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Rapports réciproques des concepts

Nous n'avons pas la prétention d'entrer dans tous ces problèmes et de fouiller chacune des questions qu'ils suscitent. L'archipel est immense : une seule mono<^raphic ne saurait sufïire à en explorer l'étendue et les contours. IVous aborderons quelques-unes seulement de ses îles, dont nous essayerons de prendre possession, sans nous interdire toutefois d'agrandir notre regard en interrogeant les horizons limitroplies. Trois aspects, les plus importanis et les plus élevés, du haut desquels on dominera les autres, constitueront Tobjet de nos recherches. D'abord, V existence distincte et absolue des concepts, et ensuite leur origine et leur valeur.

L'existence, l'origine et la valeur des concepts, ces trois grandes questions qu'on rencontre presque à clKupie page de l'histoire de la philosophie, passionnant les anciens comme Heraclite et Protagoras, Platon et Aristote, jetant le moyen âge dans ces immortels débats connus sous le nom de dispute ou querelle des ^f/^^Ve/•5aw.r,s'emparant enfin de la pensée moderne et la décourageant par de poignantes diflicultés, quel objet d'étude à méditer et à creuser ! Ne semble-t-il pas que de ce problème dépendent la plupart des problèmes de métaphysique ? Supposons les concepts réduits à certaines combinaisons des

sensations et des images. Dans ce cas, il n'y a aucune diiTcrence de nature entre la connaissance sensible et la connaissance intellectuelle, entre riioniine et la bôle. Mon âme raisonnable n'est ni spirituelle, ni immoi'telle, ni responsable ; elle rentre dans la catégorie des êtres périssables, soumis aux lois inéluctables de la nature matérielle. Les fondements sacrés sur lesquels on prétend faire reposer les notions de droil et de devoir, sont ruineux et illusoires. C'est l'écroulement de toute vie religieuse et morale. La vie intellectuelle n'est pas moins menacée. Les concepts, représentant les caractères abstraits et généraux des choses, fournissent les premières unités de la science, que les procédés logiques du jugement, du raisonnement et de la méthode ont pour but de muUiplier et d'enrichir. Il faut donc expliquer avec les seuls éléments sensibles cette connaissance des caractères généraux, la production des êtres de raison et le processus de la classification, c'est-à-dire la possibilité d'une logique de la sensation et de l'image. Or l'animal, qui perçoit les objets seulement dans la mesure relative et variable où ils actionnent ses facultés organiques, n'en saisit ni le genre ni l'espèce, et est incapable d'élever le moindre édifice scientifique. Gomment l'homme, avec des moyens spécifiquement identiques, a-t-il le privilège de condenser en des formules générales la multitude éparse et mobile des phénomènes? Aristote accordait à Protagoras que le sentir a nécessairement pour objet ce (jui est ici et maintenant ; que la science, consistant à- connaître ce qui est toujours et partout, devient absolument impossible si la sensation constitue la forme unique, primitive et irréductible de la connaissance. La vie intellectuelle est donc à un tiès haut point intéressée à l'existence des concepts. Elle ne l'est pas moins à

loin* origine et à leur valeur. Quand bien munie ils existeraient à j)roj)rement |)arler, si les objets sont étrangers à leur production et ne leur correspondent pas dans un lapport de conformité, ils ne représentent que des constructions de l'esprit, des catégories subjectives et nullement des catégories objectives. C'est la relativité de la connaissance, la négation même de la science. Savoir, dans le vrai sens du mot, signifie qu'on se représente les choses ellesmêmes, telles qu'elles sont. La science est essentiellement objective et impersonnelle. Lui dénier ce caractère fondamental revient à la déclarer impossible et à la remplacer par une sorte de scepticisme qui, s'élendant à toute vérité, atteint par contrecoup les premières notions de la religion et de la morale.

Telle est l'impoitance du problème des concepts, qu'en établir une théorie c'est alfermir ou détruire, selon qu'elle est vraie ou fausse, les nobles et divins instincts de la nature humaine.

