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CHAPITRE III

POÉSIE LVRIQL'E

- Conception moderne et conception antique. "

La conception du lyrisme (i), d'après un Lamartine ou un Musset, est, sinon fausse, du moins incomplète. Lamartine, Musaet et les Romantiques se sont prîij eux-mêmes pour sujet de leurs vers : ils nous ont dit leurs joies ou leurs peines. On en conclut parfois que le lyrisme est la poésie personnelle, entendue au sens d'une confession ou de confidences en vers. Une telle définition exclurait d'un genre, dans lequel on les a toujours comprises, ajuste titre, quantité d'œuvres fort remarquables.

Les lyriques grecs, en particulier, ont chanté, non seulement leurs émotious individuelles, mais les émotions collectives de la cité dont ils étaient Torgane. Pindare parle très peu de lui-même : i! est surtout l'interprète de la communauté, représentée par le chœur qui exécute les chants de victoire, ou épinicies. Bien plus, dans ces chants, la principale part est accordée, non à l'effusion du sentiment, mais au récit des mythes ou légendes relatives à ia cité ou à la famille du héros célébré.

Enfin, le ton, aussi varié que les sujets, ne fut pas exclusivement celui de l'enthousiasme et de l'émo-

ji) Du grec Xipa, lyre, instrament qui servait à accompagneiles cliœurs grecs.

tiofl violente, comme on le croit communément, d'après Boileau. A côté des odes passionnées d'ime Sappho, il y avait le genre qu'on a appelé hésychas* tique (i), calme, à peine ridé à sa surface, d'un Pindare.

Rien, donc, n'est plus divers que la matière et Tallure d'une espèce de poésie, dont les modernes sont portés à se faire une idée uniforme. Ils oublient que les anciens définissaient les genres, moins d'après le fond et le contenu, que d'îqirès la facture et la forme, particulièrement la forme métrique.

Pour les Grecs, poésie lyrique signifie poésie sùV'phique, cfiantée et parfois dansée. Chez les Romains et chez nous, la strophe seule subsiste ; le chant et la danse ont disparu.

Définition. — Si l'on veut donner du lyrisme une formule assez générale et assez compréhensive, pour ne laisser en dehors d'elle aucune ceuvie qui ait droit d'y entrer, on peut, comme on fait habituellement, le définir : Veoopression du sentiment per^ sonnel ; à condition de prendre ces deux mots : sentiment personnel, dans une acception très large. Il renfermera toute la gamme des sentiments, depuis les plus doux jusqu'aux plus violents. Tantôt l'émotion se répandra à flots ; tantôt elle sera discrète et contenue. Ainsi, chez Pindare, elle se traduit, à l'ordinaire, par la composition brusque et concentrée, par le ton général du récit et par une impression d'ensemble, tour à tour gracieuse, grave ou majestueuse. Ce n'est plus la narration épique, qui s'étale impassible et abondante, reflétant, comme un lac limpide et dormant, l'image fidèle de la réalité ,en nous

(i) 'HuuyacjTixoç, propre à calmer rame.

POÉSIE, ir l'œuvre du lyrique grec, nous y voyons ! s'agiter et trembler sons l'action d'un ifieur. Une émotion semblable traverse cits de Vigny [le Déluge, Moïse) et de

Lisie [les Hurleurs, Ka'in).

aeni sera personnel; ea d'autres termes, il nent éprouvé par le poète, soit parce qu'il pre, un Musset nous disant sa passion et nts, soit parce que le poète partage un oUectif, son âme vibrant avec l'âme de la jrnier caractère fut, enGrèce, celui du ly- /, et, enFrance, celui des plus belles odes de a Prière pour le roi Henry le Grand allant n, et l'ode Pour le roi Louis XII! allant ■ébellion des Rochelois. Certains critiques,

placés au point de vue étroit des Roman- , bien à tort, refusé à Malherbe le génie rce qu'il ne nous a pas admis à pénétrer intime (i).

. — lies devx époiiaes du lyrisme.

