CHAPITRE III
I. Le concept ne (Consiste p;is i-ii un notn abstmil et général joint à des ira;ii^es particulières par \ haOtlude. — Exposé et examen de la théorie de Hume.
II. II n'est pas davantage ce nom abstrait et général joint à des images particulières par la tendance . — Exposé et examen de la théorie de Taine.
Jusqu'ici nous avons crabord considéré les images en elles-mêmes et à part les unes des autres ; nous n'en avons point trouve qui fussent proprement abstraites et générales. Elles ont été ensuite groupées et soumises à un travail chimique de fusion réglé par les grandes lois de l'association; il en est résulté une iniage composite, vague et confuse, circonscrite dans le temps et dans l'espace. A l'addition nous avons fait succéder la soustraction. L'activité interne, sous la forme de l'attention, n'a pas mieux réussi à revêtir l'image de caractères abstraits et généraux, à démêler dans un tout complexe un élément abstrait : la portion d'image sur laquelle se fixe l'attention n'est pas mise à part de la portion, dont elle se détourne et qu'elle ne voit que vaguement, d'une conscience distraite. En résumé, l'image est concrète et individuelle. Mais le nom auquel elle est associée est abstrait et général. Dans la grande famille des noms, les noms communs placent les attributs qu'ils exprimCMit au-dessus des conditions concrètes et in-
dividuelles de l'espace et du lemps. Ce simple nom, la rose, est le subslilut de toutes les roses actuelles ou possibles; il s'appli(jue également aux roses blanches et aux roses thé, aux roses des jardins et aux ro>es des champs à celles d'hier, à celles d'aujourd'hui et à celles de demain. L'imafjje de la rose en général n'est qu'un mot, un \iuv flatus vocis. Mais les mots ne sont |)as liés exclusivement à telle ou telle image, comme l'ont très bien remar(|ué Hamiltonet Stuart Mill. Ils onl sur les images l'avantage de l'impailialilé. « Ils n'ont pas, dit M. Victor iigger, de synipathie particulière pour telle ou telle partie du genre ; chargés de le représenter tout enlier, ils s'acquittent de leur tâche avec indifïerence et ponctualité ; le mot est au service de la |)ensée comme un employé modèle, docile à ses chefs, exact à l'ouvrage, inaccessible à la faveur; telles sont les qualités du signe parlait; le mot seul les possède. » (La Parole intérieure^ ch. vi, p. 254.) Grâce à ce pouvoir nierveilleux du signe vei bal, l'image, qui par nature est conci'èle et particulière, ne pourrait-elle pas ac<|uérir une plus haute importance fonctionnelle, celle de représenter, sous forme abstraite et générale, tous les individus d'un genre, d'une espèce ou d'une classe? C'est (6 que pense Hume, le célèbre démolisseui' des entités abstraites. Il (commence par un dilemme dont la force doit décider de la nature de ces idées abstraites qui ont fourni tant de spéculations aux philosophes. L'idée abstraite d'un homme représente des hommes de toutes les grandeurs et de toutes les ([ualités ; or, cela n'est possible que de deux manières: ou bien cette idée représente toutes les <>*randeurs possibles, toutes les qualités possibles, ou bien elle n'en représente aucune particulière. Celte dernière hypothèse est déclarée absurde, et son absui-
dite nous paraît prouvée, comme nous l'avons di'-jà remaïqué, dans une théorie de la connaissance, où les idées ne sont (jue des images faibles laissées par les impressions Dans son introduction au Traité de la Nature humaine, qu'il a traduit de concort avec !M. Renouvier, M. Pillon reproche une contradiction à Hume. Celui-ci aurait accordé à l'esprit la faculté d'ahstiaire et il aurait nié en même temps la possibilité des idées abstraites. Ce que Hume admet, c'est que l'imagination a le pouvoir de distinguer les éléments des idées comj)le\es correspondant aux impressions complexes, qu'elle n'a pas de peine à opérer une séparation partout où elle saisit une difTérence; contrairement à la mémoire, « l'imagination, dit Hume, n'est pas condamnée à maintenir l'ordre et la forme des impressions primitives » (Hume, Traité de la Nature humaine^ 1" partie, sect. vu, p. 19); et un peu plus loin il parle de « la liberté de l'imagination de transposer et d'intervertir ses idées ». {Loc. cit., p. 20.) La preuve, c'est la fable, le roman; la nature y est en pleine confusion ; on ne parle que de chevaux ailés, de dragons féroces, de géants monstrueux Pour produire une séparation il faut, d'après Hume, que l'imagination saisisse des différences. Or, nous ne pouvons admettre que l'imagination, faculté organi(jue et matérielle, trouve des différences entre la longueur précise de la ligne et la ligne même, ni entre le degré précis de quantité ou de qualilé et la quantité ou la qualité elle -même. A notre avis, Hume, ici raisonne très bien, et son sensationnismc est très logique.
