CHAPITRE IL — L'ÉLOQUENCE
Article premier. — Sa nature.
L'éloquence est Yart de persuader. Elle est un art, car elle est soumise à des règles raisonnées dont l'ensemble constitue la rhétoiique.
Distinction entre l'éloquence et la rhétorique. — On voit en quoi l'éloquence diffère de la rhétorique. La première est l'art réalisé et appliqué par le génie. La seconde est une théorie rationnelle :
. première ce que les Arts poétiques sont ce qu'Aristote est à Homère ou à Sophocle.
.e les discours des orateurs et cherche à
grandes lois et la constitution de l'élous ne prétendons pas à un autre objet, petite étude.
emcedela rhétorique. — LemoirAe- (ouvent pris en mauvaise part : on oppose à l'orateur, comme on oppose leversifiloète, quand on veut distinguer entre une cette et une œuvre de génie, en tre le métier re la virtuosité et la sincérité. Cependant, le bieu entendue n'a rien de méprisable e pas le discrédit où elle est tombée. Elle ; une intelligence plus nette de la mar-
pour persuader ; elle substitue la science
enrichit de l'expérience d'autrui l'espéonnelle et contribue à perfectionner, à dons naturels. Le génie ne saurait atteb- ,ier développement, sans ia connaissan»
ïs modèles et s'il n'a pas étudié à fond les .nart(i),
part, comment goûter dans ses détails de Démosthène, de Cicéron, de Bossuel, ■e la composition d'un discours, la nature arguments et la façon de les présenter?
ts, l'éloquence, comme le théâtre, comme
ont leur technique, familière aux grands lécessaire au critique, s'il veut juger leurs [1 en amateur, qui se contente de l'a peu ppréciations banales, mais en homme ietva au fond des choses. II est étrange
i Principes raisonnes, ji. loo-ioi.
que notre époque, avec ses prétentions scientifiques, affiche un tel dédain pour la rhétorique, c'est-k-dire pour la science même de l'éloquence (i).
Objet de l'éloquence. — La fin de l'éloquence est la persuasion. On distingue, avec raison, con^ vaincre et persuader, La conviction est une certitude théorique, d'ordre purement intellectuel : oa est convaincu de la justesse d'une démonstration géométrique ; ou bien, on a la foi d'un Abner, « la foi qui n'agit point » . La persuasion est une certitude pra" tique, accompagnée de décision. L'homme convaincu dit : Je sais, ou : Je dois ; l'homme persuadé : Je ceux*
Le but de l'orateur est donc de décider ses auditeurs à agir et de déterminer les gens à cheval sur les principes, à mettre enfin le pied dans la pratique. Grâce à lui, Vidée se résout en sentiment, et, par le sentiment, en volonté,
(i) Nous trouvons^ dans un récent article de Revue, des réflexions fort judicieuses sur la décadence de la rhétorique et les conséquences fâcheuses de cette décadence. « Il est infiniment plus utile, pour un rhétoricien, de savoir la date exacte de la naissance d'Ennius et de pouvoir réciter d'affilée les noms de vingt auteurs de Mémoires du seizième siècle, dont il n'a jamais lu et ne lira jamais une ligne, que de savoir comment on fait tenir debout un raisonnement dans un discours. C'est pourquoi , depuis un quart de siècle, le discours français obtient, auprès de la jeunesse scolaire, un succès d'estime auquel on ne peut comparer que celui des vers latins.
« Est-ce bien rationnel ? Cette banqueroute de la dialectique est-elle conforme à la logique? Chose étrange : c'est quand l'éloquence jouait un faible rôle dans la société que la jeunesse tenait à honneur d'en scruter les lois. Aujourd'hui que l'art oratoire a tant d'occasions de s'exercer et que la langue, de plus en plus la meilleure et la pire des choses, recommence à mener le monde, comme du temps de Démosthène et de Cicéron, la pédagogie se fait gloire d'ignorer les secrets du verbe. L'on apprend à ingurgiter, non à parler. La royauté du jour est aux bavards, et aux bavards habiles. » La Science sociale, livraison de mai 190a : Plus de rhétorique^ par H. La BourdoQnière, p. 4^4-4^5.)
