T, MICHAEL
grenouille décapitée, ce souiTre-douleur des physiologistes, lin homme dont les reins ont été brisés et dont le cerveau n'est plus en rapport avec les membres inférieurs, retire son pied si on le pince; il n'est pas besoin qu'il ait conscience du jeu des muscles : les centres nerveux inférieurs suifisent à la production de l'acte réflexe. Au contraire, l'acte instinctif implique toujours un élément conscient. Les poussins, à peine sortis de l'œuf, suivent de l'œil les mouvements d'insectes rampant à terre, tournent leur tête avec précision et ne tardent pas à picorer des miettes. La spontanéité àe l'activité intellectuelle présente des analogies avec ces deux actes, mais surtout avec l'instinct. Comme ce dernier, elle suppose des phénomènes de connaissance et^de conscience; si elle n'a pas présentes, au moyen du sens intime, des images qui lui serviront d'excitation extrinsèque, elle restera une détermination toujours prête à passer à l'acte sans y passer jamais. Des excitations inférieures, comme celles qui suffisent aux actions réflexes, ne la détermineraient pas à agir; il est nécessaire que l'excitation soit faite par une connaissance consciente appropriée, c'est-à-dire par une image épurée et schématisée. D'autre part, elle n'exerce pas son activité sur l'image, à la manière d'une faculté connaissante. Semblable au réflexe, à qui suffit une excitation sans connaissance, l'activité spontanée de l'intelligence se porte sur l'image et atteint sa fin sans la chercher ni la connaître. Ne semble-t-il pas qu'en définissant le spontané Aristote ait aussi délini l'instinct?
Outre ce caractère de nécessité et de fatalité que présente l'instinct chez les animaux et môme souvent chez l'homme, il faut signaler un autre caractère : certains instincts sont innés, c'est-à-dire tout faits
des Torigine. La spontanéité de l'intelligence, elle aussi, n'est pas seulement nécessaire et fatale dans ses actes d'analyse et d'abstraction sur les images; elle est de plus innée et toute faite avant l'exercice des facultés sensibles. C'est même à cause de son antériorité sur l'expérience des sens que nous l'avons appelée un élément a priori.
En raison de ce double caractère de nécessité et d'innatisme, la spontanéité intellectuelle pourrait très bien se nommer le sens de l'abstrait., si elle était une faculté représentative ou perceptive. On serait plus dans la vérité en l'appelant une spontanéité effective de Vabstrait. L'activité intellectuelle, en effet, produit l'abstrait sans le connaître, à la manière d'un instinct ou d'une spontanéité. « Oportet igitur ponere, dit saint Thomas, aliquam virtutem ex parte intellectus, quae faciat intelligibilia in actu per abstractionem specierum a conditionibus materialibus. » (S. Th. I, q. 79. a. 3. c.) Les espèces., c'est à-dire les essences ou raisons des choses, ou bien encore les formes intelligibles et les similitudes immatérielles, sont dans l'image à l'état de concrétion, de matérialité et d'individuation ; en d'autres termes, le quod quid est ou la nature des choses est en puissance dans l'imaoe. L'activité intellectuelle dégfaore de son enveloppe empirique la forme intelligible et la fait ainsi passer à Vacte. L'abstraction consiste à faire passer à l'acte tous les éléments essentiels qui ne sont qu'en puissance dans les formes sensibles, c'està-dire dans les images. C'est donc une action efficiente ou effective. Il ne faudrait pas s'imaginer qu'en agissant sur les images cette spontanéité effective pulvérise matériellement le phénomène empirique, et le tamise, pour ainsi dire, mettant de côté les conditions individuelles et ne laissant parvenir jusqu'à
rintelligence perceptive qu'un résidu abstrait qui serait Tessence. Ce n'est là qu'une fiction. Saint Thomas a bien soin de faire remarquer que l'action de VintellecliLS agens n'est pas de même nature que celle des autres activités naturelles. « Actio intellectus agentis non est ejusdeni modi cum aclione formarum naturalium. » (De Aiiinia^ a. 6.) Les forces naturelles, en effet, agissent par une sorte de déploiement et une certaine communication d'énergie. L'activité intellectuelle, au contraire, ne modiiie en rien physiquement, par son action sui geiieris^ l'élément empirique d'où la forme intelligible est abstraite. En raison de son immatérialité, elle sépare inleiUionalitei\ c'est-à-dire idéalement et dans l'ordre de la con» naissance, les phénomènes individuels et leurs raisons essentielles. L'image est dégagée, non pas dans son être physique, mais en tant qu'image et représentation, de toutes les conditions individuelles d'espace et de temps; c'est-à-dire qu'une image intelligible, pour ainsi parler, a été produite dans l'intelligence perceptive par l'action de l'activité mentale sur l'image sensible.
