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CHAPITRE V

Article premier. — DéHnltlon.

Les genres poétiques que nous avons étudiés jusqu'ici, ont pour but le plaisir littéraire, lis s'adressent à l'imagination, dans laquelle ils éveillent des visions enchanteresses, et à la sensibilité, qu'ils émeuvent délicieusement. L'utile, notre perfectionnement moral, s'y ajoutent par surcroit — quand ils s'y ajoutent. Encore l'auteur se borne-t-il à exercer une influence salutaire, due à l'impression produite par son œuvre : il ne nous fait pas ta leçon.

Au contraire, la poésie didactique (i], du moins ii l'origine, a pour objet un enseignement. Elle prétend à nous instruire, ii soutenir une thèse. Les récits, les descriptions, les efTusions lyriques, sont l'accessoire, et servent à dissimuler l'aridité de I» démonstration, ou la sécheresse d'un conseil. De la sorte, le lecteur Irouve agréable

Le breuvage du vrai dans la coupe dt) beau (i).

La science, la morale et les ans, c'est-à-dire K' vrai, le bien et le beau, sont la matière de la poésie didactique.

i" La science. — La théologie païenne et la théologie chrétienne ont produit, l'une, la Théogonie d'Hésiode, l'autre, le poème sur La Religion de Louis

11) iiBiaxu, j'enseigne, j'instruis.

(a) V. de Laprade. O^es et Poèmes, I. I, v, Suiiium.

Racine. La philosophie d'Epicure donna naissance à l'œuvre de Lucrèce Sur la Nature. L'Alexandrin Aralos mit l'astronomie en vers, dans ses Phénomènes Chez nous, au dix-huitième siècle, le genre didactique, mal compris et déplorablement traité, devint un vrai fléau pour la poésie française. Il aboutit, en 1808, aux Trois Règnes de Delille.

2® La morale. — Les idées morales furent toujours le sujet préféré, et on peut dire le domaine propre de la poésie didactique. Les Epîtres d'Horace abondent en conseils d'une sagesse pratique et souriante. Renonçant à l'exposé des grands systèmes philosophiques, il s'entretient avec un ami, dans d'aimables et vives causeries, sur le bonheur (1. I, vi, à NumiciusJ; sur les avantages de la campagne (1. I, X, à Fuscus); sur l'égalité d'âme (1. I, xi, h Bullalius). Boileau, son imitateur, choisit le même cadre, pour prêcher la paix au roi (ép. i), et traiter du respect humain (ép. m), des plaisirs champêtres (ép. vi), de l'amour de Dieu (ép, xii).

De nos jours, M. Sully-Prudhomme a composé des poèmes, non sans mérite, sur la Justice et le Bon^ heur,

3** Les arts. — Chez les anciens, peuples pasteurs, ^agriculture était en grand honneur. Aussi a-t-elle inspiré deux œuvres remarquables, les Traçaua: et Jours C'EpYa xal *H[ji.épai) d'Hésiode, et les Géo?" giques de Virgile. Les arts proprement dits, peinture, sculpture, musique, architecture, n'ont guère été chantés par les poètes. Il nous reste de Molière une pièce de vers, adressée à Mignard, sur La Gloire du Dôme du FaUde^Grâce, Ce morceau renferme le passage célèbre, touchant la différence entre la peinture à fresques et la peinture à l'huile. On a sou-

vent appliqué à Molière lui-même ce qu'il dit de la première.

Les lettres. — Naturellement, les questions de littérature et surtout de poésie, étaient pour tenter les poètes. Ils devaient être portés à formuler dans la langue rythmée où ils excellaient, des théories sur leur profession.

Tantôt on compose des jérts poétiques^ en plusieurs chants, comme celui de Boileau; tantôt on choisit le cadre modeste et souple d'une épître en vers, celle d'Horace à Auguste sur la querelle des Anciens et des Modernes, à Rome (1. II, i), celle aux Pisons, appelée vulgairement ^rt poétique, où il donne les règles du drame. Ici encore, Boileau imite Horace, dans ses épi très, à Racine (vn), sur les jalousies littéraires, a Seignelay (ix), sur le vrai. N'oublions pas un modèle du genre, l'Épîtrc de La Fontaine à Huet, relative à l'imitation des Anciens.

