‹ Théorie des genres littérairesChapitre 29 sur 45 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'histoire.

Article premier. — iVotioiis sënérales.

L'histoire^ au sens large. — Le mot histoire aune double acception. Dans un sens très général, il signifie Vejcposé des modifications que subit un être, depuis son origine jusqu'à son état actuel] c'est le tableau des phases que cet être traverse dans son développement. Tout ce qui existe , dans le monde de la matière ou de la pensée, peut devenir objet de l'histoire ainsi entendue. Buffon nous racontera la formation de la terre; un autre, l'évolution des des espèces végétales ou animales; un autre, les progrès d'une science ou d'un art, astronomie, musique, montrant comment l'astronomie et la musique sont arrivées au point où nous les voyons aujourd'hui. « L'histoire est proprement la science du devenir. Elle étudie moins l'être en soi que la formation et les modifications de l'être. Elle est la science des origines, des enchaînements, des développements et des transit.

is (i). >i Mais celui qui écrit l'histoire du ;9 végétaux, des animaux, d'une science ou

étudie les êtres ou les idées en eux-mêmes, cuper de ta civilisation. Le philosophe qui le tableau de la pensée humaine, depuis isqu'à nos jours, reste dans la spéculation is rechercher comment les idées philosol'un Socrate ou des Stoïciens ont rayonné jciété et influé sur la vie de l'humanité,

Socrate, en particulier, en minant la vieille grecque, ruinait du même coup la cité anuvrait une brèche au cosmopolitisme.

roire proprement dite. — Or, l'histoire, propre et restreint qui fait d'elle un genre

a l'homme pour objet. « Elle est la science !€s iiamaines. Son objet est de savoir cora-

sociélés ont été constituées. Elle cherche es forces elles ont été gouvernées, c'est-àles forces ont maintenu la cohésion et l'uliacune d'elles. Elle étudie les organes dont vécu, c'est-à-dire leur droit, leur économie

leurs habitudes d'esprit, leurs habitudes îs, toute leur conception de l'exisieuce.

de ces sociétés fut un être vivant; l'histoire [écrire la vie... L'histoire est la science des aux, c'est-à-dire la sociologie même (2). »

1 forte expression de Vico, elle est « l'hu-

;! de CouUnges, Hisloin <k.i institutions politiques lie France. — Système féodal^ Introduction, p. «v. :i de Coulanges, op. cit. : L'alleu et le domaine rural, m, p.iï.

e qui débrouille les origines el qui explique par quel peuples ont passe d'une forme de gouvernement à B (Fénelon, Lettre sur les Occup. de VÂcad. Jranc., Bjet d'un traité sur l'bîstoire.)

manité qui se crée » et lâche à meltre plus de bien* être, plus de lumière, plus d'ordre et plus de justice sur la planète où elle a été placée

Les divisions de l'histoire. — On distingue : i^ l'histoire universelle^ ou résumé de la civilisation, chez les principales nations, depuis l'origine du monde : tel est le Discours sur Vhistoire universelle, par Bossuet; n^ Vhistoire générale^ qui expose les rapports de plusieurs peuples entre eux, par exemple l'histoire de l'Europe ; 3® l'histoire particulière, qui étudie soit un peuple : la France; soit une époque : le siècle de Louis XIY ; soit une manifestation de la vie sociale : guerres, législation, religion.

Au point de vue chronologique, ily a : i° l'histoire ancienne, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de l'empire romain en Empire d'Orient et Empire d'Occident, en SgS après J.-C; a° l'histoire du moyen âge, de SgS à la prise de Constantinople par les Turcs, en i453; 3* l'histoire moderne, de 1453 à la Révolution de 1789; 4** l'histoire contemporaine, de 1789 a nos jours.

Les sciences auxiliaires de l'histoire. — •

A côté et en vue de l'histoire, se sont formées, chez les modernes, les sciences auxiliaires de Vhistoire. Elles ont pour but Ae fournir des matériaux à l'historien et de V aider dans ses recherches. Ces sciences sont : 1° V archéologie, qui s'occupe des monuments et des objets matériels laissés par le passé : temples, colonnes, tableaux, portraits, gravures, statues, vases peints, armes, outils, monnaies {numismatique). La colonne Trajane, à Rome, avec les scènes militaires qui y sont figurées, nous a conservé bien des détails précieux sur l'armée romaine. Les gravures, vases peints, représentent les usages, les costumes de ci-

vilisations disparues. Les bustes, si expressifs, de Louis XIV et de Condé, par Girardon, peuvent servir à démêler la physionomie morale du roi et du grand homme de guerre.

2° l^épigraphie, art de déchiffrer les inscriptions sur pierre, briques, terres cuites, métaux. Grâce aux inscriptions trouvées depuis quelques années, on a refait complètement l'histoire de l'Égyple et de l'Orient.

3° La paléographie, art de lire les vieux manuscrits : papyrus, palimpsestes, parchemins, chartes.

4° La eritique des sources, qui apprend à établir 'authenticité, ta date, les interpolations, la provenance, en un mot, la valeur des documents proprement historiques, manuscrits ou imprimés : lettres, mémoires, chroniques, récits des devanciers. A la critique des sources se rattache la diplomatique, qui étudie les diplômes, chartes, contrats et autres documents, non rédigés en vue de l'histoire, mais oJFranl un intérêt réel relativement aux institutions, auï usages et aux mœurs.

5° La chronologie, qui situe dans le temps les événemenls; elle permet d'établir entre deux faits un rapport d'antériorité, d'oii peut sortir un rapport do cause à effet.

Ces sciences sont des instruments et n'existent qu'en fonction de l'histoire.

La géographie est une science h part, mais la connaissance en est indispensable à l'historien. D'abord, elle permet de situer dans l'espace les événements. On ne suit bien les péripéties d'une bataille que si l'on connait les lieux où elle s'est livrée. Ensuite, sans aller jusqu'à attribuer, avec Michelet, une influence prépondérante à la configuration du sol

et dire : « Tel le nid, tel l'oiseau » (i), la géographie explique bien des faits, par excoiplc, la foiidatioo des grandes villes anciennes, Paris, Rouen, Lyon, Toulouse, Bordeaux, le long des fleuves, ces « chemins qui marchent ». La position maritime de l'Angleterre est la piincipale cause de son expansion coloniale. Les nombreux, torrents et chutes d'eau que possède la Suisse, grâce à ses montagnes et à ses glaciers, font actuellement de ce petit pays un redoutable concurrent pour l'industrie des autres puissances, obligées d'employer, à grands frais, la vapeur.

Ap|l€^l« II. — Conception moderne.

Définition. — L'histoire proprement dite est l'exposé authentique, explicatif et attachant de la vie sociale.

Au lieu du mot récit, par lequel on définit ordinairement l'hisloire, nous employons le mot exposé, plus juste, à notre sens. Sans doute, elle renferme des récits, mais il y a encore les portraits, les descriptions, les aperçus sur les finances, sur le commerce, sur les institutions. îVous remplaçons égalemcDt la formule traditionnelle : récit des événements passés, par cette autre : exposé de la vie sociale. L'histoire, pour se conformer à nos exigences modernes, doit comprendre, non seulement les faits, mais les idées, les arts, les sciences, les usages, les mœurs, les lois, In religion, toutes les manifestations de l'activité humaine, tout ce qui représente l'àmc d'un peuple et nous révèle son caractère. Comme

(i) Hist. de France, i" vol., préface <le i86g.

