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CHAPITRE PREMIER

I. Position de la question. La connaissance est décomposée par l'analyse psychologique en sensations, images, noms et concepts. — Ces derniers forment-ils un groupe irréductible?

II. L'abstrait des sensations et l'abstrait des concepts. — Sensation isolée; sensation fusionnée.

Le travail du psychologue ressemble, sous certains rapports, à celui de l'anatomiste : c'est une œuvre de dissection et d'analyse. La vie, considérée sous ses différentes formes, végétative, sensitive et intellectuelle, ne peut devenir un objet scientifique d'étude qu'à la condition d'être observée dans ses phénomènes. Or notre faculté de connaître est assurément la forme principale de la vie; elle constitue un tout parfaitement organisé, un ensemble harmonieux de parties complexes et solidaires. Force est donc de la traiter comme un organisme, de la décomposer en plusieurs tranches, qui seront, à leur tour, minutieusement détaillées , observées et comparées. On notera les ressemblances et les différences pour arriver à déterminer des classes et à formuler des lois.

L'analyse psychologique nous permet de ramener tous nos phénomènes de connaissance à trois groupes, de les ranger sous trois rubriques.

C'est d'abord, au seuil de la vie sensitive, le groupe des sensations. Depuis une vingtaine d'années, ces

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formes inrrrioiires de la comiaissance ont été plus 5>oi«;neuseinenl étudiées; elles l'ont été surtout d'une façon nouvelle. La psychologie expérimentale a multiplié ses laboratoires; on en compte actuellement trente, dont plus de la moitié en Amérique. Celui de Paris, rattaché à l'Ecole pratique des Hautes Études, a été créé par un arrêté ministériel du 29 janvier 1889. L'établissement de ces laboratoires a permis à la psycho- physique et à la psychométrie de perfectionner leur outillage instrumental. On sait que la psycho-physique a |)our but de mesurer non seulement Tintensité de l'excitation dans ses rapports avec la sensation, mais la sensation produite elle-même. Dans la psychométrie on se propose de soumettre à la mesure la vitesse et la durée du phénomène conscient. Comme on le voit, la psychologie des laboratoires cherche à déterminer le côté quantitatif des sensations. Au point de vue qualitatif, les résultats de la psyihologie expérimentale ne mantjuent pas d'intérêt. On a scruté d'une façon beaucoup plus minutieuse le mécanisme de chacun de nos sens; on en a même distingué les diverses fonctions qu'on s'est appliqué h. rattacher à des organes spéciaux. C'est ainsi que, conformément aux prévisions d'Aristote, on a subdivisé le sens du toucher en plusieurs sens, sens de la pression, sens de la douleur et sens de la température; quelques-uns même ont cru pouvoir attribuer un organe spécial aux sensations de froid et de chaud. On a isolé et mis en relief irn groupe de sensations, connu déjà sans doute, mais moins remarqué et souvent confondu avec d'autres grouj)es : le groupe des sensations mirsculaires. Les sensations internes, viscérales, etc., ont été l'objet de quchjues monographies, qui ont jeté une vive lumière sur le rôle considé-

rable qu'elles jouent dans les états intérieurs de notre organisme. Nous n'examinons pas si les sensations musculaires et les sensations organiques forment des groupes spécifiques irréductibles aux groupes classiques, sensations visuelles, auditives, tactiles, gustatives et olfactives. Gela n'importe pas au but que nous poursuivons. Chaque groupe de sensations nous fournit des données plus ou moins riches sur la nature sensible, sur ce qu'on a l'habitude d'appeler les qualités primaires et secondaires des corps : couleur, son, saveur, odeur, étendue, quantité, etc. Car les sensations ne sont pas seulement de l'ordre affectif; elles appartiennent d'abord à l'ordre représentatif, et, avant d'être des affections, des ébranlements, elles sont lumière et connaissance à leur façon. Par sensation nous entendrons toujours un élément représentatif, une forme de la connaissance. Les affections proprement dites forment un ordre de phénomènes à part et nous ne les appellerons jamais des sensations.

