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MOMENT : CONCEPTION

I. Opposition entre l'activité pure et la réceptivité de l'intelligence. — Rapport des formes intelligibles avec cette réceptivité.

II. Nature de l'intelligence réceptive : mélange de passivité et d'activité vitale. — Production du concept; conception du verbe.

Nous venons d'étudier le mécanisme de l'abstraction primitive et originelle de l'activité mentale. Avant d'être une faculté représentative de l'universel et du nécessaire, l'intelligence est une activité abstractive, dégageant l'universel du particulier et le nécessaire du contingent. Tels que nous les avons définis, l'universel et le nécessaire supposent l'abstrait. L'abstraction faite, l'intelligence se trouve intrinsèquement déterminée à percevoir les caractères essentiels recueillis de l'expérience, les notes universelles et nécessaires mises à part idéalement des notes individuelles et contingentes. Les formes intelligibles constituent, en efïet, des déterminations, comme des traits intelligibles, tracés par l'activité de l'esprit dans la puissance passive et réceptive de rintelligence. C'est le concept dans le premier moment, dans son acte premier. L'intelligence ne ressemble plus à une table rase, ni à des tablettes de cire, vierges de toute impression; l'activité de l'esprit a écrit en elle les caractères intelligibles des

choses. Nous reprenons volontiers pour noire propre compte la célèbre comparaison de Leibniz, et nous reconnaissons qu'après l'abstraction l'intelligence n'est plus une pierre de marbre tout unie. Elle ressemble plutôt à cette pierre de marbre où les veines dessinent la figure d'Hercule; les formes intelligibles, ou concepts dans l'acte premier, consistent en des inclinations, des dispositions, des habitudes, des virtualités. [Nouveaux Essais, Avant-propos.) II y a cette différence entre les virtualités de Leibniz et la forme intelligible ou species impressa des scolastiques, que les premières sont innées et comme les traits essentiels de l'âme humaine, tandis que cette dernière résulte de l'abstraction originelle.

Il faut donc accorder à l'intelligence non seulement l'activité ou spontanéité effective des formes intelligibles, mais encore une capacité réceptive de ces mêmes formes intelligibles, celle que saint Thomas appelle intellectus possibilis. «Gum inveniamur quandoque intelligentes in actu, quandoque in potentia, necesse est ponere aliquam virtutem, per quam simus intelligentes in potentia et propter hoc vocatur intellectus possibilis. » (Q. Disp. Qunestio de Spirituali Greatura, a. ix.) Tous les scolastiques savent ce qu'il faut entendre par le mot possibilis qui sert couramment à distinguer l'intelligence réceptive de l'intelligence purement active. Cette expression signifie, non pas que l'intelligence réceptive est une faculté qu'on n'a pas et qu'il faut acquérir, mais simplement qu'elle peut recevoir en elle toutes sortes de formes intelligibles abstraites, se les assimiler, les faire siennes et devenir idéalement toutes choses; c'est un principe potentiel, capable de passer de la puissance à l'acte. Sous ce rapport, Vintelligence réceptive est encore appelée intellectus passivus. Les formes

inlclliîribles ne sauraieiiL constituer les délerininations et les actuations de Pintelligence, sans être par là même ses modifications, ses afTeclions et comme ses passions.

Il est important de bien comprendre cette passivité ou potentialité de l'intelligence. Au point de vue philosophique, saint Thomas distingue trois sortes de passions. D'abord, dans un sens strict et rigoureux, la passion suppose qu'on enlève à un être ou à une chose quelque proj)riété qui lui convient en raison de sa nature ou de sa propre inclination; l'eau, par exemple, en passant du froid au chaud, subit une passion. Il y a encore passion, quoique dans un sens moins propre, lorsqu'on enlève à un être ou bien à une chose quoi que ce soit, que cela lui convienne ou ne lui convienne pas; passer de l'état de maladie à l'état de santé, de l'état de tristesse à l'état de joie, c'est toujours pâtir sous un certain rapport. Enfin, dans un sens très large, il y a passion toutes les fois qu'il y a passage de la puissance à l'acte, sans que rien ne soit retranché au sujet qui patit. « Secundum quem modum, ajoute saint Thomas, omne quod exit de potentia in actum potest dici pati, etiam cum perficitur. Et sic iatelligere nostrum est pati. » (I, q. 79, a. 2 c.)

