‹ Théorie des concepts, existence, origine, valeurChapitre 6 sur 40 · ST. MICHAEL'8 COLLÈGE · texte numérisé non relu

ST. MICHAEL'8 COLLÈGE

qualités abstraites et générales; de l'autre, le nom abstrait et général. D'abord la chose signifiée et substituée, puis le signe et le substitut. Les caractères abstraits et généraux du nom lui sont fournis par le premier terme du couple dont il est le second, ^lais où trouve-t-on ces qualités abstraites et générales? Elles ne sont, d'après Taine, ni dans l'expérience des sens, ni dans le concept. Où sont-elles ? Dans la réalité ? Mais dans la réalité tout est concret, individuel. Il y a bien dans la nature des êtres ou choses semblables, des hommes, des animaux, des arbres, des fleurs, des rochers. Mais on ne rencontre jamais la similitude, l'homme, Tanimal, l'arbre, la fleur, le rocher, pas plus que vous ne pouvez tracer sur le tableau, ni figurer dans l'imagination le triangle en général, qui n'est ni scalène, ni isocèle, ni équilatéral. L'expérience de l'abstrait et du général se trouve par conséquent interdite aux sens externes et internes. Cependant, comme le remarque Taine, nous concevons et nous définissons le tiiangle en général; le concevant et le définissant, on doit pouvoir le nommer. Mais par quel artifice obtenons-nous l'abstrait et le général ? Ce n'est pas évidemment par le dégagement de la tendance, ni par le nom, puisque c'est de la qualité abstraite et générale que le nom reçoit son pouvoir de signification et de substitution. Si le nom est abstrait et général, il le doit, d'après Taine, à la qualité dont il a emprunté les caractères. Il y a donc là une double énigme; d'un côté, on parle de qualités abstraites et générales, sans parler d'abstraction ni de généralisation ; deux opérations d'ailleurs impossibles à réaliser par les sens externes et internes. D'un autre côté, il y a des noms abstraits et généraux, ils no possèdent pas en propre ces caractères qu'ils ont enijjruntés et on ne voit pas à qui ils les ont cm-

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priiiilùs. Dira-l-ou ijue des èlres ou dos choses semblables ont le pouvoir, sans qu'il y ait besoin d'un processus proprement dit d'abstraction et de généralisation, de déterminer des tendances et des noms correspondant à leurs caractères communs? Eh bien! non, ce n'est pas possible. Les tendances et les noms appartiennent, quant à ce qu'ils possèdent en propre, à Tordre moteur; (piaiil à la vcrlu de substitution qui leur vient d'ailleurs, ils la tiennent de la partie connaissante de notre être, sensorielle et intellectuelle. Si l'on ne veut rien admettre au-dessus du processus psycho-physiologicpie dont on peut suivre le trajet, de l'organe périphérique aux centres de collection sensorielle, de ceux-ci aux centres imaginatifs et de ces derniers aux centres de coordination motrice, la formation des noms devient inintelligible, de même que la formation des représentations abstraites et universelles. CdivXe processus dont parle Taine a lieu, sauf la parole et l'écriture, aussi bien chez l'animal que chez l'homme. De quel droit les centres de coordination motrice de l'expression traduiraient-ils intérieurement et extérieurement des sens abstraits et généraux qui ne peuvent être formés ni par les centres de collection sensorielle, ni par les centres imaginatifs, si au-dessus des centres nerveux il n'y avait un /^/'ore.s^z^^ psychologicjue d'élaboration pour les caractères abstraits et généraux? Le nom ne peut être le substitut de ces caractères, que si Ton suppose l'existence de concepts proprement dits.

Qu'on nous permette cette expression, le procédé de Taine ressemble à un procédé d'escamotage. Après avoir distingué l'iniîige du concept, l'image du myriagone de son concept, après avoir dit : Ce que je conçois est donc autre que ce que f imagine et ma conception n est point la figure vacillante qui Vaccompa-