Mais comment expliquer que les choses se passent comme s'il n'y avait pas que des sensations, comme s'il y avait des idées proprement dites, de l'universel? c'est la seconde partie du dilemme : « Bien que la
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cap.'U'ité de Tesprit ne soit pas infinie, nous pouvons cependant embrasser dans une notion tous les de^^rés possibles de quantité et de qualité, de telle sorte au moins que cette notion, quoique imparfaite, puisse servir à toutes les fins de la réflexion et de la conversation. » [Loc. cit., p. 30.) Hume hasarde une explication au sujet de laquelle il avoue ses doutes et son incertitude. 11 place surtout sa confiance dans les trois arguments relatifs à l'impossibilité des idées abstraites selon la commune méthode de les expliquer, et il dit ingénument qu'il n'y a évidemment pas d'autre système que celui qu'il propose.
Quel est donc ce système ? Pour bien le saisir, une grande attention devient nécessaire; car si Hume est toujours ardu et hérissé, il l'est surtout lorsqu'il essaye de construire après avoir détruit; il avoue luimôme son embarras et ses difficultés dans le cas présent.
Les images sont en elles-mêmes et parnature concrètes, individuelles, particulières; il n'y a point d'imafres abstraites au sens strict du mot : c'est un point définitivement acquis. Mais, d'après Hume, les images peuvent devenir générales dans leur représentation. « L'image qui existe dans noire esprit n'est jamais que d'un objet particulier, quoique le raisonnement en fasse la même application que si elle était universelle. » [Loc. cit., p. 32-33.) Comment donc une idée, c'est-à-dire une image, qui est singulière et particulière en elle-même, peut-elle devenir générale dans sa représentation? C'est grâce au pouvoir magi([ue d'un signe verbal. « Une idée particulière, dit Hume un peu plus loin, devient générale en étant jointe à un terme général. » [Loc. cit., p. 36.) Tout cela demande à être expliqué. Pour Hume comme pour llamilton et StuartMill, le général résulte d'une
ai EXISTENCE DES CONCEPTS
(!()ni|)araison (|ui dans le lappiocheinonl de divers objets découvre des poinisde siinililude et des points de disparité. Nous appelons tous ees objets d'un même nom, en vertu de leur similitude, quoicpTils durèrent à d'autres points de vue. On pourrait dire (nTil V a là aussi un phénomène d'attention concentrant la conscience sur les similitudes; le mot noterail et en quebpie sorte légaliserait cctic ressemblance. « Lorscpie nous avons trouvé une ressemblance entre plusieurs objets qui se présentent souvent à nos yeux, nous leur appliquons à tous le même nom, (piebpie dillérence que nous puissions ol)server dans les degrés de leur quantité et qualité, et en général (|uelles que soient les diflerencesqui paraissent entre eux. » [Loc. cit., p. 33.)
Ces quelques lignes paraissent très claires au premier abord; au fond, elles renferment une ifnpossibilité. Est-il facile de comprendre que l'esprit comparant dillerents objels qui lui sont présentés, et retrouvant en eux un point de ressemblance, une note commune, leur donne un même nom en raison de cette commune ressemblance? Oui, dans une théorie où il y a ^^^ facultés spirituelles; non, dans une hypothèse qui réduit la connaissance à un double rythme d'états psychiques, impressions et idées dérivées de ces impressions. Nous reconnaissons avec Hume ce qu'il appelle la liberté de l'inïagination transposant et intervertissant les idées ou images. Ce que nous ne comprenons pas, c'est (ju'elle puisse saisir dans une pluralité d'objets une ressemblance en vertu de hupielle nous donnons un même nom, un nom général à tous ces objets. Qu'une laculté sensible et or<'-ani(pie puisse percevoir îles attributs semblables et les distinguer des attributs dissemblables, c'est là une vérité indiscutable, quoi qu'en aient dit MM. Ra-