>ns constaté que le lyrisme naissait, après u sein des civilisations adultes : l'individu irs conscience de sa personnalité, et comécouter les « voix intérieures »; mais il icore dans les sociétés vieillies, sinon en

impie, M. G. Lanson, Hisl. dt la Litl. franc., ui reproche de o'avoir u pas fait ud vers sur ses ils, qu'il pleurait ,■. Plus tard, Hugo fera beausrs, et AI. Faguet(^Éludes iar le dix-itewième siècle , p. 577], trouve même qu'il en a fait trop, chaa- ■ocëdés d'atelier ce qui avait élé émotions de foyer

décadence. Une culture excessive à\i moi; un besoin impérieux de plaisir et la lassitude des plaisirs goûtés ; le pessimisme, conséquence de ces déceptions répétées; le tourment du problème de l'existence, problème que se pose l'esprit d'analyse et de libre examen : voilà les causes principales qui* ravivent, exaspèrent la sensibilité, parfois jusqu'à la souffrance et la maladie. C'est l'été de la Saint-Martin de la poésie lyrique, qui refleurit avec des qualités nouvelles, dans l'antiquité, parmi les Alexandrins, et, chez nous, au dix-neuvième siècle. Elle existe donc aux deux âges extrêmes de la civilisation : jeunesse et vieillesse. L'humanité, après avoir beaucoup réfléchi et beaucoup vécu, retrouve, au fond de ses réflexions et de son expérience, les sentiments primitifs; mais elle a une nouvelle manière de les éprouver.

Article OT. — lies tlièiites lyriques.

L'imagination peut inventer et combiner à l'infini les faits et les personnages d'une épopée, ou les aventures d'un roman : le champ qui s'ouvre devant elle est illimité. Il n'en va pas ainsi de la sensibilité. L'âme ne recèle qu'un petit nombre de sentiments, toujours les mêmes, éternels sujets de chants, et pareils à ces thèmes qu'un musicien reprend dans une série de variations, sans jamais nous laisser perdre de vue la trame fondamentale, sur laquelle il brode le tissu de ses harmonies (i).

(i) « Les vrais poètes — dans le sens le plus libre et le plus général de ce mot — tiaissent avec deux ou trois chansons qu^il leur faut à tout prix chanter, mais qui sont toujours les mêmes & . (P. Loti, Discours de^ réception à V Académie française) ,

THÉORIE GENR. LITT. 5

Les thèmes lyriques, à considérer la grandeur croissante de la sphère dans laquelle ils se déploient, peuvent se répartir ainsi : individu, famille, patrie, humanité, nature, infini ou Dieu.

L'individu. — L'individu n'occupait pas dans la société antique la même place que dans la nôtre. Jadis la cité dominait tout. Cependant, parmi les sujets personnels, il en est deux qui ont surtout fait vibrer les lyres : l'amour et la mort.

Vamour. — L'amour, chez les anciens, est une passion, tantôt violente, tantôt calme ou badine, mais toujours simple et peu compliquée. La chevalerie et le christianisme lui donneront un caractère idéal et mystique. Epuré , il s'envolera vers le ciel sur les strophes ailées et recueillies d'un Lamartine. En même temps, il deviendra plus riche en nuances et plus profond.

La mort. — Aux païens, la mort est apparue, généralement (i), comme une chose horrible, dont il faut détourner nos regards, ou dont la pensée est un excitant à jouir des plaisirs présents. Le mieux, suivant eux, est de s'asseoir au banquet de la vie, d'v prendre une large part, en tâchant d'oublier la nuit froide de la tombe. Cependant, quoiqu'on en ait, des ombres funèbres planent sur la fête, et telle ode d'Horace à Postumus (2) est voilée d'une mélancolie attendrie sur « les années qui s'écoulent )>.

Au début du dix-neuvième siècle, l'esprit chrétien et philosophique, en pénétrant dans la poésie, y intro-

(î) Généralement^ car Euripide, dans ses tragédies, a des réflexions comme celle-ci : « Qui sait si ce n'est pas mourir qui est vivre et si, au contraire^ ce que les hommes appeileot la vie n'est pas la mort? » Fr. 83o. (Nauck).

(2^ Livre II, ode xiv.

duit la préoccupation de l'au-delà. Une religion parlant constamment de notre fin dernière, à laquelle elle n'est qu'une lente et persévérante préparation, une philosophie inquiète, hardie, poussant en tous sens ses investigations, ramènent sans cesse ce problème de la destinée qu'on agite avec angoisse.

Suivant la solution que chacun croit trouver, nous avons la résignation stoïque d'un Vigny, les plaintes déchirantes d'un Musset, les espérances d'un Lamartine ou d'un Hugo. Pour ces deux derniers, la mort a perdu son aspect repoussant. Lamartine la salue comme une libératrice :

Je te salue, ô mort! libérateur céleste, Tu ne m'apparais point sous cet aspect funeste Que l'a prêté longtemps l'épouvante ou l'erreur. Ton bras n'est point armé d'un glaive destructeur. Ton front n'est point cruel, ton œil n'est point perfide. Au secours des douleurs un Dieu clément le guide^ Tu n'anéantis point, tu délivres... (i).