PROSE, ipée, dont elle dérive, elle est une œuvre natio- , Nous y voyons le jeu des forces qui ont fait la deur et la décadence d'une société, le est un écrit authentique et explicatif, et par équeut, scientifique. En grec, historia (îoropfa) fie enquête, recherche de la vérité. Ici, comme live souvent, l'étymologie est une définition. icrit doit être altachant; ce n'est pas un résumé it nu, mais un exposé vivant et coloré, un mocnt dont les proportions et les lignes plaisent à rit et dont chaque partie concourt à produire impression d'harmonieuse unité. L'histoire est ; une œuvre de science et d'ai-l. Examinons comt et dans quelle mesure elle est l'une et l'autre.

rticle Ol. — La science dans l'Ikistolre.

§ i". — P^érité, ou histoire authentique.

historien nous transmet la vérité intégrale, sans irer en rien : son témoignage est authentique. Lte fin, trois conditions sont nécessaires : i°rinlation, 2° le sens critique, 3" l'impartialité. L'information. — On doit, autant qu'il est ^ble, se rendre compte par soi-même des faits l'on avance et s'en référer aux sources. Par équent, il faut recourir aux découvertes des CCS auxiliaires de l'histoire, en consultant les uments, inscriptions, chartes; recueillir les déions de ceux qui furent témoins des événets; lire avec soin les correspondances, tuées, récits originaux, ais les documents sont si nombreux, les élé-

ments qui constituent la vie d'un peuple sont si multiples et si complexes, qu'un homme ne saurait prétendre à les connaître tous, directement et par le menu. Personne n'a la science universelle, ni ne sauraitremonter à toutes les sources. On ne peut être versé, à la fois, dans la stratégie, les finances, le commerce, la législation, la diplomatie, les arts, les lettres, la géographie. Aussi est-on obligé souvent de se borner à enregistrer les résultats auxquels les érudits ou les spécialistes consciencieux sont arrivés sur ces divers points. Mais il existe une différence notable entre l'érudit et Vhistorien, Le premier s'attache à une question particulière et la fouille dans ses recoins; il écrit des monographies y des contributions à l'étude de l'histoire. C'est le mineur qui extrait de la carrière tout ce qu'elle renferme : sable, gravier, mauvaise pierre, moellons. Tout l'intéresse. Le second vient ensuite ; il choisit parmi cette masse de matériaux, les blocs d'un grain résistant et propres à entrer dans l'édifice qu'il veut construire (i).

2° Le âens critique. — Parfois l'historien rapporte des événements dont il a été spectateur. Il

(i) De celle impossibilité pour le même homme de se renseigner directement sur tout ce qui touche à une pe'riode considérable^ sont nées, assez re'cemment, les histoires en collaboration. Plusieurs auteurs se partagent la besogne; chacun traite une époque ou une. question particulière, suivant ses aptitudes et ses éludes spéciales. Chaque abeille façonne une cellule dans la ruche. Le mouvement est parti d'Allemagne, avec les ouvrages d'Oncken, de Heeren, d'Ukert, de Giesebrecht. La France a imité TAllemagne. Après VHistoire générale de VEurope^ depuis le quatrième siècle jusqu'à nos jours, sous la direction de MM. Lavisse et Rambaud, on publie en ce moment une autre œuvre collective, VHistoire de France^ sous la direction de M. Lavisse. L'inconvénient d'un tel système est le manque d'unité dans les aperçus et le style. C'est une manière d'encyclopédie^ de dictionnaire Larousse.

n'a alors qu'à consigner ce qu'il a vu, à condition d'avoir bien vu.

Mais, habituellement, il est éloigné par le temps ou par l'espace, souvent par l'un et l'autre, des faits et des institutions qu'il expose. Il n'est plus en contact avec la réalité ; elle lui arrive par des intermédiaires. Sur certains points, stratégie, finances, il est obligé de suivre l'opinion des généraux ou les statistiques des économistes. Ici commencent les difficultés. Où est la garantie que ces intermédiaires sont véridiques et n'ont point été égarés par l'ignorance ou la passion? Comment apprécier la sûreté de leurs informations, la pénétration de leur esprit, ou le degré de leur impartialité ? Pour les faits, en particulier, le lecteur moderne n'admettrait point le procédé d'Hérodote acceptant de toutes mains les contes et les anecdotes, pourvu qu'ils piquent la curiosité, racontant l'aventure d'Arion sauvé par un dauphin, et laissant à chacun le soin de séparer la vérité et la légende. Nous sommes plus exigeants. Nous voulons que l'auteur soit pour nous un guide, et non un amuseur, ni même un enchanteur. Nous voulons qu'il s'efforce d'ôter à la vérité cette patine dont le temps et la crédulité l'ont recouverte. Or, l'écrivain n'arrive à la vérité sans alliage que par une méthode rigoureuse. De cette méthode, voici les principales règles :

Les règles de la critique, — Il faut examiner scrupuleusement les chances d'erreur du témoin qui dépose devant nous. A-t-il été bien placé, et, comme nous disons familièrement, a-t-il été aux premières loges, pour voir ce qu'il raconte? S'est-il contenté de regarder la scène, sans chercher à examiner ce qui se passait dans les coulisses? En un mot, est-

il suffisamment informé? Ensuite, sa vue n'a-t-elle pas été troublée par les préjugés et les passions? Est-il impartial ? Nous verrons tantôt combien 3'agents divers viennent altérer et diminuer l'impartialité. Voilà autant de questions qu'un homme doit se poser et résoudre à l'égard des autorités sur lesquelles il se fonde.

Notamment, il consulte avec précaution les Souvenirs et les Mémoires^ écrits par les contemporains des événements. Rarement les auteurs de ces sortes d'ouvrages savent se tenir dans un juste milieu. Ils louent ou blâment avec outrance leurs amis ou leurs ennemis ; souvent ils n'aperçoivent qu'un côté des choses. Les Confidences ou les Confessions à la Rousseau, sont composées ordinairement dans une intention apologétique; on cherche a se justifier et on confesse surtout les autres; on y fait son mea culpn sur le dos du voisin (i). Tous ces récits n'ont de valeur que sur les points où l'amour-propre de l'auteur n'est pas en jeu.

L'historien doit donc être doublé d'un moraliste sagace. N'ignorant pas que « l'esprit est souvent la dupe du cœur », il cherche à démêler les causes d'erreurs, parfois involontaires, de ses devanciers ou d'un témoin. Il est aidé, dans cette enquête, par les détails biographiques sur ceux qui le renseignent, sur un Salluste, un Tacite, un Saint-Simon.

Ce n'est pas assez de ne pouvoir démontrer la faus-

(i) Il existe dans les Rêveries du promeneur solitaire (&'^ promenade), un curieux passage, relatif aux Con/essionsy cite nulle part et pourtant indiquant bien Tesprit avec lequel Rousseau a écrit sa propre vie. Rousseau dit, entre autres choses : « J'ai caché le côté difforme en me peignant de profil. » Il avoue avoir donné des entorses à la vérité, « pour le plaisir d'écrire » . « J'ajoutais à des choses réelles des ornements inventés. »

PROSB.

é d'un témoignage; on doit être à mime d'en iblir la véracité. Oq arrive à celte démonstran par une double voie : direciemenl, lorsque itcrmédiairo nous offre toutes les garanties de ence et de conscience : tels sont les Apûtres, susant le martyre (i ) pour attester l'autlienlicité des Is qu'ils avaient vus; indirectement, lorsque pluurs auteurs, qui n'ont pu se conccitcr et ont cii ivent des intérêt contraires, s'accordent sur un ime fait. Cette concordance des sources en corrore singulièrement l'autorité.

Parfois, au contraire, l'historien se trouve en préice d'affirmations contradictoires. Dans ce cas, règle est de préférer les témoins oculaires axa télins auriculaires, quand les uns et les autres ont ■me moralité (2). Ainsi, touchant la mort de Henttc d'Angleterre, il existe deux versions, celle de Int-Simon (3) et celle de Madame de La Fayette (4). Inl-Simon admet l'empoisonnement et nous en

1) Slïpnjpiov, Itinoigriage, (ireuve.

