancer des éclairs. La main frappe sans r%lâche et souvent au même point. L'attitude est souple, mobile, faisant face à l'ennemi de tous les côtés à la fois. Chaque argument victorieusement établi est comme une position emportée où l'action et la voix se reposent un peu en attendant de fournir ou de repousser une charge nouvelle. S'agit-il de défendre le vrai attaqué? L'œil voit venir l'objection, la toise, la défie, la perce à jour, la dédaigne. La main la pare, l'écarté, la fait sauter du revers comme un brin de paille. L'attitude entière exprime l'indignation, la colère superbe du droit méconnu, mais aussi peut-être la tristesse de l'impuissance, l'angoisse du désir combattu, les reproches de la bienveillance repoussée. On voit si, malgré le sérieux de l'objet et la sévérité du texte, ûons sommes en pénurie de gestes. Encore une fois, aimons le vrai et, à propos de la discussion la plus aride, nous en A-iendrons naturellement à parcourir, avec toute la gamme des passions, toute celle des manifestations expressives.
Loi de puisf pl«'in usage de nos ressour.
— Collaboration sympathique des organes. — L'action traduit le trxte, l'achevé, l'accompagne librement. — Si le peut précéder la parole. — Encore les quatre vers de li Fontaine.
Nous Sun unes donc en possession de traduire par le regard, le geste, l'attitude, d'abord nos sensations, en second lieu cl métaphoriquement, nos pensées, mais surtout nos sentiments à propos de toutes choses. Ainsi des sensations ou des sentiments d'autrui que nous faisons nôtres par un facile effort d imagination. En un mot, nous pouvons peindre à l'œil, et notre âme, et celle d'autrui, diversement impressionnée par tout objet qui se présente. Voilà de belles richesses, et la première des grandes lois littéraires, la loi d'action puissante ou complète, nous avertit d'en user largement. Que le jeu de notre personne physique exprime de notre âme tout ce qu'il en pourra exprimer.
Notons, d'abord, à ce propos, que chacun de nos organes expressifs entraîne dans son mouvement, sinon tout le reste, au moins certains autres organes plus étroitement sympathiques et solidaires. Que dans la discussion par exemple, l'impression du moment, lumière ou obscurité, détermine en nous, par manière de métaphore, un phénomène de vision facile ou difficile; elle nous impose du même coup tel changement dans l'attitude générale, telle pose de Lête, tel mouvement du corps ou du bras. Aussi, pour le plein effet à obtenir, faut-il garder cette loi de nature, cette collaboration sympathique des organes. Point d'ceil inerte quand le bras travaille; point de tête immobile, de visage mort. Sauf les cas spéciaux où l'immobilité même devient significative, point de bras enchaînés et muets tandis que la passion parle par les yeux; point
de torse immobile et raide alors que les bras sont en mouvement. En résumé, que la personne physique parle tout entière, afin de nous rendre de l'âme le plus qu'il se pourra .
Et maintenant l'action, comme la voix, est faite pour traduire le texte, pour l'achever en dégageant les ellipses. pour y ajouter, en manière d'accompagnement libre, telle ou telle intention qu'il n'impose ni ne sollicite, mais à laquelle il ne répugne pas. A moins de remplir à la fois ces trois fonctions dans la mesure du convenable, l'action n'aura pas déployé toute sa puissance et produit tout son effet.
La doctrine vaut surtout par l'exemple et l'exemple par le détail. D'autre part la variété des objets n'a ici qu'un intérêt secondaire. Tenons-nous-en donc au pigeon de La Fontaine. Puisqu'il parle, il gesticule; au reste, dans ces quelques vers, il est — pardon du mot — aussi peu pigeon que possible. C'est une personnalité humaine que nous voyons en jeu.
L'autre lui dit : « Qu'allez- vous faire ? »
Il semble que ce premier cri demande seulement une traduction exacte. Rien encore, sinon l'étonnement soudain, expansif, mêlé d'effroi. L'oeil est ouvert, dilaté, fixe, commandant l'expression analogue de tout le visage. Assise ou debout, toute la personne éprouve une secousse, un recul. Les bras s'ouvrent comme si une terreur soudaine venait interrompre un travail ou faire tomber un objet de> mains (i).
Une question se présente. Cet ensemble de mouvements expressifs a-t-il accompagné ou précédé la parole? En thèse générale, convient-il au geste de la devancer? Jamais, dit un auteur (2). Toujours, dit un autre (3). Nous dirions, nous : quelquefois, suivant l'occasion. Dans celle-ci, le doute n'est guère de mise. Le tressaillement précède
(1) Ainsi la mère d'Euryale.
Excussi manibus radii revolutaque pensa.
(2) A. Pondelet : L'Art de parler, p. 3^2.
(3) Delsarte : Pratique de l'art oratoire, p. 53.
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imation, retardée qu'elle est par la surprise même; la
parole traduira le geste après coup.
.1 est impossible de ne jxis détacher ce premier cri le l'interrogation suivante :
Voulez-voua quitter votre trèn
De l'un à l'autre il y a un circuit manifeste de la pensée : ■ Est - il donc vrai? Vous en croirai-je vous-même? » — L'attitude exprime en se prolongeant telle quelle. Le regard interroge, et, connue nulle réponse ne vient, la voix pose "enfin la question directe. Mais de quel geste l'accomi, en effet, l'action n'est plus seulement obligée duire ou sollicitée d'achever une nuance. Elle peut \arier avec les sentiments accessoires que l'âme a droit de broder pour ainsi dire sur le principal. Est-ce l'étonnement qui persiste, mêlé d'effroi et de douleur? En ce is, presque tout est dans les yeux. Le regard, en se fixant sur l'ami, semble dessiner une courbe, par le jeu du sourcil abaissé jusqu'à ne laisser que l'ouverture strictement nécessaire à la vision. La tête suit ce mouvement, légèrement penchée dans une attitude de crainte et de douleur. Peut-être les mains se soulèvent pour s'exclamer et retombent abattues. . Aime-t-on mieux donner à la question une nuance de reproche tendre? Le regard demeure à peu près le même, plus pénétrant toutefois et plus chargé d'affection et de tristesse. La tête reste immobile, ou peut-être se balance-t-elle légèrement en avant, signe expressif qui indique la réflexion profonde et la commande à la fois.
. sous-entendu avant la maxime générale qui va -livre :
L'absence est le plus grand des maux.