L'abstraction primitive et originelle consiste donc à porter une sorte à'atteiitioii électwe naturelle sur la représentation sensible d'une essence concrète et individuelle, et à prendre à sa manière spirituelle une copie ou représentation intelligible de cette essence. De même que la sensibilité externe copie et représente à sa manière les objets extérieurs qui ont agi sur elle; de même que l'imagination copie et représente les sensations; de même, l'activité intellectuelle, sans avoir besoin d'une détermination intrinsèque de la part des données sensibles, copie et représente à l'intelligence perceptive le contenu des images; cette copie ne peut être absolument cal-
qucc sur ces formes sensibles de la connaissance, puis([irelle est le produit d'une faculté spiiiluelle; elle consiste en une reproduction intelligible et immatérielle de ce qu'il y a d'essentiel dans la donnée Imaginative. L'essence contenue dans celle-ci ne se sépare donc pas physiquement, comme si elle était tamisée, des conditions individuelles. Dans l'image comme dans la nature, l'essence se trouve identifiée avec l'individualité; c'est pourquoi il est impossi])le de mettre à part physiquement les éléments essentiels et les éléments individuels; ce serait d'ailleurs inutile, par suite de l'activité mentale qui transforme le sensible en intelligible, c'est-à-dire le mode cVètre individuel àa l'essence en un mode d'être intelligible. La grande erreur du sensationnisme consiste à croire qu'il est nécessaire que ce que Tintelligence perçoit séparément subsiste séparément dans l'image ou dans la nature. « Non necesse est, dit saint Thomas, ut ea, qua? intellectus separatim intelligit, separatim esse habeant in rerum natura; unde nec universalia oportet separata ponere et subsistentia prœter singularia, neque etiam mathematica pra^ter sensibilia. » (Opusc. XV. De Angelorum natura.) L'essence individuelle et concrète peut être parfaitement conçue en dehors des caractères individuels et concrets, s'il y a une activité intellectuelle intrinsèquement déterminée à la reproduire sous forme intelligible et spirituelle dans la puissance passive et réceptive de l'intelligence perceptive. Car d'elle-même Tessence est faite pour déterminer l'intelligence à l'acte perceptif; elle a simplement besoin de cette abstraction primitive qui la mette à nu, en la dégageant idéalement des notes individuelles et concrètes.
L'intelligence possède donc une spontanéité effective de l'abstrait, c'est-à-dire le pouvoir d'abstraire
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les essences, les raisons des choses, ce que saint Thomas appelle quod quidest^ et Arislole to ti ectiv. (Vol. 3, p. 223, A, a; édit. Firmin-Didot, 1854.)
Ces expressions, employées couramment dans ridéologie péripatéticienne, ont prêté quelquefois à une équivoque qu'il est facile de dissiper. L'abstrifction primitive et originelle, dont nous parlons, n'atteint pas les essences des objets matériels, au sens où Ton prend ce mot dans la science. Abstraire spontanément des essences toutes faites comme celles qu'exprime la définition, serait un procédé bien facile pour arriver à la science. N'est-ce pas ce sens qu'on attribue à l'abstraction lorsqu'on nous demande avec une pointe d'évidente ironie quelle est l'essence d'un facteur rural? Aristote, à qui nous devons la découverte d'une spontanéité effective de l'abstrait, se serait bien gardé d'accorder à l'homme un semblable pouvoir, lui, qui a défendu la thèse de l'essence indémontrable, oure to ti èctiv ouO' ôpi(7[xo) o'jt* aTToSet^et £CTi yvcovai. i^Vol. 1. p. 159. B, C-) Nous ne pouvons connaître a priori par une vue directe de l'esprit aucune essence toute faite. Ce n'est que par démonstration et définition, àiror^eiçsi, opicriAO), que nous connaissons l'essence, to ti sctiv, quand il nous est donné de la connaître. Les essences abstraites parla spontanéité intellectuelle sont des essences génériques et transcendantales, comme les raisons d'être, de substance, d'accident, de mouvement, de repos, ou bien encore des essences spécifiques très confuses. Assurément, pour avoir le concept scientifique du mouvement, de la substance ou de l'être, il faudra procéder, comme parle saint Thomas, par composition et par division, c'est-à-dire par des jugements et des raisonnements. Mais la notion vulgaire du mouvement est possédée par tous les hommes, comme
les notions de substance, de cause et d'être. Ces données primitives et encore très confuses s'éclaireront par la réflexion de l'intelligence et serviront de bases à tous nos raisonnements. Il n'est pas possible de pousser la démonstration jusqu'à l'infini; vouloir tout démontrer, ce serait nier la démonstration ellemême. Or les notions premières, abstraites par l'activité intellectuelle, perçues ensuite par l'intelligence qui les analyse dans le moment de la réflexion, servent de point de départ au procédé discursif de l'entendement. Par essences, il faut donc entendre les réalités les plus vagues, les plus génériques et les plus transcendantales.