Hugo s'écrie à son tour :

Oui, Dieu le veut, la mort^ c'est l'ineffable chant De l'âme et de la bête à la fin se lâchant ^ C'est une double issue ouverte à l'être double. Dieu disperse, à celle heure inexprimable et trouble, Le corps dans l'univers et l'âme dans l'amour. Une espèce d'azur que dore un vague jour, L'air de l'éternité, puissant, calme, salubre, Frémit et resplendit sous le linceul lugubre; Et des plis du drap noir tombent tous nos ennuis (i).

La famille. — La famille antique était un sanctuaire fermé aux profanes. L'enfant y était considéré comme une chose, et Sénèque nous rapporte

(i) Premières Méditations poétiques, v : L'Immortalité. (a) Contemplations, t. II, 1. VI, xrii, Cadaver.

que s'il uaissaù faible, on le noyait. Les poètes modernes nous introduiront dans leur foyer, dont iU "eront les joies et les peines. Hugo raeon-

»remières années et ses premiers ébats.

, dans Milly, ou la Terre natale, rappellera

'une mère. Plus tard, il reviendra avec

ir ce passé, où

i bruits du foyerque l'aube fait renaître, des serviteurs sur les degrés de bois, iemeuts du chien qui voit sortir son maître,

Jiantplaiulifqui fait pleurer sa voix,

:nt avec le jour, et dans les iolervailes,

3 doigts de quinze ans répétant leur leçon,

iers résonnaient ainsi que les cigales

t tinter l'oreille au temps de la moissoD (i).

'.. — Un jour, le Christ laissa tomber de divines cette parole : « Laissez venir à moi nfants. » Dès lors, cet âge est devenu une

fraîches inspirations. Hugo lui doit ses IX vers ». Il a pleuré la mort de sa fille, suite de pièces d'un accent déchirant (a).

rie- — Depuis Tyrtée et Solon, le sentiotique n'a cessé d'enflammer les strophes ;, La patrie, en effet, symbolise tout un évouement et de sacrifices. Nos pères oui

san-i sur les champs de bataille; ils ont jur l'indépendance et la grandeur de ce lUS vivons et où ils reposent.

■ la cendre des morts qui crëa la patrie.

i individus ou les générations matérialistes,

Uements poétiques : la Vigne et la Maison.

iplations : Pauca meae.

qui ont perdu toute religion, même celle du souvenir, ne sentent plus Tattrait, pourtant si puissant, du sol national.

L'humanité- — Un thème nouveau, c'est Tamour de l'humanité. Pour les anciens, tout étranger est un ennemi : le mot latin hostis a cette double ' acception. La sympathie de l'homme pour ses semblables, sauf de rares exceptions, chez les stoïciens, ne franchit pas les murs de la cité. Mais, depuis que le Christ est venu proclamer que nous sommes tous « les fils d'un même Père qui est aux cieux », les âmes généreuses n'ont cessé de prêcher l'extinction des haines fratricides entre les races, et de rêver pour les peuples l'union dans la justice et la charité :

Les murs des nations s'écrouient en poussières, Les langues de Babel retrouvent l'unité, L'Évangile refait avec toutes ses pierres Le temple de l'humanité! (i)

Rêve chimérique peut-être; car il paraît impossible de détruire les instincts égoïstes qui, de nos jours encore, non seulement rallument la guerre entre les nations, mais divisent un même pays, parfois un même village, en deux camps hostiles. Il semble, au contraire, que plus on parle d'humanité à l'extérieur, moins on pratique la concorde, la liberté, à l'intérieur. Quoi qu'il en soit, si c'est là une utopie, celte utopie a sa grandeur. Il est permis d'espérer que cet idéal de paix générale, à défaut d'une efficacité complète , exercera au moins une action bienfaisante pour affaiblir les germes de divisions et de guerres sanglantes

(1) Lamartine, Recueillements poétiques. Toast. — Dans le même volume, la Marseillaise de la Paix est le développement de la même idée, avec des exagérations évidentes.

iv»-.

entre les peuples. On continuera à aimer son pays , à travailler à sa prospérité, mais sans nourrir et sans cultiver les haines féroces contre l'étranger, à la façon de certaines nations encore sauvages sous un vernis de civilisation.

D'autres, et le plus grand nombre, ont entendu le misereor super turbas (j'ai pitié des foules) de l'Evangile; ils ont exprimé, comme Vigny, leur émotion devant <c la majesté des souffrances humaines ». Leur œuvre est remplie par la grande pitié pour cette foule immense, qui s'en va vers sa destinée à travers le sang et les larmes.