La bouche se tait, mais le geste esquisse la pensée muette, a Et pourtant?... Mais enfin!... Mais vous l'avez donc oublié?... » Sera-ce par forme d'exclamation nouvelle méditation douloureuse? Dans cette dernière hypoon voit l'œil fixé à terre, la tête balancée négativement, peut-être une légère secousse de l'épaule, avec un
l'ame dans le geste 5^3
soulèvement de la poitrine et une sorte de demi-sanglot nasal. Quant au vers lui-même, il est au moins deux façons rationnelles de l'entendre : comme réflexion personnelle ou comme argument. Supposez que vous vous l'adressiez plutôt à vous. Tout dira votre conviction, formée par plus d'une leçon anière, et qui n'avait pas besoin de cette nouvelle expérience. L'œil est encore fixé à terre ou tendu dans l'espace sous la paupière à demi close. La tête se balance affirmativement, comme pour approfondir, ou encore négativement, comme pour repousser une opposition imaginaire : « Non, vraiment, on a beau dire, il est trop réel. » — -Mais voulons-nous faire des mêmes paroles un appel direct, une quasi-apostrophe? c'est alors la voix surtout qui rendra le mélange de conviction, de supplication, de reproche. En même temps, l'œil interroge avec une réserve douloureuse; les mains supplient ou s'exclament en s 'ouvrant, s'élevant et retombant avec tristesse, et les épaules peuvent suivre ce mouvement successif d'effort et d'impuissance.
Le sentiment et son expression visible ont donc pu librement choisir entre deux voies. Mais que l'on adopte l'une ou l'autre, il faut s'y tenir et rendre en conséquence, soit le rejet final, soit l'ellipse qui le précède.
Non pas pour vous, cruel!...
Ai-je surtout médité pour moi-même la rigueur du mal d'absence? Je continue de le faire, tout en marquant par une tristesse plus abattue la différence qui me sépare en ce point du voyageur. Le sourire y peut beaucoup, sourire légèrement ironique, accompagné du balancement négatif de la tête. Mais l'œil osera-t-il se lever? Craindra-t-il de rencontrer le regard? ou bien regarderai-je à la dérobée, désirant voir l'effet de mes paroles et le redoutant à la fois?
Au contraire, si la précédente maxime a été, dans mon intention, un argument direct, le regard expliquera l'ellipse; il interrogera d'abord. — « Ne le pensez-vous pas? » — puis il se détournera, faute de réponse. Mais alors on est engagé dans le sens de l'amertume. La restriction douloureuse qu'énonce le texte s'accompagne d'un
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sorte de rire convulsif et nasal, qui eât, à proprement parler, le Frémissement, de toute l'expression fondant à cette réflexion amère 11 parait que
j'ai parlé pour moi seul.
ilyse. Hspérons du moins que le lecteur sérieux ne la jugera ni excessive ni minutieuse, que bien plutôt il prendra plaisir à voir quelles sont nos ressources expressives, et combien l'attention à bien dire nous aide mieux à connaître notre âme, tout en ml directement qu'à la mieux exprimer.
Loi d'ordre : mesures de l'expansion expressive. — Mesures constantes : capacité de perception chez l'auditeur. — Sobriété du geste. — Dignité absolue, mœurs oratoires. — Hiérarchie essentielle des facultés, spiritualisme pratique. — Mesures variables : la personne qui parle, l'auditoire, le local, l'objet. — Le vrai de l'âme et des choses, premier et dernier mot.
« Rien de trop. » Ordre dans l'usage de la puissance, mesure dans le déploiement de la richesse; il faut, malgré qu'en puisse avoir la fantaisie, revenir toujours a ce tempérament de raison. C'est l'irréflexion qui empêche la puissance expressive de se gouverner comme de s'étendre, et, en «'efforçant d'analyser à fond l'action oratoire, on ne l'aide pas seulement à s'enrichir, on commence à la discipliner. Quelques détails encore et notre tâche sera remplie.
L'expression vive de l'âme par le regard, le mouvement, l'attitude, obéit d'abord à certaines proportions constantes. Par exemple, elle se mesure à la capacité de perception 'hez l'auditeur. Comme toutes les facultés auxquelles s'adresse la parole littéraire, celle de suivre et de comprendi te a ses limites, et on ne les dépasse point
l ami: dans le geste 5^,5
impunément Rien ne lasse comme le spectacle d'une action continuellement rapide, de bras sans repos, de mains toujours flamboyantes. Nous parlions tout à l'heure des belles fièvres de l'éloquence; elles n'ont rien de commun avec cette sorte de convulsion incessante et vague, sans laquelle, chose triste à dire, quelques-uns ne conçoivent plus le sentiment. Ce qui s'impose comme conséquence pratique, c'est une certaine sobriété dans le geste proprement dit, dans le mouvement du bras. Marque de bonne éducation, d'empire gardé sur soi-même jusque dans l'entraînement de la passion oratoire. Condition de puissance d'ailleurs, car les gestes prodigués s'affaiblissent l'un par l'autre. Enfin 1° bras asit, par nature, plus lentement que la voix et la physionomie. Donc ne lui demandez pas de tout rendre. Le débit, pris d'ensemble, est comme une symphonie où le mouvement du bras représente plutôt les notes de basse. Qu'il les pose d'ordinaire comme on doit l^s poser, avec des intervalles qui leur permettent de ressortir ou de prolonger leur influence. Car voici une compensation nécessaire. Ce geste rare, il faut en général le soutenir. Mais de plus, en le soutenant, on peut et l'on doit souvent le modifier. C'est une gaucherie de débutant que de ramener toujours les bras au corps après une sorte d'excursion courte et rapide. Avant de revenir à sa position de repos, il peut varier son geste et le renouveler de mille manières. Encore dût-il lui-même demeurer un temps immobile, dans telle ou telle situation expressive, l'attituded'ensemble, l'expression d'ensemble change avec la moindre modification dans le regard, la physionomie, la pose de la tête, le déplacement de la main. Aussi pour le dire en passant, nous paraît-il malaisé de compter exactement tes. gestes : telle est la rapidité dont ils se succèdent, ou, plusexactement, la souplesse dont ils se transforment. A quelle, unité les ramener?
Autre mesure invariable : la dignité absolue de la personne qui parle, les mœurs oratoires. Comme la voix, l'action donne de l'âme une traduction vive, immédiate, qui souvent, pour n'être que trop fidèle, devient une véritable trahison. Elle fait par exemple la discussion dure, hautaine, provocante: la véhémence colère, haineuse, bru-
ii u i itio i commune, triviale, par désinvol*
- de îau Si nous u > prenons garde,
gnent au naturel I léfauts.
• Ion a is-mômes d'assea près et ne livrons
que nous voulons \ garder, c'est-èf-
dire ce qui la fait belle, noble, maîtresse d'elle-même ei
élans.
non h plus chaleureuse respecte enc<
li subordination ire, la hiérarchie
nces et des impressions. I s< nsible
poui l'immatériel; l'action, pour 1 àme : c'est la grande
hommes nous oblige de tia-
dui: - aiment par la mimique de la sensation, du
ns, f.iut-il spiritualiser le plus possible cette traduction
i table. Un i-M in j le fera mieux comprendre en
ni le danger. Dans la narration el surtout
dm- la narration plaisante, l'action peut devenir bouf-
foni rotesqpe, la mimique peut tourner en singerie.
nment y échapper? En gardant cette loi générale, que
le débil esl fait pour rendre moins les objets que l< s -
timeiits qu'ils inspirent, C'esl par là qu'il reste fin, disiin-
spiritualiste et spirituel.