La connaissance commence donc par les sens externes; mais elle n'est une connaissance achevée el vraiment digne de ce nom que lorsque la sensation entre dans le domaine de la conscience sensible pour y constituer une sphère de connaissances plus élevées, la sphère des images. Résidus de la sensation et lui correspondant dans une certaine mesure, les images visuelles, auditives, musculaires, gustatives et olfactives nous représentent les objets, sous forme sensible et concrète, comme absents, comme passés, comme utiles ou nuisibles. Voici une orange: je vois sa couleur, j'éprouve en la soupesant des sensations musculaires qui me révèlent son poids; je puis en connaître la saveur. Ces sensations diverses se groupent dans la conscience sensible en un complexus

vital qui locoiislitiie, à sa maïuùre représentative, lUnité de l'orange. Je ferme les yeux. A l'instant môme, je revois intérieurement l'orange, sa couleur et sa forme; je me représente son poids et sa saveur; j'apprécie sa nocuité et son innocuité. L'image totale est la coalescence de toutes ces images fragmentaires et l'écho plus ou moins fidèle de la sensation complexe à laquelle la conscience sensible vient de donner l'uiiilé.

Quelle que soit la distinction qu'on admette entre la sensation et Timage, on doit reconnaître que ces deux ordres de connaissances et de représentations ne dépassent pas la sphère des sens, ni celle de la matière cérébrale. La conscience sensible, l'appréciation sensible, la mémoire et l'imagination sont des sens internes et par conséquent des facultés essentiellement organiques. La psychologie de Descartes, plaçant dans l'âme seule les sensations et les images, nous paraît définitivement condamnée par les résultats de la psychologie expérimentale. Celle-ci s'est aj)pliquée à l'étude des images avec la même ardeur qu'à l'étude des sensations. Avec Galton en Angleterre etTaine en France, qui furent les promoteurs de ce genre de recherches, on s'est attaché à déterminer les conditions physiologiques de la genèse des images, à fixer leur siège organique. Un groupe d'images a été mis plus en lumière, celui des images motrices, dont le rôle est considérable en psychologie. On a établi des groupes indépendants, des sous-groupes. Pour toutes ces recherches, le psychologue a dû sortir des laboratoires, consulter sa propre conscience et celle des autres : de là l'introspection et l'usage des questionnaires ou enquêtes. La psychologie de l'individu sain ne lui a pas suffi ; elle a eu recours à la psychologie morbide, estimant qu'il

est plus facile d'étudier les propriétés de l'image là où la maladie les grossit et les exagère. L'hypnotisme, l'hystérie, l'aliénation mentale, les troubles sensitifs et moteurs ont élé mis à contribution à la Faculté de médecine et dans les hôpitaux. Aussi la littérature psychologique des images possède-t-elle de très nombreux documents et de très compactes monographies.

Au-dessus de la sphère des sensations et des images, on trouve celle des idées abstraites et générales ou simplement des concepts. Ici la psychologie physiologique se montre timide et réservée, sa méthode ne dépassant pas la région du sensible et du matériel. M. Ribot appelle celte province des formes supérieures de la connaissance une terra inco^iiila (Enquête sur les Idées générales, Revue philosophique ^ octobre 1891). Les travaux de cette école sont tous dirigés dans le sens des doctrines de Hume : les concepts ne sont que des images, des images plus subtiles, plus éthérées et, comme on dit volontiers, « schématisées ». Eveillée de son sommeil dogmatique par l'auteur du Traité de la nature humaine et des Essais philosophiques sur V Entendement^ la psychologie rationnelle s'est attachée à faire la critique de nos facultés, à examiner les fondements de la connaissance, à établir les relations entre le sujet et Vobjet. Mais elle n'a pas été, dans ces dernières années, aussi riche qu'on aurait pu le désirer ; après tout ce qui a été dit sur les formes inférieures de la connaissance, sensations et images, n'a-t-on pas une base mieux explorée pour étudier l'irréductibilité des concepts et en faire la théorie ?

