LA FABLE
de là charité des fourmis. Par conséquent, chacun ne doit compter que sur soi.
Ainsi, <( Tapologue est composé de deux parties, dont on peut appeler Tune le corps, l'autre Tâme (i) ». Le corps, c'est le récit; l'âme, c'est la moralité.
Origine de la fable. — Conception antique.
— La fable est de tous les temps et de tous les pays : elle est humaine, comme la métaphore etl'allégorie, dont elle est une espèce particulière (2).
Cependant, c'est surtout en Orient, et particulièrement dans l'Inde, qu'elle fut cultivée. Citons Pilpay, Firdousi et Saadi. Les Orientaux ont l'esprit naturellement tourné à l'apologue. Notre-Seigneur lui-même donnera à son enseignement divin la forme de la parabole (3), forme essentiellement populaire. En outre, le panthéisme indien voit dans les animaux les égaux de l'homme et les manifestations de la vie universelle : « Ne fais pas de mal à une fourmi qui traîne un grain de blé, dit Firdousi, car elle a une vie, et la douce vie est un bien. » Dans cette conception philosophique, les bêtes sont fes « truchements» naturels de nos pensées et de nos sentiments. L'enseignement moral y gagne en efficacité; car, la leçon, sous les agréments du récit, perd sa sécheresse ; au surplus, elle est indirecte et partant moins désobligeante. Aussi, l'apologue est le langage dont on dut se servir envers les grands et les rois ombrageux . Dans le Pantcha-Tantra, ou les Cinq Ruses du
(i) La Fontaine, Préface.
(a) Hësiode a raconté la fable de FEpervier et de la Fauvette; Horace, celle du Rat de ville et du Rat des champs.
(3) La parabole diffère de la fable par un côté important : c'est l'homme qui y est habituellement en scène; Fenfant prodigue, le mauvais riche. Cependant on trouve, dans TÉv^ngile, I» parabole du figuier.
brahme Vichnou-Sariha, le brahme se sert de ce moyen détourné, pour corriger les trois princes dont il fait l'éducation. Le prophète Nathan eut recours au même artifice, pour repiwcher un crime à David.
Ce caractère didactique est celui des fables en prose, qui circulaient sous le nom du Phrygien Ésope (i) et que recueillirent Planude, moine grec du quatorzième siècle, et les auteurs d'Ysopets. Phèdre, affranchi d'Auguste, donne à la fable une allure littéraire. C'est un récit agréable avec des intentions satiriques. Nous sommes loin du quatrain de Babrios, le sec imitateur d'Ésope (2).
Conception moderne. — En France, l'élément didactique de la fable est déjà absorbé par l'élément narratif, chez nos poètes et nos conteurs du moyen âge. Ils nous ont laissé, enchâssées dans leurs œuvres, des fables ravissantes et bien françaises par la prestesse, la légèreté du récit et la pointe de malice : le Lion et le Rat^ de Marot; le Loup, la Lionne et le Mulet , de Régnier.
Parmi le^ prosateurs, Bonaventure Despériers a raconté l'histoire de la banne femme qui portait une potée de lait au marché^ du Savetier Blondeau^ qui nous vaudra le Savetier et le Financier de La Fontaine; Rabelais, « maître François », celle deVEn^ fant et le Maître d'école^ du Bûcheron et Mercure.
Le moyen âge a même ses fabulistes de profession, Gilles Corozet, Guillaume Haudent, auxquels La Fontaine ne fera que de rares emprunts.
(i) Ésope, dont le nom et la vie sont aussi fabuleux que le nom et la vie d'Homère, aurait vécu au sixième siècle avant J.-C.
(a) Le texte grec authentique des fables de Babrios, qui vivait au second siècle de notre ère, a été découvert seulement «n 1889, pî*r Minoïdc Minas, dans un couvent du monlAthos.