‹ Théorie des formes lyriques de la tragédie grecqueChapitre 185 sur 230 · CHANTS ENTIÈREMENT LYRIQUES · texte numérisé non relu

CHANTS ENTIÈREMENT LYRIQUES

Quelle qu'ait été jusqu'ici l’irrégularité extérieure des chants alloiostrophiques, ils contiennent toujours un mélange de vers lyriques et de trimètres. Une pareille alternance n'existe plus dans ceux qui vont suivre : tout y est chanté. C'est ici que le talent personnel de l'acteur devait jouer un rôle prépondérant, puisque le poète s'effaçait presque devant lui. Aussi les bizarreries rythmiques sont-elles accumulées avec intention dans un texte que nous trouvons aujourd'hui faible et verbeux. Notre jugement ne peut donc plus concorder avec celui de l’antiquité, le charme principal de ces Duos étant perdu à jamais.

Tout au plus offrent-ils quelque attrait au métricien, mais celui-ci est encore très éloigné d’avoir une idée bien nette des effets que ces difficultés pouvaient produire. Quant à ceux pour lesquels la métrique

1, Je ne crois rien exagérer, en donnant une importance capitale à ce Chant alterné de l’Hélène. Un an plus tard, dans les Femmes aux Thesmophories, la parodie qu'en fit Aristophane est une preuve certaine du succès qu’obtint ce Duo. Mnésiloque-Hélène +€ jelte au cou d’Euripide-Ménélas, en s’écriant :

5Q ypôvroc EXDy oùç Camapros à YÉpAG,

Rauffé Le AB pe, môot, meniGahe DÈ yépouc.

pépe oE xÜOUW. ÉTAYÉ L' ÉTAY ATAY ATAYÉ LE AaBov Tayd Tavu. (Thesm., 912-6.)

Ces vers sont une imitation plaisante, mais après tout flatteuse pour Euripide, de l’art avec lequel il avait su dépeindre dans sa tragédie l'élan impélueux d'Hélène, quand elle se précipitait dans les bras de son mari.

grecque est inconnue, ils peuvent se consoler de leur ignorance, en songeant au peu de place que tiennent ces sortes de Chants dans la tragédie. Je n’en ai trouvé que trois : l’un est de 424, les deux autres

ont été composés un peu avant 4o6.

HécuseE : 154 — 215.

A : Hécube. B : Hécube. ' : Polyxène.

À : HP: HE": Polyxèné Z:H:P°/1L

H : Polyxène. 0 : Hécube., I : Polyxène.

K : Polyxène.

Le mètre général est l’anapeste lyrique. Les différents xéuyarx du thrène se distinguent assez aisément. Les deux premiers couplets d'Hécube et les deux derniers de Polyxène sont beaucoup plus longs que les autres ; les exclamations, les on y les répétitions de mots, les antithèses abondent.

Ce Duo alterné suit la Parodos, dans laquelle le coryphée a fait connaître à Hécube que les Grecs, à l’instigation d'Ulysse, veulent immoler sa fille Polyxène. La malheureuse mère déplore son infortune. Polyxène accourt en entendant ses lamentations. Elle apprend le sort cruel qui lui est réservé, et pleure moins sur elle-même que sur celle qui lui a donné le jour. Cette jeune fille, l’une des plus touchantes et des plus nobles du théâtre d'Euripide, serait heureuse de mourir pour échapper aux opprobres de l'esclavage, si sa mère, dont elle est l'unique soutien, ne devait lui survivre.

À : Antigone. B : Œdipe.

T : Ant. OŒEd. Ant. A: OEd. Ant. OŒd. Ant. OŒd. E : Antigone.

