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?:XISTENXE DES CONCEPTS
lui laissons au l'onlraiie tous ses éléments que nous savons très complexes; nous n'ignorons pas que plusieurs de ceux {|ui 1 acc()mpa<2;nent nécessairement étaient présents, encore qu'ils n'aient pas été aperçus. De même que les petites sensations musculaires, par les(|uelles nous nous rendons compte de Téloigncment ou de la proximité des objets, nous échappent d'abord dans l'acte de la vision et sont ensuite connues par la réflexion scienlilique comme nécessaiiement présentes; de même, au moyen de la conscience, qui est le j)rincipal moyen de recherche en psychologie, certains éléments, qui entrent dans l'opération complexe de Pespiil saisissant un objet, nous sont révélés après nous avoir échappé dans l'acte même de la perception. C'est qu'il y a un second moment du travail intellectuel, celui de la réflexion, où la conscience aperçoit l'image, le concept et le nom; ceux-ci ne sont plus des signes pour l'intelligence, mais les objets mêmes de la connaissance. Par conséquent, de ce que nous oublions les noms dans le premier moment, on n'est pas en droit de conclure que nous sommes victimes d'une illusion quand nous admettons des concepts en sus des noms et .que nous regardons ces derniers comme des auxiliaires de la pensée. Nous oublions les concepts aussi bien que les noms, et cependant nous savons les distinguer des objets auxquels surtout nous prêtons intérêt et attention. Au premier moment, nous ne remarquons ni les concepts ni les noms; mais au second moment ils entrent dans la conscience par l'attention réfléchie.
Puisque Taine a recherché le mécanisme de l'illusion qui fait distinguer les concepts et les noms, — illusion qui n'existe pas — il serait intéressant de rechercher le mécanisme d'une autre illusion, d'après
laquelle le concept est confondu avec le nom. L'intelligence, avons-nous dit, se porte sur les réalités objectives; car cela seul l'intéresse au milieu des autres éléments de l'opération mentale. Les images, les concepts et les noms ne sont saisis qu'à la condition d'être pour elle non plus des signes, mais des objets. Or, dans la plupart de nos raisonnements nous ne Taisons pas ce travail de réflexion sur nos idées; il nous semble que les mots nous sont plus utiles, et quehjuel'ois ils sont à peu près seuls présents. En parlant de la substance, de la loi, de la vertu, de la religion, il est rare que nous fassions l'analyse détaillée et approfondie de chacune des idées que ces mots renferment. Nous ne pensons qu'à quelques-unes des idées dont les mots sont les substituts. Plus le mot est complexe, riche en substitution, plus les idées restent à l'état latent. Rarement les mots que nous employons évoquent en nous toutes les idées qu'ils expriment, ils n'en évoquent souvent qu'une faible partie; cela dépend du degré d'attention que nous leur accordons. iMais pour la trame de nos raisonnements, de nos conversations, il nous suflit de cette partie du concept. Tout se passe exactement comme si nous avions devantl'esprit toute sa compréhension, et cela grâce à ce merveilleux pouvoir des signes. Le signe est substitué au concept et nous nous en servons comme d'un symbole sans songer au moment même à son contenu. On remarque même que plus le mot se substitue au concept, plus nous pensons avec rapidité. Longtemps déjà avant Taine, Hume [Trailé de la Nature humaine^ p. 37), Dugald Ste^vart [Philosophie de V Esprit huniaiii, t. 1, ch. iv, sect. iv, p. 302; trad. Pierre Prévost, 1808) et d'autres psychologues avaient constaté cette substitution des signes aux concepts. Nous empruntons à Stuart Mill
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uiî passage de Leibniz cité par Ilamilton, où ce fait est bien relevé. « Pour la plupart, spécialement dans une analyse d'une certaine longueur, nous ne considérons pas à la uns {non si/nul uilueniur)^ la totalité des caractères ou attributs de la chose, mais à leur place nous employons des signes, dont nous sommes habitués à négliger l'explication au moment même où nous pensons, sachant ou croyant que nous pouvons toujours la retrouver. Ainsi, quand je pense à un chiliagone (polygone de mille côtés) je ne considère pas toujours les divers attributs du côté, de l'égalité et du nombre mille, mais j'emploie ces mots (dont le sens est obscurément et imparfaitement présent à mon esprit) au lieu des notions que j'en ai, parce que je me rappelle que je possède la signification de ces mots, bien que je ne juge pas nécessaire d'en faire à présent l'application et l'explication : j'ai l'habitude d'appeler ce mode de penser, aveugle ou symbolique; nous l'employons en algèbre et en arithmétique, et en réalité partout. )) (S. ^hW^ Philosophie de Ilannllon^ ch. XVII, p. 385.)