Eternel objet d'étude et de discussion, comment ce problème pourrait-il vieillir? C'est un fait qu'il entre aujourd'hui plus que jamais dans les préoccupations des philosophes. Deux courants, partis de Hume et de Kant, ces deux pères du Criticisme, semblent se disputer le monde de la pensée : le Sensalionnisme et VApriorisine. La thèse de la sensation, rajeunie par de savantes monographies, tente des efTorls inouïs pour démontrer que les concepts ne sont que des connaissances sensibles moulées en grade. M. Alfred Binet, directeur adjoint au Laboratoire de psychologie physiologifjue de Paris, a essayé, après beaucoup d'autres, d'étayer une théorie de la preuve sur les bases psychologi(|ues de l'image. Sa conclusion a été « que l'élément iondamental de l'esprit est l'image ; que le raisonnement est une or-

ganisation d'images, dcteiminée par la propriété des images seides, et qu'enfin il siifïit que les images soient mises en présence pour qu'elles s'organisent et que le raisonnement s'ensuive avec la fatalité d'un réflexe ». (La Psychologie du raisonnement^ ch. i, p. 10; cf. ch. V, p. 144, 164.) Avec des explications différentes dans la forme, mais identiques dans le fond, la psychologie et la logique de la sensation, fondées surtout par Taine, sont enseignées en Allemagne par Wundt ; en Angleterre, par Galton , Huxley, Stuart Mill , Alexandre Bain, Herbert Spencer; en Amérique, par Romanes et William James ; en France, par MM. Ribot et Pierre LafTitte. Le Mlnd et la Revue philosophique^ dont le but est de servir d'organes à toute pensée scientifique, réservent leurs sympathies à l'explication sensationniste.

A l'antipode, nous trouvons l'école apriorique, représentée en grande partie par Kant et ses disciples. L'existence des conceptsy est reconnue comme un fait premier, antérieur à l'expérience des sens. Formes essentielles de l'entendement, ils deviennent des connaissances proprement dites , lorsque les données de la sensibilité ont reçu leur empreinte. La conscience transcendantale, faisant l'application de l'élément apriorique à l'élément expérimental, constitue les objets de la connaissance. Tous les concepts sont donc objectifs. L'erreur consisterait à croire que leurs objets existent réellement en dehors de nous et que nous connaissons les raisons des choses.

Le Kantisme a poussé de vigoureuses racines en Allemagne, où il vient ces dernières années de provoquer une recrudescence d'admiration et d'enthousiasme. En France, il a mis longtemps à se faire accepter. L'émincnt maître de conférences à l'Ecole

Normale, de \S6^i à 1875, ^M. Larhclicr. est un des premiers avec M. Renouvier qui semblent avoir réussi à raceréditer. Il a formé une nr^nôration de professeurs de Kantisme, représentant la majeure partie du corj)S ofliciel enseignant. Pendant que M. Boutroux expose à la Sorbonne les doctrines du philosophe de Kœnigsberg, déclare qu'il n'est pas prudent de s'en écarter et fait partager à de jeunes hommes de vingt ans les doutes qui obsèdent sa pensée, ses anciens élèves de l'Ecole Normale, devenus maîtres, livrent à leur tour, sous des formes diverses, ce môme enseignement à des écoliers à peine sortis de rhétorique. Telle est aujourd'hui l'inlluence de Kant (|ue ceux mêmes qui prétendent lui résister lui obéissent souvent dans leurs concej)lions et dans leurs formules. 11 est entré jusque dans les meilleurs esprits, à des doses assurément très variables, une certaine dilution de Kantisme, c'est-à-dire, comme on le démontrera, de scepticisme transcendantal.

Entre ces deux écoles antagonistes, situées à des points extrêmes et ruinant, à cause de cela môme, l'une, par son apostériorisme brutal, l'existence distincte des concepts, et l'autre, par son apriorisme outré, leur valeur objective, ne pourrait-on pas, sans faire de l'éclectisme à la façon du néo-criticisme. trouver une position intermédiaire moins exclusive, qui permettrait d'unir dans une intelligente et naturelle fusion les éléments positifs alïirmés de part et d'autre? Avant de le tenter, il nous faut indiquer nettement la méthode que nous allons suivre.

