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froid imitateur, une sorte de Fénelon, auteur d'un Télémaque ? Tenter de reconstruire à distance une Iliade ou une Odyssée^ serait, k l'heure présente, une entreprise chimérique. Reste donc le merveilleux chrétien.
Emploi du merçeilleua: chrétien. — Que notre religion, avec son surnaturel, soit en situation dans une épopée moderne, cela ressort de la définition même de l'épopée, poème national, reflétant, par conséquent, le caractère et les croyances de la société pour laquelle il a été composé. libre à un lyrique de s'écrier avec Horace : « Odiprofanumçulgus^ Je hais le profane vulgaire », ou, s'enfermant comme Vigny dans sa <c tour d'ivoire », de travailler pour une élite; le l^oète épique, au contraire, doit être en communion de sentiments avec la foule; il doit être populaire, sinon il manque son but et déroge à sa fonction.
Qu'en fait, le christianisme se prête à des beautés poétiques de tout premier ordre, c'est ce que prouvent Polyeucte^ la prophétie de Joas dans jithalie et la plus grande partie de l'œuvre du din-neuvième siècle. L'innovation la plus heureuse de la Renaissance romantique a été, précisém'ent, de revivifier et de féconder, en y infusant le sentiment chrétien, notre poésie classique, restée trop païenne par son fond et ses procédés. L'allégorie des trois vertus théologales, dans les Martyrs de Qiateaubriand (i)j est loin d'être
(i) a II est dans le ciel une puissance divine, compagne assidue de la religion et de la vertu \ elle nous aide à supporter la vie^ s'embarque avec nous pour nous montrer le port dans les tempêtes^ également douce et secourable aux voyageurs célèbres, aux passagers inconnus. Quoique ses yeux soient couverts d'un bancieau, ses regards pénètrent l'avenir ; quelquefois^ elle tient des fleurs naissantes dans la main ; quelquefois une coupe pleine d'une liqueur enchanteresse ; rien n'approche du charme de sa voix^ de la grâce de son sourire; plus on avance vers le tom^
sans mérite. Comme conception poétique et, en certains endroits, comme beauté de forme, nous ne pensons pas que l'antiquité ait rien de supérieur à VÉloa de Vigny, Éloa, ang-ené d'une larme du Christ versée au tombeau de Lazare. Or, ce poème nous transporte en plein merveilleux chrétien. Voici comment Éloa est accueillie au ciel par les angles :
Tous, de leurs ailes d'or voiles en même temps, Abaissèrent leur front jusqu'à ses pieds de neige, Et les vierges ses sœurs, s'unîssant au corlège, Comme autour de la tune on voit les feux du soir, Se tenant par la main, coururent pour la voir. Des harpes d'or pendaient à leur chaste ceinture; Et des fleurs qu'au Ciel seul fit germer la nature, Des fleurs qu'on ne voit pas dans l'été des humains, Comme une large pluie abondaient sous leurs mains (i).
Le christianisme pouvant être le principe de créations originales et absolument remarquables dans la poésie en général, pourquoi n'aurait-il pas la même vertu dans l'épopée? D'ailleurs, la Dwine Comédie^ la Jérusalem délivrée y le Paradis perdu ont tranché le débat contre Boileau, en faveur de Chateaubriand.
Sans emprunter des exemples aux littératures étrangères, les plus beaux vers de la Chanson de Roland ne sont- ils pas cette admirable fin où saint Michel descend du ciel pour recevoir l'âme du héros et la porter à Dieu? La Légende des siècles, qu'il faut toujours citer quand on parle de l'épopée, car c'est l'œuvre moderne qui semble en remplir le mieux
beau, plus elle se montre pure et brillante aux mortels consolés : la Foi et la Charité lui disent : « Ma sœur ! », et elle se nomme l'Espérance. <k{Les Martyrs, liv. XXIII, édit. Garnier, in- 12,
(i) Edition Lemerre, p. i5.
la définition, la Légende- des siècles ne renfermet-elle pas maints faits miraculeux?
Raisons de ropinion de Boileau. — Il est
permis de se demander à quels motifs Boileau, ce chrétien si sincère, a obéi, en écartant de l'épopée « Dieu, ses saints et ses prophètes ». Ces motifs, il faut les chercher dans l'influence janséniste, dans les préjugés du temps et dans l'essence même du christianisme.