Après avoir dissipé l'équivoque et avoir précisé la signification du mot essence, nous devons continuer à faire l'analyse de Vintellectus agens, comme spontanéité effective de l'abstrait. Nous avons dit qu'avant d'être connaissance et représentation, l'intelligence est activité. Les comparaisons que nous avons empruntées à la psychologie des réflexes et de l'instinct nous ont servi à mettre en relief ce caractère de détermination intrinsèque et essentielle, d'activité et de spontanéité que présente d'abord l'intelligence. Puisque nous parlons de choses spirituelles que nous ne connaissons que par des concepts impropres, nous sommes bien forcé d'avoir recours à des équivalences et à des analogies. Tout spirilualiste se trouve dans cette nécessité. Les scolastiques ont pris leurs comparaisons surtout du côté de la lumière. L'intellect actif veille comme une lampe toujours allumée et prête à projeter sa lumière sur les objets. C'est qu'en effet Tintelligence n'est pas toute activité, ni toute spontanéité; bien qu'elle ne consiste pas en une faculté connaissante et représentative, elle appartient cependant à l'ordre de la connaissance
et de la représentation : elle est une actwité intellectuelle^ une condition de la possibilité des concepts; nous avons vu que sans l'abstraction, qui est son opération fondamentale, l'intelligence serait à jamais incapable d'entrer en communication avec l'essence. Aussi bien, les métaphores, empruntées par les scolastiques, sont familières à tout le monde. Quel est le positiviste le plus scrupuleux dans son langage qui, à propos de la connaissance, ne j)arle pas de la lumière de la raison, de la lumière de l'intelligence ? Ces expressions se rencontrent souvent dans saint Thomas. Nous citons au hasard : « Intellectus agentis est illuminare, non quidem alium intelligentem, sed intelligibiliain potentia, in quantum perabstractionem facit ea intelligibilia actu. » (S. Thomas. I, q. 54, a. 4, ad 2.) L'intellect actif est comparé à la lumière ; l'abstraction ressemble par conséquent à une illumination. L'image, éclairée par la lumière intellectuelle, représente quelque chose de matériel et d'opaque. Sous l'action de cette lumière, elle devient brillante aussi, et l'essence, qu'elle contient sous forme concrète et sensible, se projette sous forme de représentation et de cliché photograpjiiquedans l'intelligence perceptive, dont elle est appelée la forme intelligible; elle est intelligible en acte, comme les objets matériels sont visibles en acte après le lever du soleil ; elle est dégagée des conditions matérielles de l'espace et du temps qui la couvraient de ténèbres, elle est abstraite. Représentée d'abord dans l'image sous forme sensible, elle est représentée dans l'intelliofence sous forme intelligible. Rien n'a été chanoféau point de vue physique dans l'image; mais sous V éclairage de l'activité intellectuelle, l'essence qu'elle représentait sous forme sensible, brille devant Tintelligence, où elle reproduit sa photographie et dessine
ses traits sous forme intelligible. L'essence, contenue dans l'image, n'est isolée que pendant le temps de rillumination; mais après l'illumination, tandis qu'elle reste toujours concrète et singulière dans l'image, elle est à nu dans Tintelligence qu'elle détermine intrinsèquement à l'acte perceptif. L'essence est ainsi abstraite des choses matérielles, intelligible en acte, apte à être connue.