Article II. — Cirandea divMom de rélovience.
>le (i), d'après l'objet que l'orateur se prolivise l'éloquence en : i' genre épidictique txiv) (a) ou rf'<y?jOtwû(, analogue tt nos discours iques, qui a pour fin le beau (ts xaXâv), el àplaire; a'genre délihératif {^siiy.iauXt'tii.ti'i), tique, dont le but est de faire ressortir ce utile ou nuisible à l'Ëtat (t^ auiz^fpov X3t -A i); 3° genre judiciaire (Sixavixiv), ou civil, ]ue) l'avocat met en avant les idées de justice ustice (tbStxatov, tb œSixov); 4" enfin, si Arist vécu au temps de saint Basile et de saint hrysostome, et qu'il eût connu le christiail n'eût pas manqué d'ajouter un quatrième la prédication, qui cherche à porter les auvers la sainteté (-ci ayiov).
îns modernes ont voulu ajouter encore l'é- :e militaire, laquelle, à le bien prendre, ians l'éloquence politique. Cette division est mplète, sans être d'une rigueur absolue. Ici, ailleurs, les genres se pénètrent par quelques Un homme politique peut joindre à l'intérêt t, des considérations fondées sur l'honneur,
•foiiqat, I. I, ch. ii,
:st le genre que, dans les rhiStoriques, on appelle (&■ j^inauvaiseti'aductiondugrecÈniSEixicxdv.confondapar irs latins avec le mot ànoÎEixTKÔv (Aristote, Rhitor., . XTiii], qui, lui, signifie demoastrati/f péremptoin. onçons à cette vieille et fausse dénomination; car toute éloquence est démonstrative et tend à prouver quele. Quintilien d^jà protestait contre cette traduction. ilii irtifiEtïTiiiu non tant demonstralionis viin babere eittationis viUetur, >
la dignité morale, et la justice. Un avocat, en s'appuyant sur la justice, peut employer des arguments tirés du bien public. Démoslhène, plaidant contre Midias, après avoir fait valoir l'inviolabilité du citoyen et du magistrat, insiste, dans sa péroraison, sur ce point que tous sont intéressés à ce qu'un homme, fût-il grand seigneur, ne soit pas insolent ni brutal impunément ; sinon , ce serait la suppression des lois et, par conséquent, des garanties indi'viduelles.
§ i^'. — Eloquence d'apparat ou académique.
L'éloquence d'apparat, que les modernes appellent académique^ s'introduisit en Grèce avec Gorgias et les Sophistes. Elis se proposait de donner une fêle à l'esprit et à l'oreille, par des idées ingénieuses, l'heureux choix des expressions et l'harmonie du style. Elle comprenait :
I** Les éloges (ày^^tj^l^ta)' — On y louait des personnages fabuleux ou réels. C'étaient des discours sérieux ou de simples paradoxes et jeux d'esprit (luatYvta).
2* Les panégyriques. — Les panégyriques grecs étaient destinés h être lus ou déclamés dans les panégyries ( i ), assemblées panhelléniques. On y traitait des questions politiques ou morales. L'œuvre la plus célèbre en ce genre est le Panégyrique d'Athènes, composé par Isocrate et lu par lui, aux Jeux olympiques, en 38o av. J.-C.
A Rome, on loue les empereurs même de leur
(i) nav>ÎY^P^î> assemblée^
'est l'emphase au service de l'adulation, îune ouvre la voie et donne le ton, dans yyrique de Trajan. Il sera suivi par une héteurs gaulois, qui successivement célèlioclétien, Constantin, Julien l'Apostat,
oraisons funèbres. — En Grèce, les inèbres étaient prononcées dans une céréennelle, destinée à honorer les guerriers ir la patrie. Elles avaient un caractère exaltaient surtout la cité. Dans Thucydide, ns Périclès faire l'éloge des soldats tués a première année de la guerre du Pelotes papyrus égyptiens, exhumés au dixsiècle, ont mis au jour une partie notable JFS analogue composé par Hypéride, sur les morts devant Lamia, en Sali.