Le jansénisme de Boileau, — La religion de Boileau est fortement teintée de jansénisme. Il est l'ami du grand Arnauld et enthousiaste admirateur des Prorinciales. Cet Evangile terrifiant qui
n'offre de tous côtes Que pénitence à faire et tourments mérites,
c'est l'Evangile de Port-Royal. Le véritable a des scènes naïves de douceur et de bonté : adoration des bergers et des rois mages, histoire de la Samaritaine, visite chez Marthe et Marie, épisode des pèlerins d'Emmaus.
Les préjugés du temps. — D'ailleurs, les contemporains de Boileau, jansénistes ou non, regardaient la poésie comme chose trop profane, en fils de la Renaissance du seizième siècle, et la religion comme affaire trop sérieuse et trop sainte, pour que l'une se mêlât à l'autre. L'Église et le Parnasse étaient deux mondes à part. Le christianisme de Polyeucte avait surtout déplu à l'hôtel de Rambouillet ; Âthalie est une exception et, dans la pensée de son auteur, une pièce de couvent. Le sentiment religieux s'épanche en paraphrases des Psaumes, de V Imitation (i), ou dans les Cantiques spirituels de Racine, d'où toute pensée mon-
(i) Corneille.
Ctrm.:
daîne est rigoureusement bannie. Il ne serait venu à l'esprit de personne d'écrire des Méditations religieuses ou des Harmonies^ à la manière d'un Lamartine.
Le caractère du christianisme, — Cependant, même de nos jours, sans être aussi exclusives qu'on l'était au dix-septième siècle, les âmes qui ont, non pas una religiosité vague, mais une croyance éclairée et profonde, s'alarmeront en voyant nos mystères livrés à la fantaisie des poètes. Souvent ces derniers manquent de la foi ou du tact nécessaires pour trai-^ ter des sujets aussi graves, sans blesser les consciences. Notre religion est un ensemble de dogmes immuables, auxquels on ne saurait rien changer et qui ne se prêtent pas aux jeux de l'imagination. Trop fréquemment nos auteurs ont humanisé, rapetissé et défiguré le surnaturel chrétien (i).
(i) Boileau avait déjà signale ce travestissement, auquel est expose rÉvangile :
Et de vos fictioDS le mélange coupable Même à ses vérités donne Tair de la fable.
« Il faut ici donner pleinement raison à Boileau. A vrai dire, le christianisme n'est devenu poétique en notre temps que depuis que ses « vérités » ont elles-mêmes été traitées comme autant àe fictions et de fables. On peut bien, comme au surplus l'a fait Boileau lui-même^ traiter en vers de V Amour de Dieu, mais l'inspiration de la Bible n'a pu passer dans la poésie de Lamartine et dans celle de Hugo qu'en y perdant de son caractère sacré. Le Sacre de lafemme^ ou Booz endormi, sont des fictions au même titre que le Satyre ou le Titan, si le poète y ajoute ou qu'il en retranche, au gré de son imagination^ sans nul souci d'être orthodoxe, et avec l'unique préoccupation de plaire ou d'émouvoir. » (F. Brunetière, OEuçres poétiques de Boileau, Hachette, p. a 14, note.)
11 y a quelques années, au théâtre^ la mode était aux Passions et aux épisodes évangéliques, tels que la Samaritaine^ où le Christ perdait son auréole divine, pour devenir un rêveur humanitaire. D'ailleurs^ le vrai chrétien éprouvera toujours un malaise pénible, lorsqu'un cabotin qu'il a coudoyé dans la
Joint que le& lecteurs modernes, même sincèrement croyants, ont une foi moins simple et plus raisonneuse que celle de leurs pères. Le miracle n'est plus, pour nous, qu'une exception. Par conséquent, le merveilleux à jet continu, tel qu'il apparaît dans l'épopée, aurait bien des chances de nous trouver incrédules.
