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Matière du concept

La matière du concept est une donnée de la sensibilité ; Kant l'appelle intuition sensible. Nous sommes donc forcé de toucher au problème délicat de la connaissance dans la sensibilité. Nous ne le ferons que dans la mesure nécessaire pour apprécier la base sensible des concepts kantiens.

Nous savons que d'après Kant l'intuition empirique consiste en une synthèse d'éléments matériels et d'éléments formels. Pour expliquer la perception externe et la perception interne , il ne suffît pas de faire appel à l'apriorisme de deux facultés, sensibilité externe et sensibilité interne ; on doit supposer des formes a priori dans ces facultés. L'espace et le temps accompagnent chacune de nos représentations sensibles universellement et nécessairement; et comme tout ce qui est universel et nécessaire ne peut venir de l'expérience, l'espace et le temps sont les lois a priori de la sensibilité.

Tout cela est-il bien démontré ? — Sans doute la thèse empiriste, qui rejette tout apriorisme, ne saurait être soutenue. La négation brutale de tout aprio-

risme est aussi inconciliable avec les faits observés qu'un apriorisme exclusif et absolu, comme celui de Fichte, expliquant tout par le moi donné a priori. Kant a fait avec raison une certaine part à l'expérience et à l'apriorisme. Mais nous trouvons excessive la part des formes aprioriques. Avec les seules facultés, et sans le secours de ces formes a priori^ on peut expliquer tous les phénomènes des deux sensibilités, à la condition toutefois de bien entendre la sensibilité elle-même. Il est évident que si Ton admet avec Kant que la sensibilité constitue une pure réceptivité, une pure passivité, on n'expliquera pas l'intuition sensible des phénomènes dans Tespace et dans le temps. Mais la sensibilité est-elle, comme on le répète souvent après Kant, une simple passivité ?

Sans doute, les sensations, qui fournissent la matière de l'intuition sensible dont l'espace est la forme pure, consistent en des modifications et des passions reçues dans nos facultés organiques, subies par elles au contact des objets. Nous reconnaissons même que les sensations sont principalement passives ; et nous avons, pour expliquer ce caractère de passivité, qui s'attache aux sensations, des raisons meilleures que celles de Kant. Car nous ne faisons pas consister les sensations en des modifications de l'esprit; elles n'ont pas lieu dans l'àme seule, mais dans les organes animés. Et c'est parce que les sensations sont des modifications nerveuses vitales, que nous admettons sans difficulté leur caractère de passivité. Bien mieux que l'esprit, le système nerveux peut recevoir des impressions qui le modifient; on comprend plus facilement la passivité et la réceptivité d'une sensation dans une faculté organique, que dans ce qu'on appelle l'àme ou l'esprit. Mais si les facultés organiques expliquent

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la passivité des sensations, elles ne permettent pas de les regarder comme des modifications purement passives.

Ces facultés organiques, en effet, ne sont pas inertes comme la matière minérale, elles constituent quelque chose de vivant : un même principe les fait vivre et sentir. Or la vie sensitive et l'organe ne doivent pas être juxtaposés; l'organe matériel ne pourrait pas exister seul et avoir en même temps des fonctions; privée des organes, la vie sensitive deviendrait un mystère incompréhensible. Le rapprochement sous forme de juxtaposition les laisserait séparés ; il faut un rapprochement plus intime, une pénétration plus profonde ; de telle sorte qu'il y ait distinction, mais point de séparation. Grâce à cette synthèse très intime de la vie sensitive et de l'organe, nous avons un organe vivant et capable de sentir. Passif et réceptif, comme la matière, par son côté étendu et multiple, l'organe vivant ou faculté organique réagit en vertu de sa force vitale ; la sensation ne consiste pas en une simple modification passive de l'âme, mais en une modification passive d'une faculté organique vitale ; elle n'est donc pas une forme inerte, bien qu'elle soit principalement passive.

La notion de la sensibilité ainsi comprise, est-il nécessaire, pour expliquer nos intuitions sensibles dans l'espace et dans le temps, de supposer l'existence en elle, a priori^ des formes pures de l'espace et du temps?

