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Synthèse de la matière et de la forme

Bien plus, alors même qu'on admettrait la notion kantienne de la catégorie, et, par suite, de l'entendement, cette catégorie serait dans l'impossibilité de s'appli({uer à l'intuition sensible, comme une forme à la matière; et partant le jugement synthétique a priori resterait encore impossible.

Kant a compris la difficulté d'unir les deux éléments, matériel et formel, pour faire un concept complet. Le jugement résulte d'une subsomption des intuitions sensibles sous les concepts purs ou catégories. Or les concepts purs de l'entendement comparés aux données de la sensibilité sont tout à fait hétérogènes, gaiiz ungleicJiarlig, et ne sauraient jamais être donnés dans quelque intuition. « Gommentdonc, dit Kant, la subsomption de ces intuitions sous ces concepts et par conséquent Vapplication des catégories aux phénomènes, est-elle possible, puisque personne ne saurait dire que telle catégorie, par exemple, la causalité, peut être perçue parles sens?» (Loc. cit.^ Analy, des princ.^ Du schématisme des concepts purs de l'entend.^ ch. i, p. 199.) Kant a creusé un abîme entre la sensibilité et l'entendement; la sensibilité, c'est la passivité et la réceptivité ; l'entendement, c'est l'activité et la spontanéité. La sensibilité

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est le domaine du contingent sans rien de nécessaire, du particulier sans aucun germe ou fondement de l'universel ; la notion de cause ne peut pas être perçue par la sensibilité, d'aucune façon, sous quelque forme que ce soit. L'entendement pur, au contraire, est la réofion du nécessaire et de l'universel.

Force a été de chercher une région mitoyenne où le nécessaire s'unirait au contingent, l'universel au particulier, l'activité à la passivité. On sait que, d'après Kant, le schème de l'imagination transcendantale rendrait possible cette union, en raison de son homogénéité avec les deux extrêmes. Nous ne voyons pas du tout cette homogénéité. Monogramme de l'imagination transcendantale, le schème est homogène aux catégories, intellectuel comme elles. L'imagination transcendantale fait assurément des synthèses dans l'imagination empirique, dans le sens intérieur; mais il faudrait expliquer cette application de l'imagination, comme entendement, à l'imagination, comme sensibilité ; la distance est toujours la même. Entre les deux imaginations, il y a le même fossé infranchissable qu'entre l'intuition sensible et la catégorie. Comment n'en serait-il pas ainsi? Il est inintelligible que deux termes hétérogènes aient en commun un terme homogène; siceterme étaitvraiment homogène aux deux extrêmes, ceux-ci perdraient leur hétérogénéité. Ne peut-on pas invoquer l'axiome mathématique : deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles ? Le schème n'a pas plus de réalité que le médiateur plastique imaginé par Euler pour unir l'àme et le corps.

Bien plus, en admettant la possibilité d'union entre deux termes, dont l'un appartient à une faculté spirituelle, et l'autre à une faculté matérielle, où serait la raison des synthèses ? Pourquoi l'entendement

ferait-il le schcine du nombre pour appliquer les catégories d'unité, de pluralité, de totalité, aux différentes successions des phénomènes dans le temps, plutôt que celui du réel pour leur appliquer la catégorie de qualité, ou bien celui de la permanence du réel pour leur appliquer la substance? Pourquoi telle succession de phénomènes dans le temps serait-elle liée conformément à la quantité plutôt qu'à la qualité, à la relation, à la modalité? Si on invoque le schème, nous demanderons pourquoi tel schème concerne «la série du temps», tel autre « le contenu du temps », celui ci « l'ordre du temps», celui-là « Pensemble du temps » par rapport à tous les objets possibles ? La raison de la diversité des unions, des subsomptions, ne pouvant être prise, d'après Kant, du côté des objets, elle doit être subjective, a priori, et, par conséquent, nécessaire ; car tout ce qui est dans l'entendement, dans le sujet pensant, est nécessaire. De plus, non seulement la raison de cette diversité ne peut venir de la matière sensible, mais les phénomènes eux-mêmes sont liés accidentellement dans le temps; et s'ils sont présentés comme liés nécessairement, c'est l'effet des catégories ; de telle sorte que notre connaissance est naturellement fausse; nous nous représentons cowwwe nécessaire ce qui est contingent. D'où vient donc cette erreur de l'entendement kantien? De sa nature môme. D'où vient qu'il applique telle catégorie plutôt que telle autre et par conséquent fait cette erreur et non pas celle-là? De sa nature encore. L'entendement n'aperçoit pas les raisons de ses synthèses, ni les rapports eux-mêmes; il crée ces rapports et les met dans les choses, sans discernement, par un instinct aveugle et caché dans ses profondeurs. Grâce à cet instinct de subsumer les intuitions sensibles sous les con-

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cepts purs, rcnlendement kantien est frappé de cécité; toutes ses synthèses sont aveugles.