Enfin, non seulement la conscience religieuse, mais encore le goût littéraire est obligé d'apporter ici des restrictions. Sans doute, — et Chateaubriand l'avait bien compris — le christianisme présente un ensemble de conceptions et d'idées infiniment plus élevées et plus pures que le paganisme : il lui est donc supérieur par V expression, c'est-à-dire par les pensées et les sentiments qu'il éveille en nous(i). Le Dieu trois fois saint, tout-puissant, éternel, a une autre grandeur et une autre majesté que le Zeus homérique. Il y a entre eux la distance incommensurable de l'infini au fini. Mais il n'en va plus de même, si l'on considère la beauté littéraire ou perfection de la forme, harmonie des lignes et vigueur du relief. Expression et beauté, idée et matière, esprit et corps, deux éléments opposés, deux antinomies que l'art doit s'efforcer de concilier, mais dont l'un ne prévaut ordinairement qu'au détriment de l'autre. Dieu et les anges sont des esprits : quelle forme incarnera ces pures essences sans les altérer? Comment représenter Dieu sans des images qui le rapprochent des proportions humaines? Si l'on donne
me, joue sur les planches le personnage de l'Homme- Dieu.
(i)Voir dans nos Principes raisonnes de Littérature y pages i8 et suiv., ce que nous avons dit sur la puissance expressive ou symbolique en art.
aux anges des traits arrêtés et précis, ne seront-îls pas des répliques de ces anges joufflus, si bien en chair, de Raphaël, qui ressemblent à de jolis amours païens? Si, en revanche, on leur prête ce corps fluide, indistinct, qui paraît leur convenir, il est à craindre qu'on n'ait que des personnages abstraits et sans vie. La diflSculté redouble, lorsqu'il faut faire parler ou agir les êtres célestes. Ils n'ont pas nos passions : aucun sentiment violent ne trouble leur sérénité ni leur éternelle paix. Celte conception, si belle au point de vue théologique et moral, ne serait pas sans froideur dans la poésie. Au contraire, la conception anthropomorphique [i] que l'antiquité païenne se faisait de la divinité, nous a valu des personnages' vivants, agissants et d'un mouvement singulièrement puissant. Ils ont^nos passions, voire nos défauts; ils s'emportent, se querellent, se jettent dans la mêlée des combats.
Il importe également de remarquer que les traits sous lesquels les Grecs se représentaient leurs dieux, n'étaient pas l'heureuse création d'un seul génie; ces traits s'étaient composés et harmonisés lentement, par le travail de plusieurs générations. L'aède avait derrière lui tout un passé artistique. Il se contentait de mettre la dernière m ain et d'imprimer sa marque à une matière déjà façonnée par ses devanciers. Il n'était pas obligé de pétrir l'argile. En poésie, comme en peinture et en sculpture, il y a des écoles dont chacune tâche d'améliorer les formes d'art qu'elle a reçues de la précédente. On n'atteint pas de prime-saut la perfection. Or, cette lon-
(i) On appelle ainsi, du grec avOptoreoç, homme, et ^^^"^ufigure^ la croyance antique qui prétait aux dieux une forme liumaine^ avec nos sentiments et nos passions.
gue tradition esthétique manque au merveilleux chrétien. Il est douteux que, la foi s'afTaihlissant, nos poètes créent cette tradition, qui exigerait la candeur d'âme et la ferveur pieuse de nos artistes du moyen âge.
Conclusion. — Le surnaturel païen est hors de saison; le surnaturel chrétien est semé d'écueils et diilictlement accepté de notre époque raisonneuse à l'excès. On peut donc se demander si l'épopée n'est pas un genre mort, ou, du moins, si elle ne doit pas prendre une autre forme mieux en accord avec noire état d'esprit. Or, nous aurons l'occasion de constater que le dix-neuvième siècle l'a conçue différemment des anciens.
L'épopée, comme toute œuvre littéraire, doit avoir son unité. Cette unité résulte : i" d'un fait important auquel tous les faits secondaires sont subordonnés : colère d'Achille dans Vlliade, fondation de Rome dans ['Enéide, désastre de Roncevaux dans la Chanson de Roland : c'est l'unité d'action; 2° d'un personnage principal, Achille, lllnée, Roland, qui mène les événements et donne au poème l'unité d'inlérèt. ]l faut ensuite que les événements s'enchaînent en progression, l'action avançant et nous rapprochant peu à peu du dénouement. Toutefois, comme la route parcourue est immense, on comprend que sur cette route il y ait des haltes, ou que la marche se
ralentisse parfoîs. Le conseil de Boileau aux faiseurs d*épopées :
Soyez vif et pressé dans vos narrations (i),
convient à une tragédie de Racine, non à la poésie épique, dans laquelle abondent les discours, les descriptions et les épisodes (2) ou scènes qui ne tiennent pas étroitement au sujet, — sans être pourtant des hors-d'œuvre — et peuvent en être détachés, sans que Tunité de Tensemble soit brisée. Telles sont la description du bouclier d'Achille dans Ylliadey l'équipée de Nisus et d'Euryale dans V Enéide.