La nature. — Jamais les poètes n'ont été insensibles au spectacle du monde visible. Homère a des descriptions et des comparaisons qui dénotent un observateur attentif de la réalité. Les Odes d'Horace renferment des coins de campagne, des effets de printemps, qui causeraient le désespoir de nos plus habiles peintres. Mais l'antiquité et nos classiques du dix-septième siècle, sans excepter La Fontaine, ne considéraient la nature qu'en fonction de l'homme : c'était le décor d'une scène dont il occupait le premier plan. Jamais on n'aurait eu l'idée de s'intéresser au décor pour luimême.

Il n'en est plus ainsi au dix-neuvième siècle. La mythologie est morte. La science a ouvert à l'imagination l'infini de l'espace et révélé la vie universelle.

Dès lors, attiré vers cette création dont jusque-là on n'avait sondé ni l'immensité ni le mystère, le poète

Se penche frémissant aux puits des grands vertiges (i).

(i) V. Hugo^ Contemplations^ II : A celle qui est restée en France.

Il s'écrie, avec Pascal : « Le sîlence éternel de ces espaces infinis m'effraye (i) ». Il éprouve le besoin de lire dans le grand livre de l'univers. A Vigny la nature apparaît comme une marâtre cruelle et insensible :

Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre^

À côté des fourmis les populations (2).

Pour Lamartine, au contraire, c'est une mère qui console et panse les cœurs meurtris :

Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime*, Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours (3).

Nos lyriques essaient surtout de comprendre et d'exprimer l'âme des choses, « la descente scuiréeei sombre de la nuit », le lever de « la lune triomphale (4) », les mélancolies de « l'automne », « les langueurs sereines » du soir tombant, cette heure qui a

... pour DOS sens des impressions douces Comme des pas muets qui marchent sur des mousses (5).

Pour eux, un paysage est un « état de l'âme », c'est un spectacle qui a sa signification propre, triste ou gaie, désolée ou heureuse (6).

Dieu. — Les Grecs composèrent des hymnes en l'honneur de leurs dieux : péans, dithyrambes, etc.. De ces chants il ne nous reste que des fragments insuffisants pour en faire connaître le caractère. Mais on peut affirmer que la conception théologique

'1) Édit. Havel, art. XXV, 17 bis.

aj Les Destinées : La Maison du berger.

(3) Lamartine, Premières Méditations : le Vallon.

(4) V.Hugo.

(5) Lamartine, Recueillements poétiques : La vigne et la maison.

(6) Voir nos Principes raisonnes de littérature, p. 19-20.

de rantîquité ne favorisait pas Tessor du lyrisme religieux. A ces dieux, un peu bourgeois, un sacrifice était une meilleure aubaine qu'une prière. On les redoutait plus qu'on ne les aimait. Les hymnes étaient l'exaltation de leurs exploits et de leur puissance, plutôt qu'une prière au sens vrai du mot, c'est-à-dire une effusion de l'âme où entrent la reconnaissance et l'amour.

Le christianisme, en épurant la notion de la divinité, a créé le lyrisme religieux, qui a pris une majesté et une élévation de pensée, une profondeur et une sincérité de sentiment, une richesse et une beauté de forme, inconnues avant l'Évangile.

he^ 'Cantiques spirituels de Racine, trop ignorés, rappellent les Psaumes de la Bible; Hugo, dans sa Prière pour tous, s'est fait l'interprète des sentiments les plus pieux et les plus touchants. Mais il était réservé à Lamartine de porter à sa perfection un genre nouveau : la Mort de Socrate, la Foi, V Immortalité, resteront les inoubliables modèles d'une poésie qui a réussi à faire passer dans une langue humaine, sans trop les amoindrir, les conceptions de la plus spiritualiste des philosophies et de la plus sublime des religions.

Article V¥, — lies wariétés de la poésie

lyrique.

Les Grecs, qui distinguaient les genres d'après la structure extérieure, séparaient la poésie lyrique de la poésie élégiaque et iambique.

Les modernes, qui voient surtout le dedans, comprennent dans le lyrisme, l'élégie et la satire, à cause de la place faite à l'émotion personnelle. Pour ne pas

dérouter le lecteur, nous nous conformerons à la classification reçue. Il suffit d'être prévenu que cette division n'était point celle des Grecs.

§ i*"^. — Poésie élégiaque.