, l'oraison funèbre {laudatio) remontait aux emps de la république. Elle fut d'abord un fficiel et politique. Valerius Publicola proe de Brutus, devant l'assemblée du peuple, elle prit un caractère privé : l'un des palort , son père, son fils, énuniérait les charges lar le défunt, ses victoires, ses qualités (i). e page de l'histoire familiale, qui allait re- 5 papiers domestiques conservés, près de dans les archives ou tablinum. César fit sa tante Julie et de sa femme Coriiélie; :eluide César; Auguste, celui de son neveu ; Auguste fut loué par Tibère; Tibère, par !!;iaude, par Néron.
exercices d'école. — Les sophistes et
inges s'aiTÉIait au
les rhéteurs grecs composaient des discours destinés à leur attirer les applaudissements d'un cercle d'admirateurs et à servir de modèles à leurs élèves. De ces discours Platon nous a laissé d'amusants pastiches : dans le Banquet (discours d'Agathon), il a imité la manière de Gorgias, et, dans le Phèdre, celle de Lysias.
A Rome, ces exercices s'appelaient déclamations {declamationes) et comprenaient les suasoriœ et les vontro^ersiœ , suivant qu'ils appartenaient au genre délibératif et politique, ou au genre judiciaire et civil. C'étaient des débats sur des sujets fictifs; ils s'introduisirent chez les Romains, au temps de Cicéron, et la vogue s'en accrut rapidement.
Discours académiques. — En France, l'éloquence d'apparat ou académique, a son foyer dans nos Académies et particulièrement à l'Académie française : d'où son nom. Elle comprend : i° les discours de réception; 2^ les notices que le secrétaire perpétuel lit sur des collègues défunts et dont il nous reste un recueil remarquable : Eloges des ^académiciens de l'Académie royale des Sciences , morts depuis l'an 168 g^ par Fontenelle ; 3*^ les sujets mis au concours par l'Académie, à intervalles périodiques. Quelquefois, on y loue un personnage célèbre. La Harpe et l'abbé Maury concoururent tous deux pour l'éloge deFénelon. D'autres fois, c'est une question de littérature ou de morale : Des malheurs de la guerre et des as>antages de la paix, sujet qui valut un premier prix à la Harpe et un second à Gaillard; 4° les discours sur les prix de vertu, ou prix Montyon : un académicien racontant les actes de dévouement d'obscurs héros de la charité.
PROSE, lence d'apparat tourne facilement à la rhéreuse ou à la préciosité. Au dix-huitième lard, Tbomas et l'abbé Maury brillèrent emphase.
S a. — Eloquence politique.
éloquence politique, i) n'est plus question ler seulement l'espvit et les oreilles. Là, est en face de la réalité; il lui fautentraîlontés, provoquer des décisions; empêcher [■e ou y pousser, suivant que la sécurité leur de la patrie le demande ; faire voter u s'y opposer, suivant qu'elle est juste ou itile ou funeste : graves et nobles sujets, usement propres à l'inspirer, à faire vibrer lu souHle du patriotisme, de )a justice et de Là se déploient toutes les ressources d'une e serrée, d'une conviction passionnée, pour î des adversaires souvent redoutables par ue prestigieuse et leur fougue communica-
3oques de l'éloquence politique. —
é. — L'éloquence politique n'est possous certains régimes. Elle jeta un vif is la Grèce démocratique et la Rome ne. « Chez les Grecs tout dépendait e, et le peuple dépendait de la parole, forme de gouvernement, la fortune, la rél'autorité étaient attachées à la persuasion litude, le peuple était entraîné par les rhéiiîcieux et véhéments; la parole était le isort eu paix et en guerre : de là viennent irangues qui sont rapportées dans les his-
toires, et qui nous sont presque incroyables, tant elles sont loin de nos mœurs. On voit, dans Diodore de Sicile, Nicias et Gylippe qui entraînent tour à tour les Syracusains : l'un leur fait d'abord accorder la vie aux prisonniers athéniens; et l'autre, un moment après, les détermine a faire mourir ces mêmes prisonniers (i). » A Rome, avant les empereurs, toutes les questions qui intéressaient l'État, se débattaient dans des assemblées délibérantes, au sénat, ou, en présence du peuple, aux comices.