Article 11. — lies deux, ag^es de la poésie

didacti^ie.

Comme pour l'épopée, il faut distinguer, dans l'évolution de la poésie didactique, deux époques : l'une, primitive; l'autre, d'imitation savante.

§ i^^. — Epoque primitive.

Origines* — La poésie didactique est le produit spontané des premiers âges de la civilisation. A ce moment, les genres sont encore dans une période de confusion : la science ne se distingue pas de l'art; la raison ne se sépare pas de l'imagination. Au sur-

plus, récriture étant alors d'un usage rare, le vers aide à retenir les recettes de Texpérience, ou les préceptes de morale. Aussi, a celte époque, les oracles et les textes de lois sont-ils en vers (i). Le peuple aime également à donner une forme rythmée aux vieux proverbes, fruit de l'observation :

A la Chandeletir, L^hiver se passe ou prend rigueur.

Avant la fin d'avril Ne quitte pas un fil.

Après Talmanach, la morale pratique a son tour :

Qui langue a A Rome va (a).

Au bout de l'aune faut le drap {octosyllabe) (3).

Tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle se casse (4)

[alexandrin).

Racine a enchâsse nombre de ces dictons dans la première scène des Plaideurs :

— Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera,

— Point d'argent, point de suisse.

— Qui veut voyager loin ménage sa monture.

(i) Tite-Live appelle cannen, vers, la vieille formule de loi, lex horrendi carminis, qui instituait les duumvirs, pour juger, à Rome, de certains attentats. (Tite-Live^ 1. I, ch. xxvi.)

(2) C'est-à-dire : « Qui sait se servir de sa langue peut aller partout. »

(3) « A force d'auner (de mesurer) le drap, on arrive au bout de la pièce d'e'tofi*e » ; en d'autres termes, tout a une fin. Nous saisissons cette occasion de mettre les élèves en garde contre un grossier solécisme, qui tend à passer dans l'usage. Il n'est pas de discours officiel, où un personnage politique ne nous serve ce cliché : « Je ne faillirai pRs à mon devoir. » En bon français, — et ie vieux dicton en est te'moin — on dit : Je ne faudrai pas à mon devoir.

(4) Même sens que le proverbe précédent.

- Il nous reste de celle poésie primiu: et Jours, d'Hésiode, et la Tkéogoidition ancienne attribuait au même îmier ouvrage est un plaidoyer en lil, et, spécialement, du travail agrit décnts, la vie des laboureurs, leurs i-êtemcnts, leurs instruments. Vivant nité jeune encore, dont l'imagination ite sa fraîcheur, le poète transforme 1 les détails techniques, en mythes :riptions pittoresques. Ici, se détache npagnc, où te paysan, penché sur son lonnant ses bœufs, applique le prcil. C'est de la morale en action, et la n tableau animé. Ailleurs, l'apologue }ui tient dans ses serres la fauvette, comme dira La Fontaine, que « la fort est toujours la meilleure ».

, les histoires du vieux temps, que les à raconter durant les veillées d'hiver, a bûche flambant dans l'àtre, répaniTC un parfum de poésie réaliste et i sent son terroir.

e, quoique discrète, n'est pas absente iode sait combien la vie des labouet hasardeuse. Il s'associe à leurs ?s joies, quand, les jours de fête, en tendre à l'ombre et boire frais.

— Epoques d'imitation.

le la science s'est complètement sépagenre didactique ne disparait pas;

mais il se produit à deux moments bien différents et avec des mérites fort inégaux.