Il existe deux conceptions générales de la psychologie, qui se complètent sans se heurter : l'une, purement expérimentale ; l'autre, rationnelle.

\iVL psycJiologie expérimentale constitue un ordie à part et très légitime d'intéressantes recherches, observant par tous les moyens et expérimentant, quand cela est |)ossible, non pas seulement les faits de rrt/;?e, auxquels on a quelquefois restreint la psychologie de|)uis que Descaries a placé l'homme dans Tàme et l'àme dans la pensée ; mais l'ensemble des manifestations de la vie humaine, dans la mesure où elles intéressent la conscience, ou introspection. Les phénomènes n'y sont pas étudiés uniquement en euxmêmes; ils sont comparés entre eux et avec d'autres, distribués en groupes, genres et espèces, rattachés enfin aux lois ou principes réels qui les distinguent et les spécifient.

Les fonctions de la vie végétative, vivant en plein jour au point de se laisser observer par les instruments de précision, sont les plus faciles à connaître. Elles excitent un très vif intérêt, en raison de leur retentissement dans notre vie consciente et en particulier dans nos sentiments. La qualité des aliments absorbés, la manière dont ils sont digérés, Taccumulalion de certaines substances nutritives et bien d'autres causes du même ordre modifient presque à chaque instant nos états psychologiques affectifs ou mentaux.

La vie animale nous offre des faits nouveaux, des connaissances et des appétitions. Leur face physiologique, représentée par le système nerveux et musculaire, ne sera pas moins étudiée que leur face psychologique relevant directement de la conscience. Dans la diversité et la multiplicité matérielle des vibrations nerveuses , on remarquera les caractères d'unité et de simplicité que présente l'élément formel. Différents rapports seront établis entre l'impression organique et le phénomène conscient, ceux, par

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exemple, qui expriiiienl le cle<^ré itiiiiimum d'excitation capable de produire la sensation. Pour l'élude des i maires, on ne se bornera pas à un examen de soimême dans l'état normal, le sommeil et les rêves; on noiera du dehors ce (|ui se passe chez certains types exceptionnels, où elles se manifestent à l'état de orrossissemcnt et d'exayfération. On fera donc avec fruit la psychologie du peintre, du poète, du musicien,des joueurs d'échecs extraordinaires, de l'enfant, des foules et des peuples. Les hôpitaux permetliont d'observer nombre de sujets intéressants (jue des lésions cérébrales et des troubles sensoriels-moteurs tiennent sous l'empire absolu de l'imaginalion. I..es inslrui'tils phénomènes de l'hypnose et de 1 hystérie seront également recueillis avec profit. Après les connaissances, sensations et images, viennent les mouvemenis passionnels de Tappétit sensible, qui ferment le cvcle des recherches lelatives à la vie animale. La psychologie décrira la physionomie des passions, les distinguera en plusieurs classes, scrutera soi":neusement leurs divers ressorts, leurs relations avec les fonctions organiques et avec les fonctions intellectuelles, cherchera enlin à en déterminer les lois. Si le groupe des phénomènes moteurs n'avait pas été étudié à propos des images motrices, il pourrait constituer un objet spécial d'étude : ni purement rej)résenlalils, ni exclusivement all'ectifs, ces phénomènes mérilent une altention particulière, à cause du rôle qu'ils jouent dans le sentiment et dans la connaissance sensible.

Au-dessus de l'étude expérimentale de la vie végétative et de la vie sensitive, soite de psychologie physiologicjue, où les iails observés présentent un côté quantitatif, il convient de placer l'examen de la vie intellectuelle. Les connaissances et les appéti-

lions y accusent une incontestable supériorité. L'analyse en est aussi plus délicate. On peut toutefois les étudier par la conscience, même dans leurs rapports avec la quantité et la qualité du sang qui aCflue au cerveau, avec les sensations et les images, avec leur expression extérieure par le langage éciit ou parlé, etc. A la conscience, qui est le procédé naturel d'investigation pour ce double rythme de phénomènes rationnels, on joindra avec profit l'usage des enquêtes et des questionnaires.