bier et Brochard contre Stiiart Mill et Alexandre Bain, à propos de l'association par ressemblance. (M. Pillon a réliité iMM. Rabier et Brochard; M. Habier a répondu en lui faisant des concessions [Critique pJiilosophique^ 1'® année, nouvelle série, 1885].) L'animal, lui aussi, a Taperception des ressemblances et des dilTérences; il ne confond pas une sensation avec une autre, il l'apprécie même et la juge, sous forme sensible et particulière, bonne ou mauvaise, utile ou nuisible. Chez l'homme comme chez l'animal, ces apeiceptions ou intuitions sensibles sont concrètes et individuelles. Elles ne constituent pas des connaissances de la ressemblance en tant que ressemblance, delà différence en tant que difterence; en d'autres termes, les sens internes saisissent la ressemblance, mais nullement la raison de ressemblance ; ils apprécient ce qui esl ulile ou nuisible, et cela par un jugement sensible précédé d'une comparaison sensible ; mais ils ne connaissent pas la raison d'utile et de nuisible; les raisons des choses leur échappent complètement et ils sont d'autant plus aveugles, dirait-on, sous le rapport de l'abstrait et de l'universel, qu'ils sont clairvoyanls sous le rapport du concret et de l'individuel. S'il y a dans le cerveau des synthèses et des analyses qui n'existent pasdans la nature, si le cerveau compose et divise des images, les connaissances sensibles n'atteignent pas les raisons des choses, mais simplement les choses mêmes dans leur état de concrétion, de singularité, dans leur « gangue », comme dirait Taine. Aussi le langage de l'animal est-il instinctif, spontané, correspondant à ses états subjectifs; il n'a pas le langage des mots qui lui permettrait d'exprimer par un seul signe toute une multitude d'objets semblables; d'ailleurs, il n'en a pas besoin, puisqu'il ne détache jamais
6o i:xisti:nce dks conckpts
sa connaissance des formes sensibles et individuelles; seule la connaissance abstraite est au-dessus des condilionsindividuelles, etexi«^e un nom abslrait. Dans riiypothèse de Ilume, nous regardons comme inintelligibles ces premières opérations mentales de la comparaison, du jugement de la similitude, de l'imposition d'un nom. Nous y admettons, sous forme sensible et concrète, la comparaison et le jugement; mais comment serait-il possible d'exprimer [)ar un nom commun une similitude qui n'est que matériellement perçue ?
Hume a bien vu cela, aussi prend-il un biais; il fait intervenir V luibitude d'appli(juer un même nom à plusieurs objets en vertu de la ressemblance : « yuand nous avons acquis, dit-il, une habitude de ce génie, il suflit d'entendre ce nom pour que l'idée de l'un de ces objets se réveille et que Timagination le conçoive avec toutes ses particularités et proportions. » (Loc. cil.^ p. 33.)
Ainsi donc, la com|)araison et le jugement des ressenibiances au milieu des différences, sont de nature conciète et singulière. Le nom n'exprime pas la similitude comme qualité abstraite et générale. Aussi n'en réveille-t-il pas en nous le représentant intérieur, le substitut, le concept; mais seulement une idée individuelle, c'est à-dire une de «es nombreuses images auxquelles l'habitude l'a associé; cette image est rappelée sous sa forme concrète, « avec toutes ses par licularités et propor lions ».
La ne se borne pas la fonction du nom ; outre la l'éviviscence des images individuelles, il produit encore la reviviscence de Vliabitude^ et c'est ce qui explicjue poui-quoi les autres images de la classe sont évocjuées. « Comme le même mot est supposé avoir été Irétpiemment appli(|ué à d'autres individus, dillé-
renis sous plusieurs rapports de celte idée qui est immédiatement présente à Tesprit, le mot, n'élant pas capable de réveiller l'idée de tous ces individus, ne fait que toucher Tàme, s'il m'est permis de parler ainsi, etréveille cette habitude que nous avons accjuise en les considérant. Ils ne sont pas réellement et en fait présents à l'esprit, ils ne le sont qu'en puissance; nous ne nous les figurons pas tous distinctement dans l'imagination, mais nous nous tenons prêts à contempler quelques-uns d'entre eux, si nous y sommes poussés par un dessein ou une nécessité présente. Le mot suscite une idée individuelle en même temps qu'une certaine habitude; et cette habitude produit telle autre idée individuelle où nous pouvons avoir occasion de nous fixer; mais comme la production de toutes les idées auxquelles le nom peut être appliqué, est, dans la plupart des cas, impossible, nous abrégeons ce travail, le bornant à une considération plus partielle, et nous ne trouvons (jue peu d'inconvénients à donner ce travail abrégé pour base de notre raisonnement. » \Loc. cit.^ p. 34.) Le nom commun est donc en rapport avec les idées particulières au moyen de l'habitude ; celle-ci les contient toutes en puissance. Le nom, en, touchant l'àme, comme s'exprime Hume, réveille l'habitude qui passe à l'acte avec quelques images de la classe, non pas avec toutes, cela est impossible; ainsi l'idée particulière « devient générale en étant jointe à un terme général qui, en vertu d'une liaison habituelle, est en rappoit avec plusieurs autres idées individuelles et les rappelle facilement à l'imagination. » {Loc. cit., p. 36.)