Voilà ce que les catégories kantiennes ont fait de rentendenienl ; si elles étaient possibles en ellesmêmes et si Ton concevait leur application, la liaison de la matière sensible par l'entendement en un concept complet et dans un jugement synthétique a priori rendrait la connaissance fausse, ou plutôt la détruirait par le fond.

Cependant Kant apporte à l'appui de sa théorie du concept complet le fait de certains jugements synthétiques a priori. Subtil à donner le vertige quand il monte pièce par pièce le gigantesque échafaudage de la connaissance, il est naïf dans le choix de ses exemples. Descartes les aurait choisis plus compliqués. Nous ne pouvons pas discuter l'un après l'autre les six exemples de jugements synthétiques qu'il a tirés soit des mathématiques, soit de la physique, soit de la métaphysique. Il nous suffira d'en citer un, sur lequel il a particulièrement insisté.

]\Iais avant d'entrer dans cet examen, nous devons indiquer trois sortes de jugements : analytiques^ synthétiques, analytico-synthétiques [loc. cit.^ Introd., IV et v, p. 54-63). Les traités de logique reconnaissent généralement l'existence des jugements analytiques et des jugements synthétiques. Le jugement analytique consiste en une explication du sujet. Si dans la notion d^homnie je découvre par l'analyse qu'il est capable de raison et de vertu^ je puis développer ma compréhension sous cette forme complexe et purement explicative : riiomme est capable de raison et de vertu. Ce jugement est a priori^ universel et nécessaire, parce que le prédicat est contenu essentiellement dans le sujet; l'analyse le tire de son état d'enveloppement. Les jugements synthétiques

supposent une synthèse, une addition : l'attribut n'est pas contenu a priori dans le sujet. 11 faut par conséquent le prendre dans l'expérience et l'ajouter au sujet. Dans le jugement : Pierre est savant^ il n'est pas . possible de former le prédicat d'après l'analyse du sujet; savant n'est pas une explication du concept Pierre, mais plutôt une extension. La qualité de savant^ connue par l'expérience et attribuée à Pierre^ ajoute à celui-ci quelque chose qu'il n'a pas essentiellement. En ce sens, les jugements synthétiques sont contingents et a posteriori.

Nous cessons d'être d'accord avec Kant, lorsqu'il propose une troisième forme de jugement. La division en jugements analytiques et jugements synthéthiques nous semble posséder les qualités d'une bonne division. Etre contenu essentiellement dans le sujet ou ne pas y être essentiellement contenu, ce sont bien deux propositions contradictoires; on ne conçoit pas un milieu. Les deux membres de la division s'opposent et la division est adéquate. Kant affirme cependant qu'il y a des jugements synthétiques a priori^ c'est-à-dire des jugements oîi il y a nécessité et universalité sans que le prédicat soit contenu dans le sujet. A ce groupe de jugements il faut rattacher d'après lui les jugements mathématiques, au moins ceux des mathématiques pures, les principes de la géométrie pure, les principes de la physique et ceux de la métaphysique. C'est pour montrer la possibilité de semblables jugements et la nécessité où se trouve la métaphysique, si elle veut se constituer comme science, de faire entreries constructions de l'esprit dans le domaine de ses recherches, que le philosophe de Kœnigsberg entreprit la Critique de la raison pare, Nous croyons avoir suflisamment démontré l'impossibilité des fonctions

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synthcti(jiies a priori ai des subsomptions de la matière sensible sous les catégories dans la genèse des concepts complets, pour passer aussitotTà la question de fait.