J'ai à dire le Coche et la Mouche. Je m'efforcerai — c'est
nie — de reproduire le trait de caractère, le
ux comique de la prétention, l'impétuosité vigilante,
le papillonnage tumultueux de la mouche piquant les che-
- qu'ils mollissant, la conscience qu'elle a de son
itisfactibn digne dont elle s'assied sur le
tknon, sur Le ne/, du cocher, « toute joyeuse de sa gloire, »
à ,li manièi mipiens. Mais elle esl mal secondée,
ige :
Le moine lisait -on bréviaire...
i la tentation de parodier quelque peu son rend, peut-être gauche d'apparence, ou son m.-irmottage plu- on moins routinier? Dame mouche l'a dû tépit, et j'aurais un certain droit de le faire mais prenons gairdie : la Bouffonnerie n'est pin- ! in ' Imiter le bourdonnement de l'insecte
L AME DANS LE GESTE blf]
chaulant aux oreilles des g as, c'esl affaire à un ventriloque et non pas à un conteur homme d'esprit. Pourquoi? Parce que la grimace remplace là le caractère; parce que le trait d'observation morale s'efface devant le phénomène tout matériel.
D'autres proportions, variables celles-là, règlent encore la vivacité de l'action oratoire. L'homme qui parle se rappellera sa condition personnelle. Jeune homme, il mettra de la modestie dans sa véhémence; vieillard, il v gardera quelque gravité. Prêtre, il n'aura pas en chaire les poses d'un tribun dans un club ou d'un officier haranguant sa troupe; ce qui ne le condamne point, Dieu merci, à la solennité froide et compassée que d'aucuns prennent à faux pour la dignité du genre. Gardons les convenances de notre situation, mais par contre, oublions-en, s'il est possible, les habitudes trop caractéristiques, les tics professionnels. Avocats, ne plaidons pas dans une conférence historique. Professeurs, ne portons pas à la tribune la férule et le martinet que Guizot, à ses débuts au moins, ne savait pas toujours cacher. — Tenons compte aussi de notre stature, du local, du mobilier même. Autre sera l'action si nous parlons à une tribune, derrière une simple table, ou — situation difficile — en pied et toute la personne demeurant visible.
Il est trop manifeste qu'on n'oubliera pas la nature et la composition de l'auditoire. Plus contenue en présence d'une élite ou simplement d'un petit groupe, l'action s'abandonnera plus amplement devant une foule, surtout- devant une foule populaire, où le bon sens, d'ailleurs exquis parfois, a besoin d'images voyantes pour se soutenir.
Quant aux objets, nous le savons, ils n'apparaissent ■dans le débit sérieux qu'au second plan et par intermédiaires. Mais encore que rendre d'eux et jusqu'où le rendre? C'est demander, au fond, quelle impression ils doivent produire, et le dernier mot est le même en fait de débit ou de composition et de style. Pour bien dire, sentons exactement. Qu'il y ait harmonie, équation aussi parfaite que possible, d'abord entre nos impressions intimes et la vraie valeur des objets d'où elles naissent, puis, entre l'expression et l'impression intime. C'est l'ordre, la
lu' BIT
un.1. vérité <los choses et de l'âme tout à la
Ain;-i le cercle m ferme et le terme de nos études se confond avec le point de départ. L'homme qui débite bien es aussi l'homme qui sait bien composer et bien écrire. Comme nous supposons qu'il s'est fait par l'étude une langue riche et maniable, ainsi l'exercice l'a-t-il rendu maître des forces expressives de sa voix, de son geste, de ne huit entière. Au fond et avant tout, c'est une âme largement ouverte aux objets extérieurs, mais aussi les dominant comme elle-même; autant vaut dire qu'elle reçoit vivement leur empreinte et qu'elle les marque puissamment de la sienne propre. Quant on lit cet homme ou qu'on l'écoute, que retrouve-t-on dans sa parole, dans sa voix, dans son geste, dans son regard? Les objets, les choses, la vie, vus aussi complètement et aussi sainement que possible à travers une âme belle, une âme puissante et ordonnée; ou bien encore, cette âme même s 'emparant des objets et, sans les dénaturer, les transfigurant à son image, pour nous élever par eux à la beauté supérieure, à l'idéal, c'est-à-dire, si l'on ose parler de la sorte, dans la direction et sur le chemin même de Dieu.
Il n'est pas besoin d'être chrétien pour accepter, au moins quant au fond, les doctrines littéraires que nous avons essayé d'établir dans cet ouvrage; il y suffirait du spiritualisme élémentaire professé jadis par l'enseignement officiel. Toutefois et sans vouloir exclure personne, c'est tout d'abord aux chrétiens que s'adressaient nos études; c'est à eux qu'elles sont particulièrement dédiées, comme à ceux que rien n'empêche d'aller jusqu'au bout dans le vrai.