Ce pouvoir de suggestion que possède l'habitude sur les images d'un« classe, explicjue non seulement comment ridée particulière est générale dans sa re-
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présentation, mais encore comment nous raisonnons. Puisque, d'après notre auteur, nous n'avons pas de représentants intérieurs du général, puisque nous raisonnons toujours avec des idées particulières, il s'epsuit que Terreur serait facile si en même temps que nous raisonnons sur une image, nous n'avions pas présentes en nous par la suggestion de l'hahitude les autres images paiticulières. Le mot de triangle réveille immédiatement Timage d'un triangle particulier; supposons que ce soit la représentation d'un triangle équilatéral. A cause de l'habitude que nous avons (i'appli(juer ce mot à d'autres tiianglis, ceuxci sont en puissance, dans la puissance de riiahilude, d'où ils seront évoqués on ne sait trop comment. Après avoir raisonné sur le triangle équilatéral évoqué par le terme général, si je veux conclure que les trois angles d'un triangle sont égaux les uns aux autres, aussitôt et pour empêcher cette conclusion les autres triangles particuliers scalènes et isocèles, . que j'avais d'abord laissés de côté, viennent protester et réclamer leurs droits. « Si l'esprit, dit Hume, ne suggère pas toujours ces idées à l'occasion, cela vient de quelque imperfection dans ses facultés : et telle est souvent la source du faux raisonnement et des sophismes. En d'autres occasions, l'habitude est plus entière et il est rare que nous nous jetijns dans ces erreurs. » [Loc. cit., p. 34.) Quand l'habitude est entière et parfaite, nous pouvons joindre une même idée particulière à plusieurs mots, sans qu'il y ait confusion. Par exemple, lidée de triangle équilatéral peut nous servir pour parler d'une figure, d'une fisrure rectili^fne, d'une ii<j:ure réijulière. Ces dilTérents termes sont toujours associés à la même idée de triangle équilatéral. Or, comme ils reçoivent une application plus ou moins étendue, ils excitent leurs
habitudes particulières et tiennent ainsi l'esprit en garde contre toute méprise.
D'après Hume, nous pensonsavec des images, nous raisonnons avec des images; elles s'organisent à cet effet de diverses façons sous la baguette magicpie de l'habitude. Nous avouons ne pas bien saisir la nature de cette habitude. Hume lui-même ne peut dire clairement en quoi elle consiste; et, après nous avoir exhortés à renoncer à la recherche de l'explication des causes ultimes de nos actions, il essaye seulement par quelques analogies de contenter notre désir de savoir. A un enfant qui récite sa leçon, il suffit d'entendre un mot pour continuer son exercice de mémoire interrompu ; le mot réveille l'habitude. Dans nos raisonnements, il est rare que nous expliquions tout le fond des idées. Il v a des mots dont nous faisons usage sans aller jusque dans les profondeurs de l'idée. Cependant l'habitude que nous avons prise d'attribuer certaines relations aux idées suit encore les mots et nous empêche de nous tromper. La suggestion des idées particulières par les termes généraux se fait, en raison de l'habitude, avec une admirable facilité, à l'instant même où elles deviennent nécessaires ou utiles. « L'imagrination court d'une extrémité de l'univers à l'autre, rassemblant les idées qui se rapportent à tel ou tel sujet. On dirait que le monde intellectuel des idées est tout entier à la fois soumis à notre vue et que nous ne faisons qu'y prendre ce qui convient le mieux à notre dessein, 11 ne peut cependant y avoir de présent que ces idées mômes qui sont ainsi rassemblées par une sorte de faculté magique que les derniers efforts de l'entendement humain ne peuvent expliquer. » {Loc. cit. y p. 37-38.)
Ce qui résulte le plus clairement de toutes ces
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explications, c'est que les iina<^<'s deviennent générales <^ràce à une liabitude et à un terme général. Quanta cette habitude qui renferme toutes les images et à lacjuelle le nom correspond, elle reste quehpie chose de très obscur.