Parmi les six jugements synthétiques a priori^ cités par Kant, nous prendrons celui qu'il donne comme type ou spécimen dans les sciences mathématiques. La proposition 7 H- 5 = 12 n'est pas, d'après lui, une proposition purement analytique. Le prédicat 12 est affirmé universellement et nécessairement du sujet 7 -f- 5 ; mais celui-ci ne contient rien de plus que la somme de deux nombres; et il n'est pas possible, par voie d'analyse suivant le principe de contradiction, d'en tirer le concept 12. Pour trouver le prédicat 12, il faut ajouter au raisonnement syllogistique une liaison synthétique, ajouter une à une les unités, effectuer l'opération indiquée par le concept analytique de somme; en comptant sur les doigts, on ajoute au nombre 7 le nombre 5, et on voit ainsi résulter le nombre 12. Nous croyons qu'il eut été très difficile d'apporter un exemple de jugement plus manifestement analytique. Si nous nous servons des doigts pour compter, c'est pour aider notre opération mentale des signes sensibles et de la mémoire; mais nullement pour percevoir la vérité du jugement. Les deux concepts 7 -h 5 et 12 sont identiques; le sujet 7 -h 5 n'est pas autre chose que le prédicat 12 divisé en deux éléments essentiels. De 7 -h 5 on peut tout aussi bien tirer 12 que de 12 on tire 7-1-5. Or un jugement où le prédicat est contenu essentiellement dans le sujet et le sujet dans le prédicat est évidemment analytique. Aussi bien, n'est-ce pas par une série de jugements analytiques successifs qu'on arrive au concept 12? Qu'est-ce au fond que 7 -h 5? C'est le résumé d'opérations logiques et arithméti-

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qiies, où n'entre rien qui ne soit (i priori et analytique : 5=l4-l-hl-hl-l-l; l'addition de 7 -h 5 revient par conséquent à cette série d'additions 7 4 1 f- 1 }- 1 -f- 1 ^- 1. Or 7 -f- i = 8 et 8 est défini j)ar 7 4- 1. Substituez le défini à la définition et continuez l'opération : 8 -h 1 = 9; au moyen de substitutions successives du défini à la définition, vous arriverez à ceci : 11 -h 1 = 12. C'est par déduction et par analyse qu'on passe de 7 -h 5 à la somme 12, du sujet au prédicat. On obtient le même résultat si dans l'égalité donnée 7 -h 5 = 12, on retranche une quantité égale à chacun des deux termes : 7-1-4=11; 7 H- 3 = 10; 7 -1-2=9; 7 -h 1=8; 7 =7. Le jugement est donc analytique.

Les cinq autres jugements cités par Kant ne sont pas plus difficiles à expliquer soit dans un sens analytique soit dans un sens synthétique. Il n'existe pas plus de jugements analytico-synthétiques ou synthétiques a priori^ qu'il n'existe de catégories. Les catégories sont inutiles et impossibles; les jugements synthétiques a priori sont également inutiles et impossibles. L'entendement demande à être traité comme la sensibilité; de même que nous avons débarrassé la formation de l'intuition sensible, ou matière du concept, de l'apriorisme des formes de l'espace et du temps, de môme il faut décharger l'entendement de l'apriorisme des catégories ou formes logiques du concept. Si l'apriorisme subjectif des concepts et des formes réalise, en un sens, un progrès sur l'apriorisme objectif de l'intuition directe de l'absolu, il est chez Kant et chez M. Rcnouvier, par son importance excessive et sa multiplication exagérée, ce qu'il y a de plus antiscientifique et de moins expérimental : c'est du formalisme, du convenu, de l'artificiel; c'est la logique substituée à la

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psychologie, et Tetre de raison mis à la place de Telre réel. Les concepts ou formes réelles de l'esprit, au moyen desquelles nous pensons les caractères universels et nécessaires des choses, doivent être cherchés ailleurs que dans ces formes logiques, ou synthèses a priori des données de la sensibilité. Nous retiendrons simplement du système de Kant que la formation des concepts est le résultat d'une union très étroite entre la sensibilité et l'entendement; l'expérience n'est pas, comme on le prétend dans l'innéisme, une pure occasion de la production des concepts : elle représente le terme sur lequel l'entendement déploie son activité pour abstraire des données sensibles les formes intelligibles. Vide de tout contenu a priori^ l'entendement suffit à lui seul pour dégager de leur enveloppe empirique l'universel et le nécessaire, ainsi que les rapports abstraits et généraux, qu'on ne saurait regarder comme des formes a priori antérieures à l'expérience des sens.

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