Nous l'avons dit ailleurs, si tous les croyants familiarisés avec les choses de l'esprit n'ont pas reçu ou ne mettent pas en œuvre le don de parler et d'écrire, tous ont à juger des ouvrages d 'autrui, et la façon d'en juger est, pour eux surtout, de conséquence. Tous ne sont pas gens de lettres, mais à tous il importe d'être gens de goût. Il y a là plus qu'une distinction et une supériorité, qui déjà leur conviendraient de plein droit comme toutes les autres. Le goût, le goût nécessaire, tel que nous l'avons reconnu et délimité, celui qui accuse et garantit à la fois la rectitude essentielle de l'âme, est, à le bien entendre, une suite logique de leur foi, de leur moralité plus sévère; ajoutons que, dans bien des cas, il devient pour l'une et pour l'autre une précieuse sauvegarde. C'est de quoi nous voudrions tout de nouveau les avertir au terme de ce long
55o CONCLUSION
Qpossible d conclure plus pratiquement une imbitionne par-dessus tout l'honneur d'être
[invoque du r lecteur sait depuis I
temj as prétendons en lui demandant la recti-
et la ferrn - - jugements littéraires. Nous
avon> fait assez d'efforts pour tracer nettement la route enti ùcisme et le pédantisme, entre la souveraineté
du it du culte superstitieux des traditions et des
forn s, entre la faiblesse prétentieuse, qui rit de
«rtitude ou en désespère, et la manie chimérique de tout prévoir et de tout codifier. Bien des problèmes d'art il à jamais insolubles, parce-' que le beau en tout genre, a des côtés indéfinis et indéfinissables. Mais au point de départ, il y a des principes que le droit ne peut tnnattre; mais < ouverts >.;n> terme assi-
gnable aux explorations du talent, ont cependant, par aill urs, des frontières qu'on ne franchit pas sans sortir du vrai, du bien et, par suite, du beau lui-même Quoi ou 'on puisse dire, il est un fond de nature humaine ; tout le même, partout reconnaissable, d'où sortent au premii r regard, des certitudes maîtresses qui sont les principes, et d'où la logique dégage, à son tour, un certain nombre de conclusions premières non moins légitimes et - Voilà de quoi composer, pour l'intelligence atten' Moite, un trésor de vérités fixes, absolues, in-
variables. Si quelqu'un le possède, ce trésor, s'il le défend J surprise, s'il cherche avec une hardiesse modeste
à l'étendre par la réflexion et le raisonnement; il est homme de goût. Qu'il n'arrive pas à résoudre tous les tes, à la bonne heure! Et qui donc y arrivera jamais? Que sa logique ou son tact même se trouvent en défaut, n'importe, c'est le fait de tout le m >H le Qu'il ne soit pas ce qu'on appelle un connaisseur, passe encore : le renom et la profession de connaisseur ne vont pas de toujours de pair avec le goût véritable. \u moins est-il bien gardé contre les séductions de la parole, contre (tiges littéraires capables d'amoindrir sa
■ /nilé. s.i vigueur. Voilà l'essentiel, et voilà nent ce qu'il faut souhaiter au chrétien plus qu'à
conclusion 55 i
personne. Pourquoi:' Encore une foi?, celle fermeté de jugement lui sied mieux qu'à tout autre; mais surtout, à l'égard de l'esprit chrétien, de la morale chrétienne, de la foi chrétienne même, elle esf tout ensemble une conséquence- et une garantie. On en conviendra, si peu qu'on veuille bien se rappeler ce qu'est nécessairement l'homme de goût, tel que nous venons de le définir
Avant tout c'est une âme puissante et bien équilibrée, un homme complet et qui veille à se maintenir dans l'ordre voulu par la nature. S'il lui manque la faculté créatrice, il a l'imagination vive et lucide, la sensibilité mobile et souple. Il sait voir les spectacles qu'on lui représente; il <m reçoit fidèlement toute l'impression. Mais ne lui demandez pas d'en être dupej de faire taire sa raison pour s'amuser plus aisément d'une chimère ou d'un caprice artistique, d'endormir sa volonté pour savourer mieux les folles langueurs du rêve ou les- joies fébriles de l'exaltation. C'est un homme, dans toute la vigueur et toute la dignité du mot. Rien n'est mort en lui; aucune des forces légitimes de la vie n'est étouffée ou contrainte; seulement, il se propose d'en user plutôt que d'en jouir, et, pour en rester le maître, il se fait honneur de les tenir toutes dan^ sa main, comme le cavalier tient ses rênes ou le pilote son gouvernail. Comment se défendre d'un triste sourire en pensant ce qu'aurait été la fortune de beaucoup d'oeuvres contemporaines si elles n'avaient rencontré que des juges de ce caractère? Et cependant telle est bien la première condition du goût. En voici une autre
Qui se possède a commencé par se connaître. L'homme de goût s'est étudié; il a pris conscience de lui-même, il a observf , raisonné son âme. ce qu'elle doit être et ce qu'elle est: il a, d'ailleurs complété, par l'observation d autrui, ces premières données tout intimes et person-
ncllt s [] sait 1 âme et la vie; il en a l'expérience vraie, celle qui <>• [ait de curiosité et de réflexion. L'a-t-elle flétri et d sséché, tourné au scepticisme ou à l'amertume? Mou; eptique, le pessimiste amer, le misanthrope, peuvent anaisseurs, entendre à merveille les Qnesses du métier littéraire; jamais il ne seront gens de goût : ils onnaissent l'âme, et c'est dans l'âme que gît le secret d i grand art. .Non, l'expérience ne nous défend pas de dou> prêter à bien des inventions hardies, encore moins d'entrer à cœur joie dans ces fictions généreuses qui, sans dénaturer un personnage, le poussent noblement par delà les réalités vulgaires vers l'idéal de la perfection humaine. Elle nous prési rve seulement de nous complaire à l'invraisemblance, au démesuré, au paradoxal, à tout ce qui sort du naturel et du possible sous prétexte d'amuser ou d'éblouir. A d'autres la grossière méprise qui confond le beau avec le suprenant, le grand avec l'extraordinaire Quant à l'expérience, vous ne la verrez point branler la tête devant les héros de Corneille; mais comptez qu'elle haussera les épaules devant les mannequins, les colosses ou les monstres qui foisonnent dans le drame et le roman contemporains.
L'homme de goût connaît l'âme, et ce qu'il en sait le rend passionnément curieux d'en savoir davantage; dès lors, il s'y attache avec une sagacité ardente, comme au plus digne objet après Dieu. Ce qu'il cherche sous la trame d - événements ou des raisons, sous les brillants de la pensée ou du style, c'est l'âme, l'âme du héros imaginaire ou du personnage historique, mais toujours en premier lieu, l'âme de l'auteur. C'est elle surtout qu'il se pique d'entendre à demi-mot, de surprendre et de deviner, là même où elle se dérobe et s'enveloppe. C'est d'après elle surtout qu'il estime l'oeuvre et classe l'écrivain. En rigueur, il n'a que faire des révélations biographiques; l'œuvre suffit. On pourrait ignorer l'histoire intime des maîtres du dix-septième siècle; rien qu'à les lire, on sentirait des âmes sereines dans leur force, profondément calmes et saines jusque dans la passion et le transport. Pareillement nos auteurs contemporains pouvaient nous épar- :r leurs autobiographies. Drames, romans, poèmes, bis-
toire même et philosophie, tout ce qui sort de leur plume trahit le plus souvent, une âme peut-être puissante, peutêtre encore belle et bonne par quelque endroit, mais malade de langueur ou de fièvre, atteinte d'anémie intellectuelle et surtout morale, quand elle n'est pas travaillée de maux plus violents et moins excusables. Qu 'avions-nous besoin des Confidences ou de Raphaël pour respirer dans les meilleures pièces de Lamartine un fade parfum de vanité attendrie et molle? Inutile à V. Hugo de se faire raconter par un témoin de sa vie; déjà trente ou quarante volumes nous l'avaient, en dépit de leurs beautés, figuré au naturel : âme commune, incomplète, en désordre; tempérament violent, grossier même à ses heures; orgueil fou, titanique, merveilleux talent tombé au dessous de l'humanité pour avoir voulu se guinder plus haut qu'elle. A propos du malheureux poète, un critique, habile du reste, a dit que « les vrais gens de goût oublient l'homme pour mieux apprécier l'œuvre (i). » Que le critique nous le pardonne! Nous ne pouvons nous empêcher de voir là une contre-vérité absolue. Passe pour le jouisseur à outrance, pour celui qui veut le plaisir à tout prix et sans raffiner sur l'espèce. Le vrai homme de goût est plus sérieux et plus digne; il tient à voir l'âme qui lui parle et à lui demander compte d'elle-même; il aime, par-dessus tout, à la trouver belle pour s'y livrer en confiance et mettre la sienne à l'unisson.