Nullement. Lorsque Kant remarque qu'il est impossible de nous représenter dans la sensibilité quoi que ce soit, à moins de nous le représenter dans l'espace et dans le temps, il ne veut pas dire que nous percevons par nos intuitions sensibles l'espace, sous la forme de l'espace, et le temps, sous

la forme du temps. Car, dans ce cas, le temps et l'espace seraient des concepts universels de rapports des choses en général ; ce que Kant n'admet pas. [Critique delà raison pure. Esthétique transe. ^\'^ section, p. 78; II" section, p. 86.) Loin de nous représenter les raisons d'espace et du temps, les intuitions sensibles sont simplement des représentations de phénomènes circonscrits par l'espace et par le temps. La psychologie animale ne peut nous laisser aucun doute à ce sujet. L'animal se représente toutes choses, aussi bien que l'homme, dans l'espace et dans le temps. Assurément il ne connaît pas, comme l'homme, les raisons d'espace et de temps; mais ce qu'il voit, ce qu'il entend, ce qu'il sent, recherche ou fuit, est toujours situé dans tel lieu et à tel moment de la durée ; s'il ne connaît pas l'espace et le temps sous forme universelle et nécessaire, il les connaît sous forme sensible et concrète. Pourquoi mettre dans la sensibilité animale les foimes a priori d'espace et de temps ? Il suffit que les objets qui se présentent à nous, qui frappent nos sens, soient étendus et successifs. Nous les saisirons localisés dans telle parlie de l'espace, réduits à tel point de la durée, sans distinguer le corps ni de son étendue ni de son mouvement. La sensibilité percevra concrètement, dans une synthèse naturelle, la figure et l'objet figuré, l'étendue et l'objet étendu, le mouvement et l'objet mû. L'entendement pourra seul, au moyen d'une certaine analyse, connaître sous forme abstraite l'étendue et l'espace, le mouvement et le temps.

Cet apriorisme de l'espace et du temps, comme formes pures de la sensibilité, est donc une hypothèse gratuite. Autant vaudrait dire que l'espace et le temps sont des catégories de l'entendement et qu'on

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doit fLiire appel, pour expliquer rintuition sensible, non seulement à ces deux formes, mais encore à toutes les formes ou concepts purs de l'entendement. Il ne pourrait y avoir aucune intuition sensible sans ra|)plication des catégories de l'entendement. C'est d'ailleurs ce qu'admet le fondateur au Néo-Kantisme^ M. Renouvier. Kant a voulu conserver la distinction classique et usuelle de la sensibilité et de l'entendement, en situant dans la sensibilité les deux formes a priori de l'espace et du temps, réservant les catégories à l'entendement.

N'y a-t-il que l'espace et le temps qui soient constamment représentés dans nos intuitions sensibles? N'y a-t-il pas d'autres caractères sans lesquels l'intuition sensible n'aurait pas lieu- et qu'on devrait par conséquent ranger parmi ses formes a priori? Les catégories de l'entendement n'entrent-elles pas dans l'intuition sensible, au môme titre que les rapports de l'espace et du temps? Si on suppose dans la sensibilité l'existence a priori des formes pures de l'espace et du temps, comme des conditions nécessaires de la possibilité de l'intuition, il faut logiquement appliquer tout l'entendement à la sensibilité. M. Renouvier, en disciple logique de Kant, constate l'application des catégories dans les intuitions sensibles, dont elles sont les lois et constituent la possibilité. Modifiant la table des catégories kantiennes, le célèbre criticiste estime que la catégorie de relation est nécessaire pour qu'il y ait intuition sensible. La relation comprend trois formes : distinct, identique^ déterminé. Or, qu'une chose ne soit pas relativement déterminée par rapport à d'autres choses, qu'il n'y ait point quelque rapport représenté dans l'intuition sensible, comment y aurait-il représentation et sensibilité ? Le phénomène senti est nécessairement

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distingué, ne fiit-ce que du sentant. D'un autre côté, si le phénomène qui est rapporté exprime une unité, une pluralité ou une totalité, c'est grâce à la catégorie du nombre [Essais de critique générale^ t. I, p. 99 et 105). Cette fonction de relation existe chez l'animal, en tant qu'il discerne et assemble selon ses besoins les choses éparses sous ses yeux. Enfin le phénomène rapporté à d'autres ou au sujet sentant et de plus nombre est limité dans Tétcndue et dans la durée; de là les catégories de position et de succession. Arrêtons cette analyse qu'il nous est inutile de poursuivre. La sensibilité compare, nombre, situe dans l'espace et dans le temps ; elle a besoin, à cet effet, de recevoir Tenij^reinte de l'entendement au moyen des catégories de relation^ de nombre^ de succession et de position. M. Renouvier fait remarquer que toutes les représentations sensibles enveloppent les catégories qui sont en elles à l'état concret; la conscience et la réflexion les dégageront ensuite de leurs scories empiriques. Nous trouvons très logiques les remarques de M. Renouvier sur la distinction kantienne de la sensibilité et de l'entendement. De môme que nos représentations sensibles offrent les caractères de l'espace et du temps, elles offrent également d'autres caractères qui ne leur sont pas moins essentiels, par exemple, la relation^ le nombre y la position, la succession, etc. Mais nous dénions à ces catégories, aussi bien qu'aux rapports de l'espace et du temps, toute existence a priori dans la sensibilité. Rien ne justifie cet apriorisme. Avec une faculté organique, vitale et sensible, on explique sans difficulté les caractères concrets que présente toute intuition sensible. Nous nous contentons de Tapriorisme des facultés sensibles, sans préjuger la question des facultés, dont nous ne voulons rien sa-