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gne^ on croirait (ju'il va conclure à l'existence du concept. Pas du tout. Mais alors il y aura cette anomalie d'un nom abstrait et gént^ral formant un couple avec des choses concrètes et particulières. Pas davantage. Taine dira que les noms sont le terme d'un couple dont les caractères abstraits et généraux des choses représentent le premier terme. Mais alors y aurait-il un processus d'abstraction et de généralisation? Non, il n'y a qu'un nom significatif et compris, lié aux individus de la classe parce qu'il en exprime la similitude. Après l'avoir fait successivement entrer et sortir de son processus^ il nous semble que Taine y introduit enfin le concept sous le déguisement du nom. Nous pouvons dire, en effet, que le concept est un nom significatif et compris. Le nom peut être considéré sous deux rapports. D'abord il correspond aux caractères abstraits et généraux des choses. En présence d'attributs ou propriétés que possèdent en commun des individus semblables, il s'éveille, nous dirons plus tard comment, une représentation mentale qu'on pourrait appeler une parole intérieure, un verbe ou nom interne. Cette parole intérieure, qui dit l'abstrait et le général au dedans de moi-même, est un nom significatif pour moi et compris par moi seul. Mais le nom a une autre face. Ce n'est plus l'expression interne, mentale; mais le son ou assemblage d'articulations en tant qu'il est figuré dans l'imagination, en train de s'énoncer dans le centre de coordination motrice, ou tout énoncé et exprimant alors à d'autres que nous la vue intérieure de l'esprit. Le verbe externe ou révélation extérieure du verbe interne est comme le dehors d'une opération dont Taine a supprimé le dedans. C'est ce dedans ou représentation mentale qu'il ne cesse d'escamoter en le niant des lèvres et en le supposant partout. Quel

peut être le sens de celte expression, l'idée générale est un mot significatif et compris? Par sa signification le mot représente, d'après Tuine lui-même, les caractères abstraits et généraux avec lesquels il forme un couple. Le mot significatif compris doit être l'équivalent de la compréhension du mot significatif c'est-àdire des caractères abstraits et généraux; en sorte que le concept serait, d'après Taine, la compréhension ou perception de l'objet signifié par le terme général. On le voit, la théorie de la tendance et du nom n'a de sens qu'en supposant, sous le voile apparent des négations, l'existence distincte du concept. Sans doute, dira Taine, le fait du concept s'impose à nous par la conscience dans le premier stade de l'observation; mais bientôt nous apercevons notre illusion et nous rectifions les premières données. Voici, d'après lui, le mécanisme de l'illusion de conscience qui nous fait distinguer le concept du nom. Durant le travail de l'esprit, surtout s'il est fait avec attention, nous oublions les mots. Ceux-ci ressemblent aux petites sensations musculaires produites par l'adaptation de l'œil aux diverses distances; c'est grâce à elles que nous percevons la situation des objets; elles en sont les signes, et cependant la conscience ne nous dit rien du rôle si important qu'elles jouent dans le phénomène de la vision. C'est d'ailleurs une erreur générale de la conscience. Le compositeur qui vient de lire un air d'opéra, oublie les blanches, les croches et tout ce matériel qui lui a servi de signe. Notre attention se porte sur la partie utile de l'opération. Xous éprouvons plus de peine à lire un manuscrit qu'à lire un imprimé; notre attention est distraite par les particularités des caractères; peu à peu ces particularités s'effacent, les mots deviennent de purs signes graphiques; nous les oublions pour la chose

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signifiée. Sous l'attenfion spontanée de l'esprit, tout s'efface de ce qui ne l'intéresse pas ; les signes par conséquent disparaissent pour ne laisser voir que les objets auxquels ils se trouvent substitués. Qu'il s'agisse d'une image, d'une idée, d'un nom, on ne remarque pas les signes, on en a d'autant moins conscience que l'attention est plus concentrée. Ce comple.rus d'images qui me rappelle le visage d'une personne n'est pas du tout saisi par ma conscience ; il est pour moi comme s'il n'était pas, car ce qui m'intéresse, ce n'est point l'image, mais le visage représenté. Quand nous entendons un orateur qui nous captive, nous oublions l'ensemble des signes, soit gestes, soit mots ; bien plus, et c'est ici que Taine est en défaut, non seulement nous n'avons pas conscience des mots, mais même nous n'avons pas conscience des idées. Car les idées sont des signes et ne nous intéressent pas ; plus l'esprit est vif et pénétrant, plus il laisse de côté les mots et les idées pour saisir les choses exprimées; comme le rayon perce le cristal, ainsi l'intelligence perce le voile transparent des signes pour pénétrer les secrets mystérieux des choses; bien plus, à son enivrement dans la contemplation des réalités cachées, on soupçonne derrière celles-ci une autre inlelligence qu'elle cherche. Les choses ne sont plus que des signes et des symboles pour une intelligence qui cherche une autre intelligence. Ce qu'on ne peut nier, c'est qu'elle néglige les mots et les idées pour se porter sur les choses, dont les signes externes et internes ne sont que les substituts. Dans ce moment spontané du travail intellectuel, la conscience commet donc une grande erreur : l'objet brille seul au regard de l'esprit. Nous ne jugeons cependant pas qu'il n'y a en réalité aucune image, aucune idée, aucun nom; nous ne mettons pas à nu notre opération mentale. IS'ous

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