Outre ces lois, unité et progression, communes à toutes les productions littéraires, Tépopée a sa constitution et son architecture spéciales. Etant une action en récit, elle aura naturellement une allure dramatique (3), avec exposition, péripéties, nœud et dénouement
Exposition. — L'exposition nous met, en quelques mots, au courant du sujet. Elle revêt la forme d'une invocation à la muse, si l'auteur est païen, à Dieu ou aux saints, s'il est chrétien. Dans les sociétés primitives, le poète passait pour un être inspiré du ciel (yates) : lui-même avait tout intérêt à se réclamer de ce patronage divin, qui donnait plus de prix et d'attrait à ses chants. Au début de 1'/-
(i) Jrt poétique, chant III, v. îSj.
(2) Ce mot, qui (en grec ejusiaoBiov) signifie accessoi/'e ^ a servi d'abord à désigner le dialogue tragique, ou partie proprement dramatique, ajoutée au chant à^enlrée (sfaoSoç) du chœur. Ce qui est le principal paraissait être l'accessoire, à une époque où la tragédie grecque était surtout lyrique. Puis, le mot a pris le sens que nous lui donnons aujourd'hui.
(3) Du grec êpajxa, action.
liade, Homère apparaît comme l'organe de la muse ;
. Chante, déesse, la colère du fila de Pele'e, Achille, — colère funeste, qui aux Acbéens (i) causa des douleurs infinies, — et jeta à Hadès beaucoup d'âmes vaillantes — des héros, et doifna leur personne en proie aire chiens et aux oiseaux de
Péripéties. — L'action épique n'a pas une marche rectiligne et uniforme. Elle doit être l'image de la vie, où le cours des événements est souvent contrarié, retardé ou précipité par d'autres événements soudains. Les péripéties y sont donc nécessaires. On appelle ainsi (3) un fait impréfu qm vient modifier la marche du poème. La colère d'Achille et sa retraite, au premier chant de l'Iliade, est précisémeni un incident de ce genre, qui donne à la guerre une orientation malheureuse pour les Achéens. D'autres fois, c'est l'intervention des dieux qui vient tirer un héros d'un mauvais pas, ou, au contraire, le pousser à sa perte.
Nœud. — Un moment arrive où les volontés opposées et les événements contraires s'équilibrent, de telle sorte que le lecteur reste en suspens et ne saitquelledirectîon va prendre l'action. C'est le nœud, qu'on peut définir Vendrait du récit où, les forces en conflit se rencontrant et paraissant se balancer, il devient impossible de prévoir Vissue finale.
(i) C'est ainsi qu'Homère désigne habituellement les Grecs; quelquefois il les appelle Argiens on Danacns. Le mot Hellèitts ( EXlTjïtf) est de Tépoque classiqne; Grecs (rpaix6i) n'est employé qu'après Arisiote.
(3) Les parties de phrase séparées par des tirets, correspondeat chacune à un vers de l'original.
^ (3) Du grec Tiîpijchîia, qui signifie le iias/iage subit itun Hat à un autre, et, par suite, un fait inattendu, heureux ou malhenrenx, qui vient modifier le cours dit récit.
L'ambassade dépêchée par les Achéens à Achille, au chant IX de V Iliade y est le nœud du poème. Nous sommes a un tournant de l'action : si les députés fléchissent le guerrier, c'est le salut; s'ils échouent, c'est la perte de ses compagnons d'armes. Aussi, après l'échec des envoyés, les défaites recommencent de plus belle et le désastre serait complet, sans la péripétie amenée par la mort de Patrocle. Alors seulement, Achille se décide à sortir de sa retraite et à venir jeter son épée dans la balance. Dès cet instant, les faits se précipitent et nous touchons au dénouement.