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voir pour le moment; on peut les appeler, si l'on veut, des fonctions organiques et vitales. Les représentations sensibles et concrètes d'espace^ de temps^ de position^- de succession^ de nombre, de relationy etc., exigent seulement que la sensibilité soit modifiée par un objet étendu, en mouvement, un ou multiple, distinct ou identique, etc. La sensibilité /-eV^git en vertu de son activité, de ce qu'elle possède de spontanéité, et produit la représentation sensible ; l'imagination, faculté de la sensibilité interne, reproduit celle-ci, sous forme d'image, en l'absence des objets.

Rouages inutiles dans la formation des intuitions empiriques, compliquant et embarrassant le mécanisme de la connaissance sensible, ces formes innées de l'espace et du temps, telles que Kant les explique, sont-elles bien compréhensibles? A la vérité, nous les concevons très difficilement. Elles sont des manières d'être, des modes, des informations, des déterminations de la sensibilité. Mais que faut-il entendre par ces déterminations à se représenter les choses dans l'espace et dans le temps ?

Il semble d'abord qu'elles constituent une certaine représentation pure de l'espace et du temps. Parlant de la possibilité de se représenter les choses comme situées en des lieux différents, Kant s'exprime ainsi : « 11 faut que la représentation de l'espace existe déjà en moi. Cette représentation ne peut donc être tirée par l'expérience des phénomènes extérieurs, mais cette expérience extérieure n'est ellemême possible qu'au moyen de cette représentation. L'espace n'est autre chose qu'une représentation a priori. » [Loc. cit.., 1" section, p. 78.) Le mot Forstellung, dont se sert Kant, exprime bien une représentation en général, image, notion, idée. Pour le

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temps, il s'exprime de la même façon (2® section, p. 86). En quoi peut bien consister cette représentation pure et nécessaire de l'espace et du temps dans la sensil)ilité, indépendamment des objets et antérieurement à l'expérience ? Ce n'est évidemment pas la représentation de l'espace réel, de l'étendue réelle, du mouvement, du temps. La diversité spatiale et temporelle, qu'elle contient a priori^ ne peut être qu'idéale ou imaginaire. Or, si c'est une rej)résentation de l'espace idéal, il faut qu'elle consiste en un concept ; ce que Kant n'admet pas. Si c'est une représentation de l'espace imaginaire, c'est-àdire de l'espace idéal auquel le jeu de l'imagination donne une forme sensible, dès lors la représentation de l'espace n'appartient pas à la sensibilité externe ; ce qui est contre la théorie. Il nous semble que cette représentation pure de l'espace n'a de sens que si on la regarde comme une condition subjective et nécessaire de la perception sensible des objets dans l'espace. Aussi bien, Kant emploie très souvent ce langage, en parlant des formes pures de l'espace et du temps. Mais la difficulté n'est que reculée; nous nous demandons ce que signifient ces conditions subjectives des intuitions sensibles. C'est vite fait de les appeler des lois [loc. cit. Esthétique transe.^ p. 78 et 89); le mot est vague et bien reçu. Si Kant entend par ces lois de simples nécessités subjectives, il est évident qu'il y a une nécessité pour la sensibilité externe de se représenter les choses dans l'espace, et une nécessité pour la sensibilité interne de percevoir les objets dans le temps. Bien plus, il y a une nécessité pour la sensibilité de saisir sous forme concrète tout ce que Tentendement pourra dégager et produire au grand jour, sous une forme abstraite et universelle. La sensibilité est naturellement confor-

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niée pour saisir les sensibles ; entre la faculté et l'objet, il y a toujours une conformation naturelle; ce sont deux termes réciproques et corrélatifs. Ils sont faits Tun pour Tautre, et Tun ne se comprend que par sa relation avec Taulre. Si Kant ne veut dire que cela, nous admettons, sous forme concrète, comme des dispositions natives et des lois nécessaires de la perception sensible, non seulement l'espace et le temps, mais encore toutes les catégories. La question reviendra alors à celle-ci : d'où viennent ces lois, ces nécessités, ces formes? De l'expérience, ou des facultés? Elles ne viennent pas des facultés, où elles ne seraient que des fardeaux inutiles et encombrants, la faculté suffisant pour la perception. Il suffit, nous l'avons montré, d'une faculté organique et vitale, d'un côté, et, de l'autre, d'objets déterminés dans l'espace et dans le temps, pour que ces déterminations physiques deviennent, sous forme de connaissance, les lois de nos représentations.

L'intuition sensible n'est donc pas un composé de matière et de forme ; c'est une sensation ou acte de la sensibilité externe que la sensibilité interne reproduit sous forme d'image.

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