Nous avons envisagé Tintellect actif sous les deux faces de l'activité et de la lumière. Nous voudrions entrer plus avant dans le mécanisme de son abstraction, non assurément avec la prétention de dissiper toute obscurité, mais avec l'espoir d'aller plus au fond du problème et d'y apporter plus de lumière. Que de fois l'esprit humain ne doit-il pas s'avouer incapable de donner une théorie explicative des faits qui ne laisse aucun doute ni aucune difficulté! D'accord sur le fait d'une abstraction primitive et originelle fournissant à l'intelligence un objet proportionné de connaissance, les scolastiques se sont divisés sur la théorie. Il convient de rappeler sommairement leurs explications, non seulement dans un intérêt historique, mais encore dans la pensée qu'elles jetteront plus de lumière sur l'abstraction. Elles nous paraissent toutes plausibles, — nousneparlonsquedesprincipales ; — chacune d'elles peut concourir pour sa part à éclairer le problème. Il n'est pas difficile de comprendre ces divergences d'explications, en raison des aspects différents d'une action aussi complexe par nature que celle de l'activité intellectuelle sur l'image. Si la thèse relativiste des nuances n'est pas un pur thème littéraire, on peut bien l'invoquer; chacune des théories qui vont suivre est afl'airede point de vue; de ces rayons épars et divers selon le pied du prisme résultera une lumière totale d'ensemble pro-
jetant plus de clarté sur le jeu de Tactivité intellectuelle et le rôle de rimage.
Nous pouvons poser la question de celte façon : Quelle est la part de l'image dans la production des formes intelligibles sous l'influence de l'activité intellectuelle ? L'image est-elle une simple condition siiic qua non de l'exercice de l'activité intellectuelle, ou bien exerce-t-elle une certaine causalité et quelle espèce de causalité? D'abord nous devons éliminer l'hypothèse d'après laquelle l'image tiendrait le rôle de cause soit matérielle soit formelle. Au sens strict, la cause matérielle et la cause formelle entrent chacune comme partie essentielle dans le composé dont elles représentent les principes constitutifs. Si donc rimage concourait, en qualité de cause matérielle ou de cause formelle, à la production de la forme intelligible, celle-ci serait de même nature, c'est-à-dire quelque chose de sensible et de matériel. Mais ne pourrait-on pas, dans une large acception du mot, regarder l'image comme une cause matérielle, en tant qu'elle fournit à sa manière la forme intelligible ?
Suarez ne semble accorder à l'image qu'un ///i/itV;^f/m de causalité (lib. IV De Aiiinia^ cap. ii, numer. xii, p. 719, vol. 111; Vives, 1856). La donnée sensible, présente dans le champ de la conscience empirique, serait simplement la condition sine qua non de la production des formes intelligibles ; elle pourrait toutefois être appelée matière de la connaissance intellectuelle, ou plutôt matière de la cause qui produit les formes intelligibles. Saint Thomas ne dit-il pas : « Sensibilis cognitio non est totalis causa intellectualis cognitionis, sed quodam modo materia causœ. » On sait qu'il ne faut pas entendre par là une cause matérielle propiement dite, celle qu'on désigne dans rÉcole sous le nom de materia ex qua.
L'intelligence perceptive pourrait représenter, par comparaison, la matière d'où jaillissent les formes intelligibles. Quant à l'image, elle est seulement la matière de la cause productrice, et encore en ce sens restreint qu'elle fournit, à sa manière concrète et sensible, la matière sur laquelle s'exerce Tactivité intellectuelle ; ou bien encore, en ce sens qu'elle se présente, pour ainsi dire, comme une cause exemplaire dont l'activité intellectuelle tire copie sous forme immatérielle. D'après cette explication, le rôle de l'image se bornerait à déterminer extriiisèquement l'activité intellectuelle. Nous avons montré ailleurs que cette sorte de détermination s'explique parla radicatioii de l'imagination et de l'intelligence dans la substance de l'àme, et par la présence objective de l'image dans la conscience sensible.
