JJ^J
Ces deux espèces de mètres se comptaient par double mesure ou dipodie. En sorte que les mètres trochaïque et iambique répondaient à notre mesure
j; jj^ij^ j^ij;^ j-T
Dans des mesures déterminées, on pouvait substituer d'autres pieds : anapeste, spondée, tribraque ( h J^ ^)y ^^ même, dans le mètre iambique, le dactyle.
Il existait beaucoup d'autres systèmes de vers qu'on trouvera énumérés dans les traités spéciaux.
Strophes. — Enfin les vers s'organisaient par séries et formaient les strophes (i) de la poésie lyrique.
(i) De aTpo^ifl, d'après les ans, évolution du chœur, ou ph&tôt pas rythmé, grave et lent^ qui accompagnait les citants lyriques dans la tragédie ; le mot aurait ensuite désigne les chants eux-mêmes. — D'après d'antres, et plus probablement, strophe veut dire circuit^ assemblage rythmique de vers : il aurait, en poésie^ le même sens que période (:c£p(oÔoç) en prose.
§ 2. — K&rsification française.
Sa constitution. — La versification ancienne, si souple, si musicale, exigeait, pour qu'on en saisit le rythme, une grande délicatesse d'oreille. Au surplus, elle n'était de mise que dans des langues où la quantité des syllabes était nettement marquée dans la prononciation. Ces deux conditions faisaient défaut, lorsque se créa notre vers français. L'oreille de nos rudes Franks du moyen âge n'avait pas la finesse de perception des Grecs. Joignez que, dans notre langue, la plupart des syllabes sont communes i en d'autres termes, on ne saurait, dans la prononciation, distinguer si elles sont longues ou brèves. Une versification musicale et métrique eût été impossible. Il fallut se rabattre sur une versification syllabique et accentuée. En français donc, ce n'est plus la quantité (longue ou brève) des syllabes, mais leur nombre qui constitue le vers. On ne les mesure ^ïhs : on les compte. L'alexandrin (i), notre vers le plus long, comprend douze syllabes :
Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.
Cependant, comme il fallait un signe qui permît de séparer, à l'audition, ces groupes de mots, on eut recours d'abord à V assonance, puis à la rime, ce « coup de cloche (2) », qui nous avertit de la fin du vers.
Assonance. — L'assonance consiste dans le re-
(i) Ainsi nomme du roman d'Alexandre le Grand ^ qui, au douzième siècle, vulgarisa ce vers.
{7\ C'est la spirituelle expression de Sainte-Beuve.
tour de la même {>oyelle accentuée (î) qui termine le vers. Ainsi, au début de la Chanson de Roland^ Tassonance est en j4 :
Charles le roi^ noire empere magoes, Sept ans tout pleins a été en Ësp^zgne.
Les vers de cette épopée sont décasyllabiques, comme tous ceux de nos premières chansons de gestes. Ils sont coupés en deux hémistiches : le premier, de quatre syllabes; le second, • de six. La syllabe muette ou atone, à la fin de Tun ou de l'autre hémistiche, ne compte pas dans la mesure du vers.
Les poètes du moyen âge sont très sévères sur le son de la voyelle qui forme assonance; jamais une longue n'alterne avec une brève, pâte avec p^tte. En revanche, ils ne tiennent aucun compte des consonnes qui précèdent ou suivent la voyelle finale accentuée. Montagne pourra assonancer avec rame et patte» La série des mêmes assonances, revenant sans interruption dans un nombre plus ou moins considérable de vers, s'appelle une laisse» Dans la Chanson de Roland, les laisses les plus courtes ont cinq vers; les plus longues, trente-six. Avec une nouvelle assonance commence une nouvelle laisse.
Rime. — La rime consiste dans le retour, au bout des versj soit de la même syllabe finale accentuée (éternely solenneZ), soit de la même s^oyelle accentuée et de la même syllabe muette qui terminent le mot (ma-
(i) Une voyelle ou une syllabe sont dites accentuées ou toniques^ lorsqu'elles ont V accent tonique. En français/ il porte sur la syllabe finale du mot, quand elle a un son plein, bon/e, sàcrementy solennel; sur la pénultième, quand la finale est une muette : magni/?quejour/i&'e.
gnifiquesy portiques). D'où, deux sortes de rimes : les masculines^ qui portent uniquement sur un son plein; les Jeminines, formées par un son plein et une syllable muette qui suit :
Rimes mas-i Oui, je viens dans son temple adorer VÉternelj culines : ( Je viens, selon Tusage antique et solennel.