Il en devra résulter une connaissance empirique de notre vie mentale.

Nous venons d'esquisser à grands traits le tableau de la psychologie expérimentale. Il y a là un ordre de recherches bien caractérisé, une méthode complexe, mais suffisamment définie. Le danger de cette conception consiste à transformer en philosophie les données de l'expérience et à déclarer qu'en dehors d'elles il ne reste rien de scientifiquement connaissable. La pratique exclusive de la méthode expérimentale engendrerait une sorte de myopie intellectuelle et rétrécirait à son propre horizon les horizons des choses. Il n'est cependant pas douteux que les manifestations de la vie, étudiées au point de vue des phénomènes et des lois, excitent plutôt notre curiosité qu'elles ne la satisfont. L'esprit s'arrête à chaque pas, réfléchit, s'interroge lui-même et consulte ses idées. C'est qu'il ne lui appartient pas de ne se point poser des problèmes que la méthode d'observation est impuissante à résoudre. Il y a un au-delà mystérieux que la psychologie expérimentale soupçonne et qui se dérobe à ses investigations, apparaissant tout juste à la conscience pour solliciter la raison et la forcer à déchifl'rer léniome. On ne peut décrire le mécanisme des actions vitales, enre-

«j^istrcr leurs particularités et leurs ressenijjlances, (létei miner leurs lois, sans se demander inslinclivement si une force secrète ne préside p:)s aux différentes fondions de la vie végétative , sensilive et intellectuelle, ou bien en ((uoi consiste ce quelque chose d'inconnu cjue l'expérience n'atteint pas, dont la piéscnce constitue la vie, et l'absence la mort. La vie est-elle un principe substantiel et ce |)rincipe est-il matière ou esprit? Le fait des innombrables vies cellulaires ne peut-il pas se concilier avec un principe d'unité plus profond qui nous i'erait vivre, sentir, comprendre et vouloir ? A tort ou à raison, nous croyons que derrière les manifestations de la vie, il existe une réalité qui en est la raison et la cause. Les plus prudents de l'école expérimentale ne réussissent pas à s'enfeimer dans les limites de leur science ; ils se ris(|uent, à leur insu, sur un terrain qui dépasse l'expérience, ne serait-ce que |)our démontrer rillusionde cet au-delà.

Les doctrines du sensalionnisme et de l'évolulionnisme ne transportent-elles pas dans les plus hautes régions de la métaphysique ? Tenter de ramener l'esprit à la sensibilité et celle-ci à la matière, d'établir une logique de la sensation, est au-dessus de la portée du scalpel et du microscope, et ne relève que de Lintclligence raisonnant sur les données expérimentales.

On se trompe en étendant une méthode, excellente dans certains cas, à tous les cas possibles, comme si cliacpie objet d'étude n'avait pas droit à une méthode appropriée. Lorsque le psychologue, négligeant ses moyens matériels et sensibles d'investigation, demande au raisonnement ce que les sens sont incapables de lui fournir, il change de méthode et s'élève dans les sphères supérieures de la psychologie va-