Époques de décadence. — Aux époques de décadence, quand l'invention est tarie et l'inspiration morte, des nuées de versificateurs s'abattent sur les choses de science ou d'art. Ils v trouvent une matière toute prête, qui les dispense de créer. Alors sévit la poésie descriptive, s'il est permis de profaner ce nom de poésie, en l'appliquant à des œuvres faites de recette, sans invention, sans émotion, sans imagination. L'inspiration y est remplacée par la virtuosité ; l'originalité, par le métier, et le poète n'est plus qu'un simple versificateur. Alors paraissent, chez les Alexandrins, les Phénomènes d'Aratos, où l'on met en vers l'astronomie et l'almanach; en France, les Jardins (1783) de Delille, en attendant les Trois Règnes (1808); les Mois de Roucher, les Saisons de Saint-Lambert. Au dix-huitième siècle, l'école descriptive tourne des périphrases et des charades. Déjà Boileau avait montré la voie. Dans son Épître à Lamoignon, il avait versifié la pêche a la ligne et la chasse :

Quelquefois aux «appâts d'un hameçon perfide, J'amorce, en badinant, le poisson trop avide*, Ou, d'un plomb qui suit l'œil et part avec l'éclair, Je vais ft^ire la guerre aux habitants de l'air.

Ce dangereux exemple porta ses fruits. Voici comment Fontanes, dans sa Maison rustique, désigne, en enfilade, le cidre de Normandie :

Les pommiers inégaux ont cédé leur moisson, Et leur suc formera cette fraîche boisson Que la jeune beauté, dans les champs de Neustrie, Préfère au jus vermeil de la grappe mûrie.

Teau-de-vie du Calvados; à moins que ce ne soit l'eau de coing. Ici, le commentateur en est réduit h « jeter sa langue aux chiens », pour employer l'expression de M™* de Se vigne :

L^élève heureux d'Hermès, Cornus à ses fourneaux Distillera ses fruits en bienfaisantes eaux-,

le kirsch :

Que dis- je? par Bacchus la cerise exprimée S'est en liqueur de feu tout à coup transforme'e ^

les confitures :

Cette pâte épaissie au souffle de Vulcain, Boit le miel du roseau que planta l'Africain.

Cette dernière périphrase, destinée à envelopper le sucre, devait faire fortune (i). Delille, en ses Trois Règnes^ célébrera

le miel américain Que du suc des roseaux exprima TAfricain.

On connaît le logogriphe du même Delille, sur le moulin à café :

Moi seul^ contre la noix qu'arment ses dents de fer, Je fais, en le broyant, crier ton fruit amer.

Lorsqu'on en vient à rimer de pareilles pauvretés, c'est le cas de s'écrier avec La Fontaine :

Chacun forge des vers, mais pour la poésie, Celle princesse est morte, aucun ne s'en soucie. Avec un peu de rime on va vous fabriquer Cent versificateurs en un jour, sans manquer (î).

^i) On la trouve déjà chez A. Chénier.

(a) Comédie de Clymène,

Époques de vraie poésie. — Heureusement, il y a un autre côté, plus artistique et plus fécond, par où Ton peut envisager la science et y chercher des sujets d'inspiration : c'est de la considérer, à la façon des didactiques primitifs, sous l'aspect qui intéresse la sensibilité et l'imagination. Ainsi ont fait Lucrèce et Virgile.

Lucrèce a vu dans la philosophie d'Épicure un système qui affranchissait les hommes des vaines terreurs enfantées par la superstition et inaugurait une ère de repos et de bonheur. La pitié pour ses semblables et l'enthousiasme pour la science, tel est le double sentiment qui vivifie son œuvre et nous a valu le sombre tableau du monde naissant, où nous assistons à la lutte de l'homme contre les éléments elles bêtes féroces, et à ses pénibles efforts pour créer des métiers, afin de parer aux premiers besoins.

Virgile a imité Hésiode et célébré le bonheur de la vie agricole. Il a tâché de ramener ses compatriotes raffinés et corrompus, à cette vie rude et salubre que (( jadis menèrent les Sabins, que menèrent Rémus et « son frère; ainsi, naturellement, grandit la forte Étrurie, et Rome devint la plus belle des merveilles, rerum pulcherrima[i) ,* y> Les GéorgiqueSj comme VEnéide, sont traversées et animées par le même souffle patriotique. Ce patriotisme se traduit en maints endroits : éloge de l'Italie (2), prodiges qui accompagnèrent la mort de César. A la fin de cet épisode, le poète déplore les guerres civiles qui, par deux fois, ont engraissé du sang romain les plaines de la Macédoine, Il trace ce tableau, d'un raccourci vigoureux et saisissant : (c Un temps viendra, sans doute, 011,

(i) Livre II, v. 53i-534.

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