1) I Le témoignage Je plus digne de (bi sera toujours celui témoin oculaire, surtout lorsque ce rémoin est un homme lornble, atteulif et intelligent, lorsqu'il rédige sur place, à slant et sous la dictée des Taits eut-mâmea ; lorsque mani~ einent son unique objet est de conserver ou fournir un ren- ;nemenl ; lorsque son œuvre n'est point une pièce de polélueconcerléepour les besoins d'une cause, ou un morceau loquence arrangé en vue du public, mais une déposition iciaire, uu rapport secret, une dépêche conrtdenlielle, uoe re privée, un mémento personnel. Plus un document se proche de ce tjpe, plus il mérile confiance et fournit des lériaux supérieurs. > (Taine. les Origines de la France eoaporaiiic, t. III, La Révolution, préface, p. 11. 1 i) Schnes et portraits choisis dans us Me'mires aulhenles lia due de Saint-Simon, par E. Lanneau, t. I. p. 8î el

4) Histoire de Madamt Henriette rf Angleterre (coHectionM'tiid el Ponjoulat, p. loi etsiiiv.).

fournit les détails les plus circonstanciés. Il dit tenir ces détails d'un procureur général au Parlement, M. Joly de Fleury, qui les tenait lui-niénie d'un complice, Punioii, premier maître d'hôtel de Madame. Voilà deux intermédiaii'es, ei le maître d'hôtel ne parait pas avoir grande autorité. Or, Madame de La Fayette était avec la princesse, au moment de la calastroplie ; elle nous raconte, heure par heure, les origines et les progrès du mal. Son récit laisse l'impression d'une mort subito, mais naturelle. 11 est donc raisonnable d'en croire cette version de première main; joint que l'autopsie ne révéla pas les moindres traces de poison.

Le départ entre le vrai et le faux n'est pas toujours aussi facile à établir. Fréquemment les témoignages nous apparaissent comme étant d'égale valeur. Alors, on est obligé d'adopter le récit le plus vraisemblable, le plus conforme au train habituel des événements. Mais il n'y a plus certitude ; on atteint seulement à un degré plus ou moins grand de probabilité ; car

Le vrai peut quelr|ucfois n'être pas vraiseinbliiblc.

La vie est féconde en surprises; tel événement peu naturel, peu rationnel, a pu cependant se produire en réalité.

L'école rationaliste. — L'école rationaliste rejette comme controuvé tout ce qui semble contraire aux données de l'expérience et de la raison. En se fondant sur ce faux principe, Renan, continuant Voltaire, et continué, à son tour, par de nombreux disciples, a prétendu refaire les origines du Christianisme. Il a éliminé les miracles, sous prétexte qu'on n'en a jamais constaté. On, c'cst-à-

dire Renan, dont Texpérience est courte, limîtée»k un seul individu, Renan, a une seule \ille, Paris. <( Faible et insuffisante critique que celle qui se contente ainsi de déclarer faux tout ce qui paraît surnaturel, et vrai tout ce qui paraît naturel (i). » Lorsqu'un fait, non évidemment absurde, est établi par des témoignages certains, si étrange, si extraordinaire soit-il, aucune théorie, aucun système ne peut l'infirmer.

3° Impartialité. — Dans son enquête, Thistorien rencontre, sur sa route, maintes causes d'erreur; mais il en trouve également en lui-même, d'autant plus trompeuses, qu'elles sont souvent inconscientes. Ici nous touchons à une question délicate, l'impartialité ou véracité, que tout le monde n'entend pas de la même façon. L'impartialité est le désintéressement absolu dans la recherche et la manifestation de la i^érité, a II faut que celui qui écrit aime la vérité jusqu'à lui sacrifier toutes choses (a). » Les autres qualités, chez l'historien, relèvent de la science; l'impartialité est affaire de conscience; elle est une qualité morale.

L'impartialité idéale, — PourFénelon, « le bon historien nest d'aucun temps ni d'aucun pays : quoiqu'il aime sa patrie, il ne la flatte jamais en rien. L'historien français doit se rendre neutre entre la France et l'Angleterre ; il doit louer aussi volontiers Talbot que Duguesclin » (3). D'autres, Taîne,Fustel de Coulanges, vont plus loin encore et voudraient qu'on ra-

(i) Petit de Jullevilie, Introduction aux Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence,

p. XXIX.

(tx) Saint-Simon, op. ciV., t. 11^ p. 4i4.

(3) Fénelon, Lettre sur les Occupations de V Académie francaise^ VIII.

contât les guerres, les révolutions, les souffrances des peuples, avec la sérénité et l'indifférence du savant décrivant les cataclysmes de notre planète, ou les « métamorphoses d'un insecte (i) ».

U impartialité relative, — Cette neutralité absolue, cette impassibilité, est- elle possible? Est-elle même nécessaire? Nous ne le pensons pas. Dans ce sens, Saint-Simon n'a pas eu tort de dire, avec sa franchise habituelle : « Le stoïque est une belle et noble chimère. Je ne me pique donc pas d'impartialité : je le ferais vainement (2). » Peut-on raconter des crimes atroces avec le calme du chimiste analysant les effets des poisons» On ne s'indigne pas contre les fléaux physiques, parce qu'ils se produisent en vertu de lois fatales; mais il n'en va plus ains relativement aux faits historiques, résultat de l'activité humaine. Les actes humains, pour être lointains, ne peuvent pas plus nous laisser indifférents que les actes de la vie présente. Tout personnage, même dans le passé, suivant qu'il est bon ou mauvais, excite notre sympathie ou notre antipathie : « Nul portrait si exact, si conforme au modèle, que l'artiste n'y mette un peu de lui-même. Nos maîtres en histoire ne se sont pas soustraits à cette loi. Tacite, en son Tibère, se peint aussi avec l'étouffement de son temps « les quinze longues années (3) ».

Les événements racontés touchent pour la plupart à des sentiments qui nous sont chers et dont ils furent la négation destructive ou l'affirmation féconde : attachement à la famille, à la patrie, à la religion, au progrès, aux lois morales. Le lecteur lui-même s'accom-

(i) Taine, op, cit, 1/ ancien regin^e, préface, p. v.

(2) Saint-Simon, op, cit, y i, II, p. 41 5.

(3) Michelet, Histoire de France, i®*" vol., préface de 1869.

modérait mal de ce « flegme philosophe », qui ne s'offense pas plus

De voir un homme fourbe, injuste, intéresse', Que de voir des vautours affamés de carnage, Des singes malfaisants et des loups pleins de rage.

Sans doute, on ne demande pas à l'historien d'entonner à chaque instant des dithyrambes ou de vomir des diatribes, a la façon d'un Michelet. Mais, quand nos ancêtres parlaient « du tribunal de l'histoire », ils employaient une expression très juste. On aime à voir la vertu louée et le vice flétri, ou, dn moins, à sentir l'émotion circuler à travers le tableau des misères humaines et des nobles dévouements. Parlant de cette émotion, Michelet a eu raison de prétendre que « l'historien qui en est dépourvu n'est point du tout historien (i) ». En somme, s'il n'a pas toujours été fidèle à ses principes, Saint-Simon a bien marqué en quoi consistait l'impartialité, lorsqu'il écrivait, a propos de ses Mémoires : « J'ai été infiniment en garde contre mes affections et mes aversions, et encore plus contre celles-ci, pour ne parler des uns et des autres que la balance en main, non seulement ne rien outrer, mais ne rien grossir, m'oublier, me défier de moi comme d'un ennemi, rendre une exacte justice et faire surnager à tout la vérité la plus pure. C'est en cette manière que je puis assurer que j'ai été entièrement impartial, et je crois qu'il n'v a point d'autre manière de l'être (2). »

Les causes qui diminuent l'impartialité. — Ces affections et ces aversions, dont parle Saint-Simon et qui altèrent la sérénité du jugement, sont d'ordre

(i) Op. cit., i^^ vol., préface de 1869.