Car il se respecte et il entend bien être respecté; c'est ici que le goût devient caractère et courage. Qui admettrait à sa table, ou seulement dans sa maison, un personnage notoirement flétri? Qui ne souffre, s'il est parfois réduit à subir l'entretien d'un homme qu'il n'estime pas? Lire un livre, c'est accepter le contact d'une âme; le lire sans nécessité, par plaisir et en se livrant, c'est s'abandonner à l'entrain d'une conversation, ce qui suppose toujours confiance et sympathie. L'homme de goût mettra donc dans ses fréquentations littéraires la réserve délicate, la juste fierté qu'il met dans ses relations personnelles. Nous éconduirions le mauvais plaisant qui nous narguerait à domi-
(i) M. Emile Faguet.
ÎION
quoi traiter mieux l'auteur qui nous persiflt , pu
blouir, qui 5] i il U 1 u notre faiblesse? Eùt-'l ur niondi mettrions à la porte, ne pou vint
, : ■ : Tire, l'intrigant ou le misérable qui w ndrait lenie : que ne Fermons-nous le
ùte nos moins nobles instincts, où l'on 1 i de nous corrompre peut-être, à tout le moins de i'Hr et de non- démoraliser? Oserions-nous alléguer qu'il nous amuse? L'homme de goût ne consent pas r de ce qui le dégrade. Il est modeste assurément, n:ai^ il est fier. Et voilà pour réduire passa blement bliothèque; voilà pour ôtcr à bien des productions contemporaines l'honneur de traîner sur sa table et de devenir ses livres de chevet.
-1 dire aussi qu'il est indépendant, mérite assez rare. Indépendant à l'égard des opini >gue : il ne se tient
'lige par bienséance à répéter les banalités courantes, de mêm(j qu'à s'habiller comme tout le monde, li dant à l'égard des complaisances ou des aversions d'école, de ce: Ion : il ne condamnera pas un livre pal
« Fuhie et de Mélanie l'ont condamné et qu'il est l'ami de Fulvie et de Mélanie d) ». Indépendant à l'égard de ceri'imis, répétés, consacrés, il n'ignore point ce qu'ils sont en plus d'un cas : boutades, paradoxes, mél'un ou deux Vristarques douteux, mais fidèlement mi vis par trois on quatre générations de copistes. Cependant ne l'imaginons pas indocile, présomptueux, infal
lumières. En matière d'art, il a des maîtres;
nt de les accepter, il les choisit; après les avoir
acceptés, il les contrôle. Que voulez-vous? La fonction
i 1 ne lui convient pas; en adoptant la pensée d'un
autre, il tient à faire acte de rai -on personnelle, toujours
désireux de juerer par lui-même, assez sage d'ailleurs pour
fuand il n'a pas jugé.
net en défei tre les influences du dehors,
il de certaines impressions [dus r^r
lu tempérament, du caractère, l la pro-
prit.
CGNCL1 sn>\ 555
fession, de la spécialité artistique ou érudite. Cette dernière forme d'indépendance ne manquait-elle pas, il y a quelque cinquante ans, à tels croyants de marque, alors qu'ils traitaient avec une singulière indulgence la moins pardonnable des oeuvres de V. Hugo, sa Notre-Dame de Paris? Fascination d'archéologues, d'amateurs passionnés du moyen âge, soit; mais défaillance momentanée du vrai sens chrétien et artistique. Les ciselures gothiques du cadre leur voilaient beaucoup plus que de raison l'abomination du tableau.
L'homme que nous achevons de mieux connaître demeure en somme le disciple attentif de la saine nature et des principes qui s'en dégagent, soit à la première attention, soit au premier et plus élémentaire effort de logique; pour le réputer homme de goût, nous ne lui demandons pas, on s'en souvient, de pousser plus loin la sagacité ni la compétence. Il est le serviteur très modeste et très ferme de la vérité humaine et de la vérité divine, s'il la possède Il sait douter, parce qu'il se sait homme; mais il lient le scepticisme en grand mépris; également éloigné de croire qu'il n'y ait, pour la créature intelligente, ni problème ni certitude: esprit sensé, droit, riche d'expérence; caractère suffisamment vigoureux et indépendant; pour tout dire, âme bien équilibrée dans ses puissances, âme qui se respecte et se gouverne, âme couple, mais forte et fière sans orgueil.
Or. qui ne reconnaît là, dans quelques-uns de ses attributs caractéristiques, l'âme telle que Jésus-Christ la veut et la fait? Sans doute, il y a des chrétiens qui oublient d'être gens de goût, et des gens de goût qui n'ont pas le courage- d'être chrétiens. Mais pour ces derniers, ils sont plus proches du christianisme par tout ce qu'ils ont conservé de rectitude naturelle; et quant aux autres, les grandes aberrations littéraires sont chez eux pure inconséquence.
Parmi les traita essentiels d< l'homme de goût, pas un qui re leur convienne, pas un qui n'importe à leur religion pratique, pasiw que leur religion ne leur assure mieux que toute philosophie ne saurait faire. Le lecteur en est déjà convaincu; toutefois la chose es grave pour qu'on
y appuie quelque peu.
Le goût \. ut l'équilibre, le jeu souple et ordonné de toutes les puissances; mais le christianisme l'impose et il excelle à le garantir. Qu'on ne l'accuse pas de mutiler les fies parce qu'il les règle. 11 ne mutile rien, il n'étouffe rien;- il admet l'imagination et le cœur; il les enrôle au imités maîtresses et le° fait concourir à l'œuvre suprême: il les comble et les ravit par les objets qu'il offre à leur activité. La foi profonde, l'austère gravité des mœurs, n'ont pas, que je sache, décoloré l'imagination d'un saint François de Sales, d'un Bossuet, d'un Lacordaire. Et saint Ignace, l'ascète vigoureux, l'homme de la raison sévère et de la volonté inflexible, n'a-t-il pas été accusé de sensualisme, ni plus ni moins, pour la part qu'il donne à l'image et au sentiment dans les Exercices spirituels (i)? Une seule chose est vraie : le christianisme veut et fait l'ordre dans l'homme; il condamne et combat efficacement la prédominance anormale d'une faculté, comme la médecine combat de son mieux l'hypertrophie d'un organe. Il proscrit le règne des sens et, par suite, le rêve, l'émotion outrée, l'impressionnabilité malsaine, vrais sensua- - d'esprit et de cœur, et combien proches du sensualisme de la chair! En dépit de quelques attardés, il ne se reconnaîtra jamais sous la gaze voluptueuse dont l'enveloppe l'école de Chateaubriand, non plus que sous les oripeaux moyen-âge ou les guenilles humanitaires dont l'affublent çà et là quelques autres. Le chrétien imagine et sent pour mieux penser et mieux vouloir, ce qui le mène à mieux acrir; il ne rêve pas. il no s'exalte pas pour s'amuser d' rie ou de son transport; en un mot, il ne jouit pas de lui-même, il en use; il ne s'abandonne pas, il se gouverne, jaloux de sa virilité naturelle, parce qu'elle Sert grandemenl à cette autre virilité supérieure dont il voit
't Micbelel Henri Martin. Taine.