1) aboi'd, Hume aurait thi nous dire comment nous avons pris l'habitude d'applicjuer un même signe verbal à des objets à la l'ois semblables et dillerents. Dans la théorie conceptualiste, on comprend que les objets dont on saisit la raison de similitude soient notés par un terme commun, et ({u'on se forme Thabitude de leur a|)pliquer un même signe. Le nom commun est le substitut de quebjue chose de général qu'il évoque dans l'esprit, quand il est entendu. 11 n'est pas directement en rapport avec chacune des idées paiticidières, mais avec ce représentant intérieur dont il est l'expression extérieure. Dans la théorie de Hume, au contraire, le terme général étant en rapport avec les idées particulières au moyen de l'habitude d'applicjuer un môme nom à différents objets particuliers, on ne comprend pas que le nom soit un substitut général représentant indilléremment tous les cas particuliers, et que la chose substituée, d'où il devrait tirer ses caractères, ne soit pas générale et abstraite. Dans ces conditions, l'usage des termes généraux devient inintelligible; on ne devrait se servir que de noms particuliers et individuels, aussi nombreux que les choses mêmes. Si on n arrive pas à abstraire la raison de similitude, à percevoir la lessemblance en tant (|ue ressemblance, — et cela est impossible avec des facullés sensibles, il n'y a point d'images abstraites, comme l'ont très bien vu Berkeley et llume, — les comparaisons qu'on institue entre des objets semblables SDut concrètes, sensibles et particulières comme celles que lait l'animal; le langage
OU parole n'a plus sa raison d'être, et, en tout cas, la genèse des noms abstraits et généraux devient impossible. Comment noter par un signe commun des êtres ou des choses qui se ressemblent sous un rapport et dill'èrent sous un autre, si je ne puis dans la considération des lessemblances l'aire abstraction des dill'érences? Cette notation des êtres ou des choses par des noms abstraits et généraux sup|)Ose nécessairement qu'on a mis les ressemblances à part des dillerences; ce que Hume a déclaré imj)ossible. Après avoir nié l'abstraction dans les images — et en cela il a eu raison — et avoir rejeté toute abstraction qui dépasserait l'ordre sensible. Hume n'a d'abord donné aucun argument et s'est mis ensuite dans l'impossibilité d'expliquer la formation de cette habitude à lacjuelle il l'ait jouer un rôle si merveilleux. Les habitudes s'engendrent parla répétition des actes; or ici le premier acte est impossible, à savoir l'application d'un même terme à dillerents objets.
Mais supposons qu'il soit possible de former celte habitude. Qu'est-elle bien en elle-même ? Elle paraît être quelque chose de potentiel d'abord, puisqu'elle n'est pas l'image actuelle, mais plutôt la possibilité réelle des images actuelles. Ensuite, elle est une virtualité, une énergie qui, grâce à la suggestion du terme général, devient successivement une aitualilé d'images. Ne pourrait-on pas dire que le nom évo([ue les images comme habitudes particulières et les lait passera l'acte? Nous avons déjà reconnu que les images sont des habitudes ou dispositions fonctionnelles. Mais cela reviendrait à dire qu'entre les images et lé nom il n'y a point d'intermédiaire, et Hume semble admettre cependant sous le nom d'habitude une réalité positive servant de lien et d'attache entre les images et le nom. Aussi bien, ces ha-
'.'.' j:\istknci-: des concki'Ts
hiludos particulières, rrsidus de sensations particulières, comment pourraient - elles s'accorder avec le nom général et abstrait? Dira-t-on qu'entre ces habitudes particulières ou images d'un côté et le terme général de Tautre il y a une habitude générale, commune à toutes les images, substitut de toute la classe auquel répondrait le nom? (]e serait rétablir par une voie détournée l'existence des concepts, et nous demanderions à Hume l'acte de naissance de cette habitude générale. L'habitude dont parle le philosophe anglais ne peut être (pi'une habitude particulière. La dilliculté insurmontable (|ui fait rejeter encore cette nouvelle interprétation, c'est qu'il y a une antinomie entre celte habitude particulière et le terme général. Celui ci n'est qu'un traducteur, un répétiteur à Textéiieur, un substitut, un pur signe. Or, il doit y avoir un rapport très intime et comme un couple enire le signe et la chose signifiée, entre le substitut et la chose substiluée, entre l'intérieur et l'exIéricHir, enti'e le texte et la traduclion. Le signe verbal exprime l'abslrait, le général ; il faut donc cju'il y ait de l'abstrait et du général. C'est ce que n'ex|)li(pie pas l'hypothèse de Hume. L'iriiage particulière jointe à un terme général au moyen de l'habitude ne remplace j)as le concept. Au lieu de devenir générale, l'image reste ce qu elle est par nature particulière; le nom devient inexplicable dans sa genè>ie et dans son rôle; l'habitude enfin, dont on ne voil pas d'ailleurs la possibilité de formation, est inintel.igible.
Taine a repris, en la rajeunissant et en la modifiant, la théorie de Hume. Il donne, lui aussi, une J
NOMS ET CONCEPTS l>3
très grande importance aux termes généraux. Quant à Xhabiliide ou tiait d'union (jui sert à lier les images particulières et les noms abstraits et généraux, elle est remplacée par la tendance. Ce qui chez Hume s^jppelle impression et idée est appelé par Taine sensation et image. L'un et l'autre expliquent le concept par l'association d'une image avec un nom général et abstrait.
Gomme Hume, Taine distingue soigneusement le
concept de l'image et l'image du concept. Il n'admet
point d'images abstraites dans le sens du concept.