Leibniz, dont les Essais sont remplis d'idées empruntées à saint Thomas et au philosophe de Stagire, semble avoir entrevu ce double caractère de l'intelligence, l'activité d'une part et la passivité de l'autre. « Si la puissance, dit-il, répond au \î\\\\\ potentiel^ elle est opposée à l'acte, et le passage de la puissance à l'acte est le changement. C'est ce qu'Aristote entend par le mot de mouvement, quand il dit que c'est l'acte ou peut-être l'actuation de ce qui est en puissance. On peut donc dire que la puissance en général

est la possibilité du changemenl. Or le changement ou Tacte de cette possibilité, étant action dans un sujet et passion dans un autre, il y aura aussi deux puissances, Tune passive, l'autre active. L'active pourra élre appelée faculté, et peut-être que la passive pourrait élre appelée capacité ou réceptivité. » [Nouveaux Essais y livre II, ch. xxi, § 1.)

La théorie de V intelligence réceptive, passive eipotentielle, dans laquelle Taclivité mentale, s'exerçant sur l'ima^îc, vient tracer les caractères intelliofibles des choses, est, comme la théorie de Vintelligence active, essentiellement péripalélicienne. Inintelligence réceptive représente celte table rase sur laquelle l'expérience des sens est incapable de rien écrire directement, comme le voulait Locke; en réfutant les théories innéistes, d'après lesquelles l'àme pensante est en acte dès l'origine, soit qu'il lui soit essentiel de penser, soit qu'elle possède des formes a priori^ nous avons débarrassé la faculté intellectuelle de toute forme, de toute actuation ; elle n'est informée et actuée qu'après l'expérience des sens et après l'abstraction originelle de^l'activité mentale. Inintelligence réceptive consiste donc en une puissance intrinsèquement incomplète, ayant besoin pour connaître d'être déterminée et complétée intrinsèquement par les formes intelligibles ou substituts immatériels des objets. Ainsi actuée par les formes intelligibles, l'intelligence se trouve une puissance intrinsèquement complète, comme dans le cas de la reconnaissance ou des idées habituelles. Après avoir pensé un objet, l'intelligence conserve le pouvoir de le penser de nouveau; l'idée ou concept reste en elle comme quelque chose d'habituel et donne à Tintelligence de la facilité et comme une détermination à l'acte de la reconnaissance, de la récogitation.

Les concepts exprimes par rintelligcnce ne s'évanouissent pas aussitôt après la conception; ils s'attachent à la faculté, dont ils constituent les formes et les déterminations intrinsèques. Ily a toutefois cette différence entre la forme intelligible qui survit à la conception et la forme intelligible qui suit l'abstraction et prépare la conception, que pour reconnaître et repenser il suffit de vouloir et d'avoir en même temps comme accompagnement nécessaire une image quelconque, tandis que, pour connaître et penser une première fois, la forme intelligible suffit; sans le secours de la volonté, elle meut rintelligcnce et la détermine à un acte cognitif. Mais dans les deux cas, qu'il s'agisse de connaissance ou de reconnaissance, l'intelligence est actuée, disposée, préfoimée et intrinsèquement complète pour un acte de pensée ou de conception; que l'intervention de la volonté et l'accompagnement d'une image soient ou non nécessaires ; tout cela est extrinsèque à l'intelligence en tant qu'intelligence.

La forme intelligible ou species impressa qui détermine intrinsèquement l'intelligence réceptive présente deux faces qu'il hc faut pas confondre. D'abord une face objective; sous ce rapport, la forme intelligible est le substitut psychologique et immatériel des caractères essentiels, du quod quid est^ que l'activité intellectuelle a mis à part des conditions individuelles et matérielles. L'image est l'écho interne et matériel, le substitut psycho-organique de l'essence matérielle et individuelle. La forme intelliofible est le substitut de cette même essence figurée dans le cerveau, moins les caractères sensibles; c'est l'essence abstraite des choses matérielles, par conséquent immatérielle, intelligible en acte, apte à être conçue par l'esprit. Au point de vue subjectif.