On connaîtrait mal la matière de l'élégie grecque, si on s'en rapportait aux vers de Boileau :

La plaintive é\é^\e, en longs habits de deuil, Sait, les cheveux ëpars, pleurer sur un cercueil 5 Elle peint des amants la joie et la tristesse (i).

Cette poétique du genre peut s'appliquer aux Latins ; mais, en Grèce, il a produit autre chose que des cyprès et des roses.

Au début, l'élégie a pu être une lamentation funèbre. Les grammairiens grecs donnent au mot élégos le sens de chant de deuil, sens qu'on retrouve dans Euripide (2). Le son triste de la flûte phrygienne autoriserait encore cette hypothèse. Mais, à en juger par les fragments qui nous restent, l'élégie classique est autre chose qu'une lamentation ; elle est belliqueuse avec Tyrtée, philosophique et morale avec Solon, satirique et violente avec Théognis, amoureuse et passionnée avec Mimnerme.

On voit par là combien le champ en était vaste. C'est seulement chez les Alexandrins qu'elle devient exclusivement passionnée.

A Rome, avec Catulle, Properce, Tibulle, Ovide, elle se restreint à n'être plus qu'un petit poème d'amour ou de deuil.

(i) Art poétique^ chant II, vers 39 et suivants. (2) Hélène^ vers i85 *, Iphigénie en Taurule, vers 146.

Si poâsiË.

Le distique en est la forme traditionnelle.

En Fiance, à l'époque classique, Ronsard, La Fontaine et les élégiatfues de profession, Parny, Bertin, Millevoye, imiteront les Latins plutôt que les Grecs.

§ a. — Poésie iambique.

Le genre iambique grec est une poésie à rj'lhme ternaire. Il est constitué proprement par l'ïambe, quoiqu'il admette d'autres vers.

D'après la tradition, il serait sorti du culte de Déméter. Dans l'hymne homérique à cette déesse, lambë est le nom de la servante qui, par ses plaisanieries, fait rire Démêler désolée de l'enlèvement de sa fille Perséphonè ; plus tard elle fut associée au culte de sa divine maîtresse. Cette légende montre que, dès l'origine, le genre iambique fut synonyme' de raillerie et de satire. On y employait ïiambykê, comme instrument d'accompagnement. Mais, ainsi que dans l'élégie, la musiqne disparut bientôt.

On aurait tort de croire que les iambes eurent un caractère esclusivement satirique. Archiloque composa dans ce mètre un hymne à Déméter et un hymne à Héraclès. Néanmoins, Archiloque et le genre qu'il cultiva restèrent le symbole de la colère et du pamphlet en vers (i).

A Rome, Horace commence par imiter Archiloque. Il compose des iambes (a), où il traite les sujets

(i) D'après une tradition fort ancienne, le poèle, écondiiit par UD certain Lycainbès, qui lui avait promis sa fille en mariage, se serait vengé par des iambes si outrageui que le père et la fille en auraient été réduits à se pendre de diSsespoir.

(i) C'est le nom donné par Horace àce qu'on a appelé depuis les épodes. L'iambe y domine en effet. Le mol épode fut sans doute créé par les s^mmairiens postérieurs, pour désigner un

les plus divers, mais où il épanche surtout sa bile et malmène, entre autres personnages, le versificateur Maevlus et la sorcière Canidie.

En France, André Chénier et Auguste Barbier écriront des « iambes », Tun, contre la « sombre boucherie » révolutionnaire, Tautre, contre le régime politique qui suivit i83o. Leur indignation vengeresse grondera dans de petites strophes faites, à la façon antique, de deux vers inégaux.

§ 3. — Satire.

La satire est la peinture en çers, plaisante ou indignée, des ridicules ou des çices humains.

Ses origines. — Quintilien a dit avec une sorte de fierté nationale : « La satire, du moins, nous appartient jout entière (i). » Avant lui, Horace avait salué son compatriote Ennius comme le (c premier modèle d'une poésie à laquelle les Grecs n'avaient pas touché (2) ».

Si Ton considère le fond et la matière même de la satire, les prétentions des Romains n'étaient pas justifiées. La colère, la moquerie acérée sont de tous les temps et ont toujours trouvé une expression littéraire. Entendue dans ce sens, la satire est humaine; elle n'est pas une invention romaine. Horace lui-même convenait que a la rage arma

assemblage de deux vers inégaux, forme autrement que par l'hexamètre et le pentamètre.

(i) Salira quidem tota nostra est. Institution oratoire, 1. I, ch. ler^ § 93.

(2) «., intacti Graecis carminis auctor.