L'image est quelque chose de vague, de flottant; le
concept est fixe, précis, correspondant à une qualité
abstraite et générale exprimée par le nom. Le nom
est d'abord un signe, w\\ substitut; il forme un
couple avec la chose signifiée ou substituée. Taine a
vu cela plus nettement ([ue Hume. Ensuite, le nom a
une place à part dans la grande famille des signes,
il foi'ine un couple d'une espèce nouvelle. Car le
terme, dont il est le substitut, ne peut être soumis à
l'expérience des sens et échappe à la connaissance
sensible. Sa nature, en effet, est d'être abstrait et
général, deux caractères qu'il communique au nom
auquel il est joint. Il est abstrait ; car ce n'est pas
un individu, un tout : ce n'est que le fragment et la
portion d'un tout. De plus, cet extrait est commun à
tous les individus d'un groupe. A ce double titre, il
ne saurait entrer dans le domaine de la connaissance
sensible ; il résulte d'un artilice de l'esprit et les
sens ne sauraient le représenter. Le nom se trouve en
relation avec lui seul ; c'est même de lui qu'il tient
ses deux caractères d'abstrait et de général. Lorsque
nous entendons un nom abstrait et général, c'est
cette qualité abstraite et générale qui est éveillée,
bien qu'elle soit accompagnée, surtout si on emploie
91 EXISTHNCK DKS CONCEPTS
la réllcxion on raltcnlion, d'iino certaine iinap^e fuyante et mobile, eonfiise coniiiie l'image composite de Huxley. (Taine, De VintilU^encc, t. I, 1'^'' partie ; livre I ^ eh. ii, p. 3:^3(). Cf. t. il, 11" partie; livre IV, c-h. I, p. 2G0. 5'' édition, 1888.)
Cela nous parait très juste. Nous n'avons point d'idées pures, de concepts purs ; le terme abstrait et général est le substitut d'une qualité abstraite et générale, mais ce couple ne va jamais sans l'accompagnement de fjuelcpie image. Or, remarque très bien Taine. entre cette image suggérée par le nom commun et Tt^xtiait ou qualité abstraite dont il est le substitut, il y a un abîme. L'image est fuyante, tandis que la qualité est représentée d'une façon si nette, si précise, qu'on peut souvent en donner une définition. « Un myriagoiio, dit Taine, est un polygone de dix mille côtés. Impossible de l'imaginer, même coloré et particulier, à plus forte raison, général et abstrait. Si lucide et si compréhensive que soit la vue intérieure, après cinq ou six, vingt ou trente lignes, l'image se brouille et s'efface ; et cependant ma conception du myriagone n'a rien de brouillé ni d'effacé ; ce que je conçois, ce n'est pas un myriagone comme celui-ci, incomplet et tombant en ruines, c'est un myriagone achevé et dont toutes les parties subsistent ensemble ; j'imagine très mal le premier et je conçois très bien le second ; ce que je conçois est donc autre que ce que j'imagine et ma conception n'est point la figure vacillante qui l'accompagne. Mais d'autre part cette conception existe ; il y a en moi (pielque chose qui représente le myriagone et qui lui correspond exactement. I^"n quoi donc consiste ce représenta^lt intérieur, ce correspondant exact, et qu'y a-t-il en moi, lors(|ue par le moyen d'un nom général f{ue j'entends, je pense une qualité com-
NOMS ET CONCEPTS *Jô
nuine à plusieurs individus, une chose générale, bref un raraclère abstrait ? {Loc. cit.^ p. 37, 60. Cf. t. II, p. 260.)
La question est nettement posée. Puisque ce que je conçois est tout autre que ce que j'imagine, en quoi consiste ce représentant intérieur distinct de l'image ? Est-ce au moyen des concepts que nous pensons les caractères abstraits et généraux des choses ? La conclusion léeritime et ricfoureuse semblerait l'exip^er.
Il n'en est rien. Taine est disciple de Hume ; toutes nos perceptions se ramènent, d'après lui, à deux grandes catégories, les sensations et les images. Or, comme il l'a très bien observé, il n'y a point de sensations ni d'images proprement abstraites et générales, et les caractères abstraits et généraux des choses ne sont pas du ressort de l'expérience des sens. Avec cette hypothèse métaphysique de la réduction de l'intelligence aux sens, la seule conclusion possible, quoiqu'elle soit contraire aux remarques faites plus haut, est la même que celle de S. Mill et de Hume : « Nous n'avons pas d'idées générales à proprement parler » [loc. cit.., p. 42); il ajoute aussitôt, comme explication de la conception et du concept : « Nous avons des tendances à nommer et des noms ». Ailleurs, il s'exprime de la même façon : (f Nous pensons, dit-il, les caractères abstraits des choses au moyen de noms abstraits qui sont nos idées abstraites, et la formation de nos idées n'est que la formation des noms qui sont des substituts. » [Loc. cit., t. II, p. 262.)