tionnelle. A ce moment il devient j)liiloso|)lie. La psychologie expérimentale, en ellet, n'a|)partient pas plus à la philosophie (pie la physique, la chimie et les autres sciences particulières. Quand on a lu les longs chapitres d'Alexandre Bain sur les sensations de là vue, de Touïe, du toucher, sur limaginalion et ses dill'érentes formes, la philosophie de la sensation et de l'image est encore à faire ; elle n'a pas été ahordée. Seule, la psychologie ralionnelle représente donc une branche de la philoso|)hie, comme la physique ralionnelle ou cosmologie en représente une autre. Elle a pour tâche de satisfaire ce besoin de savoir éveillé par les recherches de la psychologie expérimentale, et de résoudre les problèmes auxquels cette dernière refuse de donner une solution par scrupule de méthode et de parti pris. La psychologie rationnelle se superpose à la psychologie expérimentale, au même litre que la métaphysique se superpose à toutes les sciences sans exception. Elle n'édifie pas en l'air et sans fondement cet étage supérieur de nos connaissances ; elle fait dépendre de l'étage inférieur une grande partie de sa solidité. L'étude exacte des fails, rigoureusement conduite suivant les procédés de la méthode expérimentale, en dehors de toute préoccupation métaphysique et avec les notions premières de la raison, servira la cause de la psychologie rationnelle, la mettant en garde contre ces échafaudages de logique que le philosophe de Kœnigsberg s'entendait si bien à construire. Aussi saluons-nous avec confiance les travaux de la psychologie expérimentale, dont nous acceptons les résultats toutes les fois que, fidèle à elle-même, elle sait rester dans son domaine et n'empiéter pas sur la philosophie. Elle nous ramène à Aristote, cet observateur de grénie qui a tracé à l'étude de l'homme des cadres aussi

larn^os que la nature, cad/'es à c-ôlé desquels la conceplion cartésienne paraît bien superficielle. Cela est si vrai que nombre de psycbolof»"ues de la nouvelle école s'inscrivent en faveur de la philosophie péripatéticienne. Alexandre Bain, par exemple, a inséré à la fin de son volume sur les Sens et r Intelligence un résumé de la psychologie d'Aristote.

Si la psychologie rationnelle doit emprunter les données de la psychologie expérimentale, nous estimons que, pour établir certaines solutions, les plus imj)ortantcs, il n'est point nécessaire de connaître les fails avec ce luxe de détails dont nous venons de parh^r. Autrement, il s'ensuivrait ce paradoxe qu'avant l'arrivée do l'école expérimentale on n'aurait pu donner aucune bonne preuve de la transcendance des concepts. Oueicjues faits vulgaires et de première évidence, infailliblement contrôlés par tous les hommes, suffisent à l'esprit j)our découvrir un assez grand nombre de vérités métaphysiques. C'est ainsi que du problème qui nous occupe, on a pu depuis longtemps trouver la solution. Mais avec le progrès des sciences expérimentales, les arguments les plus décisifs semblent perdre une partie de leur force probante, s'ils ne recourent à des prémisses scientifiques qui, pour n'être pas plus certaines que les prémisses du bon sens, donnent cependant à la pensée plus de précision et une plus vive satisfaction.

Ces considérations Ibnt pressentir la méthode à suivre dans un essai de théorie concernant les concepts. Les questions d'existence, d'origine et de valeur ressortissenl à la psychologie expérimentale et à la psychologie rationnelle. Est-il besoin de dire que cette dernière y possède toutefois la part principale de la juridiction ? Se prononcer d'une façon définitive, sur la nature des concepts, leur absolue

irréductibilité, leur genèse dans le sein de Tintelligenee et leur valeur objective, relève surtout de la compétence de la raison appréciant le témoignage, d'ailleurs indispensable, de l'expérience des sens. Nous ferons donc de larges emprunts et aux données des sens et à celles de la raison.

Dans une première partie, Existence des Concepts, nous devrons noter et comparer les caractères spécifiques et distinitifs des formes de la connaissance, afin de mettre en relief la réduclibilité ou l'irréductibilité d'un groupe supérieur. La psychologie expérimentale sera naturellement appelée à faire l'apport de ses résultats. Bien plus, puisqu'elle a mêlé la métaphysique à l'observation, et qu'elle constitue en fait une philosophie sous le nom de sensationnisme, c'est d'elle seule que nous nous occuperons soit dans la recherche expérimentale, soit dans l'interprétation rationnelle. La plupart de ses partisans étant moins habitués à la synthèse qu'à l'analyse, la thèse de la sensation , qui se rencontre dans tous leurs ouvrages, n'est, à notre connaissance, condensée et formulée nulle part 11 nous faudra donc essayer, en recueillant les données de l'expérience , de réunir les solutions éparses et incomplètes du sensationnisme, et de construire, pour en mieux éprouver la solidité, l'édifice ou synthèse coordonnée de l'explication des concepts par la sensation et par ses différentes formes.