Nous voudrions d'abord définir ce groupe de connaissances supérieures, sans préjuger la question de nature. Pour cela, on pourrait dire peut-être que le

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concept, sous s.i l'orme abstraite, représente un attribut à l'état d'isolement et imiépendamnient des êtres ou objets qui le possèdent en comnuin. D'après cette définition, le concept est général du moment qu'il est abstrait. Abstraction faite de son sujet individuel et concret, l'attribut convient ou peut convenir à tous les êtres ou objets semblables d'une classe : il est général. Le concept parfait et idéal devrait comprendre le système entier de propriétés ou attributs (|ui composent essentiellement un objet. On se rapproche plus ou moins de celte perfection idéale par les méthodes scientiliques. Le moins riche est le concept vulgaire : les notes communes qu'il contient sont peu nombreuses et manquent généralement de |)récision. C'est que la réllexion qui y intervient s'arrête à la surface, au lieu de pénétrer jusqu'au fond comme celle du savant. Dans une théorie générale du concept, il ne saurait être question ni de concept vulgaire ni de concept scientilique. Le plus ou moins de richesse de son contenu est un accident. Ce que nous devons considérer dans le concept en général, c'est ce qui lui est essentiel, ce qui pourrait lui donner une existence distincte, lui créer une physionomie propre, une individualité absolue, irréductible aux formes inférieures de la connaissance, sensations et images.

Voila les trois formes de la connaissance humaine rapidement esquissées dans leurs piincipaux liaits. Si on y joint les noms (|ui expriment au dehors les états internes de la connaissance, la faculté de connaître sera décomposée en ses dilTérentes parties.

Ce procédé de la psychologie est un arlilice de l'esprit, comme d'ailleurs toute méthode. Or, n'y a-t-il pas quelque inconvénient à appliquer à l'esprit un procédé de dissection et n'a-t-on pas à

craindre des illusions ? A force de détailler les multiples parties d'un objet, de les considérer sous forme abstraite, n'est-on pas exposé à réaliser des abstractions et à prendre pour une distinction réelle ce qui n'est qu'une distinction mentale ? L'introspection constate une admirable correspondance de nos différentes opérations, une parfaite solidarité. Sensations, images, concepts forment comme un groupe ou système vivant de phénomènes qui dépendent lun de l'autre. Les concepts en particulier n'existent jamais, sans qu'une image, ne fût-ce que celle du nom, soit en même temps présente dans le champ de la conscience; de plus, si les conditions psycho-physiques de la genèse et de l'action des concepts ne sont pas encore nettement déterminées, on ne saurait contester qu'ils ne soient toujours accompagnés d une certaine dépense de matière nerveuse et d'un certain travail du cerveau. N'y a-t-il entre les concepts d'une part, les sensations, les images et les noms de l'autre, qu'une simple unité d'ordre et d'harmonie ? Les concepts jouiront d'une existence distincte, absolue et irréductible. Au contraire, y a-t-il unité de nature, et le concept n'est-il qu'une sensation, une image montée d'un degré, ou bien encore un simple nom abstrait et général? Dans ce cas, la distinction des phénomènes de la connaissance en sensations, images, concepts, ne serait pas une distinction spécitlque ou de nature, mais seulement une distinction de degré. Pour essayer de résoudre ce grave problème, nous devrons d'abord comparer les concepts et avec les sensations et avec les images et avec les noms; examiner ensuite si l'évolution d'une forme inférieure à une forme supérieure ne serait pas possible. Nous mettrons largement à profit, en les discutant, les documents et les théories de l'école expérimentale

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OU scnsatiounistc, d'après la(|ii('lIo il n'v a (ju'uii seul élément de la connaissance primordial et irréductible : la sensation.

Comparons d'abord le concept et la sensation.

Les deux caractères du concept, l'abstrait et le général, sous lesquels nous l'avons défini, d'une façon provisoire, ne conviendraient-ils pas à la sensation? Notre connaissance débuterait par l'abstraction et la généralisation.