1 À : 2154-68 : anapestes lyriques. La finale est formée d’une pentapodie dactylique, et d’une tripodie iambique. — B : 16-76; l': 1797-93 A : 180-2 : anapestes lyriques, sauf 182, qui est un monomètre dochmiaque de cinq longues, — E : 183-5 : deux dimètres anapestiques et un monomètre dochmiaque. — La clausule est encore dochmiaque pour Z: 186-go et H: 191-3. — © : 194-6 : anapestes lyriques. — 1 : 197-210 : anapesles lyriques, même clausule que dans A. —K: 211-215 : anapestes lyriques, la finale est Hs de deux trétrapodies dactyliques.— Pour ce Duo, consulter R.et W., p: 166,

2. À: 1530-8: mélange de xDAX dochmiaques, dactyliques et glyconiques. —

LES. CHANTS ALTERNÉS DES ACTEURS. 2b5

Je ne crois pas que Nauck ait eu raison de suivre ici G. Hermann. Il n'y a pas d'exemple de construction lyrique dans laquelle on aurait intercalé des strophes inégales au milieu d’autres strophes se répondant par couples. Après une Monodie d'Antigone, le poète a placé un Duo que chantent OEdipe et sa fille. Il ne faut pas les confondre.

Étéocle et Polynice se sont tués en combat singulier. Jocaste, leur mère, qui voulait les empêcher d'en venir aux mains, est arrivée après la lutte, et s’est suicidée sur leurs cadavres. Elle était accompagnée d’Antigone. On vient d'apporter sur la scène les corps de la mère et des deux fils.

Ce Chant est écrit dans le mètre et surtout dans le style des Solos d'acteurs. La fin, attribuée à Antigone, n’est pas exempte des défauts qui se rencontrent dans les plus mauvais. Le poète s’abandonne. Les consonances de mots, l'accumulation des syllabes brèves, les répétitions inutiles, tout indique un art en décadence dans lequel on cherche moins à toucher le cœur qu’à frapper l'oreille. Loin de diviser ses strophes en une foule de parcelles, comme cela a lieu dans les Sept, ou même dans les Troyennes, le poète allonge au contraire les couplets qu'il fait chanter à la fille d'OEdipe, pour lui permettre de déployer peu à peu toute sa virtuosité, qui emportera dans la finale les applaudissements du public. Quant à OEdipe, il est sacrifié. Ce qui lui est attribué a peu d'importance, et dans le triple deuil qui accable ses derniers jours, il ne trouve pas une parole émouvante ni un véritable cri de douleur.

À : Antigone, OEdipe, Antigone. B : OŒd. Ant. OEd. Ant. OEd. T : Antigone. A : OEd. Ant. OŒEd. Ant. OEd. Ant,

B : 1539-45 : dactylo-trochées. — T : 1546-59 : str. dactylique, — A : 1560-66 : str. dactylique, que termine un hexamètre. — E : 1567-81 : deux vers trochaïques, le reste est le plus souvent dactylique. — Pour le détail et le texte, voir R. et W., p. 123 sqq. Comparer Sclimidt, 'Monodien, DXXVIHI sqq.

1. A: 1710-1717: iambes. — B: 1718-31: iambo-trochées comme T': 1732-46. — A::1747-57 : iambo-trochées, mais les éléments 1753-5 forment une octapodie anapestique. — Pour le détail, cf. R. et W., p. 816 sqq.

Tirésias ayant déclaré que la présence d'OEdipe souillait la ville, et que le malheur ne cesserait de la poursuivre tant qu'il y resterait, le vieillard, sur l’ordre de Créon, ya quitter Thèbes. Il est accompagné d’Antigone, qui lui servira de guide.

Cette scène pourrait donc être placée entre la fin de l'OŒdipe-Roi et le commencement de l'OŒEdipe à Colone. Euripide s’est servi de la situation pathétique, où l’aveugle et sa fille vont quitter le pays dans lequel ils ont vécu, pour nous faire entendre une dernière fois avant la fin de sa pièce le chant de ses acteurs. Peut-être at-on le droit de juger que ce Duo d’OŒEdipe et d’Antigone est assez déplacé. Il est permis en tout cas de lui préférer l’admirable dialogue qui sert d’ouverture à l’'OŒEdipe à Colone. Mais ce serait méconnaître le caractère des Phéniciennes, que de les comparer un instant à la tragédie de Sophocle.