Au surplus, la vie politique des anciens était beaucoup plus intense que chez les nations modernes. La plupart des professions qui absorbent aujourd'hui l'activité, médecine, métiers manuels, étaient abandonnées aux esclaves; les hommes libres n'avaient d'autre ambition que celle d'arriver aux fonctions publiques et de prendre part au gouvernement de la cité.
Temps modernes, — Sous notre monarchie absolue, il n'y eut plus de place pour cette éloquence qui avait régné en souveraine à Athènes et à Rome. Fénelon en faisait la remarque. « La parole n'a aucun pouvoir semblable chez nous; les assemblées n'y sont que des cérémonies et des spectacles. Il ne nous reste guère de monuments d'une forte éloquence, ni de nos anciens Parlements, ni de nos Etats généraux, ni de nos assemblées de notables ; tout se décide en secret dans le cabinet des princes, ou dans quelque négociation particulière ; ainsi notre nation n'est point excitée à faire les mêmes efforts que les Grecs pour dominer parla parole (2). »
(i) Fénelon, Lettre sur les Occup, de VAcad, franc. ^ iv : Projet de Rhétorique.
(a) Fénelon, ibid.
Période contemporaine. — Avec le régimo parlementaire, inauguré en France par la Restauration de i8i5, et actuellemeiit en vigueur dans presque tous les États européens, l'éloquence politique a pu renaître et produire des orateurs éniineats : le général Foy, Berryer, Guizot, Montalembert, Jules Favre. Les affaires publiques ne se discutent plus dans le cabinet des rois, mais dans un Parlement, où chaque membre peut monter à la tribune.
Qualités de l'orateur politique. — L'éloquence politique doit être une éloquence pratique et d'affaires. Elle exige un dévouement absolu au bien public, une longue expérience des hommes, et une coilnaissaace profonde de l'organisation sociale. Sinon, le talent ne sert qu'à pousser à des décisions désastreuses. Aussi bien, chez les Grecs, quoique tout citoyen eût le droit de prendre la parole dans l'assemblée du Pnyx, en fait, la tribune appartenait à l'un des dix orateurs attitrés, qui avaient étudié, non seulement la question à l'ordre du jour, mais encore l'administration générale de la cité, guerre, commerce, finances. Il faut voir la précision que Démosthène apporte dans le détail des armements, vaisseaux, soldats, vivres, nécessaires pour la guerre contre Philippe. (/" Philippique.)
Rien n'est dangereux comme les hommes d'État improvisés. Ces gens-là « sont comme les gens de qualité dont parle Molière : ils savent tout sans avoir jamais rien appris... Quelques a clichés » bien conservés, quelques grands mots bien vagues, quelques inflexions de voix bien senties, quelques coups de poing bien placés, quelques « spectres m sortis de leur boite au moment voulu : en voilà plus qu'il
n'en faut pour mener les foules » (i). H es les mène à l'abîme. Ainsi que Taine i'ob beaucoup de sens, « une société humaii une société moderne, est une chose vas plïquée. Par suite il est difficile de laco de la comprendre. C'est pourquoi il est la manier. Il suit de là qu'un esprit eu plus capable qu'un esprit inculte, et un I cial qu'un homme qui ne l'est pas (2), »
§ 3. — Eloquence judiciaire.
L'éloquence judiciaire ou éloquencedu a pour objet les intérêts d'un groupe di (Tuit particulier. Au nom de la justice galité, elle défend leur vie, leur honneur talion, leur fortune, en un mot, leurs
En Grèce. — Chaque citoyen grec éta plaider lui-même sa cause. A la rigueur se faire aider d'un défenseur (duv/ii-cpoç^ nissait quelques explications complémentf pathétique était interdit, dans les tribu et le temps de la plaidoirie, limité par la Les accusés ou les prévenus étaient pauvres diables, un ouvrier, un paysan.
(1) La Science sorîale, artide cité, p. ^56.