le type en son Jésus-Christ. En ce point, les prescriptions de la foi sont d'accord avec les exigences fondamentales du droit sens littéraire. De ce chef, le croyant logique se trouve nécessairement homme de goût, et il a besoin d'être homme de goût pour s'assurer de rester croyant logique.
A quoi bon nous arrêter longuement à la science de l'âme et de la vie? Il n'y a pas encore longtemps, avant que la négation se fût jetée à corps perdu dans le radicalisme de l'absurde, on accordait à notre foi l'honneur d'éclairer mieux que doctrine au monde les mystères du cœur. Il est vrai qu'on se refusait à reconnaître, dans ce privi'ège, au moins une présomption de divinité; ou bien encore on tirait du fait des conséquences fort imprévues, l'alliance du bouffon au tragique, par exemple (1). En tout cas, le fait n'était pas contesté alors, et aujourd'hui qu'on le nie bravement, il n'en demeure pas moins incontestable. Par profession, le chrétien a l'oeil ouvert sur l'âme et sur la vie; rien ne lui manque pour les expérimenter au vrai, en toute équité, bienveillance et lumière, sans dédain, sans amertume, sans illusion; n'admirant qu'à bon titre, bien qu'il jouisse grandement d'admirer; parfaitement libre d'avoir de l'esprit et de saisir finement les ridicules; trop sérieux d'ailleurs pour regarder les choses humaines comme un spectacle, une folle mascarade bonne à divertir les penseurs. Encore une fois, le voilà bien facilement homme de goût par ce côté de l'observation et de l'expérience. Nierat-on, du reste, que l'observation et l'expérience l'aident à se faire meilleur chrétien?
Mais venons au principal. Les éléments du goût seraient stériles et menacés de périr, si l'on r.'y joignait une force et une fierté véritables, un réel courage d'esprit, de volonté, de conscience. Par là seulement on est réfléchi, logique, d'accord avec soi-même; on ose aller jusqu'au bout de ses principes et en tirer des jugements bien à soi. Par là seulement, on garde en tout et l'on impose à tous le respect de sa dignité d'homme. Par là seulement, on échappe à l'opinion, à ia mode, à la routine, à toutes les servitudes où se débat la pensée contemporaine, cette es-
(2) Schlegel. V. Hugo.
ÏIOH
pour s'être affranchie du
: lé, coui i n 1 uhv li gitime :
. noua voudrions insister de toutes nos forces. Tout
i ci tte supériorité intel-
; .i s'appelle le goût. Tout cela, c'<
»ur le chrétien, une loi professionnelle, une
en même temps qu'une sauvegarde à l'in-
. de l.i Eoi même. Eh bienl il faut l'avouer,
i manque aujourd'hui plu- on moins à bon nom-
utfs. Elles sont faibles, elles sonl timides,
ut sur mille questions des jugements tout im-
naturalisrae el d'incroyance; elles se laissent
sans vouloir > prendre garde, à l'encontre de leurs
plus i h i ictions.
Nous n'avons pas â rechercher ici les causes de cette faiblesse ou à la poursuivre dans ses manifestations di- 8ur le terrain d< - jugements littéraires, et confessons qu'elle s'y montre quelquefois désolante.
i\ pas trop dire : il est désolant de ne pas rencontrer toujours, dans la pratique littéraire des chrétiens, ce coo- Imentaire qui garde jalousement toutes les formes de la dignité humaine, el contre les fantaisies personnelles, et contre les entreprises du premier venu; le courage de fermer à certaines gens les portes de son âme, tout comme on leur fermerait celle du logis.
ssons encore à d'autres le soin de s'élever contre les mauvaises lectures et de ramener au sens élémentaire du devoir ces étranges chrétiens qui ne veulent même plu? admettre qu'on inquiète en ce point leur indépendance.. ;s ne voulons non- en prendre qu'aux grandes erreur- - es admirations trop complaisantes, funestes au cl de nous-mêmes el presque toujours imposées par ronsidératkyns trop peu dignes de notre noblesse. — Mai- l'auteur a la vogue, c'est l'homme du moment, l'opinion le porte aux nues. — Le mérite-t-il? Ft vous-même. VOUS, chrétien, Stes^VOUS fait pOUT répéter le cri de la foule, pour penser de confiance d'après ce qu'on nomme l'opinion? — Mai* il <M loué parles meilleurs critiques. — I «miels? Sur la parole de quels maîtres jurez-vous? — Mais i' esl de l'Académie. — L. Veuillot n'en était pas, el
I I MoN
jj9
Poiktmaitin s'en est exclu par un de ses meilleurs ouvrages u). — Mais il écrit si bien! — Et cpiand même? Au surplus, qu'esi-ce donc, s'il vous plaît, que bien écrire? 1 iuffit-U d'une certaine facilité de plume, d'un joli tout de pbrase, de quelques brillants de surface, de cette élégance banale qui se prend vite et qui est partout? A ce compte, il y aurait aujourd'hui bien des écrivains en France. Voudriez-vous souffrir un conseil? Renouez commerce avec les vieux maîtres, avec Bossuet par exemple; pratiquez un peu plus assidûment les quelques prosateurs du siècle, et J. de Maistre et Veuillot et d'autres encore, cai nous ne prétendons pas en dresser la liste complète. Cela fait, vous décernerez moins vite la palme du bien écrire, et l'indépendance de vos jugements ne sera pas seule à y gagner.
