DISTINCTION DES GJB^RES
D'après ce qui précède, on voit que la distinction des genres est fondée pur les faits et qu'elle est une loi de l'histoire.
Erreur des romantiques.-^ Par conséquent,
Hugo, dans la Préface de Crom^ell^ et, avec lui, les partisans de l'école romantique, ont eu le tort de considérer cette séparation comme une classification artificielle du pédantisme. Hugo, en particulier, a voulu réintégrer dans Je drame les deux éléments, épique et lyrique, qui avaient fini par en être exclue* Cette tentative malheureuse pour ramener les genres à leur <5onfusion et à leur indétermination primitives, a été la principale cause de l'avortement de la réforme dramatique, rêvée par le poète. En méconnaissant, non seulement les lois des genres, mais les conditions matérielles du théâtre ^ oii une représentation de deux heures et une scène de quelques mitres exigent un sujet simple, un nombre relatif vement restreint de faits et de personnages, en un mot, une action concentrée, V. Hugo composa un Cromwelly qui, de son propre aveu, n'était pas Jouable, Quant à celles de ses pièces qui ont vu le feu de la rampe, la partie proprement dramatique, psychologie, caractères, logique de l'action, y est d'une faiblesse extrême, étranglée entre de larges tableaux épiquçs et des développements lyriques.
Il est arrivé pour le théâtre romantique, genre bâtard et mêlé, ce qui a lieu, en histoire naturelle,
12 NOTlOiNS PRÉLIMINAIRES.
pour les croisements, c'est-à-dire pour ces variétés qui sont le produit de deux espèces différentes. Les croisements ne sont pas féconds et ne sauraient être le principe d'une nouvelle lignée. Ils disparaissent et font place au type primitif. Après le romantisme, on est retourné a une conception du théâtre exclusivement dramatique, avec Augicr, Dumas fils, et la plupart de leurs successeurs.
Erreur de Boileau et de Voltaire. — En revanche, les genres ne sont pas des formes isolées et fermées, séparées par des cloisons étanches, comme semblent l'avoir cru Boileau et surtout Voltaire (i).
Ce sont, au contraire, des cadres élastiques, qui se touchent et se pénètrent par plusieurs points. En histoire naturelle, il est difficile de marquer avec précision où finît le règne minéral et où commence le règne végétal, où finit le règne végéta 1 et où commenc e le règne animal. Dans le même règne, les espèces se succèdent par une gradation presque insensible. Semblablement, en littérature, les comédies de caractère, V Avare, le Misanthrope et le Tartufe, par le fond de tristesse qu'elles renferment sous le rire, et par ces passions profondes, avarice, indignation, hypocrisie, qui en sont le ressort, touchent au drame. On sent qu'il suffirait d'appuyer un peu sur ce ressort pour faire tourner la comédie en tragédie. Inversement, chez Racine, l'action parfois se détend,
(i) Il faut voir, en effet, comment Voltaire, dans son Com^ mentaire sur Corneille, se récrie, à chaque instant, en disant : « Cette scène appartient à la comédie, cette expression est du style comique. » Il reproche égalemenikV^ndromaque de Racine de renfermer des scènes dignes de Térence. Pour Voltaire, tragédie et comédie sont deux genres à part, qui n^ont rien de commun, mais où sentiments, personnages, style, tout diffère.