(a) Op. cil,, t. m : La conquête jacobine, pré
(3) Le barnau est l'enceinle re'servee aux
Slaiaer. A l'urigine, le mot désignait la barrièr n public le» juge-i et les avocats et qu'aujourd'l barre; on dit : citer quelqu'un à la barre d'un tr
(4) En France, un simple particulier peut, av tion du tribunal, défendre lui-même sa cause. souvent, c'est un avocat qui en est chargé.
salaire, ils se faisaient composer par un logogra^ phe ( I ) le plaidoyer qu'ils débitaient ensuite devant les juges. De tels discours, en harmonie avec le caractère et la condition du personnage, n'avaient rien de la grande éloquence. Ils se recommandaient uniquement par la simplicité et la clarté. Mais, parfois, les demandeurs ou les défendeurs étaient des hommes de génie, un Eschine, un Démosthène, composant eux-mêmes leurs discours, chefs-d'œuvre immortels.
A Rome, — Chez les Romains, c'était l'usage de se faire représenter en justice par un avocat (patronus). Les procès importants se plaidaient aux comices, devant le peuple réuni. Les amis (ad{>ocati) venaient assister le plaignant; leur nombre atteignait souvent deux cents et plus. Comme en Grèce, les plaidoyers tournaient fréquemment en débals politiques. Cicéron, défendant Milon, défendait en même temps la cause de l'aristocratie contre la démagogie, visée dans la personne de Clodius. Souvent d'anciens généraux, d'anciens consuls, un Scipion l'Africain, un Cicéron, étaient mis en accusation et avaient à répondre de la façon dont ils avaient rempli leur charge. Cicéron était poursuivi et condamné pour avoir fait exécuter Catilina sans observer la procédure légale. Le procès prenait alors une ampleur qui rappelait les grands jours de l'éloquence politique.
En France, — Chez nous, les causes cwiles, questions de prescription, de dommages et intérêts, bref, les litiges entre particuliers, ressortissent à des juges de profession. L'avocat s'applique surtout à convaincre par une discussion subtile et lumineuse, car le pa-
(i) AoYOYpdéipoç, compositeur de discours. Platon se sert de l'expression Xo^o^toi^ç, faiseur de discours.
thétique serait hors de saison, en face d'hommes instruits, versés dans les arcanes de la législation, bien décidés li ne pas se laisser éblouir par les éclats de l'éloquence, et en garde contre les mouvements oratoires.
Le pathétique reprend ses droits dans les affaires criminelles. Depuis la Révolution, elles sont soumises à un jury composé de simples citoyens, ordinairement faciles à émouvoir sur le sort d'un accusé. De là, ces plaidoyers éloquents et passionnés, dont quelques-uns sont restés célèbres.
S 4- — Éloquence religieuse.
L'éloquence religieuse est propre au christianisme. EUe est une forme de l'apostolat et se propose d'exposer aux hommes les dogmes de la religion révélée et de leur en faire pratiquer la morale. Noire- Seigneur a donné lui-même les premiers exemples de prédication. Il a voulu que ses disciples allassent ensuite u enseigner toutes les nations » (euntes docete omnes gentes) et « annoncer la bonne nouvelle » (^prœdicate eyangelium) . Nous pouvons lire encore, dans les Actes, les discours de saint Pierre aux Juifs, et celui de saint Paul devant l'Aréopage d'Athènes.
On désigne sous le nom générique de sermon, les discours qui ont pour sujet les vérités et la morale chrétiennes. Les variétés en sont :
i" Là sermon proprement dit, discours soigné, solennel, et d'une certaine longueur.
2° Le prône, instruction courte et familière, faite aux fidèles après l'Évangile, le dimanche et les
jours de fête. Saint Justin, martyr du deuxième siècle, nous parle déjà de cet usage d'adresser la parole aux assistants, après la lecture de l'Evangile : « Lorsque le lecteur a fini, nous dit-il, celui qui préside exhorte à l'imitation de ces nobles choses. {Apol, 1,65-67.)
3° L'homélie? comme le nom l'indique (i), est encore un entretien familier, où l'on explique un passage de l'Évangile par l'Évangile même.
Dès le premier siècle, le mot désignait, dans les Églises d'Orient, l'interprétation orale des Saintes Écritures. Mais il devint bientôt synonyme de sermon. Telle est l'homélie de saint Jean Chrysostome en faveur d'Eutrope.