Dénouement. — Comme le mot l'indique, le dénouement est le moment oîi^ la situation embar^ rossée se débrouillant, le héros du poème touche à son but et le problème posé par le poète reçoit sa solu" tion, Achille laissera- t-il fléchir sa colère et obtiendrat-il satisfaction? Le dénouement de V Iliade, réconciliation avec Agamemnon et mort d'Hector, tué par Achille, répond à ce point d'interrogation. Ulysse rentrera-t-il dans son pays et dans la possession de ses biens? Le dénouement de Y Odyssée, débarquement d'Ulysse à Ithaque et massacre des prétendants, répond à cette question.
Telle est la charpente et ce que, dans notre langage moderne, nous appellerions l'armature de l'épopée.
Article IV. — Deux formes d'épopée s l'épopée primiitiwe oa spontanée et l'épopée savante ou dlmltation.
Il y a lieu de distinguer deux sortes de poèmes épiques : les poèmes primitifs ou instinctifs, et ceux qui n'en sont qu'une imitation réfléchie.
§ I*'^ — Epopée primitive.
Ses caractères. — L'épopée primitive a pour point de départ un fait historique ou cru tel : siège de Troie, défaite deRoncevaux. Sauf quelques ouvrages, comme V Odyssée y ce fait est belliqueux. En effet, à leur début, les sociétés sont guerrières : leur vie est une vie de luttes pour se défendre ou pour étendre leur territoire. D'ailleurs les grands conquérants sont toujours plus populaires que les grands civilisateurs. Ces épopées sont unç œuvre collective et anonyme (i), à laquelle ont collaboré le peuple et une série de poètes. L'art y est instinctif plutôt que raisonné. Autour d'un événement qui a frappé les esprits, des légendes se créent et s'organisent, comme une matière cosmique autour d'un noyau central. L'imagination de la foule, naturellement éprise de fiction et d'idéal, transforme cet événement originel et l'accompagne de circonstances merveilleuses. Des êtres mieux doués, les poètes, essaient de fixer ces légendes, que d'autres reprennent encore après eux et s'efforcent d'amener à une plus grande perfection littéraire. Ainsi la matière épique s'élabore lentement, jusqu'au jour où un dernier poète lui donne sa dernière forme.
Formation de la légende épique. — L'/liade est trop loin de nous pour que nous puissions reconstituer par l'analyse ce travail collectif sur une donnée initiale. Mais un fait historique bien connu, sujet de la chanson de Roland, nous permet
(i) On sait qu'Homère est un prête-nom. On s'est même demande s'il avait existe. L'auteur de la Clianwn de Roland est inconnu.
te.
d'assister à cette formation de la légende épique.
En 778, r arrière-garde de Tarmée de Charlemagne, arrière-garde commandée par Roland, préfet des marches de Bretagne, est écrasée à Roncevaux par des montagnards basques. Voilà ce que nous apprend l'histoire.
Bientôt Timâgination poétise cette aventure banale. Roland, capitaine obscur, devient le propre neveu de Charlemagne, l'empereur qui incarne la patrie. Sa mort est donc un deuil national. Comme la fierté patriotique n'admettait pas qu'une partie de l'armée française eût été détruite par une poignée de montagnards, les Basques sont remplacés par l'ennemi héréditaire du nom chrétien, au moyen âge, les Sarrasins ou Musulmans. Nous sommes ainsi en présence d'un conflit de races : ce qui agrandit singulièrement le cadre. Pour ménager encore l'orgueil français, il n'est plus question d'un combat à armes égales : la trahison de Ganelon cause la défaite. Ensuite, le peuple, naturellement optimiste, suppose que Charlemagne, au son du cor de Roland, revient sur ses pas, met en déroute les Sarrasins et venge le héros. C'est en même temps une dernière satisfaction accordée à l'amour-propre national. Enfin, le merveilleux, la terre qui tremble, le tonnerre qui gronde à la mort de Roland, l'apparition de saint Michel, achève de donner au poème la vérité et l'ampleur épiques.
Les épopées primitives sont donc, non un commencement, mais un achèvement et le point d'aboutissement, le dernier état d'une suite d'essais antérieurs, de remaniements successifs. Il n'est pas difficile de distinguer, dans V Iliade et Y Odyssée y une série de morceaux correspondant, à peu près, à un
chant actuel (i). Chacun de ces morceaux constituait, à l'origine, un tout se suffisant à lui-même et récité de mémoire par Y aède (2), avec accompagnement de la cithare ou phorminx (3).
