CHAPITRE II
l'épopée.
Article premier. — Déûnition et caractère
«le l'épopée.
Définition. — L'épopée (2) est un poème narratifs héroïque, national et merçeilleua: .
En tant que poème, elle est surtout une œuvre
(i) Montaigne, Essais, 1. I, ch. xxv.
(a) Du grec ettoç, parole, récit, puis vers épique.
d'imaginatioD puissante, qui évoque un monde dans nent et son infinie diversité, t. — Le poème épique est narratif : il los yeux une succession d'événements.
:, on y trouve des descriptions, des es portraits, mais le récit y domine.
7ire légendaire du passé, à une époque mes sont plus soucieux de belles fictions i authentiques. « C'est la forme poétique ! des peuples alors que, la critique n'exiscore, il y a confusion entre l'Histoire et ntre l'imagination et la vérité, et que les t les chroniquears merveilleux des nai aussi les peuples, qui, pour naître et lir, ont besoin de la tutelle des grands
des héros, attachent naturellement leur
leur reconnaissance à ces puissantes in-
qui les ont affranchis ou civilisés. Ils
leur mémoire dans des chants popu-
en s'écrivant, deviennent plus tard des l'épopée est individuelle et héroïque (i). »
De héroïque. — Grâce à un certain it, et l'imagination aidant, les persons événements atteignent, dans l'épopée, tiens prodigieuses. Le poète nous y délumanité supérieure par la force, l'énergie ice des passions.
lation aime à idéaliser le passé : bien difla raison qui incline à voir le progrès dans
ous ressemblons tous, plus ou moins, au or de Vlliade, qui oppose les héros de
Pirothoos, Dryas, Thésée, à la nouvelle
line, préface de Jocelyn.
génération des Agamemnon et des Achille : <c Avec ces gens-là, dit-il, aucun des mortels qui maintenant sont sur la terre, ne saurait se mesurer (i), »
Et pourtant, quels hommes que ces guerriers de V Iliade ! quelle vigueur, quelle bravoure indomptée ! Dans un combat singulier, Achille et Hector font trois fois, a la course, le tour de la ville de Troie (2). Achille pousse un cri qui est entendu par les deux armées combattantes et épouvante les Troyens(3). Lorsque Hector a été tué, les Grecs qui s'approchent de son cadavre, admirent « sa taille et sa beauté merveilleuses (4) ».
Ces guerriers sont d'intrépides mangeurs, des Gargantuas, avant la lettre; on n'a qu'à voir, au IX® chant de Y Iliade (5), le menu du repas qu'Achille sert aux envoyés, Ulysse, Ajax et Phœnix.
A ces hommes taillés en force, il faut des aventures à l'avenant. Ils s'attaquent même aux dieux et les blessent. Ajax, à lui seul, tient tête à des centaines de combattants.
Le poème national. — Cette histoire héroïque est, en même temps, nationale» Les fictions de l'imagination y reposent sur un large fond de réalité. Un peuple y trouve le résumé de ses mœurs, de ses institutions, de sa vie politique et de ses croyances.
Les mœurs du temps. — U Iliade est le tableau de la société homérique, société féodale, organisée pour la guerre et le pillage, toujours portée à
(i) xsîvoiaiB' fivoStiç
Twv ol vûv ppoTol EÎaiv ItîixOovioi (ixyJoiTo. {Iliade, ch. i, vers 271-272.) (a) /6/f/., ch. XXII, V. 271 etsuiv.
(3) Ibid.y ch. xviii.
(4) Jbid., ch. xxii, V. 370.
(5) Vers 206 etsuiv.
faire appel à la force. Tandis que les femmes, entourées de leurs ser\'aiites, tissent la toile ou filent la laine, à l'intérieur du palais, les hommes vont au loin courir des aventures belliqueuses, d'où ils rapportent force butin et prisonniers.
Dans ces récits extraordinaires, nous assistons aux commencements de Fart de la guerre : attaque d'un rempart, mêlées générales, combats singuliers, armement des soldats et des chefs, assemblées tumultueuses où se prennent les décisions, disputes entre rois jaloux d'avoir leur part du butin.
A travers les faits, les âmes se révèlent à. au, frustes, rudimentaires, naïvement égoïstes, peu compliquées et violentes ; elles ont des passions terribles, des colères et des vengeances féroces. Achille prodigue à Agamemnon les plus sanglantes injures et le percerait de son épée, sans l'intervention d'Athênê . Il insulte le corps d'Hector et le traîne après son char dans la poussière.