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la forme inlelligible représente une actuation de l'inlelligence passive, une détermination intrinsèque, une affection, une qualité ou habitude. Sous Pinfluence de l'activité intellectuelle sur l'image, la forme intelligible a jailli du sein de rintelligence pour représenter les caractères abstraits, semblable à ces formes idéales qui sortent d'un bloc informe sous le ciseau de l'artiste. Nous touchons à la question fondamentale de la philosophie péripatéticienne, la question de l'acte et de h\ puissance; la formation de la species impressa^ résultant de Faction de l'activité intellectuelle qui prend copie, par abstraction, de l'essence contenue dans l'image et fait cette copie avec les matériaux empruntés à l'intelligence passive, n'est qu'un cas particulier de la théorie aristotélicienne. La statue de la Vierge, que j'ai sous mes yeux, peut être envisagée sous deux aspects. Quelquefois je ne considère que le matériel : c'est du marbre taillé avec un ciseau délicat, dépouillé de ses formes grossières et indéterminées, aux lignes pures et gracieuses décrivant une femme, la tête légèrement penchée et couverte d'un long voile qui descend sur les épaules, le vêtement modeste et sans apprêt, les mains presque pendantes et un peu écartées, les pieds écrasant un serpent. Le bloc de marbre d'où ce fragment a été retiré devait être très dur pour être susceptible d'un si beau poli. D'autres fois, au lieu de regarder le matériel de la statue, je considère son côté formel : chacune de ses lignes matérielles me fait penser à la Vierge représentée ; celle-ci me rappelle sa modestie, son humilité; celle-là sa bonté. A ce moment, le matériel de la statue disparait et n'est plus que signe, image, substitut. Au point de vue formel, en tant que la statue est un signe et rien qu'un signe, ma représentation se ter-

CONXEPTION 319

mine à la Vierge figurée par le marbre ; c'est par un même mouvement que mon esprit se porte sur l'image, sur la statue et sur la Vierge représentée.

Or ce n'est pas seulement dans le monde matériel qu'il y a des choses qui se trouvent images, signes et symboles d'autres choses; dans le monde de la conscience, les sensations et les images ne sont-elles pas, elles aussi, des signes, des symboles et des substituts? Il en est de même des formes intelligibles; comme tout signe, elles se composent de matière et de forme. Si nous considérons la matière, l'étofTe dont elle est faite, la forme intelligible e'st immatérielle, spirituelle, comme l'intelligence passive dont elle n'est que l'actuation. Quant à son être représentatif, intentionnel, significatif, la forme intelligible n'est autre chose que l'essence abstraite apte à être connue; elle ne constitue pas encore la représentation de Tessence, mais simplement son intelligibilité. C'est, pour ainsi parler, le premier coup de ciseau de l'intelligence; avant de s'assimiler les choses, rintelligence les rend pures et immatérielles comme elle.

Telles sont les deux faces de la forme intelligible. L'intelligence a un objet de connaissance digne d'elle, auquel elle est unie d'une manière plus parfaite, dit saint Thomas, que la matière première n'est unie à la forme substantielle. 11 est bon de remarquer que si la forme intelligible s'unità l'intelligence comme principe effectif, comme énergie, il faut qu'elle soit signe représentatif à la manière d'une énergie et d'un principe d'action; elle ne sera donc pas le terme, mais plutôt le principe de la connaissance, elle ne sera pas le id quod percipitur, mais le idin quo percipitiir. L'intelligence et la forme intelligible constituent un seul et même principe complet

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d'opération, une puissance prochaine de produire la représentation explicite et formelle, le concept, le verbe, la species e.rpressa ; tous ces mots sont synonymes. Il faut assister maintenant à la naissance du

concept.

Nous avons remarqué deux sortes de facultés ou de fonctions dans rintelligence. La première débute par l'abstraction originelle et consiste dans unepure actwité ou spontanéité; une simple détermination extrinsèque, comme la présence d'une image dans le champ de la conscience sensible, suffit à la mettre en jeu. La seconde, au contraire, est une passivité^ une potentialité, une réceptivité; elle a [besoin d'être sollicitée par une forme intrinsèque comme la species infpressa, avant d'avoir la puissance complète de produire Tacte de la connaissance.

Il ne faudrait pas se laisser induire en erreur par la passivité de l'intelligence réceptive; car elle n'est pas que passive. Comme toute faculté représentative, V intelligence réceptive est une puissance dont la nature exige d'être déterminée à l'acte par quelque chose qui soit déjà en acte. Mais après avoir reçu de la forme intelligible son actuation, elle produit, en vertu de son activité, le concept ou verbe. Saint Thomas a marqué ces deux caractères essentiels de rintelligence humaine dans la définition de Vintellectiis possibilis : « Intellectus possibilis est qui speciem recipit et actum intelligendi elicit. » (Opusc. De potentiis animée^ cap. vi.) Nous avons étudié la passivité et la réceptivité, envisageons maintenant l'autre aspect, l'activité.