D'autres scolastiques accordent à Timage une plus grande causalité. C'est ainsi que Cajétan en fait une cause instrumentale, mais une cause instrumentale objective (I, q. 79, a. 3, cf. q. 85, a. 1). Se plaçant à un point de vue différent de celui de Suarez, au point de vue de l'essence encore concrétisée dans l'image et au point de vue de l'abstraction qui doit la dégager de ses conditions individuelles, le célèbre commentateur de la Somme tliéologique a surtout considéré le mode dont l'activité intellectuelle éclaire les images. L'éclairage, ou, pour traduire mot à mot, l'illumination projetée sur les données sensibles par l'activité intellectuelle consiste en une illumination objective et abstractive ; objective, en tant qu'elle fait apparaître et briller à l'esprit les caractères essentiels de l'objet représenté dans l'imagination ; abstractive, puisqu'elle dévoile les raisons des choses et les met à part idéalement de leurs caractères concrets et individuels. Ainsi se manifeste dans
la donnée sensible rintelligible en acte, c'est-à-dire la nature ou Fessence en tant qu'elle fait abstraction de l'espace et du temps. 11 n'est pas difficile de comprendre pourquoi ce qu'il y a d'individuel n'est pas éclairé ; il répugne à l'individuel, en tant qu'individuel, d'être jamais intelligible en acte, puisque l'individuel représente le matériel et l'intelligible en acte l'immatériel. Par conséquent, de même que la lumière corporelle manifeste la couleur d'une pomme sans en révéler la saveur, de même la lumière intellectuelle éclaire les caractères essentiels et laisse dans l'ombre les caractères individuels. Si c'est dans la nature de la couleur et non dans celle de la saveur d'être sensible en acte sous l'action de la lumière du soleil ou de toute autre lumière corporelle, c'est aussi le génie des essences d'être intelligibles en acte sous l'éclairage de la lumière intellectuelle.
Cajétan admet donc une illumination objective^ rejetant ainsi toute illumination formelle qui im|)rimerait dans les images quelque forme ou vertu spirituelle dérivée de l'activité intellectuelle. Les images ne sont pas éclairées formellement à la manière des corps diaphanes, mais objectivement à la manière des couleurs. D'après une opinion reçue à cette époque, la lumière n'était pas inhérente au coloré, mais seulement au milieu ; l'air était illuminé formellement et les couleurs objectivement. Cajétan va plus loin cependant que Ferrariensis, le grand commentateur de la Sojiime contre les Gentils. Celui-ci rejette toute illumination actuelle, soit objective, soit formelle, et n'accorde qu'une illiuninalion radicale (lib. Il, Contra Gentes^ cap. lxxvii, xcvi; lib. I, cap. lxv). L'imagination et l'activité intellectuelle ayant leur principe commun originaire dans la substance spirituelle de l'àmc, l'image deviendrait intelligible en
acte en raison de cette unité radicale et en raison d'un certain contact de l'activité intellectuelle et de l'image. Comme il est facile de le voir, Ferrariensis s'est placé un peu au point de vue de Suarez. Nous croyons avec Cajétan qu'il ne suffit pas que l'image soit présente, ni qu'elle soit illuminée radicalement par l'activité intellectuelle ; cette illumination radicale ne fait que préparer l'image à l'illumination actuelle d'oii résultera l'intelligible en acte. Nous admettons une illumination actuelle ; quant aux expressions d'illumination objective^ d'illumination formelle^ elles sont motivées par deux théories régnantes à celte époque sur la nature de la coloration.
Bannez (I, q. 59, a. 3, dub. 2) et d^autres philosophes comme les Conimbricenses (III, De Anima, cap. v, q. 4, a. 2) entendent l'illumination actuelle autrement que Cajétan. L'activité intellectuelle illuminerait Timage en raison de l'effet produit, c'est-à-dire, en raison de la forme intelligible ; l'objet n'est, en effet, intelligible en acte que dans la forme intelligible ; l'image représente le sensible en acte et l'intelligible en puissance. Or, d'un côté, ce qui est intelligible en puissance ne peut devenir intelligible en acte sans recevoir quelque changement , une sorte d'immatérialité. D'un autre côté, l'image ne saurait être dépouillée physiquement de ses conditions matérielles sans être totalement anéantie. Il faut donc reconnaître que l'intelligible ou immatériel en acte ne se manifeste que dans la forme intelligible.
Cette explication ne contredit pas celle de Cajétan; elle présente simplement un autre aspect du problème qui nous occupe. Jean de Saint-Thomas, connu dans l'Ecole sous le nom de profundissimus^ complète l'explication un peu vague de Cajétan. L'image
est présente comme le dit et l'explique Suarez; elle est préparée et rendue apte à recevoir Tillumination de l'activité intellectuelle, comme Ta bien vu Ferrariensis. De plus, Tilluniination actuelle dégage idéalement la forme intelligible par une action réelle sur l'image. Voici deux formules qui résument la pensée de Jean de Saint-Thomas : « 1° Dicendum est phantasma necessario debere concurrere ad producendam determinatam speciem intelligibilem; 2° neque istum concursum posse salvari alia meliori via quam ponendo quod phantasma concurrat ut instrumcntum intellectus agentis ad talem productionem. » [PJiilosophia naturalisa q. X. a. 2. diff. 2.) Cette dernière formule nous intéresse seulement. D'après Jean de Saint- Thomas, on ne fait pas assez grande la part de l'expérience dans la genèse des formes intelligibles, si rimage ne concourt pas comme cause instrumentale effective, mue et élevée par Vifitellectus agens comme cause principale.