[Satires, I. I^ satire x, v. 66.)

..'•l'^Ai .. <,

POESIE, u fouet de l'ïambe propre à la conionide d'Amorgos et Théogiiis pu- , une diatribe contre les femmes, rs pleins de haine contre ses ennemis, ^xandrine, Sotadès fut jeté à la mer c de vers contre Ptolémée Philadelcomédie d'Aristophane n'esl-elle pas es contemporains, tour à tour sociale, éraire et remplie de personnalités?

;te donc à l'état diffus dans la lilté- ;; mais elle n'y a pas de cadre pariiitique spéciale.

uoi, si on l'envisage comme un genre sa vie et ses lois propres, cultivé par lée de poètes, dans un vers consacré elle est bien une création romaine, et ue donner raison à Horace et à Quin-

les Romains excellent à noter et à ridicule. Les sobriquets abondent le : Naao, Nasica, Nasius, Nasidieitus; lOts pour toutes les variétés de nez.

ifformités fournissent un vocabulaire ihe : Claudus, le Boiteux; Codes, \e -o, le Bossu. Quelques-uns de ces surourdeur du pavé de l'ours et écrasent : Bibulus, l'Ivrogne; Brulus, l'Idiot; te; Verres, le Cochon. Bien d'étonnant lys produisit des satiriques de premier

:huin proprio rabies arraavii iambo.

(Jrl poétique, vers 79).

ni lesquels M. l'nbbë Lechalellier [fforact, éd.), expliquent proprio de le. fayoD suîvaDte : trtenaili Archiloque (par droit d'invention).

ordre, Lucilîus, Ennius, et surtout Horace, Juvénal et Perse (i).

Sur ce point, l'esprit gaulois, avec je ne sais quoi de léger et d'égrillard, qui lui est propre, ne le céda pas à l'esprit romain. Notre langue a beaucoup de surnoms peu flatteurs, qui, comme en latin, sont devenus des noms de famille : Bossu, Camus, Sale, Vilain, Lehideux. Notre littérature française devait donc foisonner en satiriques, depuis les conteurs du moyen âge, et les classiques, Ronsard, Régnier, Boileau, jusqu'à Victor Hugo. Parfois la raillerie et la colère ont pris la forme de la prose, dans les Provinciales de Pascal et les pamphlets de Paul- Louis Courier.

Le lyrisme dans la satire. — La satire est un genre mixte, qui touche à la poésie didactique, par sa prétention de corriger les hommes en leur faisant la leçon ; au^ drame, par le dialogue et les personnages mis en scène; au lyrisme, par l'intervention du poète, qui, tantôt exprime ouvertement ses sentiments, tantôt laisse sourdement circuler son ironie ou frémir son indignation.

Aussi, nombre de critiques ont rangé la satire dans le genre didactique ; à tort, selon nous. L'enseignement moral, quand il s'y trouve, n'est que l'accessoire; la peinture de la vie est le principal. Ensuite, il est permis de se demander si le ridicule et la colère, deux formes de l'exagération et souvent expression de rancunes personnelles, n'ont pas pour effet, quand ils exercent une influence, de pousser les hommes d'un excès à l'autre. Victor Hugo, dans ses Châtiments^ a surabondamment

(i) Au contraire, les noms grecs^ De'mosthène, Sophocle, Pficias, Sophron, ont une signification noble.

montré que la satire, au lieu d'une -œuvre de justice, peut être une œuvre de haine. Enfin, comme elle peint, non seulement les travers, mais les vices et les hontes, il est difficile que cette fange ne salisse pas le poète qui la remue et, avec lui, le lecteur. Juvénal n'est-il pas un moraliste souvent immoral?

Quanta l'élément dramatique, il a la part belle dans les satires d'Horace, petites comédies en miniature par ces dialogues prestes et vifs, où un personnage se dessine en quelques traits. Mais le lyrisme s'y fait jour dans les demi-confidences de l'auteur. 11 jaillit et déborde chez Juvénal, dont le vers fume de colère. En France, il bouillonne dans les Discours sur les misères de ce temps de Ronsard, dans les Tragiques d' Agrippa d'Aubigné, dans les Châtiments de Victor Hugo. La satire est donc un démembrement de la poésie lyrique.

Matière de la satire. — La satire est sociale, quand elle s'attaque aux abus d'une nation ou d'une classe; politique, quand elle s'en prend à une forme de gouvernement ou à des personnages publics; morale, quand elle flétrit des vices, ambition, avarice, hypocrysie ; littéraire , quand elle censure les mauvais ouvrages, les mauvais auteurs, les erreurs du goût.