Mais, direz-vous encore peut-être, j'aime l'esprit, j'honore le talent où je le rencontre. Ma foi de chrétien m'obligerait-elle à leur refuser justice? Faut-il être de ces gens qui se targuent de mépriser la nature et ses dons aimables, au bénéfice de je ne sais quel surnaturel exclusif, hargneux, farouche? — Non, lecteur, et s'il est des gens de ce caractère, ils ont grand tort. Cependant soyons justes en tout. L'esprit est chose commune, chose légère et de peu de conséquence, mais parfois de grand péril chez les Français. D'autre part le chrétien sérieux sera-t-il de ceux qu'on enjôle dès qu'on les amuse? Quant au talent, prenez-y garde : le mot est équivoque. Je puis le dire, avec restriction, de toute puissance humaine quelque peu saillante, et, en ce sens, le talent court les rues comme l'esprit. Je ne puis l'appliquer sans réserve et avec une franche sympathie qu'à la puissance ordonnée, employée selon sa vraie nature, à la puissance qui ne s'amoindrit pas elle-même par désordre, par caprice, par un excès volontaire quel qu'il soit. Il y a du talent dans les œuvres les plus mêlées; il peut y en avoir dans les plus folles et les plus coupables; mais h talent, selon toute la force du terme, la vraie, complète et glorieuse excellence d'esprit et d'âme, la seule qui honore l'homme et que l'homme doive honorer, qui
(r) Les Jeudis de madame Charbonnean.
CO.V 1 l MON
idrait • 1 i i J< la trouve là? » 11 > a du talent dans
lyn, dans Notre-Dame de Paris, dans quelques pages - Misérables; d'aucuns même réussiraient peut être à en découvrir dans ['Assommoir; mais quand vous referiez le moins malsain de ces livres, vous n'aurez pas
- de dire : « Voilà le talent. »
11 est vrai, c'est bien mal servir l'intérêt du surnaturel, que de mépriser par système la nature, les puissances de nature. Cependant il faut s'entendre. Quand la puissance naturelle se dérègle, quand elle guerroie contre elle-même en se tournant contre son Auteur, elle ne perd pas une certaine excellence originelle et, si l'on veut, métaphv sique, tout comme l'arme employée au crime garde sa trempe et son poli. Mais, à la différence de cette arme, elle devient méprisable, parce qu'elle abuse librement d'ellemême. 11 y a plus : à la longue au moins, elle s'amoindrit par ses désordres, elle se blesse par ses attentats. Quand te talent natif s'alanguit ou se surmène, quand il sort de la vraie nature et s'efforce de m'en faire sortir, je dois le reconnaître encore, je puis même lui accorder une certaine admiration toute platonique, à peu près comme à l'éclat et à la force d'un incendie qui menacerait ma maison. Mais dans l'ordre pratique — et cet ordre est tout — je me dois à moi-même de n'en point vouloir jouir, de le mépriser, de m'en défier plus encore.
C'est d'abord que le talent est un grand enchanteur, un traître qui se glisse dans l'âme et risque fort d'y introduire avec lui tout ce qu'il couvre de ses couleurs. Voici une de ces productions mêlées dont notre littérature abonde. Une certaine puissance est là, qui vous tenterait d'admirer; mais le désordre y est aussi, qui vous commande d'être sévère. Comment se formera votre impression finale, dominante, laquelle est, après tout, indivisible? Si vous êtes trop facile aux séductions de la verve, de la hardiesse, de la force réelle ou feinte; ne serez-vous pas trop coulant sur la question de vraisemblance, de naturel, de vérité humaine, voire de moralité? Deux lecteurs achèvent un même ouvrage; l'un conclut : « Il y a là du talent; mais c'est faux, c'est fou, c'est immonde; » l'autre : « C'est faux, ' fou, c'est immonde; mais quel talent! » Dieu veuille
conclusion 56 1
que le second ne soit pas tombé sous le charme, que le roulage ne lui ait pas manqué pour être assez homme de goût et tout ensemble assez chrétien! Est-il probable menu qu'il s'avoue aussi nettement les côtés répréhensibles de l'œuvre? X y cherchera-t-il pas d'instinct quelque palliatif? Nous avons vu, pour notre compte, des laïques vraiment exemplaires s'éprendre des splendeurs descriptives de Jocclyn; après quoi ils résistaient fort à convenir que le poème fut moralement et religieusement détestable. Nous avons vu — qu'on nous pardonne ce rapprochement — déjeunes catholiques prendre sérieusement M. Zola pour quelqu'un et ses théories pour quelque chose. N'y av-it-il pas lieu de craindre que cette illusion les rendit moins sensibles à l'infection triviale des produits de cet industriel? En tout cas, il est trop vrai : grâce à notre faible pour la puissance quelconque, l'ombre seule, la seule présomption du talent nous fascinerait vite jusqu'à nous rendre un peu moins inacceptables ce dont la foi et la dignité humaine ont horreur.
Là n'est pas encore tout le péril. Si l'en veut bien y réfléchir, on verra que ce faible même tient à l'idolâtrie humanitaire qui est aujourd'hui le grand mal. Et combien d'honnêtes gens s'en font complices avec une 'innocence qui les absout, nous l'espérons, mais qui les honore moins et, à coup sûr, les expose fort! En particulier dès qu'il s'agit d'art et de littérature, combien se comportent comme si tous les jets de la sève naturelle, toutes les saillies de la fougue humaine avaient un égal droit à l'admiration et au respect! Immoralité naïve, erreur capitale en fait de goût, inconséquence profonde chez celui qui a l'honneur d'être chrétien. Mais voyez plutôt. S'émerveiller partout de la force, la glorifier pour elle-même, sans tenir autrement compte de sa direction et de son usage; la saluer, l'aimer, en jouir, alors qu'elle se retourne contre sa fin, et ne pas voir qu'elle se compromet ainsi jusqu'à commencer sa propre ruine : voilà bel et bien le naturalisme, c'est-àdire l'adoration pratique des énergies brutes dp la nature. Naturalisme implicite, inconscient, à la bonne heure! mais naturalisme du meilleur aloi. c'est-à-dire chose antichrétienne au premier chef. Si le talent vous fascine quand
iiandoz-vous au moins où irait logiquement cette faiblesse. Elle irait à ne lui vouloir plus d'autre fin que votre amusement quelconque, d'autre règle que son Si l'homme nous séduit encore dans l'abus qu'il fait de sa force, prenez garde : vous inclinez à lui mr unique loi sa force même, ce qui serait proprement le faire Dieu.
- nous outrons la thèse peut-être. En quoi? Esti- -nous une âme perdue, l'accusons-nous d'athéïsme pratique, pour se laisser duper ici ou là par une vertige d'admiration irréfléchi* Non; nous lui dénonçons un péril grave et rien de plus. — Mais c'est un procès de tendance. — Ecartons ce mot vague. Il serait inique de punir un homme pour ses tendances; il n'est que charitable de l'avertir que ses tendances le mènent à mal.
Ici donc le chrétien doit prendre parti sans biaiser. Qu'il s'affranchisse de l'opinion, de la mode, des prestiges, du talent dévoyé, ou qu'il conspire par sa faiblesse à la grande idolâtrie contemporaine; qu'il ait, en ce point, le goût ferme et sévère, ou qu'il marche avec la foule dans le sens le plus opposé au christianisme : il n'y a pas de milieu.