L'abstraction est un |)r'()cc(lé d'anaiv^e (|ui consiste à isoler ce qui est associé dans la réalité, à mettre à part les éléments d'un tout. L'analomiste fait des abstractions (juand il dissèque un organisme et en étudie successivement les parties ; c'est par une abstraction qu'il se conslilue dans l'encéphale un objet de patientes recherches; c'est encore par abstraction (pTil divise rencé[)hale en bulbe rachidien, pont de Varole, cervelet et cerveau. 11 fait une abstraction plus grande en laissant de côté le point de vue physiologique pour ne s'occuper que du point de vue analomique proprement dit. L'abstraction est donc une séparation.

Sans doute les sens ne font pas des abstractions à la manière de l'anatomiste : ils ne changent rien, du moins physiquement, dans les objets qu'ils soumettent à l'analyse. Ils font cependant des abstractions. Le sens de la vue ne me dit rien des sons; celui de l'ouïe, rien des couleurs, n)algré le phénomène de l'audition colorée. Chacun des sens a dans les objets son sensible propre et ne peut directement nous renseigner que sur tel groupe de propriétés ou qualités sensibles, celles-là seulement (jui sont placées dans sa sphère d'action; les autres le dépassent

et il doit en faire abstraction. C'est ce caractère abstrait des sensations qui les a fait diviser en sensations visuelles, auditives, musculaires, gustatives et olfactives. Que ces cinq groupes soient irréductibles entre eux ou qu'ils ne soient que des dilTcrenciations du tact comme sens fondamental, peu nous importe au point de vue de Tabslraction. Séparée par le sens de la vue, du son, de la pesanteur, de la saveur, la couleur peut être appelée une qualité abstraite, en tant qu'elle est isolée par notre faculté d'un tout naturel. Par conséquent, la sensation visuelle de couleur, qui est le substitut psycho-organique de cette qualité, peut, au môme litre et dans le même sens, être regardée comme abstraite. L'animal , ayant comme Thomme des sens divers et des sensations diverses, est à ce point de vue capable d'abstraire.

II y a là cependant une sérieuse difficulté. La sensation n'est une forme complète de la connaissance que par l'aperception de la conscience sensible. Une représentation que nous ne remarquerions pas, dont nous n'aurions aucune conscience, ne serait rien pour nous. La sensation instructive est la sensation consciente; c'est donc celle-ci qu'il convient d'interroger. La couleur, qu'une sensation visuelle me représente isolée du son, de la pesanteur et- des autres propriétés, je ne la vois pas en elle-même, dans sa nature, dans son essence. J'ignorerais absolument ce que saint Thomas a^^eWQ quod quid est^ si je n'avais aucun autre moyen de connaître que la sensation. La sensation, en effet, est une connaissance essentiellement relative à la nature de l'excitant extérieur, aux distances, aux qualités du milieu et à l'état de l'organe sensoriel. N'est-elle pas le résultat du conflit réciproque de l'objet extérieur et des organes? Hume a très bien dit que les impressions des

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sens varient selon les circonstances dont elles dépendent. « Un malade trouve un goût désagréable aux viandes qui auparavant lui |)Iaisaient le plus;... telle chose semble ainère à Tun qui est douce à l'autre; — les couleurs réfléchies par les nuages changent selon la distance des nuages , et selon l'angle qu'ils forment avec l'œil et avec le corps lumineux. Le feu communique la sensation de plaisir à une certaine distance, et celle de douleur à une autre. » {Hume, Traité de la Na/ure humaine, IV partie, sect. IV, p. 297-298; trad. Renouvier et Pillon, 1878.) 11 y a plus. La couleur, dont j'ai la sensation consciente, n'est pas seulement relative à mes organes et au milieu; elle est perçue en relation avec un objet auquel je la rapporte comme au principe extérieur de la sensation. Je la saisis comme faisant partie d'un tout, comme rattachée à quelque chose qui lui sert de substratum ou de sujet. La sensation consciente de la couleur est la représentation d'une propriété sensible, concrète, rapportée à un tout matériel. On ne peut l'appeler abstraite qu'en ce sens qu'elle représente telle chose sans telle autre. Or, cet abstrait ne saurait jamais fonder le général. N'étant pas isolée de son sujet par la connaissance sensible, la propriété reste marquée d'une individualité et de notes singulières, incapable par conséquent d'ôtre possédée en commun |)ar plusieurs sujets. A proprement parler, la sensation abstraite n'est pas la perception de la couleur; elle est la perception de telle couleur.