La récitation avait lieu dans le palais de quelque haut personnage, et, ordinairement, pendant un repas dont le chanteur obtenait sa large part. Les scènes fragmentaires de V Iliade s'appelaient la Querelie, les Exploits de Diomède, VÂmbassadCj la Mort d'Hector (4).
Rédaction du poème. -*- Comment ces scènes détachées et ces légendes éparses se sont-elles coordonnées en poème? Les explications qu'on en a données, si Ton néglige des différences de détail, peuvent se ramener à deux principales.
Premièî'e hypothèse^ -— Vico, Wolf (5), Dugas- Montbel, ont vu, dans les œuvres mises sous le nom d'Homère, mïiq juxtaposition de petits poèmes, composés par plusieurs aèdes et ajoutés bout à bout, sans
(i) La division en chants est de beaucoup postérieure à la composition des deux poèmes.
(2) 'AotBéç, chanteur,
(3) La phorminx^ lyre à quatre cordes, servait à pre'luder par quelques notes, puis à séparer les différentes parties du morceau par une ritournelle et a reprendre haleine^ peut-être aussi à soutenir la voix par une sorte de mélopée très simple^ comme dans certains récitatifs de nos opéras.
(4) Dans V Odyssée, nous assistons à plusieurs de ces récitations. Au chant I^', pendant le festin des prétendants^ dans le palais d'Ulysse, Paède Phémios chante le retour des Achéens^ après la prise de Troie. Au chant VIII, durant le repas donné par Alkinoos en l'honneur de son hôte, Paède Démodocos dit la querelle d'Ulysse et cUAchilley sujet analogue, comme on voit, à la querelle entre Agamemnon et Achille dans V Iliade ,hes \e\xx succèdent au repas et on entend le récit des Amours cPAres et (t Aphrodite. Enfin, le soir, second festin, épisode du cfiei^al de Bois et récit de la prise d'Ilion. La matière épique était donc servie par tranches aux auditeurs émerveillés.
(5) Dans ses Prolégomènes j parus en 1795.
qu'il y ait eu, à l'origine, un plan d'ensemble. La querelle entre Achille et Agamemnon aurait formé un récit, amorce d'une quantité d'autres, venus plus tard pour raconter les suites de cette querelle : retraite d'Achille, combats livrés en son absence, ambassade, mort de Patrocle, etc.. Un arrangeur habile aurait plus tard raccordé ces morceaux dont il est souvent assez facile d'apercevoir la suture. Cette hypothèse de Wolf compte peu de partisans aujourd'hui, elle ne peut expliquer l'unité de V Iliade, Au surplus, dans le corps même du poème, il y a des scènes plus récentes que celles delà fin.
Deuxième hypothèse. — Pour les épopées homériques, probablement, — et des travaux récents ( i ) semblent l'avoir établi pour la Chanson de Roland — il y auraiteu, non pas juxtaposition et agrégation d'apports successifs, mais un plan primitif et sommaire autour duquel se serait organisé le poème. Un aède de génie aurait exécuté dans ses grandes lignes ce plan général, marquant ainsi le point de départ, dispute entre Achille et Agamemnon, et le point d'arrivée, mort d'Hector* Il aurait même jalonné, par des récits intermédiaires, la route à parcourir. Plusieurs années auraient pu s'écouler entre l'apparition de ces divers épisodes, ajoutés au fur et à mesure des exigences des auditeurs dont il fallait satisfaire la curiosité. On se trouverait donc en présence d'un fait analogue à la publication des différentes séries de la Légende des siècles. Il ne parait pas, en effet, d'après le début de V Iliade et le premier chant, que l'aède ait eu d'abord une idée très nette d'un vaste ensemble. Les scènes primitives tiraient leur unité d'un fait unique, la colère
(i) De MM. Mila yFontanals et Rajna.
d'Achille, dont elles décrivaient les diverses phases. Une fois le poème constitué en ses lignes principales, les aèdes postérieurs, tout en retouchant les récits de leur devancier, auraient, à diverses époques, glissé dans les intervalles laissés libres, des compositions de leur cru : batailles, combats singuliers, exploits de héros tels que la Dolonie. L'ouvrage primitif se serait donc développé et allongé par une sorte d'intussusception, comme un organisme vivant grandit par la nourriture qu'il absorbe au dedans de lui-même.
§ 2. — Epopée suçante.