Complaisance molle, indolence ou illusion volontaire de l'esprit et du cœur, servage de la pensée au gré de l'opinion régnante ou du talent indigne : le douloureux, l'humiliant spectaclel Si nous ne pouvons, nous croyants, l'épargner à notre époque, il nous convient d'y assister avec une tristesse grave d'en dégager la leçon pratique, d'en goûter, si je l'ose dire, l'ironie providentielle ■ l'esclavage sortant de la rébellion par l'invincible f'irce des choses, tant d'abaissement après tant d'orgueil 1 Quel argument à l'appui de notre foi! Quel appoint à cette fierté toujours modeste et compatissante, qui est notre droit et surtout notre devoirl Mais qu'un seul d'entre nous se mette à la suite de l'opinion; qu'il Ae sache pas refuser son grain .'ix idoles littéraires de la multitude; qu'il reste ébloui, lui, le disciple et le privilégié du surnaturel, devant la puissann naturelle qui s'égare : disons simplement qu'une telle faiblesse effraye, désole et révolte plus que les folles aberrations de l'incroyance. Quand l'incroyance
fait bon marché des lois essentielles du goût, quand elle perd le sens de la morale et de la vraie nature humaine; elle est, après tout, dans la logique, dans la fatalité de son rôle. Si le croyant s'y prête, faute d'attention ou d'énergie; il sort du sien, il l'oublie, le dément, le déshonore et le compromet. Deux fois inconséquent, il va contre la dignité de sa profession qui lui commande le courage d'esprit comme tous les autres; il va contre la logique de sa foi qui le garderait des grandes erreurs artistiques, des seules redoutables, des seules qui nous aient occupé durant tout ce travail.
En effet, il importe, ce semble, d'y revenir en finissant. L'Evangile et le catéchisme ne sont pas des manuels de rhétorique; l'orthodoxie n'a point grâce d'état pour résoudre toutes les questions d'art; elle se déclare inhabile à juger de la puissance ou du fini d'une description, de la perfection technique d'un discours ou d'un drame, de la sonorité d'une période ou d'un vers. Si tout cela précède de la nature et ne vaut que par elle; ni la provenance n'est assez immédiate, ni l'intégrité de l'âme intéressée d'assez près, pour que la foi ait, dans l'espèce, juridiction et compétence. Mais dès que l'âme est directement en ■cause, dès qu'il s'agit de la traduire au vrai, de lui donner des impressions normales et saines; alors intervient de nécessité la vérité supérieure, lumière et règle universelle du monde moral. Or, c'est ici précisément le fond solide et sérieux de l'art. Qu'est-ce que l'art, en particulier l'art littéraire? Avant tout, c'est l'âme, l'âme qui, en s'exprimant, passe dans une autre pour la faire vibrer à l'unisson. Le reste est métier ou, en tout cas, chose de moindre conséquence, matière de goût, mais accessoire. L'essentiel consiste à bien juger, à bien sentir la valeur de l'âme qui nous parle et des impressions qu'elle nous transmet. Celui qui, dans un moment donné, juge et sent de la sorte fait acte de goût, fût-il sans lettres, ce qui est possible en rigueur. Celui qui n'a pas ce droit sens de l'âme n'a pas le vrai goût, fût-il érudit comme Chapelain ou rompu au métier comme Sainte-Beuve. Où mène d'ailleurs la culture littéraire? A étendre ce sens, à l'affermir, à montrer l'âme
ins maints détails où l'irréflexion»
le convenu.
bon goût littéraire et le christianisme,
la science divine de l'âme, le
lieu est manifeste, il est naturel el nécessaire. Le goût offre
un appoint et une d té pratiqua de notre
Christian isme; le christianisme, qui n'est rien moins qu'une
méthode littéraire, devient cependant, par force 'le nature,
I gOÛt
Dieu veuille rendre ces vues familières à tous les croyants ami très, mais plus encore, s'il se peut, à tous les
nu ; eaiholique! Sans prétendre aucune-
mei i, nous avons le droit de leur rappeler nos
immunes. Elles sont lourdes, et plus que Prise dans son ensemble, la littérature contempoi. . l.i fiction surtout et la poésie, soulève devant nous bie: iblèmes délicat- et d'importance. La tiendrons-
nous pour non avenue? C'est impossible. En méconnaîtrons-nous de parti pris les mérites, les progrès et, si l'on &s conquêtes? Cela serait inique et redeviendrait vite lieux. Mais jusqu'où enjoindre, favoriser, tolérer même, l'admiration pour tant d'œuvres équivoques? Par Iles appréciations assez fermes et larges, par quels tempéraments assez loyalement habiles, garder la justice et prévenir la séduction? Les plus forts e sont parfois dans l'an ru'adviendrait-il si, faute de principes, d'atten-
tion ou de courage, on flottait quelque peu soi-même au >u des enthousiasmes peu raisonnes?
ïsible que l 'antichristianisme le plus dangereux t là, en toul ience, par tel qui en-
te .in nom de Jésus-4 Ihrist P assurément l'étal des lettres est fort triste. Dans les jugements, l'anarchie; dans la composition, la fantaisie «ans
t signe d'impuissance; dans la pédago officielle, imposée, despotique, les principes sYffaçanl de plu- en plus devant une érudition desséchante, immense, impraticable aux esprits jeunes. Mais la situation a d'autres ions tenté, quant à nous, de h trouver belle el heureuse. En rompant avec les règles éternelles, le romantisme nous a fait ee bien, de détruire les
•servitudes qui s'y étaient jointes jusqu'à s'y confondre : mythologie, culte des formes antiques sans distinction ni contrôle, tout cet héritage -de la Renaissance et de Ronsard, trop scrupuleusement gardé par notre grande école française. En répudiant le vrai, le pur classicisme, on nous affranchissait au moins du faux. Et nous voilà, parmi ces ruines, nous chrétiens lettrés, un peu comme seraient les survivants honnêtes d'une révolution radicale, en situation de tout refaire à leur mode sur un sol où rien du passé ne resterait debout. De l'anarchie littéraire qu'on nous offre, prenons au moins la liberté. Nous voilà maîtres d'écarter à la fois, et le fantaisisme du jour, et le formalisme étroit de jadis, et la révolution, et l'ancien régime. Nous voilà maîtres d'appliquer rigoureusement aux choses de l'art les seules données du bon sens et de l'expérience humaine, étendues et confirmées par celles de la foi; maîtres de rentrer dans la véritable et généreuse conception de la littérature, celle qui cherche en tout l'âme et règle tout d'après ses lois profondes; maîtres, en un mot, de nous faire un goût assuré quant à l'essentiel, en poussant à ses conséquences la logique de nos principes chrétiens. Puissions-nous le bien entendre, et ici comme ailleurs, la révolution se sera faite sans nous et contre nous, mais à notre ^bénéfice.