La connaissance en général implique une sorte d'activité, de spontanéité. Connaître, c'est agir d une certaine façon.

11 faut distinguer deux grandes catégories d'activités. Les unes, appelées forces physiques, chimiques et mécaniques, ne produisent que des actions transitives; les autres, caractérisées par leurs opérations immanentes^ portent le nom de forces vitales. Les ondes lumineuses et sonores qui impressionnent l'appareil nerveux périphérique des sens de la vue et de l'ouïe, et font vibrer la matière des gan« glions et du .cerveau ; l'acide chlorhydrique, dont Todeur désagréable et suffocante irrite les organes respiratoires ; une même force F agissant sur deux masses m et m' et leur communiquant des accélérations inversement proportionnelles : voilà autant d'exemples d'activités à actions transitives, ou de forces qui agissent au dehors et actionnent tout autre chose qu'elles-mêmes. Ce caractère fondamental les distingue des activités vitales. La vie ne se comporte pas, en effet, comme la matière : elle agit au dedans d'elle-même, sur elle-même. Albert le Grand, devançant la physiologie moderne, dit quelque part : Vivre c'est créer son organisme. La cellule mère porte déjà le vivant, lui donne sa naturelle formation et son développement normal par l'assimilation de certains éléments étrangers qu'elle fait siens, organise, différencie, adapte et rend solidaires. L'organisme résulte de ce perfectionnement acquis par le principe initial au moyen d'actions qui viennent de lui et se consomment en lui. Le vivant agit essentiellement de lui-même et pour lui-même : non agitur^ sed agit. En vertu de sa spontanéité, il est principe, il dispose de son mouvement ; en vertu de son immanence, il s'en constitue le terme. La spontanéité et Timmanence paraissent être Tenvers et l'endroit de l'action vitale.

Au-dessus de cette vie élémentaire, dont les opé-

râlions fondamentales, niilrilion et reproduction, ooiisislcnl essentiellement à former, à dévelopjjer et à mulli plier le vivant par l'exercice d'une activité spontanée et immanente, il faut placer la connaissance.

L'être qui connaît se développe aussi par son activité et s'approprie, à sa façon, certains éléments étrangers. La connaissance est, en elTet, une sorte de nutrition, avec cette différence que les choses matérielles n'y sont pas assimilées selon leur être représentatif : ce qui l'élève à un degré supérieur d'immanence. Voyez la plus humble des connaissances, la perception des sens. Stimulée par les objets extérieurs, Tactivité psycho-organique réagit vitalement, en formant une image qui répond à l'impression reçue et exprime au dedans de nous-mêmes certains caractères objectifs. Grâce à la spontanéité et à l'immanence de cette première opération, la connaissance sensible se développe, se perfectionne et se transforme.

La vie intellectuelle, dont il s'agit, représente le sommet des activités immanentes créées. «Perfeclior modus vivendi, dit saint Thomas, est eorum quae habent intellectum. » (I. q. xviii, a. 3. c' — Ferrariensis a commenté cet article avec une remarquable profondeur. L. IV, ch. xi.) L'intelligence élève l'homme jusqu'à la vie la plus haute qu'il y ait dans la nature. Sa connaissance consiste en une certaine nutrition, mais combien plus parfaite! Elle s'assimile les essences intelligibles des choses, les rend immatérielles et spirituelles comme elle-même. 11 ne faudrait pas confondre cette activité vitale de V intelligence réceptive avec la spontanéité effective de l'abstriiit, c'est-à-dire l'intelligence active. Car la forme intelligible, qui est produite par cette dcr-

nièrc, ne conslilue pas une réalité immanente. Au lieu d'informer le principe actif, à qui elle doit son origine, elle s'attache plutôt à l'intelligence réceptive ; aussi n'y a-t-il encore aucune connaissance actuelle. Celle-ci résultera d'une action vitale, c'està-dire d'une action dont le principe efficient et le sujet réceptif seront identiques. Il faut donc que l'intelligence réceptive devienne active pour produire vitalement le concept, le verbe mental. L'objet ne doit pas être seulement intelligible, ou en puissance à être connu, mais être actuellement connu, c'est-à-dire parfaitement assimilé.