Rimes fémi-( Du temple, orné partout de festons mngni/iques^ nines : l Le peuple saint, en foule, inondait les portiques.
On voit que la syllable muette des rimes féminines ne compte pas dans la mesure du yers, sinon les deux derniers alexandrins que nous avons cités, auraient treize syllables. Conformément a cette règle de rhomophonie, non plus de la voyelle, mais de la syllabe, bon^^ et appeZé, mtxgmfique et mdligne, qui pourraient assonancer deux à deux, ne sauraient rimer. Dans les diphthongues seulement, on ne tient aucun compte de la consonne qui précède : roi rimera avec moi.
Les règles sur Tidentité des consonnes qui suivent la syllabe accentuée, sont assez sévères. On ne peut faire rimer un mot sans s ou z final, avec un mot qui se termine par Tune de ces deux consonnes. Jour ne s'accouplera pas avec concours; mais on dira très bien :
L'audace d'une femme, arrêtant ce concours.
En des jours ténébreux a changé ces beaux joM/'.ç.
Variétés de rimes. — On distingue :
i^ Les rimes plates : deux rimes féminines succédant à deux masculines, ou réciproquement. Elles sont usitées dans nos tragédies et comédies classiques.
2° Les rimes croisées : le premier vers rimacit avec le troisième ; le deuxième, avec le quatrième :
Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages, Dans la nuit éternelle emportés sans retour, Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges Jeter l'ancre un seul jour?
3^ Les rimes mêlées y employées sans régularité dans les fables de la Fontaine et dans V Amphitryon de Molière.
4^ Les rimes redoublées^ lorsque plus de deux rimes de même consonance se suivent, comme en certains passages des chœurs d'Athalie :
sCieux, écoutez ma voix 5 terre, prête l'oreille. Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille. Pécheurs, disparaissez : le Seigneur se réveille.
On distingue encore les rîmes liches, suffisantes , pau9f^esy rares.
La rime est 77cAe, quand il y a consonance entre les deux syllabes finales d'un couple de vers :
Aux petits des oiseaux il donne leur pâ/e^re, £t sa bonté s'étend sur toute la nsiture,
ou entre les syllabes finales qui renferment une diphtongue : atow/*, retour. On ne s*étudie pas à faire rimer ensemble plus de deux syllabes, sinon on obtient de purs jeux d'esprit. Nos poètes classiques ne recherchent pas la rime riche. Hugo l'a préconisée et les Parnassiens, avec de Banville, en ont abusé.
La rime est suffisante, si elle satisfait strictement aux règles établies :
Enfin, vous l'emportez et la faveur du roi Vous élève en un rang qui n'était dû qu'à moi.
•* Elle est pauvre et, par conséquent, défectueuse, si elle ne remplit pas ces conditions : ver^w et vécw.
La rime est rare^ quand elle repose sur deux mots dont Tun arrive d'une façon imprévue.
Déjà Malherbe avait proscrit les rimes trop faciles : celles du simple avec le composé, battre et com^ battre^ ou des mots trop voisins par le sens, montagne campagne. Les Romantiques et surtout les Parnassiens, devaient renchérir sur Malherbe; ils étaient à l'afiFût des consonances imprévues, parfois ridicules. Hugo écrira :
J'ai fait causerie Rhin, le Gange et l'Orégon, Comme trois voyageurs clans le même wagon (i).
Il est évident que le lecteur ne ^'attendait pas à voir rOrégon en vs^agon.
Accent Ijonique. — Le rythme, dans la versification française, est marqué, à la fin du vers et à la césure, par l'accent tonique, c'est-a-dire par une syllabe fortement accentuée.
Césure. — Nos décasyllabes et nos alexandrins ont, à l'intérieur, un accent tonique qui forme coupe ou césure et partage le vers en deux hémistiches. Dans le décasyllabe, la syllabe intérieure accentuée est généralement la quatrième, quelquefois la cinquième. Dans l'alexandrin, c'est la sixième.