Après avoir reconnu que le sensationnisme ne peut rendre compte des caractères propres aux concepts, qu'il faut, par conséquent, au-dessus des sens admettre un certain innatisme ou apriorisme concourant avec l'expérience à leur production, nous recheri hérons, dans une deuxième j)ai tie. Origine des Concepts, d'abord le nombre des éléments a priori.

En dressuiil rullc lahle, commo parle Kant, nous cliniinerons méthodiquement tous ceux qui ne seront pas jugés nécessaires; nous nous arrêterons à un miniiniLin : l'existence d'une faculté intellectuelle. Il faudra montrer ensuite le jeu de cette faculté, travaillant sur les données imai^inatives et exerçant trois fonctions principales, Yabslractioiiy la conception et 1 a gén éra lisii l io n .

Enfin, dans une troisième partie, Valkuh des Concepts, nous aborderons cegrand et difficile |)roljlème de Tobjeclivité de la connaissance intellectuelle, ou des grandeurs et des faiblesses de l'esprit humain. Nous aurons à citer en première ligne le témoignage delà conscience o/itologirjue^ à en discuter la portée, à en établir la théorie. Un dernier chapitre clora sous forme de synthèse toutes ces recherches. 11 consistera en une étude du rcalisine. Nous n'entrerons dans le problème si important des unwersaux^ que dans la mesure utile à notre but et pour pénétrer plus à fond dans le mystère de l'intelligence et de l'intelligible synthétisés dans le concept et parle concept. Ceux qui seraient tentés de voir dans ce débat célèbre une simple a querelle de moines », liront avec intérêt ces réflexions de M. Lionel Dauriac :

« Ceux pour lesquels il n'y a plus lieu d'opter entre le réalisme, le nominalisme et le conceptua- •lisme, sont apparemment des privilégiés : ils ont le secret de l'éternelle énigme. Autrement ils s'apercevraient que pour avancer d'un pas dans la philosophie il faut avoir fait autour des universaux une longue halte. Il importe, je le sais, de se bien connaître soi-même; mais pour répondre à la question : « Que suis je?» ne faut-il pas savoir répondre à la question : « Qu'y a-t-il »? Je suis un être qui pense : mais <pi'est-ce cela, que je pense? De quoi est-ce un asseni-

blaffe ? de mots ? d'idées ? de choses ? 11 faut s'être fait une opinion là-dessus pour pouvoir en connaissance de cause se faire une opinion sur n'imporle quel problème de la philosophie. Et si l'on nous objecte que les dernières conquêtes de la science sont plus dignes d'intérêt que ces questions d'apparence byzantine, nous dirons que pour profiter de ces conquêtes, on doit en avoir éprouvé la solidité. La critique de la connaissance eslValpha de la philosophie. Les docteurs du moyen âge ont eu le mérite de s'en rendre compte. Décidément nous ne leur ressemblons pas assez. )) {Crilique philosophique. Nouvelle série. Première année, 1885, t. 11, p. 287.)

M. Lionel Dauriac comprend le problème des uiiiversaux^ tel qu'on l'envisageait autrefois et tel qu'il se pose aujourd'hui. Considéré à ce dernier point de vue plus large et plus suggestif, ce problème embrasse dans son ensemble la question complexe des concepts et sera implicitement traité dans chaque partie de ce travail. Il ne restera qu'à dégager sous une forme explicite la conclusion réaliste que nous lui aurons donnée. Nous verrons que le fond de toute existence, l'intérieur de chaque être consiste plutôt dans l'inlelligence ou l'intellectuel que dans la volonté ou le libre. La théorie des concepts sera ainsi achevée et formulée.

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