Au contraire, les caractères du concept sont généraux. C'est qu'ils présentent un degré d'abstraction plus élevé que l'abstrait des sensations. Le concept de couleur, par exemple, est abstrait non seulement parce qu'il représente cette propriété indépendam-

ment d'une autre, mais encore et surtout parce qu'il la représente en dehors de tout être et de tout sujet. Tandis que par les sensations on ne peut connaître que telle couleur, d'un nombre et d'une grandeur d'ondes déterminés, on conçoit la couleur, de même qu'on conçoit la fleur, la feuille. Les concej)ts sont universels par la nature de leur abstraction et leur indépendance de l'état concret et individuel des choses.

Aussi bien, ils ne sont pas relatifs comme les sensations. Ils ne dépendent pas comme celles-ci des distances, du milieu, des conditions organiques. Les concepts de couleur, de feuille, de fleur représentent un ensemble de caractères absolument et constamment identiques, malgré la variabilité des sensations. De toutes les fleurs et de toutes les feuilles, quelles qu'elles soient, nous disons toujours et dans le même sens qu'elles sont des fleurs et des feuilles. Le concept de couleur ne convient pas mieux au grisbleu d'une montagne lointaine qu'aux mille nuances sous lesquelles il se transforme à mesure que varient les distances ou simplement les conditions de l'observation. C'est que le concept représente l'absolu qui n'est autre chose que l'abstrait fondant l'universel; tandis que la sensation est essentiellement la connaissance du relatif, c'est-à-dire, dans le cas présent, d'un abstrait-concret incapable de servir de fondement prochain à l'universel.

Il semble donc impossible d'expliquer le concept par la sensation. A vrai dire, nous avons négligé, dans cette comparaison entre concepts et sensations, certains caractères de la sensation, et môme, on peut le dire, une de ses lois. C'est pourquoi, après avoir considéré une sensation particulière à l'état isolé, il

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ne sera pas sans intérêt de former des groupes de sensations et d'examiner si, dans leurs relations mutuelles, elles ne donneraient pas lieu à des phénomènes d'abstraction et de généralisation. Or les sensations qui agissent d'une façon plus active et plus profonde les unes sur les autres, sont celles (jui ont plus de traits de ressemblance. Les sensations visuelles de couleur, par cxenjple, peuvent s'associer Tune à l'autre sous l'attraction de la similarité et se fusionner en une sensation résultante.

On connaît les ex|)ériences de Weber sur le toucher, expériences qu'on a depuis reprises et rectifiées sur certains points. Les deux pointes d'un compas mousse, applicjuées sur la j)eau, produisent, suivant leur écart, deux sensations distinctes ou une seule sensation. Le mininuim d'écart pour avoir conscience de deux impressions varie avec les dillérentes régions du corps. D'après les mesures de Weber, il est de 39 lignes sur le milieu du dos; 20, sur la poitrine; 16, sur la cuisse; 10, sur la partie inférieure du front; 3, sur le bout du nez; 2, sur le bord de la lèvre inférieure; 1, sur la pointe du doigt indicateur; 1,2, sur la pointe de la langue. En deçà de ce minimum les deux pointes du compas produisent toujours deux impressions tactiles, mais on n'a conscience que d'une seule sensation.

Ces expériences ont suscité des théories moitié physiologiques, moitié psychologiques, pour expliquer comment des deux impressions il ne résulte qu'une seule sensation consciente. Nous n'avons pas à entrer dans ces théories. L'une d'elles cependant nous intéresse : chacun des points de notre épidémie aurait une manière spéciale de sentir; tout le rayon, par conséquent, où les deux pointes du compas ne produisent qu'une seule sensation consciente, joui-