En quoi consiste d'abord la tendance.? Elle sert d'intermédiaire entre les caractères généraux des choses et les noms ; elle part du caractère abstrait et aboutit au nom. Les caractères généraux, en elïet, que nous pensons après avoir considéré une série d'ob-
VG
KXisTFA'CE i)i:.s ( oN( i:pts
jets, lui cloniKMil naissance ; aussi est-ce à eux seuls t't non ;nix caractères particuliers c|u'elle correspond. Que se passe-t-il en nous l<»is(jU(' nous passons successivement en revue une multitude de faits ou d'individus ? Ils im[)ressionncnt les sens, chacun à leur tour, et notre connaissance peut se rapporter d'une façon détaillée et précise à chacun d'eux. Cette connaissance n'est pas une pure lumière ; elle est aussi un ébranlement et elle nous allccle autant (ju'elle nous instruit. Chacune de ces connaissances sensibles — il n'y a pour Taine que des sensations et des images — protlml en vertu de sa tendance plusieurs petites secousses. « Au-dessous des images et des expériences, sorte de végétation qui vit au giand jour, il est un monde obscur d'impulsions, de répugnances, de chocs, de sollicitations ébauchées, embrouillées, discordantes, que nous avons peine à distinguer et qui cept^ntlant sont la source intarissable et bouillonnante de notre action. » (T I, p. 40.) Il n'est pas facile de compreniire la nature de celle tendance. Sans doute chaijue sensation laisse après elle un résidu qu'on peut appeler indilléiemment une habitude ou une tendance, l'image ; celleci serait une tendance à faire revivre la sensation ou (lu moins à ressusciter ses données. De plus, l'image actuelle nest pas une pure connaissance, une pure lumière; elle a s(>n contrecoup dans la région des atl'ections (jue les scolasliques appellent Va/)/)ctit scnsilif. Il y a en ellet une admirable correspondance entre ces (\k^u\ régions sensibles de nolie élre, celle de la connaissance et celle des alfections. L'imagination, viai pi^lypier d'images, est la pourvoyeuse {{^^ mouvements passionnels. L'appétit sensitif, ému par la présence de 1 objet sensible dans l'image ou connaissance actuelle, se porte sur cet
NOMS KT CONCEPTS y;
o])jet comme sur son bien et avec d'autant plus de force et de violence que la lumière est plus vive et plus chatoyante. -Mais ce n'est point là ce que Taine entend par tendance. C'est quelque chose qui appartient plutôt à l'ordre de la connaissance qu'à l'ordre des atleclions, et, dans l'ordre de la connaissance, aux phénomènes moteurs. On pourrait peut-élre représenter assez bien la formation de cette tendance par un schéma de la parole que M. le D*" Ferrand vient de publier dans une savante monographie intitulée : Le Langage., la parole et les aphasies. Prenons, par exemple, une impression sensible visuelle ; après s'être transformée en vision dans l'organe de la vue, elle suit le trajet centripète du nerf optique et arrive au centre nerveux des collections sensorielles visuelles. Deux cas peuvent se présenter. D'abord le cas du réflexe : l'impression sensorielle réagit sur les cordons nerveux moteurs centrifuges, qui transmettent les vibrations à des centres de coordination motrice de l'expression par la parole, par l'écriture ou par le geste. Il y a acte réflexe, parce qu'il y a réaction motrioe immédiate, sans transmission préalable aux centres Imaginatifs. D'autres fois, l'impression visuelle, après avoir été reçue par le centre de collection sensorielle, n'est pas immédiatement suivie d'une réaction sur les cordons moteurs centrifuofes ; elle doit subir auparavant une certaine élaboration de l'imagination. En sortant du centre de collection sensorielle, l'impression sensible visuelle continue le trajet centripète du nerf optique et aboutit au centre nerveux des images visuelles. Là, va commencer un nouveau processus. L'impression sensible imaginée revient au centre de collection sensorielle visuelle d'abord, et ensuite au centre de coordination motrice pour être traduite à l'extérieur, soit
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par la parole, soit par l'écriture, soit j)ar les gestes. Supposez maintenant (|ue vous venez de parcourir la série de tableaux de M. Tissot sur la vie de Notre Seigneur Jésus-Christ, au salon du Champ de Mars, et qu'assis sur un banc, vous cherchez à vous dire à vousmême ou à un aulre, le caractère général de cette œuvre. Que se passe-t-il en vous, si vous faites abstraction de l'intelligence comme faculté spirituelle ? Pour expliquer sa tendance, Taine s'est mis dans une situation semblable [loc. cit.^ t. I, p. 38-39). Les très nombreuses sensations visuelles qui ont été collectionnées dans le centre sensoriel sont en ce moment recueillies dans le centre imaginatif des images visuelles, où elles subissent une certaine élaboration psycho-organique. Ces images se rapprochent les unes des autres ; comme elles sont toutes particulières et individuelles, après s'être heurtées, contredites, elles s'associent et se fusionnent même dans leurs parties semblables, pendant que disparaissent peu à peu dans l'ombre les mille particularités qui ne peuvent se concilier. En même temps que se produit dans le centre imaginatif cette élaboration plus ou moins laborieuse, plus ou moins rapide, il y a des vibrations correspondantes sur les cordons moteurs et des tâtonnements de coordination motiice pour l'expression de ces états internes. Les tendances |)articulières ou ébauches de coordinations motrices s'unissent, elles aussi, se fusionnent, s'annulent réciproquement |)ar le fait même de leurs particularités, et en même temps qu'une image composite se dégage au centre imaginatif, une tendance correspondante se forme définitivement dans le centre de coordination motrice, et on exprime au dehors par le langage, dans un signe qui les résume, cet ensemble de phénomènes. En sorte que la tendance doit signifier, dans
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l'esprit de Taine, non une accumulation de phénomènes afTeclifs, mais une accumulation de phénomènes moteurs. « Ce sont ces innombrables petites émotions, dit-il, qui, au terme de notre examen prolongé, se résument en une impression d'ensemble, par suite en une poussée finale, en une tendance définitive. » {Loc, cit., t. I, p. 40.)