Son caractère* — A mesure que la civilisation avance et que les lettres se développent, l'art s'analyse davantage lui-même et d'instinctif devient raisonné. Le poète se double alors d'un théoricien, et quelquefois au théoricien se superpose un érudit. Ce n'est plus le chantre inspiré, toujours en contact avec la foule, à laquelle il emprunte les thèmes de ses récits et à laquelle, comme un écho, il les renvoie agrandis et prolongés. Il devient, au contraire, un auteur studieux qui travaille, dans le silence du cabinet, sur un sujet qu'il a choisi et d'après un modèle préféré. C'est l'époque de l'épopée savante ou d'imitation.
L'épopée savante est donc un calque de l'épopée primitive, i® Elle en emprunte le cadre et les moyens d'exécution : sujet national, combats, songes, descente aux enfers, merveilleux, comparaisons ; 2° elle n'est plus une création anonyme à laquelle ont collaboré tout un peuple et toute une école de poètes; elle est l'œuvre solitaire et réfléchie d'un seul au-
teur; 3° ce qui était inspiration devient procédé; l'emploi du merveilleux, en particulier, au lieu d'être l'expression de la foi naïve et crédule, n'est le plus souvent qu'un artifice, une machine, un ornement; 4** l'épopée primitive est accompagnée du son d'un instrument : la cithare ou phorminx, en Grèce ; la rote, dans nos Chansons de Gestes, Dans l'épopée savante, il n'est plus question d'accompagnement musical ; elle s'adresse, non à des auditeurs, mais à des lecteurs ; 5"* un Homère reproduit les mœurs de son temps et l'état de la civilisation au milieu de laquelle il a vécu ; car l'art, à son enfance, est incapable de ce que nous appelons la couleur locale} il ne saurait peindre des institutions ou des caractères qui ne sont pas contemporains ou nationaux. Dans \ Iliade^ par les mœurs et les usages, l'époque de la guerre de Troie ne se distingue nullement de l'époque homérique qui est postérieure. Les Troyens ont mêmes usages, mêmes mœurs que les Grecs. Les Sarrasins de la Chanson de Roland ^ religion à part, ressemblent aux Chrétiens. En un mot, l'anachronisme fleurit dans l'épopée primitive. Au contraire, en son Enéide j Virgile essaiera une reconstitution de la vieille Rome et peindra des temps qui ne sont plus les siens. Hugo aura une ambition analogue dans la Légende des siècles.
Les épopées savantes risquent de n'être que de pâles copies, sans vie, sans intérêt, dont l'auteur ne sait pas être original en imitant. Virgile a évité cet écueil ; beaucoup d'autres s'y sont brisés.
— li'épopée romantique. Nonvelle on du senrej au dix-neoTième alèlopée humanltalret
irrIver aux Romantiques, citons la Divine n poète de transition, Alexandre Soumet.
Épopée est « une des œuvres maîtresses lérature. C'est la seule épopée homogène s'enorgueillir la France ; car les admirade Leconte de Lisle et ta merveilleuse s siècles, si beaux qu'ils soient, ne sont èmes séparés. Ici la splendeur du style ir la première fois dans notre poésie, si ious le rapport épique, à l'originalité de 'our la première fois aussi, sauf l'excep- [ite, un poète s'affranchissait de l'imitaère et de Virgile et construisait une épotait pas une œuvre de seconde main (i). »
antiques, Vigny, Lamartine et Hugo, ont lie, de DOS jours, le vent n'était plus à éroïque, taillée sur le patron ancien, -ils renouvelée et transformée. Désormais, ond, elle cesse d'être nationale, pour :s phases marquantes de la civilisation, rme, ce n'est plus une œuvre dont toutes s'enchaînent, sans solution de continuité, eœents dépendent d'un héros principal, et sont dominés par un fait important, la Troie; c'est, au contraire, comme aux genre, en Grèce, une suite de petits poè-