Règles de la césure, — On ne peut placer à la césure une syllabe atone. Ainsi les vers suivants, au simple point de vue de la facture, seraient mauvais :
Je viens dans son temple pour prier PÉternei, Oui! je viens dans ses parvis prier rÉternel.
(i) Légende des siècles : Abîme.
La césure du premier est un e muet. Or, IV muet^ à la césure, doit s'élider, comme dans le vers de Racine que nous avons défiguré. — Le second a également une césure atone, car c'est sur la syllabe finale du mot par^ïs qu'appuie la voix.
La césure, dans la versification française, est donc une coupe du vers, marquée par une syllabe accen-^ tuée.
Erreur de Boileau. — Cette définition n'a rien de commun avec celle de Boileau, laquelle ne saurait s'appliquer, non seulement à nos vers modernes, mais même à nombre de vers classiques. Pour Boileau, la césure est un arrêt du sens. Il a formulé sa théorie dans deux vers, où il a voulu donner le précepte et l'exemple :
Que toujours, dans vos vers, le sens coupant les mots, Suspende l'hémistiche et marque le repos, t
Qu'on lise le commencement de l'exposition à'Athalie, et on verra combien d'alexandrins échappent à cette règle :
— Je viens selon l'usage antique et solennel.
— La trompette sacrée annonçait le retour.
— Du temple, orne partout de festons magnifiques.
— Les prêtres ne pouvaient suffire aux sacrifices.
Dans chacun de ces vers, un repos après la sixième syllabe serait un non-sens (i).
Déjà Louis Racine notait ce que la césure, ainsi
(i) Voici encore deux vers où une pause après la sixième syllabe, amènerait un véritable contresens :
Mes pleurs — du sentiment lui rendirent l'usage
{Athalie^ Acte P^ se. ii.) Cet hyménée — à trois également importe.
[Le Cid, Acte P"*^ se. ir.)
comprise, aurait de monotone. « A T égard de la césure, écrivait-il, je puis répondre que nos vers ont toutes les grâces dans la bouche de ceux qui savent les prononcer. Les étrangers s'imaginent qu'en prononçant deux vers, nous nous reposons quatre fois, à cause des quatre hémistiches. Le sens et l'ordre des mots s'y opposent souvent, » Combien de Français, égarés par la théorie de Boileau, ressemblent à ces étrangers que critiquait Louis Racine , et récitent, d'une façon inintelligente, ce vers de La Fontaine :
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau.
Ils font une pause après le mot ^oiis; or, l'expression pour vous est étroitement liée k ce qui suit. On a pris l'habitude de couper en deux parties égales, même les octosyllabes, et notamment cet autre vers de la même fable :
Le chêne un jour dit au roseau :
Un arrêt après jour est absurde; tout au plus, admettrait-on un léger soupir après le chêne.
Erreur des modernes, — Notre versification classique n'avait donc pas cette rigidité que V. Hugo y a vue, à travers Boileau, et qu'il se flatte d'avoir brisée, quand il nous dit :
J'ai disloqué ce grand niais d'alexandrin.
Les disciples de Hugo, sinon le maître, ont, en effet, disloqué et désarticulé l'alexandrin, au point de le transformer parfois en une ligne de prose. Il leur est arrivé d'intercaler a la césure des syllabes atones, e muet, articles y prépositions y qui passent
inaperçus dans la pranonciation. Tels sont les vers suivants :
La queue en cercle joiw leurs ventres palpitants (i). Ils sont partis vers les lointaines aventures (2).
Ces vers n'ont plus aucun rythme.
Vailà pourquoi, si nous passons des poètes aux interprètes des poètes, professeurs, lecteurs, acteurs, il faut blâmer ceux qui déclament la poésie en s'efforçant d'escamoter césures et rimes, de manière à donner à leurs auditeurs là sensation de la prose» Sans doute, le s vers veulent être lus avec intelligence, en plaçant les repos la, et seulement là où le sens l'exige; mais on ne doit pas s'appliquer à en faire disparaître le rythme ; car alors à quoi bon le vers ?