Euripide a voulu finir la sienne en opéra. Les deux Duos alternés qui se suivent à un si court intervalle, témoignent de son intention. Dans ce drame où il s’est plu à accumuler les incidents et à entasser la matière de trois ou quatre pièces ordinaires, la meilleure conclusion était celle qui pouvait permettre aux spectateurs fatigués de quitter le théâtre sur une impression agréable. Tous ces morceaux lyriques n’ont pas d’autre but. Il faut moins de tension d'esprit pour écouter chanter quelque grand artiste, que pour suivre les fils d’une intrigue embrouillée, où les incidents s’entrecroisent. Sans doute un pareil arlifice tend à faire regretter la sobriété si riche de Sophocle, mais nous ne devons pas nous autoriser de ce que nous comprenons chez ce poète, pour critiquer ce qui nous échappe chez son rival!. Quand on connaîtra la musique grecque autrement que par les fragments qu’on en découvre de nos jours, il nous sera loisible de préférer l’un à l’autre, en donnant des raisons de notre préférence. Jusque-là il est prudent de ne pas trop condamner Euripide. On aurait une idée très fausse de nos opéras les plus célèbres, si on les jugeait p'après le libretto.

mie Je trouve donc le jugement d’Aristophane de Byzance un peu sévère: d per’ ca 9 > ns, wèns adokésyou puyadeudmevos Oidinous mposépourrat à HEVs.

RÉSUMÉ

Les Chants alternés peuvent être presque exclusivement regardés comme la création d’Euripide. Ils sont une lointaine imitation de l'antique Commos d'Eschyle, tel qu'on le trouve dans les Suppliantes, les Sept contre Thèbes et les Perses. Les transformations qu'ils ont subies ont été constantes, parce que, attribués aux seuls acteurs, ils devaient se plier à leurs exigences. Sophocle, auquel le chant scénique semble déplaire, fut lui-même, toutes les fois qu'il en usa, obligé de céder au courant. La construction mésodique dont il s’est servi dans les Trachiniennes n’est au fond qu’un essai de conciliation entre l’art ancien et le nouveau. Il va encore plus loin dans l’Électre. Ces Duos, par leur nature, devaient être asymétriques.

On a vu comment Euripide, après de longs tâtonnements, arriva enfin à la perfection dans les trois Chants de reconnaissance, qui sont une des beautés de l’Zon, de l’Iphigénie en Tauride et surtout de l’Hélène. Le poète est sûr de lui. Il marche droit au but que jusque-là il n'avait qu'entrevu. Il parvient à traduire par le rythme seul les fluctuations de sentiment de deux personnages, au moment le plus tra-

gique et le plus émouvant qu'il ait pu imaginer. L’imitation est poussée à ses dernières limites : l'analyse la plus fine trouve pour s'exprimer des ressources suffisantes dans la variété des mètres. Personne avant Euripide n’avait eu pareille dextérité ni pareille souplesse.

Cet art délicat convenait-il à l’optique toujours rudimentaire du théâtre? Cette psychologie n'’était-elle pas un peu trop subtile pour les milliers de spectateurs entassés sur les flancs de l’Acropole? Il est

-permis de le croire sans leur faire injure. En tout cas, cette fleur légère du génie euripidéen fut vite fanée, peut-être parce que l'air ambiant était trop grossier pour elle. Les fruits savoureux qu'on en pouvait attendre, ne parvinrent pas à leur maturité. Deux ou trois ans plus tard, il ne resta guère que des vestiges de cette plante trop tôt flétrie. Le premier Chant des Phéniciennes est déjà moins parfait, et les deux autres Duos que contient le même drame, ne sont plus que

des rejetons abâtardis de la souche primitive. La décadence est soudaine et irrémédiable.

C'est ce qui explique pourquoi Euripide n’a pas intercalé de Chants alternés dans les Bacchantes, ni dans l’Iphigénie à Aulis, ces admirables œuvres de sa vie finissante. Puisque, pour être applaudis, ils devaient de plus en plus s’éloigner du degré de perfection où il les avait portés, et se rapprocher des Monodies, il était plus simple de les supprimer et de les remplacer par les Solos que la foule aimait tant.

Page 1