La raison formelle de la connaissance intellectuelle ne consiste-t-elle pas dans l'assimilation de l'objet par le sujet? L'activité vitale de l'intelligence ne ressemble pas à celle de la volonté. Celle-ci se porte vers son objet comme une inclination, ou bien comme un appétit. L'amour, qui constitue l'acte fondamental de la volonté, est un poids, dit saint Augustin, qui entraîne cette faculté, amor meus pondus meuni, et nous fait passer sous certains rapports en dehors de nous. Au lieu de nous rendre semblables à la personne que nous aimons, c'est plutôt nous qui devenons semblables à elle, nous ennoblissant ou nous diminuant par cette affection selon ses qualités. Il n'en va pas ainsi de l'intelligence; la connaissance n'est pas l'acte d'une inclination, d'un penchant, ni d'un appétit. Elle consiste essentiellement dans une appréhension^ dans une assimilation. L'intelligence réceptive appréhende et s'assimile toutes choses selon leur être idéal et représentatif. S'assimilant tout, pour tout connaître, elle pourrait être mieux comparée qu'à une faculté de nutrition; elle ressemble plus exactement à une fonction vitale supérieure, la génération. Assuré-

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ment la génération présente bien des imperfections dans l'ordre matériel, et ne saurait convenir que par analogie aux sujets spirituels comme l'àme e! Dieu. Mais si on néglige les imperfections qui tiennent aux conditions matérielles de Tacte, il semble que la génération représente la raison de l'assimilation intellectuelle; aussi son terme nous paraît-il bien désigné sous le nom de concept. Le concept exprime, en effet, la similitude immatérielle des objets ; il est, sous un rapport, la ressemblance du sujet connaissant et, sous un aulre, la ressemblance de Tobjet connu. L'École définit couramment la génération : origo viventis a vweiite in similitudinem naturœ. Le concept est une réalité vivante possédant et la nature représentative de l'objet et la nature physique du sujet; il représente le terme intrinsèque et vital de la génération ou conception : c'est un fruit de notre intelligence, qui n'est pas absolument vierge dans son origine, puisque cette faculté ne l'a produit qu'après avoir été comme fécondée par la forme intelligible abstraite de la matière.

Ce que nous avons dit des deux faces de la forme intelligible se trouve également vrai du concept, avec cette différence que le concept est l'expression actuelle de tout ce que la forme intelligible n'exprimait que virtuellement, la forme intelligible n'étant que le premier moment du concept. Dans ce deuxième moment le concept consiste en une forme supérieure de la connaissance, au moyen de laquelle nous pensons les essences des choses, le qnod quid est. Il n'est pas la chose connue, mais seulement la similitude, exprimée par l'intelligence, de la chose connue ; ce n'est pas le id qnod cognoscitur^ mais le id in quo cognoscitur, le miroir vivant dans lequel l'intelligence jouit de l'intuition de l'essence, de la réalité.

Nous aurons à revenir sur ce point dans la question de la valeur des concepts.

Telle est la genèse du concept au deuxième stade des opérations de rintelligence. Les conditions de l'analyse nous ont obligé à distinguer deux moments qui dans la réalité ne se distinguent pas, à séparer deux opérations qui, pour être distinctes de nature, ne laissent pas d'être inséparables. L'abstraction et la conception concourent, en effet, dans une simultanéité de temps à former le concept; l'abstraction n'a qu'une priorité de nature ou de raison sur la conception. On peut dire en un sens que l'intelligence conçoit en abstrayant et qu'elle abstrait en concevant. Elle ressemble à un prisme qui ne se laisserait pénétrer que par un seul des rayons du spectre solaire, par le rayon bleu, et serait opaque pour tous les autres. De même que le rayon bleu s'isole des autres rayons en passant à travers le prisme, de même l'essence s'isole des notes individuelles par l'influence de Tactivité intellectuelle et s'irradie dans rintelligence réceptive. Abstraire et concevoir représentent néanmoins deux opérations distinctes et supposent des principes différents. Ces principes sont-ils deux facultés ou deux fonctions de la même faculté? Gela importe peu au but que nous poursuivons. L'Ecole thomiste admet deux facultés réellement distinctes : Vintellectus ageiis et Vintellectus possibilis. Nous inclinons à ce sentiment. Il ne semble pas que la même faculté puisse être en acte et en puissance relativement au même objet; or, par rapport à l'intelligible, l'intelligence serait à la fois activité pure et puissance/?«^6^Vt% deux attributs qui ne paraissent pas convenir à une même faculté.

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