(a) T. II, Conclusion, p. 41 5, 416,

politique, moral, intellectuel. Parfois, elles ont leur principe dans le tempérament même de Técrivain. 1° Passions politiques, — L'historien peut être aveuglé par l'esprit de parti. Au dix-septième siècle, on cherchait dans les institutions de l'ancienne France, les titres de la royauté absolue, et, au dixhuitième, la justification du gouvernement parlementaire.

2° Causes morales. — a) Le patriotisme mal com^ pris, — Chacun est enclin à grandir son pays et a rabaisser les pays étrangers. Dans le récit d'une guerre, on insistera sur les atrocités commises par l'ennemi et on passera sous silence ses actes de générosité. S'agit-il des institutions, tout sera bien chez nous, tout sera mal chez les autres. Le patriotisme de Tite-Live l'a empêché de rendre pleine justice au génie militaire d'Hannibal. Il n'a pas senti ce qu'il avait fallu d'énergie, de souplesse, à un homme isolé de son pays, pour recruter et discipliner une armée qui n'était qu'un ramassis de mercenaires et pour mettre Rome à deux doigts de sa perte.

Or, le patriotisme éclairé n'a rien de commun avec le chauvinisme. Il sait reconnaître les mérites d'un ennemi et constater ce qu'il y a de bon chez les voisins, afin de les égaler et de les surpasser. Il ose dire à des concitoyens des vérités même dures; il met le doigt sur les plaies, pour les guérir, et signale les fautes, pour empêcher d'y retomber.

V) Les questions religieuses, — On est porté à accuser de mauvaise foi ceux qui ne partagent pas nos croyances; à supposer chez eux les calculs de l'intérêt ou de la passion; à n'admettre aucune vue pure et sincère. Mais, s'il existe un fanatisme religieux, contre lequel on a fort déclamé et trop, il y a

'"-iine irréligieux beaucoup plus aveugle et encore : témoin Voltaire et ses apprécîale moyen âge, dont le tort, à ses yeux, fut i époque de foi. Quand Michelet devint le ennemi que l'on sait des prêtres et des l'ois, rc de France prit un autre ton. Il avait peint émotion attendrie, le moyen âge si croyant; ^isme fut, dans les volumes suivants, le bouc cbargé de toutes les fautes, de tous les ménis pendant trois siècles avant la Révolutïoii. ses intellectuelles. — [a Les préjugés. — pale source d'erreur, dans les jugements lommes et les institutions, ce sont les Il y a des idées qui flottent dans l'air et s respirons à notre insu. Tacite, parla- ? les cbréùens l'opinion de son temps, connus. I) n'a pas pris la peine de faire, compte, une enquête personnelle et ini- Nous avons surtout la tendance il juger allons éloignées, d'après nos mœurs préd'après ce que nous avons sous les yeux, lupart des gens, point de différence entre ais du vingtième siècle, un Français du dixet un Français du moyen âge. Rien de plus ine telle confusion. Tel fait critiqué aujourrévocation de l'Édit de Nantes, par exemple, universellement approuvé par les contempomettant une religion d'État, ils considéraient aire religîeuxcomme un factieux et un ennemi e public. Quant aux institutions du moyen Iles sont à tel point opposées à celles que ans autour de nous, qu'on a d'abord quelque es juger avec un parfait désiuléressemeni.

icile à un homme de notre temps d'entrer

dans le courant des idées et des faits qui leur ont donné naissance (i). » L'historien doit donc avoir le sens des différences entre les époques. Cela suppose une intelligence déliée et cet esprit de finesse que Pascal opposait à l'esprit géométrique.

b) L'esprit de système, — L'esprit géométrique, en histoire, c'est principalement l'esprit systématique, qui ramène tout a une conception à priori, à une idée préconçue. Montesquieu accorde une influence prépondérante au climat; Michelet, à la géographie et aux causes physiologiques; Taine, à la passion maîtresse. Or, la réalité n'est pas aussi simple, tant s'en faut ! Un même fait peut avoir plusieurs causes, et ces causes, varier d'un peuple à un autre peuple, d'un homme à un autre homme. Bien plus, le même personnage peut obéir successivement à des impulsions opposées.

4*^ Tempérament de V écrivain, — La vocation d'historien exige un tempérament froid, une maîtrise de soi, due à l'empire absolu de la raison sur l'imagination et la sensibilité. Tacite est un pessimiste et voit tout en noir. Tibère avait été un bon empereur, au commencement de son règne qu'il termina en monstre. Son biographe, croyant diflicilement le bien, l'accuse d'avoir été un hypocrite au début, et cette accusation n'est pas fondée. Un voyant, comme Michelet, prend trop facilement ses visions pour des réalités et ses hypothèses pour des démonstrations. Une sensibilité excessive peut également offusquer la vue de l'écrivain. La colère voit trouble. Ainsi s'expliquent beaucoup d'erreurs de Saint-Simon. Ce petit duc, entiché d'étiquette, rageur, vindicatif, dont

(i) Fustel de Coulanges, op, cit. y la Gaule romaine^ préface,

p. XI.

PROSE, n était toujours en ébulliiion, n'a pu se s'achai'iier sur ses ennemis et de les viliplaisir. 1! n'a jamais pardonné à Louis XIV emplacé les nobles par des commis dans tration des affaires, ni à M"" de Maintenon iccédé aux reines. La réputation des Condés entie de ses procès avec eux, au sujet de

rtialité dépend donc d'un ensemble de quicilement réunies en un même homme, n, si les poètes sont légion, les historiens dignes de ce nom sont une élîie.

§ 1. — Histoire explicative.

icherche des causes. — Quand, par tion scrupuleuse, par le sens critique cl de tout paru pris, on est en possession de il y a encore un pas considérable à franchir. , si' nombreux, si authentiques soient-ils, nt l'érudition, non la science : celle-ci étanl che des causes et des lois. Il reste donc à ir les faits, à éliminer, dans le falras des aiïux qui sont insignifiants, à retenir ceux qui ienl une époque ou un individu. I! reste à foir la liaison et les rapports avec d'autres, anis, antérieurs ou postérieurs, en un mot r les causes et les effets. Or, les causes ei ne sont pas contenus matériellement dans nent, comme des épingles dans une boîlc :

>uvent à l'état symbolique ou représentatif.

intelligence de déchiffrer ces symboles et s. « J'ai lu en Titc-Live cent choses que ul

n'y a pas lu », écrivait Montaigne avec sa finesse habituelle (i).

La se* ace, comme le dit Aristote, doit nous donner le pourquoi (to §toTt), les raisons des événements. Suivant l'expression de Pascal, « toutes choses étant causées et causantes », il faut chercher ce qui est dans ce qui a été, le présent dans le passé et la continuité sous les ruptures apparentes. Rien ne commence, tout se continue. Les révolutions ne sont, au fond, que des éçolutions. Elles furent préparées, souvent cjefort loin, et les effets n'en sont complets et définitifs qu'après bien des années. « Il faut plusieurs âges d'hommes pour fonder un régime politique et plusieurs autres âges d'hommes pour l'abatire (2). » Le renversement de l'ancien régime par la Révolution de 98, a ses causes éloignées et politiques, en haut de la société, dans l'absolutisme et les désordres de la monarchie, dans l'abus de privilèges légitimes à l'origine ; en bas, dans les colères de la foule opprimée et malheureuse, colères amassées pendant des siècles ; ses causes morales, dans le tempérament français toujours prompt à se porter aux extrêmes et incapable de modération ; ses causes immédiates et prochaines, dans les attaques dirigées par les philosophes athées du dix-huitième siècle, et par Rousseau, contre la royauté et la religion. Enfin, le mouvement anarchique fut précipité par ces êtres malfaisants, un Marat, un Robespierre, qui apparaissent aux moments de trouble, et font verser les plus belles tentatives dans le sang et la boue.