Aussi bien, la tendance n'a pas, d'après Taine, une existence propre et distincte. Comme le mouvement lui-même, la tendance est définie par rapport à son terme. « Une tendance prise en soi, dit-il, n'est rien de distinct ; elle est le commencement, le rudiment, l'ébauche, l'approche plus ou moins pénible ou facile de quelque chose, image ou nom, ou tout autre acte déterminé, qui est sa plénitude et son achèvement ; elle est l'état naissant de l'acte qui est son état final. En fait d'actes positifs et définitifs, lorsque nous pensons ou connaissons les qualités abstraites, il n'y a donc en nous que des noms, les uns en train de s'énoncer ou de se figurer mentalement, les autres tout énoncés et figurés. » {Loc. cit.^ t. I, p. 42.)
Ainsi donc nous ne pensons pas le général à proprement parler, nous ne le concevons pas. Nos connaissances étant toutes de Tordre sensible et organique, l'abstrait et le général échappent à toute représentation interne qui serait une perception intellectuelle ; nous éprouvons simplement une tendance à nommer l'abstrait et le général. En fait d'actes positifs, il n'y a pas d'intermédiaire entre les objets semblables et le nom général ou substitut de ce qu'ils ont de commun. Taine a très bien vu \q processus physiologique sensoriel et moteur de la connaissance ; une seule chose manque dans son analyse, celle qu'il ne pouvait voir ni toucher, et celle qu'il tenait à éliminer : le concept ou idée générale.
KXl.STKNCK Di:s CONCEPTS
Il ne veut cependant pas que le concept soit un pur flatus vocis. Dans son école, on tient à se détendre de noniinalisme. Kant ne se défendait-il pas du reproche d'idéalisme, et n'a-t-il pas réfuté, comme nous le verrons plus tard, le traitant d'erreur grossière, un système qui a tout l'air d'être le sien ? Qu'est-ce donc que le concept? « Une idée générale, dit Taine, n'est qu'un nom, non pas le simple son qui vibre dans l'air et ébranle notre oreille, ou l'assemblage de lettres qui noircissent le papier, non pas même ces lettres aperçues mentalement, ou ce son mentalement prononcé, mais ce son ou ces lettres doués, lorsque nous les apercevons ou imaginons, d'une propriété double, la propriété d'éveiller en nous les images des individus qui appartiennent à une certaine classe et de ces individus seulement, et la propriété de renaître, toutes les fois qu'un individu de cette classe se présente à notre mémoire ou à notre expérience. Un nom que l'on comprend est donc un nom lié à tous les individus que nous pouvons percevoir ou imaginer d'une certaine classe. A ce titre il correspond à la qualité commune et distinctive qui constitue la classe et qui la sépare des autres. Il est son représentant mental et se trouve le substitut d'une expérience qui nous est interdite. » [Loc. cit.^ t. I, p. 43.) Ailleurs la même doctrine est exprimée en ces termes : « Une idée générale et abstraite est un nom, rien qu'un nom, le nom significatif et compris d'une série de faits semblables, ou d'une classe d'individus semblables, ordinairement ciccGinpagné par [a représentation sensible, mais vague, de quelqu'un de ces faits ou individus. » {Loc.j cit. t. II, p. 259.)
Nous ferons à Taine l'objection fondamentale que nous avons faite à Hume. Nous avons, d'un côté, les