Enjambement ou rejet. — H y a enjambement, quand le mot final d'un vers est lié si étiH>îtement avec le vers suivant que le sens, passant par-dessus la rime (enjambant), s'achève dans l'intérieur du second vers. Bolleau loue Malherbe d'avoir proscrit l'enjambement. Après Malherbe,
Les stances avec grâce apprirent à tomber Et le ,vers sur le vers n^osa plus enjamber.
La Fontaine s'est permis de déroger k cette loi :
Je laisse à penser si ce gîte Etait sûr (3).
Les modernes ont beaucoup relâché de cette sévérité, et avec raison. Chez eux, l'enjambement, toujours exceptionnel y n'est point rare. Il donne au vers
(i) Leconte de Lisle, Poèmes barbares y Les Hurleurs.
(2) F. Coppe'e, Les Humbles, Les Émigrants.
(3) Fables, i. II, f. viii, l'Aigle et l'Escarbot.
VEaSIFICATION FRANÇAISE. ^
de la variété et de Tampleur, en même temps qu'il sert à détacher et à souligner les mots en rejet. Ainsi, dans ce tableau de Hugo :
Il neigeait. Les blesses s'abritaient dans le ventre
Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés
On voyait des clairons à leur poste gelës,
Restes debout, en selle et muets, blancs de givre^
Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.
Boulets, mitraille, obus, mêles aux flocons blancs,
Pleuvaient\ les Grenadiers, surpris d'être tremblants,
Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.
Il neigeait, il neigeait toujours! la froide bise
Sifflait \ sur le verglas, dans des lieux inconnus,
On n'avait pas de pain et Ton allait pieds nus (i).
Élision* — Les syllabes qui se terminent par un e muet, s'élident devant une voyelle ou une A non aspirée :
Oui ! puisque je retrouw un ami si fîdèle,
Ma fortune va prendre une face nouvelle (a).
— Les prêtres ne pouvaient suffire aux sacrifices (3).
Hiatus. — L'hiatus est la rencontre de la voyelle finale d'un mot avec la voyelle initiale du mot suivant. Fréquent dans notre vieille poésie, il a été proscrit par Malherbe et Boileau d'une façon absolue; on ne voit pas pour quelle raison. Il existe des hiatus doux, qui ne blessent pas l'oreille ; pourquoi les exclure? D'autant que l'hiatus est admis dans le corps des mots : yittuose pourra entrer dans un vers ; tu oses en sera banni. C'est pourtant la même succession de sons, dans les deux cas. Cet arrêt arbitraire a néanmoins été consacré par l'usage, et les plus ré-
(i) Les Châtiments, L'Expiation, (a) AndromaquCy Acte I®', se. i.
(3) Athalie, Acte l^^j se. i.
volutionnaires de nos poètes, comme il arrive souvent en face de préjugés absurdes, n'ont pas osé s'en affranchir.
Différentes sortes de vers. — H existe, en français, des vers de une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, dix, douze syllabes. Au delà de ce nombre, le rythme n'est plus sensible à l'oreille. Les vers de neuf et de onze syllabes sont inusités. Ceux de une, deux, trois, quatre syllabes, sont ordinairement mêlés dans un ensemble de vers libres, comme dans les fables de La Fontaine :
Ami, reprit le coq, je ne pouvais jamais Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle
Que celle De cette paix (i).
Caractère des vers. — Chaque vers a son expression propre ; l'alexandrin est large et convient à la tragédie, à la haute comédie et aux récits épiques ; le décasyllabe a de la fermeté ; l'octosyllabe est alangui ; le vers de sept syllabes est léger et dansant : La Fontaine l'a employé dans la Cigale et la Fourmi.
Strophe. — La strophe est un assemblage de vers groupés d'après des lois fixes, et formant un tout complet tant par la facture extérieure que par le sens lui-même. C'est une sorte de période, mais d'un rythme plus régulier et plus carré que la période en prose.
Les vers qui entrent dans la strophe sont tantôt de ongueur inégale, tantôt de même mesure.
Les rimes y sont plates^ croisées, ou libres ; parfois
(i) Fables, 1. II, f. xiv, le Coq et le Renard.
des rimes plates s'y rencontrent avec des rimes
croisées.