Les causes des événements sont multiples et di-

(1) Essais^ liv. T, ch. xxv. On écrirait aujourd'hui « n'y a pas lues ».

(2) Fustel de Coiilanges, La Gaule romaine, préface, p. xii.

verses. Il faut compter avec la race, l'hérédité, le climat, le milieu, les idées, les passions, l'activité libre. Or, rien n'est difficile comme de débrouiller cet écheveau dont tant de fils se croisent et se mêlent; de peser, pour ainsi dire, les influences; de chercher les raisons cachées, derrière les prétextes, et d'arracher le masque d'un personnage, pour retrouver sa physionomie vraie.

Il importe de ne pas accorder trop d'importance à certains agents, aux dépens ou à l'exclusion d'autres , et de ne pas dériver les grands effets de petites causes, comme c'est la tendance de Saint-Simon et de Michelet. Ainsi, la guerre soutenue par la France, pendant neuf ans (1689- 1697), jusqu'à la paix de Ryswick, contre l'Europe coalisée, eut pour point de départ, d'après Saint-Simon, une discussion de Louvois avec Louis XIV, relativement à une fenêtre du Trianon (i). Pour Michelet, la guerre fut amenée par la maladie dont souffrait le monarque. « Le roi triste et violent, dans sa pénible attente, en lutte avec les chirurgiens qui, dès l'été, voudraient agir, en fait pâtir l'Europe (2). » Voltaire voit, avec raison, des causes plus générales : « les souterrains delà politique », Louis XIV désirant attribuer l'électorat de Cologne au cardinal de Furstemberg, ami de la France, et surtout <( la soif de la gloire », « la hauteur » avec laquelle « le roi, au comble de sa grandeur, indisposa, ou dépouilla, ou humilia presque tous les princes; aussi presque tous se réunissaient contre lui (3) ». La discussion du Trianon, la maladie, furent peut-être les étincelles qui allu-

ii) Saint-Simon, op. cit, t. II, p. 188.

(a) Hist. de France, t. XlII^ch, xxv, p. 286.

(3) Siècle de Louis XI F ^ ch. xiv (à la tin).

nièrent la conflagration; mais elles trouvèrent une matière toute prête dans les mauvaises dispositions de l'Europe envers Louis XIV.

Les appréciations sur les origines d'un fait diffèrent souvent. D'après Bossuet, une des causes de la décadence romaine fut la lutte entre patriciens et plébéiens. Pour Montesquieu, au contraire, ces rivalités entre deux classes s'observant et se modérant l'une l'autre, furent un principe de force. Les modernes, mieux informés, donnent raison à Montesquieu.

Philosophie ou lois de l'histoire. — Enfin, d'après Aristote, la science a pour objet, non le particulier, mais le général, c'est-à-dire les lois. Ce n'est pas assez, pour le physicien, de constater qu'une pomme, tombant d'un arbre, est attirée vers le centre de la terre ; il faut que par des expériences et par le raisonnement, il découvre la loi générale (loi de la pesanteur) s'appliquant à tous les corps, en vertu de laquelle cette chute a lieu. L'historien procède d'une façon analogue; il généralise et recherche les lois ou « rapports nécessaires » entre divers ordres de faits : idées et institutions, administration politique et richesse publique. Il arrive, dans le pre^ mier cas, à cet axiome, formulé par de Bonald : « Les peuples n'ont que les gouvernements qu'ils méritent» ; et, dans le second cas, à cette réflexion d'un ministre de Louis XVIII, le baron Louis : « Faites-moi de bonne politique et je vous ferai de bonnes finances. » Voilà en quoi consiste proprement la philosophie de Vhistoire, si bien définie par Montesquieu dans une phrase célèbre : « Il y a des causes générales, soit morales, soit physiques, qui agissent dans chaque monarchie, l'élèvent, la maintiennent ou la précipitent : tous les accidents sont soumis à ces causes; et

si le hasard d'une bataille, c'cst-à-dii'c une cause particulière, a ruiné un État, il y avait une cause générale qui faisait que cet Étatdevait périr par une seule bataille : en un mot, l'allure principale entraîne avec elle tous les accidents particuliers ( i ) . »

Montesquieu abonde en aperçus dont la portée dépasse l'époque ou la nation qui en furent l'occasion. Telle est la réflexion suivante : « Lorsqu'on voit deux g-rands peuples se faire une guerre longue et opiniâtre, c'est souvent une mauvaise politique de penser qu'on peut dem eurer spectateur tranquille, car celui des deux peuples qui est le vainqueur entreprend d'abord de nouvelles guerreç et une nation de soldats va combattre contre des peuples qui ne sont que citoyens (2I. »

Cependant les lois de l'histoire sont des lois morales et, partant, sujettes à des exceptions : elles n'ont pas la rigueur des lois physiques, et ue s'appliquent qu'à la plupart des cas. Montesquieu ne parait pas s'en souvenir assez. Le régime démocratique a ruiné la république athénienne. Pourtant, on serait mat venu à en tirer une conclusion absolue; car la démocratie a fait la prospérité des républiques suisse !. Sans parler de la liberté humaine, il

(i) Considérations sur Us causes de la giaiidear des Romains et dt leur décadence^ i:h, xviii. — De nos jours, la falsificalion de la fameuse dépêche d'Em», par Bismartk, fut .'accident particulier qui occasionoa la guerre de 1S70', ma s l'allure

C' wipate, à savoir les dispositions belliqueuses (l«s e- prits, en ncc et en Prusse, In première se sentant menacée par sa voisine et ëlant impatîenre d'en finir, la seconde devenue plus ambitieuse et plus arrocaule après la défaite de l'Autriche, voilà la cause ge'nérale qui amena'Iecliocarmé des deux nations. (a) JIhiI, , ch. V. La France eût bien fait de se rappeler celte pensée de iUonlcsquieu et de s'allier à l'Autriche comme celleci l'en pressait avant Sadona, iVous eussions ainsi prévenu la désastreuse guerre de 1870.

entre tant d'éléments de variation, religion, race, mœurs, dans les lois de l'histoire! Une faut donc généraliser qu'avec une extrême prudence. c< L'histoire n'est pas une science facile; l'objet qu'elle étudie est infiniment complexe : une société humaine est un corps dont on ne peut saisir l'harmonie et l'unité qu'à la condition d'avoir examiné successivement et de très près chacun des organes qui le composent et qui en font la vie. Une longue et scrupuleuse observation du détail est donc la seule voie qui puisse conduire a quelque vue d'ensemble. Pour un jour de synthèse, il faut des années d'analyse. Dans des recherches qui exigent à la fois tant de patience et tant d'effort, tant de prudence et tant de hardiesse, les chances d'erreur sont innombrables et nul ne peut se flatter d'y échapper (i). » Aussi l'histoire est-elle une science qui, dans le détail, se refait sans cesse. Pour employer le langage des philosophes, elle est dans un perpétuel rfef^emV'. Quoique les assises en restent ordinairement (a) immuables, chaque écrivain, mieux informé ou plus pénétrant, apporte une nouvelle pierre au monument.

Le recul historicpie. — Si les témoins oculaires sont, en général, le mieux k même de nous donner des événements un compte rendu exact et fidèle, ils sont mal placés pour en saisir l'importance relative, et surtout pour en pénétrer les causes profondes et cachées. Un certain recul est nécessaire, si l'on veut avoir des vues d'ensemble et démêler les vraies raisons des faits. L'histoire, elle aussi, a sa pcrspec-

(i) Fustel de Cou1anges,Za Gaule romaine j préface, p. xin.

