CHAPITRE II
I. Position de la question. — Problème de l'aptitude de l'intelligence à connaître le vrai.
II. Idéalisme transcendantal de Kant, — Comment il rejette tout rapport de conformité entre l'intelligence et les raisons objectives des choses.
III. Impossibilité de la science. — Contradictions et scepticisme.
IV. La doctrine de Vinférence et la certitude de la conscience du non-moi.
Nous avons laissé entrevoir, en notant les données de conscience, leur valeur et leur théorie. Données de conscience, valeur et théorie ne sont pas des choses détachées et juxtaposées. Lorsque le témoignage de la conscience est manifeste et que la théorie se présente comme le développement du fait observé, il ne paraît ni possible ni utile de leur faire subir une séparation logique absolue. On ne saurait s'interdire des réflexions qui ne sont plus le fait, mais que suggère naturellement l'observation. Il importe seulement qu'elles n'influent en rien sur l'observation même et que le fait soit constaté tel qu'il existe.
On peut résumer ce fait dans la conscience du nonmoi dans le moi. L'être que je conçois me détermine et me nécessite à me le représenter en dehors de moi; j'ai conscience de cette détermination et de cette nécessité ; j'ai conscience aussi dans celte détermination et dans cette nécessité de ce qui me
détermine et me nécessite. En dehors du concept d'être, sur lequel porle l'observation du fait de l'objectivité, nous avons cité des exem|)les de la conscience du non-moi dans le moi; l'intuition sensible chez l'animal aussi bien que chez l'homme consiste en une expérience immédiate du non-moi et sert à illustrer les données de la conscience ontologique.
Notre dessein n'est pas de démontrer l'existence des objets extérieurs, ni l'objectivité des sensations. Nous cherchons simplement si la conscience, lorsque nous concevons l'être, est enfermée dans le moi comme dans une prison, ou bien si au contraire elle s'ouvre un passage vers le non-moi. 11 s'agit par conséquent de l'existence, en dehors de moi, du contenu de mon concept. Assurément tous les concepts ne sont pas objectifs, malgré le témoignage de la conscience ; la pensée a ses hallucinations comme les sens. Nous concevons des chimères et nous projetons en dehors de nous des choses qui n'existent réellement qu'en nous. Hume parle de la liberté de l'imagination, c'est-à-dire de son merveilleux pouvoir de transposer, d'intervertir et de combiner les images; de là les chevaux ailés, les dragons féroces et les géants monstrueux. L'esprit possède aussi sa liberté, qui consiste dans un travail logique d'analyse et de synthèse, de composition et de division ; il peut former certains concepts, dont le contenu ne jouit d'aucune existence réelle en dehors du moi. Il est facile, en se servant du critérium de toute expérience réelle, de rectifier dans ces cas le témoignage de la conscience. En ce qui concerne l'expérience immédiate de l'existence des objets extérieurs, Kant s'exprime ainsi : « Quant à savoir quelles sont les intuitions données auxcjuelles des objets correspondent réellement hors de moi, et qui par conséquent
appartiennent au sens extérieur^ et non à l'imagination, c'est ce qui dans chaque cas particulier doit être décidé d'après les règles qui servent à distinguer l'expérience en général (même Texpérience interne) de l'imagination ; mais le principe est toujours qu'il y a réellement une expérience extérieure. » [Analyt. transe. Postulats de la pensée empirique, p. 288, note.) Tout n'est pas illusion dans cette conscience des réalités extérieures. L'hallucination, la suggestion, l'autosuggestion supposent toujours quelque perception extérieure réelle. Une représentation intuitive de choses extérieures, produite par l'imagination comme dans les rêves ou dans la folie, « n'a lieu, dit Kant, que par la reproduction d'anciennes perceptions extérieures, lesquelles, comme nous l'avons montré, ne sont possibles que par la réalité des objets extérieurs. » [Loc. cit., S"" scolie, p. 291.) La fiction, renfermée dans un concept et représentée comme un objet existant réellement en dehors de nous, doit synthétiser des éléments réels empruntés au monde extérieur, quoiqu'ils soient combinés d'une manière artificielle. Si les concepts simples, en particulier le concept d'être qui entre dans tous les concepts, ne représentaient nullement des réalités extérieures, il faudrait dire que nos objets de connaissance ne sont que àe,s, constructions de l'esprit, des réalités purement subjectives projetées en dehors de nous, que nous avons aliénées et dans lesquelles nous cessons de nous reconnaître. L'être, saisi par la conscience ontologifjue^ consisterait en une simple donnée de la conscience psychologique qu'on aurait le tort d'objectiver et de se représenter comme une chose en soi.
11 en résulterait que les données de la conscience nous jettent dans l'illusion, que l'être, l'essence, la
raison et la loi des (thoses, dont nous possédons les concepts, ne jouissent d'aucune existence dans le monde des réalités extérieures, en dehors de ces concepts. Ce que nous concevons de réel, d'essentiel et de fondamental dans les êtres et dans les choses consisterait en une simple construction de Tesprit. Nos facultés ne seraient pas aptes ou conformées à saisir le qiiod quid est; les noumènes nous échapperaient, nous ne saisirions que les phénomènes. On a reconnu dans cette interprétation des données de conscience, V idéalisme transcendantal de KsluI. Cette sorte d'idéalisme admet Texislence du monde extérieur contre Berkeley et prouve cette existence contre Descartes par l'expérience ou conscience immédiate que nous en avons. Ce qu'il dénie à l'esprit, c'est de connaître les choses en elles-mêmes, telles qu'elles sont; en cela il se met en contradiction avec la donnée de conscience, par laquelle nous croyons invinciblement que l'être conçu existe en dehors de nous, dans une réelle conformité avec notre concept.