Enfin, tantôt les mêmes strophes reviennent régulièrement, tantôt elles alternent avec d'autres d'un système différent.
On trouve des strophes de deux, trois, quatre, cinq, six, huit, dix vers.
En voici une de quatre vers :
Le pauvre en sa cabane où le chaume le couvre,
£st soumis à ses lois (i)'; Et la garde qui veille aux barrières du Louvre,
N'en défend pas les rois (a).
L'emploi des strophes n'est pas arbitraire ; chacune d'elles, comme les vers, a son allure particulière. Les unes sont ailées et rapides; d'autres, massives et graves.
Critiques de Fénelon contre la versification française. — Fénelon a vivement critiqué le système de notre versification française. Il s'en est pris surtout à la rime, à laquelle il reproche : i^ la monotonie, dans les vers à rimes plates du théâtre classique ; 2^ l'obligation qu'elle impose au poète d'employer des chevilles, épithètes parasites, mot. inutiles, pour obtenir l'homophonie, et de recourir au remplissage, périphrases, expressions redondantes, pour donner au vers la longueur voulue.
Touchant la monotonie, on aurait pu répondre à Fénelon que l'alternance des rimes masculines avec les féminines et l'extrême diversité des syllabes finales, empêchent une répétition de sons identiques, qui fatiguerait l'oreille.
(i) Les lois de la mort.
(a) Malherbe, Stances à Duperier.
THÉORIE GENR. LITf. ^
Enfin, le retour régulier de la rime ei de l'acccHt toniqae, au bout du vers, ne ressemble en rien à l'isochronisme uniforme d'un balancier. Sans parler de l'infinie souplesse de la versification, chez Hugo et chez les modernes, Racine a soiii de varier les coupes, non seulement à l'intérieur de l'alexandrin, mais à la rime, qui lanlôi se détache :
Oui, je viens dans son temple adorer l'Éterne/,
et tantôt se soude au vers suivant :
D'adorateurs télés à peine un petit nombre
Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre.
Ici, la fin du premier vers fait corps avec le second. La plus légère pause, en passant de l'un à l'autre, obscurcirait le sens.
Grâce à cette mobilité des coupes, on n'est pas exposé à marteler les alexandrins, en appuyant constamment et surtout en s'arrètaiM sur la sixième syllabe et la douzième, ce qui, évidemment, serait monotone.
Quant aux épîthètes amenées pour la rime et aux mots de remplissage, ce sont procédés de versificateurs et non de poètes. Qu'on étudie, à ce point de vue, les cent premiers vers d'^thalie ou du Misanthrope, on constatera combien chaque vers est plein, nerveux, précis, sans un mot superflu, sans une épîthète oiseuse. L'on reconnaîtra la justesse de l'observation de Flaubert, qui remarquait que plus on condense une pensée, plus on se rapproche du vers (i). C'était déjà l'avis de Montaigne ; « Tout ainsi que la voix contrainte par l'étroit canal d'une trompette, sort plus aigre et plus forte, ainsi il
(i) Voir Bosfrincipes raisonnes de liltc'raliire, p, ï36, note.
me semble que la sentence (pensée) pressée au pied nombreux de la poésie, s'élanoe bien plus brusquement et me fiert (frappe) d*une plus vive secousse (i). » Contrairement a l'opinion de Fénelon, le vers français, quand il est manié par un maître, concentre Tidée et la trempe, au lieu de la délayer et de l'affaiblir.
D'ailleurs, Fénelon est obligé de reconnaître que la rime est nécessaire à notre versification. Elle en est l'élément générateur. Sans elle, les rythmes poétiques se détacheraient moins vivement et ressembleraient à ceux de la prose d'un Rousseau, d'un Chateaubriand ou d'un A^Iichelet.
Les poètes anglais, allemands et italiens ont fait, il est vrai, un heureux emploi des vers blancs, où le nombre fixe des syllabes, sans aucune rime, marque le rythme. En France, les essais analogues de Vauvenargues et de Marmontel ont échoué, soit à cause de la longue habitude de notre oreille, soit à cause du génie propre à notre langue, où l'accent tonique est peu marqué.