(a) Ordinairement^ car nous avons déjà remarqué que les découvertes archéologiques ont renouvelé l'histoire de l'Egypte €t de rOrient.

tive. A mesure qu'on s'éloîgne des événements, ils s'éclairent mieux : de nouveaux documents répandent plus de lumière, ouvrent de nouveaux horizons, corrigent des erreurs, comblent des làcu* nés. En même temps, on juge du passé avec moins de passion et, partant, avec plus de calme et de perspicacité. On en prend une connaissance plus impartiale et plus exacte, connaissance souvent refusée aux contemporains, qui, trop près des choses, n'ont vu que certains détails (i). Cependant il ne faudrait pas être trop afBrmatif sur ce point. Thucydide a raconté la guerre du Péloponèse dont il fut le témoin, et, grâce à sa haute intelligence, à son impartialité, cette époque des annales de la Grèce est celle que nous connaissons le mieux.

Article IV. — Ii*art dan» l'bistoire.

Nous ne croyons pas, avec certains contemporains, que l'histoire soit une œuvre de « science pure », sans mouvement ni couleur, par conséquent, incapable d'être populaire et d'intéresser des citoyens

(i) Voici encore un exemple des difficultés qu'éprouvent les contemporains k juger les événements qui se passent sous leurs yeux :

La Revue des Etudes historiques vient de publier les Considérations sur la guerre de Sept Ans. Ce sont les mémoires écrits par le frère même du grand Frédéric, le prince Henri de Prusse, le meilleur général qui prit part à cette guerre acharnée. Ce conflit, où les Français du dix-huitième siècle ne virent que Teffet d'une intrigue combinée entre M™® de Pompadour et l'abbé de Bernis, le prince Henri en cherche la genèse dans une cause non moins puérile, l'ambition d'un général obscur, Winterfeld, jaloux d'augmenter son crédit auprès de Frédéric, à la faveur des armes. Les savants travaux du duc Albert de Broglie ont remis les choses au point.

à leurs origines nationales, mais uniquement propre à satisfaire une élite et des érudits. Dans ces conditions, elle n'atteindrait pas son but. L'art y est donc nécessaire, Tart qui s'adresse au grand public et consiste essentiellement dans Tordre et la vie.

L'ordre* — L'historien n'entasse pas les faits pêle-mêle. Il les classe et les coordonne en faisceaux lumineux.

Quatre plans sont possibles, dans l'exposition historique : I® l'ordre chronologique, qui passe en revue les événements arrivés à la même date, quoique en des lieux divers ; 2® l'ordre géographique, qui nous transporte successivement d'un pays dans un autre. Thucydide et Tacite ont combiné ces deux genres de plans ; 3° l'ordre symétrique, consistant à étudier séparément chaque institution ou chaque série de faits, jusqu'à épuisement : armée, finances, commerce, religion ; ainsi a procédé Voltaire, en son Siècle de Louis XIV, Nous avons indiqué ailleurs les graves inconvénients de ces trois sortes de disposition (i); 4° reste le plan logique ou organique y le seul naturel et clair. Sans négliger complètement la chronologie ni la géographie, on classe les institutions et les événements surtout d'après leur influence réciproque, bien qu'ils soient séparés par le temps, par l'espace, par leur nature même. On nous montrera comment, sous le règne de Louis XIV, les flatteries des courtisans et l'ambition du roi ont causé des guerres sans fin, qui ont obéré les finances, puis amené de nouveaux impôts et, à leur suite, la misère et le mécontentement du peuple; en un mot, nous verrons comment, dans l'immense corps social, l'é-

(i) Principes raisonnes, p. i44-i4^«

tat de chaque organe modifie l'état de l'organe voisin, et, de proche en proche, toute la vie natioi). « L'historien qui a un vrai génie choisit sur endroits celui où un fait sera mieux place répandre la lumière sur les autres. Souvent it montré par avance de loin, débrouille tout i le prépare. Souvent un autre fait sera mieux son jour, étant mis en arrière; en se présen- >lus tard, il viendra plus à propos pour faire d'autres événements (2). »

vie. — Tandis que l'érudit ou le savant lient des formules abstraites, des statistiques sèches analyses, l'historien revêt la vérité de « concrètes et colorées ; il fait œuvre vivante ■,s narrations, les portraits et les descriptions. rralions. — Les narrations rapides et dranés tiennent le lecteur en haleine et le transit en pleine réalité. Dans Thucydide, le récit sxpéditioD athénienne en Sicile, a le mouveet la contexture serrée d'une pièce de Soe ; ce sont d'abord les premiers succès des liens; puis, la péripétie produite par l'arrivée ylippe ; enfin, la retraite d,e l'armée harcelée et lée, dans sa marche, par un ennemi sans pitié. ■traits, — Les portraits évoquent un perge, non seulement avec ses qualités morales, avec sa physionomie extérieure. Son geste, son me. Tel est l'Hannibal de Tite-Iive (3).

Voir dans nos P,

lablir les grandes

'énelon, op. ci/., en. vin.

I Jamais le mfme homme

boses les plus opposées :

-il point l'acile de se rendre compte s'û était plus cher à

mtor ou à l'armée. Hasdrubal le chargeait du commaii'

Tantôt l'historien peint un portrait en pied, sorte de composition se détachant du récit; tantôt « le personnage, mêlé aux événements, aux considérations, aux émotions de l'auteur, se dessine peu à peu, par apparitions successives, par retours en scène, d'autant plus vivant, du reste, qu'il n'est jamais isolé, peint en l'aîr, toujours entouré au contraire de toutes les choses réelles qui le soutiennent (i) ».

Descriptions. — Les descriptions mettent sous nos yeux les détails matériels de la réalité concrète et les pays où se sont passés les événements. Elles forment le décor de ce drame dont les peuples sont les héros. Les scènes et les personnages sont ûtnsi replacés dans leur cadre naturel, au lieu de dotter dans un monde vague et mort.

(lemenl, de prérérence à tout nutrc, Jnns tontes les entreprises demandant du courage cl de la promptitude; qunnC aui soldats, aucun DUlre chef ne leur inspirait plus de confiance oa d'audace. Il avait une audace extrême pour atîronter le danger, un extrême esprit de décision au milieu du danger ■néme. Aucune fatigue ne pouvait lasser son corps ou vaincre son coarage. Chaleur et froid, il supportait, tout égalentent ; sa nourriture et sa boisson, le besoin naturel, non le plaisir, enfilait la quantité; ses veilles et son sommeil, ce n'ëtait ni le jour, ni la nuit qui en marquait le moment : le temps qui lui restait, après ses occupations, il le donnait au repos ; ce repos, ce n'élail ni à une couche molle, ni au silence qu'il le demandait : enveloppé dans une casaque de soldat et étendu a terre parmi les gardes el les postes, voilà dans quel état maintes gens souvent l'aperçurent. Son vêtement ne se distinguait en rien de celui de ses camarades. Cavaliers et fantassins, il les stirpassait de beaucoup : le premier à marcher au combat, le dernier à quitter le champ de bataille. Les si grandes qualités de ce guerrier, d'ënormes défauts les balançaient : une cruauté barbare, une mauvaise foi plus que punique, aucune loyauté, aucune honnêteté, aucune crainte des dieux, aucune fidélité au serment, aucune conscience, s (Tite-Live, I. XXI, ch, v.)

(i) E. Faguet, Étuila sur le dix-nem-Hme siècle : Jules Miclielcl, p. 378.