Nous nous trouvons en présence d'une grave question de philosophie, le problème de Vinstrument ou cause instrumentale. Si on admet les principes généraux concernant la cause instrumentale, principes qui dominent le débat actuel, il n'y a pas, nous semble-t-il, de difficulté spéciale à supposer que l'image concourt comme cause instrumentale. Jean de Saint- Thomas n'entre pas ici dans l'examen du problème de la cause instrumentale; ce travail est fait ailleurs avec une remarquable pénétration. On est seulement en droit de lui demander, dans le cas présent, comment l'image joue le rôle de cause instrumentale. Voici sa réponse. Lïime humaine aime et désire son union avec le corps; c'est donc qu'elle y trouve son bien et son perfectionnement. Or le bien et le perfectionnement de l'intelligence proviennent des ima-
ges OU formes sensibles. Toutefois le corporel et le sensible ne peuvent concourir à ce perfectionnement sans une certaine subordination des puissances sensitives aux puissances intellectives, ni sans le concours effectif de l'imao^e comme cause instrumentale. Dans une œuvre d'art, l'instrument de l'artiste ne concourt-il pas à sa manière pour produire un effet bien supérieur à sa nature? Il y a une influence mutuelle de l'artiste sur l'instrument et de l'instrument sur l'artiste. La scie, par exemple, a la vertu propre et connaturelle de couper le bois; sous l'influence et la direction de l'ouvrier, ce même travail prend une forme bien supérieure. Il en est de même de l'image et de l'activité intellectuelle. Déterminée extrinsèquement par l'image, l'activité intellectuelle dégage une forme intelligible plutôt qu'une autre ; modifiée à son tour parl'activité intellectuelle, l'image reçoit la vertu de produire la forme intelligible. En quoi consiste donc cette vertu communiquée ? Jean de Saint-Thomas répond avec le Docteur angélique : « llla virtus proprie, nequeest corpus, neque est corporea, neque incorporea, sed virtus ad incorporeum.» (Oe Veritate^ q. XXVII, a. 4. ad 5""".) Comme toute forme ou qualité complète, cette vertu n'a pas le mode du sujet où elle ne fait que passer et qu'elle ne doit pas perfectionner; elle a plutôt le mode d'être de son terme ou de l'effet qu'elle produit. La disposition ou aptitude communiquée à l'image et la rendant propre à l'abstraction ne consiste pas uniquement en quelque chose de radical et de primordial, comme l'union des puissances dans la même àme ; mais en quelque chose d'actuel. Or ce mode actuel ne peut être qu'une certaine influence, en vertu de laquelle l'image se trouve présentement subordonnée à l'action de l'activité intellectuelle.
Telles sont les principales explications fournies par les scolastiques sur le rôle (|ue joue l'image, sous rinfluence de l'activité intellectuelle, tlans la production des formes intelligibles. Nous n'en rejetons aucune ; nous estimons qu'elles présentent des aspects différents d'un problème qui a beaucoup de faces; elles se complètent et s'harmonisent.
A première vue et en restant à la superficie, on serait tenté de croire que la spontanéité intellectuelle exerce plusieurs opérations : nous avons parlé de l'illumination des images, de l'intelligibilité en acte des essences, de la production des formes intelligibles. La vérité est que ces différentes opérations ne représentent que les phases logiques d'un môme acte. C'est une seule opération avec trois rapports ou connotations différentes. Car, par là même que la forme intelligible est produite, l'essence se trouve intelliofible en acte et l'imao^e éclairée, c'est-à-dire apte à produire, sous la vertu de l'activité intellectuelle, la forme intelligible. Déplus, dès lors que nous avons obtenu une forme intelligible avec le concours de telle image, nous avons abstrait telle essence plutôt que telle autre. Le tout se fait donc par une seule et môme action qui se rapporte à trois choses. Semblable à la cause principale qui dans un seul acte touche d'abord l'instrument qu'elle meut et élève, produit son effet et atteint son but, la spontanéité intellectuelle par une seule et môme action touche l'image, produit la forme intelligible et réalise sa fin qui est de fournir à lintelligence un objet de connaissance proportionné.
Comme l'abstraction représente le fond de l'opération mentale à ce premier moment, l'intellect actif consiste donc véritablement en une spontanéité effective de Vahstrait,