mes isolés. Ces morceaux sont reliés entre eux par une idée générale : le progrès, et tiennent leur unité — très large — d'un personnage collectif : Thumanité. « Les hommes ne s'intéressent plus tant aux individualités, ils les prennent pour ce qu'elles sont : des moyens ou des obstacles dans l'œuvre commune. L'intérêt du genre humain s'attache au genre humain lui-même... L'épopée n'est plus nationale ni héroïque; elle est bien plus, elle est humanitaire (i). » Vigny divisera ses poésies narratives en : Lwre mystique, Livre antique, Livre moderne. Lamartine racontera les origines de l'humanité [la Chute d'un Ange) et l'âge contemporain [Jocelyn). Hugo parcourra cette carrière immense dont Lamartine n'avait marqué que le commencement et la fin. Dans les trois séries de sa Légende des siècles, il décrira les principales étapes de la civilisation, depuis Eve jusqu'à nos jours : époques biblique, grecque, romaine, moyen âge, Renaissance, dix-septième, dix-huitième siècles et <c le temps présent ». Les grands événements, les grandes découvertes, les grands problèmes, qui ont fait date dans les annales de notre planète, les grands hommes, et aussi les « pauvres gens », « les petits », auront leur place en cette vaste encyclopédie poétique, qui se pique de garder « la
(i) Lamartine, /oce/j/i. Avertissement de la première édition, i836. — Hugo devait, à son tour, reprendre et réaliser, pour son compte, vingt ans plus tard, cette idée de Lamartine : « Exprimer l'humanité dans une espèce d'oeuvre cyclique, la peindre successivement et simultanément sous tous ses aspects, his> toire, fable, philosophie, religion, science, lesquels se résument ea un seul et immense mouvement d'ascension vers la lumière, voilà de quelle pensée, de quelle ambition, si l'on veut, est sortie la Légende des siècles, » (Préface de la Légende des siècles. Première série, 1869.)
fidélité absolue à la couleur des temps et à l'esprit des civilisations diverses » (i).
Sentiment de la nature et sympathie universelle. — Au surplus, « Fauteur, en racontant le genre humain, ne Tisole pas de son entourage terrestre. Il mêle quelquefois à l'homme, il heurte à l'âme humaine, afin de lui faire rendre son véritable son, ces êtres différents de l'homme que nous nommons bêtes, choses, nature morte, et qui remplissent on ne sait quelles fonctions fatales dans l'équilibre vertigineux de la création (2). » Jocelyn et la Lé" gende des siècles associeront la nature à l'homme plus intimement que chez Homère et Virgile, Chez Hugo, la mer [Pleine met') ^ les plantes {le Cèdre) ^ les animaux {les Lions ^ le Crapaud)^ auront nos sentiments et feront leur note dans le concert de la vie universelle.
Le lyrisme. — C'est dire que le lyrisme, qui est le fond même du romantisme, envahira l'épopée, dépouillée ainsi de son caractère impersonnel. Le poète prêtera son âme au monde extérieur. Hugo nous montrera la ville de Compostelle dont, au soir tombant,
Les bons clochers sortaient des bruines indécises (3); les monts d'Asturîe, qui
S'ëveillaient, étonnés^ dans le blanc crépuscule (4) \
OU bien
Le bouleversementyârowcAe des nuëes (5).
(i) V. Hugo^ préface de la Légende des siècles.
(2) V. Hugo., ibid,
(3) Légende des siècles^ première série. Le petit roi de Galice.
(4) Ibid.
(5) Légende des siècles, nouvelle série, t. I, Le Cid exilé»
Il écrit une poésîe sur la Colère du Bronze (i). En entendant le discours de Santos le Roux, le cheval du Cid,
'Bahïéçsi/rappait sa litière du pied ,
Les chiens tiraient leur chaîne et grondaient k la porte (a).
Un poètp de l'école naturaliste, laquelle fut une réaction contre le romantisme, Leconte de Lîsle [Poèmes antiques et Poèmes barbares) tentera de ramener l 'épopée à son impassibilité primitive.
I«e symbolisme. — Une troisième innovation, apportée par les romantiques, est le symbolisme. Souvent, dans leurs récits épiques, les créations de l'imagination renferment une idée philosophique. Le sens apparent et littéral recouvre un sens caché et allégorique. Vigny prétend avoir été le premier à composer ces poèmes « dans lesquels une pensée philosophique est mise en scène sous une forme épique et dramatique » (3). Son Eloa est la pitié; Moïse, le génie méconnu qui vit « puissant et solitaire » ; la Mort du Loup, la résignation stoïque. Dans la Légende des siècles, Caïn symbolise le remords; VAigle du Casque, le châtiment qui s'abat sur le crime.
(i) Légende des siècles y nouvelle série, t. II. (a) /rf., nouvelle sévie^ t. I, Le Cid exilé, (3) Poésies^ préface de 1837.