Cependant maintes scènes, l'entrevue d'Hector et d'Hécube, la mort de Patrocle, les adieux d'Hector k Andromaque, Prîam aux pieds d'Achille, nous montrent les beaux côtés de ces âmes encore primitives, mais sœurs des nôtres par des sentiments profondément humains : amour conjugal, amour pa^ ternel, tendresse de la mère pour ses enfants, piété filiale, culte de l'amitié, respect de l'hospitalité.
Portrait de la race^ -— Il y a plus. Nous distinguons déjà, dans les poèmes homériques, les traits qui resteront caractéristiques de la nation hellénique. Ils résument, non seulement l'esprit d'une époque, celle d'Homère, mais l'esprit d'une race. En lisant Y Iliade, les vainqueurs de Marathon et de Salamine devaient se contempler avec ravissement dans
Achille, Diomède et Patrocle, exemplaires du courage achevé. Ils retrouvaient là leur haine vivace contre les Barbares, et comme un tableau anticipé des luttes qu'ils soutinrent contre les Perses.
Cette assemblée qui, à la voix des orateurs, « s'agîte comme les larges flots de la mer Icarîenne, lorsque TEùrus et le Notus se sont levés, s'élançant du haut des nues, où règne Zeus, père des dieux (i), » était l'image anticipée des fluctuations de la foule sur Vagoray dans cette démocratie athénienne, où, suivant le mot de Fénelon, « tout dépendait du peuple, et le peuple dépendait de la parole» (2),
Enfin, ces vieillards, qui, sur les murs de Troie, tandis qu'Hélène leur dit les noms des guerriers achéens rangés dans la plaine, ne peuvent détacher leurs regards de la femme dont « les traits et le port rappellent les déesses immortelles"^ (3) », ces vieillards sont bien les ancêtres de cette race d'artistes et de sculpteurs dont les statues sont encore aujourd*hui le plus bel ornement de nos musées. On sait que les trois vers où Homère représente Zeus ébranlant l'Olympe d'un mouvement de sa tête (4), ont inspiré le Zeus de Phidias, chef-d'œuvre de la sculpture antique (5).
fi) Iliade^ ch. 11, v. i44 et suiv.
a) Lettre sur les occupations de V Académie franqaise^ IV.
(3) Iliade^ ch. m, v. i58.
(4) Iliade^ ch. i, y. 528 et suiv.
(5) Pour VOdyssée^ M. É. Faguet, en une fort belle page, a très bien montré que <( c'est la vraie épopëe grecque. C'est IVpopée des marins, du flot qui chante, qui mugit, qui sourit, qui berce et qui dévore. Et c'est Tépope'e de ces choses aussi qu'on se raconte par les nuits claires sur le tillac du vaisseau creux : gënies malfaisants, trompeuses déesses de la mer aux chants séduisants, colosses guettant derrière les rochers, enchanteresses des îles fleuries, et là-bas sous un pays gris, la plaine souterraine au tapis d'asphodèles, où errent les ombres
Ce caractère nalîoiial se retrouve, dans notre vieille Chanson de Roland. Les mœurs du temps ^j sont peintes avec fidélité. Cet esprit guerrier, celte foi naïve aux miracles, cette piété qui, avant ja lutte, incline les chevaliers sous la bénédiction de Turpin, ce dévouement absolu à l'empereur, image de la patrie, de « la doulce France », cette délicatesse sur le point d'honneur, que ne connaissaient pas les héros d'Homère, et qui empêche Ro- Jand de sonner de l'oliphant pour appeler Charlemagne à son secours et lui fait tourner le visage vers l'Espagne, au moment d'expirer, afin de mourir face à l'ennemi, cette absence de sentimentalité et de galanterie, dans une œuvre où il n'y a qu'une seule femme, la belle Aude, la fiancée de Roland, à peine entrevue, et ne paraissant que pour mou-
blêmes de ceux qui furent des hommes. Et c'est l'ëpopëe de la patrie toujours quittée par goût d'aventures de gain ou de trafic, toujours regrette'e, toujours cherchëe et fuyant toujours, toujours aimée. C'est le poème du rocher d'Ithaque et de la fumée qui s'élève du toit paternel. Le centre, l'unité de ce poème « discontinu n, c^est ce mince filet de fumée bleue, autour duquel on tourne indéfiniment, et où vont toujours infatigablement à travers mésaventures et bonnes fortunes, toutes les pensées, tous les souvenirs, tous les espoirs et tous les élans profonds du cœur. C'est le poème du marin dans la tempête, songeant
Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil.