Considérée à un autre point de vue, elle peut être

générale et ne peindre que les travers et les vices,

personnelle et faire pleuvoir ses coups sur le dos

d'individus qu'elle désigne à la risée ou au mépris.

Boileau n'a pas craint de nommer les méchants

poètes, qu'il criblait de ses traits ; entre autres,

CoUelet, crotté jusqu'à Fëchine, Allant chercher son pain de cuisine en cuisine (i).

(i) Satire i, v. 75, 76.

Il daube également Pradon, Quinault, Scudéry, Cotin,

Dont les noms en cent lieux, placés comme en leurs niches, Vont de ses vers malins remplir les hémistiches (i).

§ 4' — Poésie lyrique proprement dite.

a) En Grèce.

Sa structure. — Chez les Grecs, la poésie lyrique proprement dite, qu'on appelle encore poésie mélique (2), était constituée par deux éléments essentiels, la strophe et la musique; parfois il s'y en ajoutait un troisième, la danse.

Strophes. — Souvent les strophes se combinent en une sorte de nouvelle strophe plus ample, ou triade, La triade comprend la strophe, Tantistrophe et l'épode. Les deux premières sont symétriques : elles ont même nombre de vers, même rythme, même air musical; Tépode a une mélodie et un mètre particuliers. Les triades se succèdent bout à bout.

Musique. — La poésie chantée est une simple mélodie, accompagnée, suivantla nature du morceau, par la flûte, qui ressemblait à notre clarinette, la lyre ou cithare, qui eut d'abord quatre cordes, puis sept, de façon à donner les notes de la gamme (3).

Le poète compose vers et musique : ce qui établit une parfaite conformité entre ces deux éléments. D'ordinaire, il est même exécutant. Dans les ac-

(i) Satire tx, v. 99, 100.

(a) De (J-iXoç, chant.

(3) II existait une espèoe de lyre appelle barbitos, plus sonore et d'un plus grand nombre de cordes que la lyre ordinaire.

compagnements de flûte , où il ne peut chanter et jouer à la fois, il se réserve la partie essentielle, les paroles.

La musique est monodique, a une seule voix, ou bien chorale, chantée par un chœur. Le chœur tantôt se tient immobile, tantôt marche en cadence, tantôt danse, disposé en files parallèles, sauf dans le dithyrambe, qui est une sorte de ronde.

Lyrisme éolien ; lyrisme choral ou dorien.

— La poésie lyrique eut, en Grèce, deux foyers principaux, d'où elle rayonna sur le reste du pays.

Dans Tîle de Lesbos, au milieu de cette race éolienne, vive et sensible, toute à la passion et à l'émotion personnelle, se produisit la chanson (ciS*^), à une seule voix, avec accompagnement du barbitos et strophes fixes, saphiquesou alcaïques, ainsi nommées des poètes lesbiens, Sappho et Alcée, qui les vulgarisèrent. La chanson n'a ni antistrophes ni épodes.

Sparte fut le centre le plus important de la poésie chorale, chantée par plusieurs voix, accompagnée par la lyre et divisée en triades. Dans la vieille cité dorienne, grave et dévote, les repas en commun ou sfssities, les fêtes religieuses et profanes, rassemblaient et groupaient sans cesse les citoyens. Le poète était l'organe inspiré et mélodieux de ces réunions.

Diverses espèces de chants lyriques. — Le

lyrisme comprenait : i° des chants religieuxou hymnes (lijjLvot), dont les variétés étaient le nome, le péan, Vhyporchèmey le dithyrambe, et les prosodies (lupoŒoSta) ou chants de procession ; i^ des chants profanes : les épithalames ou hy menées, chœurs pour les mariages, les thrènes, lamentations funèbres, les scolies ((jxoXià) , chansons de table, V encômion^ éloge

de grands personnages elles épinicies (l-iîtviy.ta), qui célébraient les vainqueurs aux jeux panhelléniques.

Il existait même, pour chaque occupation de la vie, des chansons spéciales dont les grammairiens nous ont conservé le nom : chansons des nourrices, des boulangers, des tisserands, des porteurs d'eau, des vendangeurs, des laboureurs, des bergers. Ces dernières ont donné naissance aux Bucoliques de Théocrite.

Naturellement, l'organisation du lyrisme grec, surtout du choral, ne fut pas l'œuvre d'un jour ni d'un homme. Elle s'élabora et se perfectionna lentement, par des innovations successives.

b) à Rome.