En résumé, c'est par l'art que l'histoire est, suivant l'heureuse et si juste expression de Michelet, une <( résurrection intégrale du passé (i) », grâce à l'imagination et à la sensibilité. Cependant l'auteur doit se surveiller, pour ne pas mêler ses conceptions et ses impressions personnelles k celles qui émanent directement des sources. Il faut que la réalité le retienne et le contienne sans cesse. « Portraits, caractères, narration, style, expression, toutes les parties de l'art sont donc produites par la science ; plus elle est complète, plus il est parfait : elle s'achève par lui comme une plante par sa fleur (2) . » Taine nous a raconté comment les visions et les émotions naissent au contact des documents : (c 11 n'y a qu'eux pour vous faire revoir en détail et de près la condition des hommes, l'intérieur d'un presbytère, d'un couvent, d'un conseil de ville ; le salaire d'un ouvrier, le produit d'un champ, les impositions d'un paysan, le métier d'un collecteur, les dépenses d'un seigneur, ou d'un prélat, le budget, le train et le cérémonial d'une cour. Grâce h eux nous pouvons donner les chiffres précis, savoir heure par heure, l'emploi d'une journée, bien mieux, dire le menu d'un grand dîner, recomposer une toilette d'apparat; nous pouvons nous figurer l'habillement d'un paysan, décrire son pain, nommer les farines dont il le composait, marquer en sous et deniers ce que lui en coûtait une livre. Avec de telles ressources on devient presque le contemporain des hommes dont on fait l'histoire, et plus d'une fois, aux Archives, en suivant sur le papier jauni leurs vieilles écritures,

-;^;. (i) Michelet, Hist. de France, préface de 1869.

^^. (1) Taine.

ti*

j*étaîs tenté de leur parler tout haut (i). » Le talent de l'historien consiste précisément a communiquer aux lecteurs, par des détails caractéristiques et expressifs, cette illusion de la vie, éprouvée dans la poussière des archives. « Une circonstance bien choisie, un mot bien rapporté, un geste qui a rapport au génie (caractère) ou à l'humeur d'un homme, est un trait original et précieux dans l'histoire : il vous met devant les yeux cet homme tout entier (2). »

Article V. — Conception antique.

L'histoire, telle que nous venons de la définir, est une conception moderne, en bien des points, et même particulière- au dix-neuvième siècle. Elle est de tous les genres celui dont le développement a été le plus lent. Sortie de l'épopée, en Grèce, après s'être arrêtée dans une forme incomplète, elle n'est arrivée à son entier épanouissement qu'au siècle dernier. La raison de cette anomalie apparente dans l'évolution littéraire, est facile à trouver. Les arts, poésie, peinture, sculpture, relèvent presque exclusivement de l'imagination ou de la sensibilité; ils arrivent assez vite à leur apogée : pour y exceller, le génie suffit. Au contraire, les sciences, et surtout les sciences expérimentales (3), auxquelles l'histoire se rattache,

(i) Taine, Les Origines de la France contemporaine^ t. I : L'ancien Régime, préface, p. vii-viii.

(2) Fënelon, op, cil., ch. vin.

(3) Les sciences expérimentales, comme le nom Tindique, sont fondées sur Vexpe'rience, Elles ne se constituent qu'après de patientes observations de la nature, et après de longs tâtonnements : la physique et la chimie datent d'hier. Les sciences rationnelles, au contraire, sont l'œuvre de la raison pure : il suffit de concevoir un triangle, pour en déduire par le raisonnement toutes les propriétés.

THÉORIE GENR. LITT. 13

oumises à la loi du progrès : progrès dans les ides, qui dcvicnueul de plus en plus précises e chacun contribue à peifectionuer; progrès es instruments d'investigation, dont bon nomnt modernes : archéologie, épigraphie; progrès le champ même d'observation, lequel devient ir en jour plus vaste et comprend, lorsqu'il de l'histoire, la race, le climat, les finances, le erce, la culture intellectuelle, morale etartis- : toutes choses que les anciens ignoraient ou ils tenaient peu de compte. De nos jours, ire est surtout une science; les anciens, ei, lous, leurs imitateurs de la période classique, aient, avant tout, une œuvre d'art : d'où, ractères dilTérents qu'elle eut jadis et qu'elle urd'hui.

'/histoire héroïque. — L'histoire, avant le diïme siècle, raconte les exploits des grands es : elle est aristocraUque et héroïque ; comme épopée, les conducteui's des peuples occupcDi le ; la Joule anonyme reste dans la coulisse. .oute, l'action des chefs de la nation fut alors idérante, mais cette action ne fut efficace que lux institutions sociales et à l'état intellectuel -al des cités dont ils dirigèrent les destinées, ossuet et Montesquieu l'avaient compris, lors- ^tudièrcnt les causes de la grandeur des Roet de leur décadence.

histoire militaire. — Les historiens antiques à prendre pour sujet les époques où d'im- Is événements militaires se sont produits :

i entre les Grecs et les Perses, guerre du Péîe. Ils négligent les périodes de préparation transition, durant lesquelles, rien d'excep-

HISTOIRE. 2lg

ùonnel ne survenant, la civilisation s'élabore lentement et sans bruît. Or, ces phases obscures par où passent les sociétés, intéressent les modernes autant cgue les secousses violentes qui ébranlent un Etat. Ils y cherchent les raisons cachées des grands mouvements soudains, qu'ils font ainsi rentrerdans l'ordre et dans la loi de l'évolution. L'histoire antique est donc principalement militaire. Aujourd'hui, les guerres, ramenées à des proportions plus justes, sont coDsJdérécs comme des accidents dans l'existence des peuples; elles ne forment qu'un chapitre dans l'exposé de la vie sociale.

3" La vraisemblance. — La préoccupation d'art entraine un Thucydide ou un Tite-Live, à préférer souvent la vraisemblance à la véiité. Ils composent de toutes pièces des discours qui ne furent jamais prononcés et dans lesquels ils résument les raisons des faits, les motifs probables mis en avant pour ou contre une déclaration de guerre, pour ou contre une loi, un décret. Thucydide imagine ainsi des discours types et contradictoires sur une question : l'un en faveur de la thèse, l'autre en opposition à ,HB

cette même thèse. Si une harangue a été prononcée, 'BW

l'auteur en conserve le sens, lorsqu'il a pu en avoir illiTi

connaissance; sinon, il conjecture les idéesqui, vrai- M, \

semblablement, en constituèrent le fond, vu le ca- \,'^i

ractère de l'orateur et la situation. Presque jamais il ne s'astreint à reproduire mot pour mot les harangues; il prête aux pensées d'aotrui sa forme personnelle, soucieux de maintenir dans son œuvre l'unité de ton et de style. Ces discours fictifs nous offrent un tableau fidèle de l'agora et de ces assemblées délibérantes où la parole jouait un si grand rôle, mais ils choquent nos goûts modernes d'exactitude.

Uement, on raconte les événements, non ils se sont passés réellement, mais comme dû se passer, s'il s'agit d'époques ou de faits s, sur lesquels manquent les documents. On lins à instruire qu'à plaire et à intéresser. l'e a disposé le combat des Horaces en récit que, dont Corneille n'a eu qu'à découper les principales, pour en tirer les actes d'une tra- )ans ses descriptions, c'est le même souci de l'imagination. Sa destruction d'Âlbc est un conventionnel, un pur exercice de rhéto- Lraïté par un homme de génie, sur ce lieu a , destruction d'une ville :

me sileoce et une désolation mueite paralysèrent tous iDts, au poiDt de ne plus songer, dans leur frayeur, Is devaient laisser, à ce qu'ils devaient emporter avec achant que résoudra, s'interrogeant le» uns les autres; bout sur les seuils, tantôt errant à l'aventure à Iras demeures, pour les voir une dernière fols. Puis

cri des cavaliers pressant le départ, le craquemeat ons s'écroulani, entendu des quartiers les plus ëloï-

poussière s'élevant des points écartés et formant n nuage qui couvrait tout. Chacun emporte à la hSie

qu'il peut saisir, abandonnant le Lare, les Pénates, re oii il était né et où il avait été élevé. Ils s'en al-

une Gle ininterrompue d'ëmigranla remplissait le^

des traits saisissants assurément; mais ces 'imagination seule a pu les trouver, et ils 3nt s'appliquer à des circonstances analolans sa longue description des Alpes, qu'il jamais vues que de loin, les détails fournis même écrivain sont si vagues, qu'on discute 3ur l'endroit par où Hannibal les a franchies.