C'est YAnahase sur les flots; et certes, c'est une des plus grandes œuvres de l'humanité qu'un poème vaste, complexe, varié et pittoresque, qui est expressif de l'âme même de tout un peuple. » [Revue des Deux Mondes^ i" janvier 1902, p. 173.) Un type de la race, c'est surtout le héros du poème^ cet Ulysse, ballotté de mer en mer, jamais découragé, indomptable aux plus dures épreuves, retors, inépuisable en ruses, en mensonges^ cherchant à tromper même Alhênê, qu'il n'a pas reconnue tout d'abord, beau parleur, dont Thémistocle sera la réplique historique et réelle.
rir (i); bref, ces âmes droites, îngénues, croyantes, de bons enfants candides et énergiques, frappant de grands coups d'épée, voilà bien les traits du rude onzième siècle, si chrétien, si batailleur, qui fera les croisades et fondera partout des royaumes français, en Angleterre avec Guillaume le Conquérant, en Syrie avecGodefroi de Bouillon. Ces traits resteront, pour la plupart, ceux de la race, et vaudront à la Chanson de Roland d'être appelée notre Iliade.
Villemain avait donc raison de dire que l'épopée doit être « le monument le plus complet de l'imagination et des croyances d'un peuple... l'encyclopédie d'un siècle et d'une nation (2) ».
Le merveilleux. — Les croyances religieuses d'une époque et d'un peuple se traduisent surtout par l'emploi du merçeilleua;. On appelle ainsi l'mtetyention d^étres surnaturels dans les événements racontés par le poète.
L'action des dieux est continuelle dans V Iliade, et fréquente dans V Odyssée. L'Olympe homérique, comme la terre, est divisé en deux camps : le parti des Grecs et le parti des Troyens. Les dieux et les déesses apparaissent aux guerriers, leur servent de seconds, ou les dérobent aux coups. Ils tiennent dans leur main le fil des événements. Les combats parmi les plaines de Troie ne sont que le contre-coup des rivalités de l'Olympe.
Il y a deux sortes de merveilleux : le merveilleux pàîeny ou action des dieux ; le merveilleux chrétien
(i] D^ailleurs, il est douteux que cet épisode appartienne à la rédaction originale.
(a) Littérature du moyen âge. Étude sur la Divine Comédie de Dante.
Dieu, desaDges, des saints, d'une os, d'autre part.
ons à une question fort débattue a ne saurait la trancher sans beau-
I merveilleux païen elle mertien. — Iienr emploi dans l*é-
ïoileau- — Boileau (i) n'admet, i les di\inités païennes. Suivant luî, a chrétien, les mystères terribles qu'on y fasseagir« Dieu, ses saints,
a Fresnaye, en son ^rt poétique,
et que Boileau aurait pu consulter mandait, au contraire, de substituer ■étien à celui d'Homère et de Virie Saint-Sorlîn , contemporain de i'anClovis, épopée manquée, avait
opinion que Vauquelin {2). Cette ;t prestigieuse ment développée par ans son Génie dit Christianisme lée dans ses Martyrs (1807); après
sa fameuse Préface de CronnveU !Ster, d'une façon générale, contre ologie.
Chateaubriand. — Chaieau-
bautlU, ver3i6oàa36.
prouver que Us sujets chrétiens soat Us
'ésie kéroiifue, 1673, et Défense dit poime
briand et V. Hugo pensent qu'une société doit avoir une littérature en harmonie avec ses croyances et son tour d^esprit. Par conséquent, k une civilisation chrétienne convient une poésie chrétienne. La poésie, pensent-ils, ne peut que gagner au change : le Dieu de la Bible et de l'Evangile étant infiniment au-dessus du Zeus antique; les anges et les saints étant des types de beauté incomparablement plus purs que les divinités subalternes de la mythologie; Satan lui même ayant autrement de caractère et de relief que Pluton. Les fées, les sylphides, les ondines, qu'enfanta là superstition du moyen âge, ont une grâce qui manque aux nymphes (i).
Examen des deux théories. — Boileau a bien compris que le merveilleux est nécessaire à l'épopée :
Sans tous ces ornements^ le vers tombe en langueur, La poésie est morte ou rampe sans vigueur^ Lie poète n'est plus qu'un orateur timide^ Qu'un froid historien d'une fable insipide (2).