L'algèbre est par excellence la science des signes; dans les réductions, ou substitutions d'équations à des équations équivalentes, on ne connaît pas la signification des opérations; on sait qu'elles sont justes, qu'elles doivent se faire ainsi, c'est tout; on n'a que des symboles et des symboles incompris. Dans les autres sciences comme la géométrie, les signes n'occupent pas exclusivement l'esprit; le géomètre fait des déductions avec des idées, tire des coroUaiies, enchaîne des données, il sait ce qu'il fait. Là encore cependant il est rare qu'on développe dans sa pensée tout ce que le signe exprime, surtout si on est exercé dans cette science. L'étudiant qui commence doit à chaque instant se rappeler une défini-
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lion, la préciser de plus en plus dans son esprit, afin de saisir le théorème suivant; le géomètre au contraire s'arrête à peine sur les définitions; une formule lui suffit et il n'est pas besoin qu'il médite sa formule. Grâce à ces substitutions, à ces abréviations, l'esprit va de vérité en vérité avec une étonnante et vertiuineuse rapidité. Faut-il conclure avec S. Mill et avec Taine que nous n'avons que des mots, lorsque nous pensons? C'est là Tillusion de la conscience, on,traite les concepts comme n'existant pas; le mot seul existe avec les caractères généraux dont il se trouve le substitut. Or comme le mot est une image, le contenu de la conscience est par conséquent réduit à des images; les unes très saillantes, auxquelles nous donnons notre attention; les autres effacées, consistant en de purs signes. C'est la conséquence logique de cette confusion du concept avec le nom.
Il est maintenant facile de montrer que ce n'est là qu'une illusion. Les opérations mentales dont le tissu constitue la trame de nos raisonnements ne sont pas aussi simples que cela ; n'y pas démêler les concepts au milieu des signes sensibles, c'est considérer uniquement le caractère artificiel de nos opérations, c'est en voir la forme moins le fond. Il n'est cependant pas possible de nier ce fond de notre intelligence sans lequel les noms deviennent incompréhensibles. Le concept peut seul expliquer le travail de substitution. D'où vient que j'ai une tendance à nommer et à substituer, si ce n'est du besoin que j'ai d'exprimer au dehors pour moi-même ou pour les autres la vue intérieure de mon esprit? C'est parce que je saisis au dedans de moi les caractères abstraits et généraux
des choses, que je puis les exprimer, les traduire, les signifier. Si les signes externes sont en dehors du temps et de l'espace, il faut donc que les signes in-
110 EXISTKNCK I)I-:s COXCHl'TS
ternes, dont ils reroivent la vertu de signifier et dont ils ne sont que le dehors, se trouvent au-dessus des déterminations du temps et de Tespace, c'est-à-dire abstraits et universels.
A moins de regarder comme des illusions les caractères abstraits et généraux des noms communs, nous devons admettre l'existence des concepts ou représentants intérieurs des caractères abstraits et généraux des choses. Les concepts sont la vie des noms, et leur donnent la vertu de signifier. Ces derniers résultent, quant à leur être physique, de certaines combinaisons, soit des images sensibles du cerveau, soit des sons matériels; ils ont un pouvoir de substitution, un emploi qui les dépasse absolument et qu'ils ne peuvent tenir que du concept.