rait de la inôme manière de sentir ; là au contraire où Ton constalc deux sensations conscientes, qualitativement difFérentes, il y aurait deux manières de sentir. Cette explication ne doit pas être nouvelle; il serait môme difficile de lui assigner une date. M. Delbœuf ne peut dire où il l'a puisée et déclare l'avoir déjà donnée dans sa première Note sur les illusions d'optique {iS6^). (Notes et discussions. Revue philosophiqne^ 1880, p. 644.) ^I. Binet lui a consacré un article sous le titre : De la fusion des sensations semblables [loc. cit.^ p. 284). Dans son livre : la Psychologie du Raisonnement^ chap. iv, p. 99, ce dernier auteur a repris en quelques pages cette même théorie. Pour les deux psychologues physiologistes les expériences de Weber seraient une illustration de la loi de la fusion des sensations semblables. Les deux impressions produites par les pointes du compas entrent en fusion par la force de la similarité ; si on les sent Tune et l'autre distinctement, c'est qu'elles ne sont point semblables.

11 n'y a pas que les sensations tactiles qui soient soumises à la loi de fusion. Les sensations visuelles, par exemple, entreraient, elles aussi, en fusion. Prenons deux fils très ténus et plaçons-les, à une certaine distance, devant notre œil. La distance restant la même, nous aurons conscience de deux sensations ou d'une sensation unique, suivant que nous écarterons ou rapprocherons l'un de l'autre les deux fils. La rétine aurait, comme l'épiderme, des régions qui ne seraient pas douées d'une sensibilité identique. Il n'y a qu'une sensation lorsque les deux impressions arrivent à un point qualitativement le même du tissu nerveux rétinien ; si, au contraire, les points impressionnés sont qualitativement différents, il y a deux sensations.

Ce (jiii nous intriHisse dans cctU^ liision de sensations, c'est le résullat de la fusion elle-inôme, la sensation i'usionnée. En se rapprochant, s'associant et s'identiliant, les deux sensations inconscienles ne donneraient-elles pas comme résultante la représentation schématique de (juelque chose de commun et de général? Les parties semblables ne pourraientelles pas se souder étroitement et se fondre, tandis que les parties disparates seraient neutralisées? Le général, c'est-à-dire le semblable, se détacherait sur le fond de la diversité, et le conce|)t, par conséquent, ne serait qu'une sensation montée en grade, sous linlluence des lois de similarité et de contraste.

\Jn peu de réflexion nous montre qu'il n'en est rien. On peut admettre comme légitime l'application de la loi de fusion aux sensations semblables, à moins de tenir encore à la distinction de Platon et de Descartes entre 1 ame et le corps. D'après cette distinction, la sensation jouirait d'une existence « élyséenne » dans l'àme seule; comment dans ce cas entrerait-elle en fusion? Dans le système péripatéticien, au contraire, la sensation, étant la réaction de l'organe animé et vivant sur l'impression venue du dehors, peut se mêler à une autre et l'ormer un tout nouveau. Mais jamais, pour si schématisée qu'elle soit, elle n'aura pour fonction ni le général ni l'abstrait; et cela parce qu'elle ne cesse d'être quelque chose d'organique, de matériel, d'étendu, quelque chose d'essentiellement relatif à toutes les circonstances dans lesquelles a lieu sa production. Observez, en efl'et, ce qui se passe dans le cas d'une sensation fusionnée. Sans doute il y a deux pressions exercées sur la peau par les pointes du compas, tandis que je n'ai conscience que d'une seule sensation ; mais cette sensation unique n'est-elle pas d'abord localisée dans tel départe-

ment de l'enveloppe générale? Si elle est ce qu'elle est, elle le doit, en partie du moins et d'après la théorie de MM. Delbœuf et Binet, à la manière spécifique de sentir de cette région du corps. De plus, celte sensation que je localise en moi, je la rapporte en même temps au compas comme à sa cause extérieure; ce rapport la rend encore singulière et individuelle : elle n'est pas la représentation des pointes de tout compas, mais du compas mousse et de tel compas mousse seulement. Nous dirons la même chose de la sensation visuelle provoquée par les deux fils, dans des conditions données : je ne vois pas le fil en général, mais tel fil; et encore ce fil particulier, déterminé en lui-même, je ne le connais que d'après la réat*tion nerveuse de la rétine. Il n'y a là évidemment rien de général, ni rien d'abstrait au sens strict et rigoureux du concept.

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