Le ciel qui s'entr'ouvre à chaque instant pour livrer passage à des êtres surnaturels , les fréquentes échappées sur l'infini, produisent dans le poème un effet d'élargissement grandiose et l'empêchent de dégénérer en simple roman historique, à la manière de la Pharsale,
Emploi du merveilleux: païen» — Mais notre théoricien s'est trompé, en prenant pour des « allégories » et de pures « fictions », analogues aux métaphores, ce qui est le fond même de la poésie épique. On l'a dit très justement, le surnaturel, chez Homère,
(i) V. Hugo, Préface de Cromwell,
(2) jirt poétique y chant III^ vers 189-193,
est naturel. Le vieil aède croît, avec ses contemporains, aux dieux qu'il chante. Ce ne sont pas là des a dieux éclos du cerveau des poètes », des « ornements reçus », mais des réalités vivantes. Comme k toutes les époques de foi naïve, on ne met pas en doute leur action incessante ici-bas, ni leurs apparitions «quotidiennes. Plus d'un marin grec, a travers cette brume matinale qui flotte sur les vagues, avait cru apercevoir la forme vaporeuse de Thétîs sortant du sein des flots (i). C'était le temps
où le ciel sur la terre Marchait et respirait dans un peuple de dieux (2).
Le merveilleux païen fait donc corps avec les oeuvres antiques. Nonobstant l'avis de Boileau, on ne saurait l'en détacher pour l'appliquer sur un sujet moderne. Il y aurait disparate et cela sonnerait faux. Remarquons encore que la mythologie d'un Homère ou d'un Virgile devient de plus en plus étrangère à nos mœurs et à nos habitudes d'esprit. Donner un rôle au dieu Mars, dans une bataille du premier empire, serait un anachronisme aussi choquant que si l'on équipait avec une armure grecque un de nos cuirassiers.
La mythologie n'est de mise, chez un poète moderne, qu'à la condition de traiter des légendes anciennes. Encore faut-il que, par la foi et les prestiges de son imagination devenue antique, il crée autour de ses personnages une atmosphère toute païenne et tienne sous le charme de l'illusion ce démon de la
(l) Kap7:aXfp.ci)ç B' dlvéSu TCoXtvJç àXbç^ux'6(JL{y>.y). a Rapidement elle émergea de la blanche mer, comme une vapeur. tiUiade, chant le»", v. SSg).
(a) A. de Mussçt^ RoUa,
critique, que tout lecteur d'aujourd'hui porte en soi. Ainsi a fait Racine, en sa tragédie de Phèdre. Mettant sur la scène un sujet préhistorique, il a su — a^'ec quel art ! — nous transporter parmi ces âges fabuleux où se déroule son drame. La passion de Phèdre, « fille de Minos et de Pasiphaé »,
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.
Minos tient aux enfers « l'urne fatale ». Les noms et les aventures de la légende de Thésée nous enlèvent insensiblement aux réalités présentes et nous reportent en plein pays grec d'il y a trois mille ans (i). Ainsi ont fait encore A. Chénier, dans son fragment épique VÂveiigle^ et V. Hugo, dans le Satyre de la Légende des siècles.
Mais ce qui est possible pour un fragment ou une tragédie, ne cesse-t-il pas de l'être, lorsqu'il s'agît d'un poème immense comme une épopée? Le moyen d'évoquer avec ses moindres détails un monde disparu et si loin de nous? Indépendamment de la somme d'érudition nécessaire à un tel effort, comment conserver sans défaillance les dons d'émotion et de vision requis pour ressusciter toute une civilisation morte ? La sincérité ne céderait-elle pas souvent la place à l'artifice ? Au surplus, dans une œuvre d'aussi longue haleine, n'y aurait-il pas un moment où, le rationalisme du lecteur se réveillant, le charme s'évanouirait, et le poète apparaîtrait comme un
(i] Racine a parfaitement senti que, sur ce terrain de la mythologie^ un moderne ne jouissait plus de la même liberté que les poètes grecs. Dans son Iphigénie en Aulide^ ii s'est refusé à suivre jusqu^au bout Euripide, son modèle, et à substituer une biche à la place d'Iphigënie, lorsque la fille d'Agaraeninon va être immolée, « car, dit-il dans sa Pre'faee, c'est un miracle auquel personne ne croit plus » .