D'où vient donc que le concept disparaît et s'efTace dans le travail de l'esprit? Gela vient, non pas de ce qu'il est absent, le travail de l'esprit s'effeclue par lui ; mais de ce fait psychologique déjà noté que le mot, ayant reçu du concept son pouvoir de substitution, peut en tenir lieu. Le mot prononcé n'évoque pas tout le concept, avons-nous dit ; mais il pourrait l'évoquer tout entier, grâce aux attaches qu'il a contractées avec lui, grâce à son commerce habituel; car le nom est le résultat d'une habitude, pour parler comme Hume, ou d'une tendance, pour parler comme Taine, à condition toutefois que par cette habitude ou tendance on entende non pas quelque chose de physiologique, — à ce point de vue, la tendance ne suffit que pour le matériel du nom, — mais quelque chose de psychologique et rien moins que le concept lui-même. Les concepts ne sont-ils pas des habitudes et des tendances? Le résultat de l'opération mentale, de la conception, ressemble à une habitude qui survit à l'acte de l'esprit. A mesure que nous produisons le
môme acte de pensée, cette liabitude se complète et devient entière au point de constituer pour Tintelliirence une très grande facilité à reproduire ce même acte. Le géomètre, par exemple, à force de méditer ses théorèmes, arrive à en avoir une science parfaite. Sans doute, il n'a pas présentes dans un seul et unique regard de l'esprit toutes les déductions et démonstrations ; mais il peut les rappeler à son gré, parce qu'il les possède dans la puissance de l'habitude. Les concepts comme les images constituent des habitudes ou tendances, un savoir potentiel capitalisé et passé en habitudes intellectuelles. L'esprit, par la répétition des actes de la connaissance sur un même objet d'étude, acquiert plus de vigueur, plus de facilité et plus de plaisir à les reproduire. Les actes de la connaissance se groupent dans notre esprit, s'organisent en quelque sorte autour d'une pensée, d'un concept, pour former des habitudes intellectuelles. Ce sont ces habitudes qui nous donnent une si étonnante facilité de penser, un si merveilleux pouvoirde substitution. Les tendances motrices dans les centres moteurs de coordination de l'expression se dégagent d'autant plus facilement que les concepts constituent des habitudes intellectuelles plus entières. Plus ces habitudes intellectuelles sont parfaites, plus les mots sont riches en substitution, et moins il est nécessaire de s'arrêter sur eux ou de développer les idées qu'ils expriment; nous courons en quelque sorte sur les mots comme les doigts de l'artiste sur les touches d'un clavier, par la seule vertu de l'habitude. Chez l'artiste et chez le savant il y a comme un savoir potentiel emmagasiné. Nous souscrivons très volontiers à ces aflirmations de ^L Ribot : « On apprend à comprendre un concept comme on apprend à marcher, à danser, à faire de l'escrime, à jouer d'un instrument
de musique; c'est une habitude, c'est-à-dire une mémoire organisée. Les termes généraux couvrent un savoir organisé, latent, (jui est le capital caché, sans lequel nous serions en état de ban([ueroute permanente, manipulant de la fausse monnaie ou du papier sans valeur. Les idées générales sont des habitudes dans Tordre intellectuel. A l'habitude correspond la suppression de TofTort, de même à la compréhension parfaiteV» Loin par conséquent de ne voir que le nom, bien qu'il soit placé le plus en relief dans l'opération mentale, nous donnons la plus grande importance au caractère efï'acé, potentiel et habituel du concept. Il est le dedans et le principal, le nom n'est que le dehors et l'auxiliaire.
Taine est donc victime d'une illusion psychologique en confondant le concept avec le nom et la tendance. Ses théories devaient être par le fait même condamnées à l'insuccès et à la stérilité. Nous avons vu combien il est impuissant à remplacer le concept; d'une opération aussi haute que celle qui consiste à penser le général et l'abstrait, il n'a vu que le coté physiologique, le processus nerveux du centre de coordination motrice de l'expression; il a même rendu impossible ce processus ainsi que la formation des termes abstraits et généraux. Tout ce que dit Taine est vrai, si vous supposez l'existence des concepts.
1. Ile^'ue philosophique, octobre 1891. Le tort de M. Ribot est d'abord de ne voir dans ce potentiel que des éléments sensibles, et onsuite de faire consister l'idée générale uniquement dans le potentiel 11 n't-Bt pas exact d'assimiler toutes les sciences à l'algèbre. S'il est vrai qu'à certains moments du raisonnement algébrique on ne comprend pas ce qu'on lait, qu'on est seulement certain de la légilimilé des transformations et des équivalences d'expressions, il n'en est pas ainsi le plus souvent dans la pratique des autres sciences et dans la conduite de la vie. Ordinairement nous savons ce (jue nous disons et nos idées ne s»>nt pas du potentiel, mais de l'acturr.