I, Ch. XMX.

4^ Lliistoire éducatrice. — Enfin, les historiens anciens se proposent un but politique ou moral, Thucydide et Polybe font des exposés « pragmatiques (i) », où les hommes d'État trouveront des enseignements pour l'administration des affaires (-Tcpay- IxaTa). Salluste, Tite-Live et Tacite, cherchent, dans le passé, des leçons de patriotisme. Chez nous, Bossuet voit, dans les annales de l'humanité, matière à réflexions salutaires. Pour lui, comme plus tard pour Fénelon, c'est l'histoire « qui nous montre les grands exemples, qui fait servir les vices même des méchants à l'instruction des bons (2) ».

Les modernes se sont placés à un point de vue différent. Ils étudient et expliquent le mécanisme de la société. Taine « écrit pour les amateurs de zoologie morale, pour les natuTalistes de l'esprit (3) ». Mais n'est-on pas allé trop loin dans cette voie nouvelle? Ne s'est-on pas montré trop exclusif, en méconnaissant la i^ertii éducatrice de l'histoire et en rejetant à l'arrière-plan les grands dévouements et les grands sacrifices d'où sont sorties les nations ? Les récits de batailles, en particulier, outre les leçons de stratégie qu'ils renferment, nous apprennent comment on meurt pour son pays. Et ce spectacle est autrement noble et réconfortant que celui des métamorphoses par lesquelles passe l'animal humain. Au lieu d'élargir la conception antique, si hautement idéaliste et morale, et parfaitement susceptible de se concilier avec la vérité et la science, on tend de plus

(i) Le mot est de Polybe, mais la chose est déjà dans Thucydide.

(a) Lettre sur les Occup. de VAcad, franc. ^ ch. viii.

(3) La Révolution, t. III ; Le gouvernement révolutionnaire j préface', p. iv.

en plus à la remplacer par une conception matérialiste et terre à terre, qui satisfait la curiosité d'un certain dilettantisme, mais qui ne saurait former des hommes et des citoyens.

On aurait tort de conclure, d'après les remarques précédentes, que la notion de l'histoire scientifique fût étrangère à l'antiquité. Déjà, dans Thucydide cette notion est plus qu'entrevue, sinon pleinement réalisée (i). Polybe, détestable écrivain, mais un des esprits les plus remarquables des temps antiques, s'occupe du jeu des institutions sociales. C'est un écrivain ancien avec tendances modernes.

En France , au seizième siècle, les Pasquier, les Fauchet, au dix-septième et au dix-huitième, les Du Cange, les Lenain de Tillemont, les religieux bénédictins, oratoriens, jésuites, travaillent à exhumer les vieilles chroniques, persuadés qu'il n'y a pas d'histoire sans l'étude patiente et détaillée des documents. Bossuet donne le premier modèle d'une exposition érudite, consciencieuse, d'après les pièces authentiques, dans sa belle Histoire des P^ariations des Eglises protestantes (2). Fénelon écrit sa Lettre sur les Occupations de V Académie française, où il

(i) Par son souci scrupuleux de ve'ritë, qui Ta porté à choisir un sujet contemporain, sur lequel il avait des renseignements de première main\ par son mépris pour les légendes (to [iuÔwBeç)^ par son sens critique qui lui a fait réduire la guerre de Troie aux proportions d'une expédition ordinaire (1. I) ^ par ses aperçus sur les ressources et les finances grecques (1. I); par son mépris pour les morceaux d'apparat (dtywvîafjLaTa) et son désir d'apporter à la science des acquisitions définitives (xi^a eç àti) ; enlin par sa philosophie de l'histoire : enquête sur les causes des événements et part prépondérante accordée aux causes morales, à l'intelligence humaine (vouç).

(2) Le soin avec lequel Bossuet a étudié d'original les textes relatifs à son sujet, a été rais en lumière par M. Rébelliau, dans sa thèse sur Bossuet historien du pivtestantisme.

esquisse de l'histoire une théorie originale et moderne en bien des points, demandant qu'on nous renseigne exactement sur « la forme du gouvernement », « le détail des mœurs », les institutions, « l'origine des fiefs, le service des feudataires , l'affranchissement des serfs, l'accroissement des communautés, l'élévation du tiers état et l'établissement des troupes à la solde du roi (i) ».

Montesquieu et Voltaire suivront et compléteront ce programme, en attendant qu'il soit élargi et rempli par le dix- neuvième siècle.

Article VI. — Genres dértTés de Tbictoire.

L'histoire a des ramifications nombreuses dont voici les principales :

Biographies. — La biographie est le récit de la vie d'un individu. Quand cet individu a été un César, un Louis XIV, et a eu une influence considérable sur les destinées de l'humanité, la biographie est proprement de l'histoire; car, en racontant les faits et gestes de ces personnages, on est forcément amené à peindre la société dont ils furent les chefs. Telles sont les Vies des hommes illustres, par Plutarque, les Vies des douze Césars, par Suétone. D'autres fois, on choisit des héros obscurs, un simple curé de campagne, un magistrat, un soldat. En de pareils sujets, il n'est guère question des événements politiques et sociaux, auxquels on se contente, tout au plus, de faire allusion.

La biographie prend quelquefois la forme de Con-

(i) Cliapiire vm.

d& Confessions, dans lesquelles un homme ai-même les honneurs de sa personne.

; dit plus haut ce qu'il faut peoser de ces Jiies, dont le témoignage ne doîi être ous bénéfice d'inventaire, "es. — Il en est à peu près de même des qui prennent aussi le nom de Journal, L'auteur y raconte les événements dont mncipal acteur ou auxquels il a été sim- 6lé. Ce genre d'écrits a prodait V^nabase jn, les Commentaires (i) de César sur la Gaules et la guerre civile. En France, •es ont pullulé, à partir du dix-septième l'a nos jours, depuis ceux de Dangeaa et mon, jusqu'à ceux du général Marbotet, ment, des généraux qui prirent part à la

oondances. — Les correspondances ment une espèce de journal. Quelques- !s de Cicéron, de M"' de Sévigné et de )igneni à un vif agrément littéraire un très rêt historique. Elles éclairent les recoins ké qui ne nous seraient pas connus par les nous montrent, en déshabillé, dans ie intime, maints personnages importants.

s épistoliers, un Cicéron, un Voltaire, ont s joué un rôle politique ou social, ces biles, au jour le jour, à un ami qui est un nous révèlent le caractère vrai de leurs 'homme y apparaît au naturel, loin de la londe, retiré dans son cabinet, où il a délasque. Néanmoins, les lettres ne méritent

. lalin commentaritts, ordinairement au pluriel, si' liment aotes, journal, t '

pas une confiance aveugle ; car, ici encore, on doit se défier des commérages.

En somme. Correspondances, Mémoires, ^utobio" graphies, fourmillent d'anecdotes et de menus détails, qui, dûment contrôlés, sont précieux pour pénétrer une âme, fixer une physionomie, caractériser une époque.

Monographies. — L'historien est considérablement aidé et voit son travail fort abrégé par les monographies, ouvrages sur un point spécial (This" toire ou se rattachant à l'histoire : passé d'une ville, origines d'un monument, d'un usage, dissertation sur une question de finances, d'économie politique, sur un événement resté obscur, comme l'Affaire des Poisons sous Louis XIV. Les monographies écrites, en général, par des érudits ou des archivistes consciencieux, d'après des documents de première main, fournissent, sur certaines questions particulières , des renseignements qu'on peut considérer comme acquis et définitifs.

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