La poésie lyrique avec strophes, sans parler du chant, n'exista pas comme genre littéraire, chez les Latins. Horace est un cas isolé : il n'eut pas de devanciers ni de disciples. Encore restreint-il considérablement le champ de l'ode : il se cantonne dans les sujets légers, à strophes de forme fixe. Pour lui, la lyre et le barbitos ne sont plus que des métaphores. Ses vers ne sont plus destinés a être chantés.

Quant au lyrisme choral, sauf deux épithalames de Catulle et un essai malheureux d'Horace, le Carmen sseculare, les Romains n'essayèrent même pas de l'acclimater dans leur pays.

c) en France.

En France, la strophe reste la forme traditionnelle de la poésie lyrique proprement dite.

On peut distinguer, dans l'évolution du lyrisme

français, trois époques bien marquées : i** le moyen âge, ou époque primitive, qui ne doit rien à l'imitation grecque ou latine, et ignore les mots savants àihymne^ d'oc?^ ; 2° l'époque classique, qui reprend les cadres anciens ; 3® l'époque romantique, qui produit des œuvres originales, vraiment françaises.

Le moyen âge. — Au moyen âge, on compose des chansons populaires, réparties en deux groupes : les unes simplement chantées; les autres accompagnées de danse. Toutes sont assonancées, non rimées.

Au premier groupe appartiennent : i® les chansons d* histoire ou de toile, ainsi nommées, sans doute, parce que les femmes les chantaient en filant et en travaillant ; 2® les retroenges , chansons sentimentales, avec refrain; 3" les sirventois, graves, recueillis, qu'il ne faut pas confondre avec les sirventes méridionaux. Ils devinrent bientôt des cantiques en l'honneur de la Vierge Marie ; 4° les chants de croisade ; 5® les pastourelles y ou chansons de hergerettesy en strophes de petits vers vifs et légers. C'est ordinairement un dialogue entre un chevalier amoureux et une bergère; 6® le lai (i), distinct du lai épique ; car il est composé de strophes et même de strophes dissemblables; 7^ le motet, sorte de petit choral à trois ou quatre voix.

Les chansons dansées sont : 1° la hallette (du provençal haller, danser); 2° les rondeaua: (sorte de ronde), avec un refrain; 3° le çireli {àe, virer, tourner), rondeau plus long; 4** Vestampie (de Titalien stampa, impression, coup), où l'on frappait du pied la terre, pour marquer la cadence, comme dans la

(i) Du celte lais, chant : comparez ^allemand lied^ chanson.

bourrée d'Auvergne, ou dans le rigaudon du Forez.

Cette poésie primitive avec strophes, chants et parfois danses et chœurs, rappelle, de très loin il est vrai, le lyrisme grec. A partir du treizième siècle, elle se détache de la musique et prend une forme exclusivement littéraire, souvent très compliquée. Les virelais, les ballades et le chant royal qui en est une variété, les rondeaux, les chansons, ne ressemblent plus aux vieilles poésies qui portaient le même nom.

L'époque classique. — Ronsard, le père de notre poésie classique, renvoie « aux jeux floraux de Toulouse et au puy (i) de Rouen... rondeaux, ballades, virelais, chants royaux, chansons, et autres telles épisseries ». Seul, le sonnet, « docte et plaisante invention italienne », trouve grâce à ses yeux. Le maître et les disciples empruntent aux anciens Y ode et ses variétés. Ronsard compose même des odes sur le patron de Pindarc, avec strophe, antistrophe et épode : il n'y manque que la musique — et l'inspiration. — Cette poésie savante et d'imitation, ne devait pousser que de maigres rejetons, pendant toute la période classique, qui fut l'âge ingrat du lyrisme, hes épitkalames et les cantates de J.-B. Rousseau, les dithyrambes de Delille, n'auront de lyrique que le nom.

L'époque romantique. — C'est au dix-neuvième siècle seulement, à l'avènement du romantisme, que la poésie lyrique devait s'épanouir, en France, avec une richesse et une originalité incom-

(i) Du latin podium^ éminence^ hauteur (cf. le Puy-de- Dôme). Le mot, dans notre vieille langue, signifie concours de poësie, et vient de la ville du Puy en Velay, où l'on établit des concours de poésie religieuse, en Thonneurde Notre-Dame.

parables. On délaisse alors les cadres et ies dénominations antiques. On compose des Méditations^ des Nuits y des Contemplations. Les poètes conservent les rythmes souples, les strophes variées et larges, que Ronsard n'avait pas su remplir, et ils y versent des sentiments neufs et sincères.

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