4^ La conférence, discours adressé à une caté" gorie spéciale d'auditeurs, jeunes gens, hommes, femmes, et, par conséquent, sur des sujets et dans une forme qui leur sont approprié^. Bossuet prêcha des Conférences religieuses pour les gens du monde, aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques et à rhôtel de Longueville. De nos jours, dans les Conférences, on traite souvent des questions . philosophiques ou sociales, plutôt que strictement religieuses. On y emploie des arguments empruntés à la science et à la raison, plutôt qu'à la foi. Le souvenir des Conférences du Père Lacordaire et du Père de Ravignan^ à Notre-Dame, est encore vivant.
5® Le panégyrique chrétien n'a rien de com* mun avec les discours du même nom , en honneur dans l'antiquité. C'est pourquoi nous le rangeons dans le sermon. Il est consacré à V éloge d'un saint, dont on raconte la vie et dont on propose les
(i) '0[jiiX{a, entretien familier', le mot latin semio en est l'équivalent .
vertus a notre imitation. Le Panégyrique de saint Paul, par Bossuet, est un modèle achevé de ce genre de prédication.
6*> L'oraison funèbre (i) a, chez les orateurs chrétiens, un caractère tout autre que chez les païens. En Grèce, c'était une leçon de patriotisme, et, à Rome, une satisfaction accordée à l'orgueil des familles aristocratiques. Les Pères de TEglise en ont fait un sermon édifiant. C'est sur le ton de la piété attendrie que saint Grégoire de Nazianze parlait à ses auditeurs, de Césaire, son frère, et de saint Basile, son ami; saint Ambroise, de l'empereur Théodose.
Sous l'influence de la Renaissance, l'oraison funèbre devint un discours de parade, où l'érudition le disputait au mauvais goût. On citait, en chaire, Virgile, Ovide, au lieu de l'Évangile; le bel esprit et les pointes à jet continu, formaient un contraste choquant avec la gravité du sujet. Bossuet renoua la tradition interrompue des Pères de l'Église. Il sut parler en prêtre et faire servir l'éloge des morts à l'instruction des vivants. Qu'il <c verse des larmes avec des prières », sur Henriette de France, Henriette d'Angleterre, la princesse Palatine, Condé, toujours le même thème reparaît : jiéant de la beauté, de la gloire, en face de la mort, « qui vient tout offusquer de son ombre »; réalité impérissable des vertus chrétiennes, qui sont « le tout de l'homme» et nous suivent par delà la tombe.
il) Oraison, dans ce cas, a garde son sens latin de oratio^ iscours » , tandis que discours^ au dix-septième siècle, signifie souvent entretien : Discours sur V histoire uniçerselh de Bossuet (où l'ëvêque s'entretient avec le Dauphin), ou bien encore, toute espèce de composition littéraire*, Cf. Boileau : Sans cesse en écrivant variez vos discours.
En réintégrant dans an genre presque entièrement sécularisé, la pensée religieuse, avec les grandes idées de la mon et de la Providence, qui mËne « d'une manière souveraine » les événements et les hommes, Bossuet s'élevait k une hauteur ob les orateurs de ta Grèce et de Rome n'étaient jamais montés. En même temps, son génie donnait à ces idées une l'orme si parfaite, si pleine et si digne d'elles, que ses oraisons funèbres semblent l'eSbrt suprême et à jamais désespérant de l'éloquence humaine.
Caractère de l'éloquence sacrée. — L'orateur chrétien doit prêcher surtout l'Évangile. Les Apôtres n'ont pas connu d'autre sorte de prédication. Dans ce livre, vieux de deux mille ans, où est déposée la parole du Christ, circule toujours cette vertu divine qui entraînait jadis les foules sur les pas du Maître et qui n'a rien perdu de son efficacité. On peut appliquer à ce texte sacré les belles paroles de Bossuet sur les Epîtres de saint Paul : « De même qu'on voit un grand fleuve qui retient encore, coulant dans la plaine, cette force violente et impétueuse qu'il avait acquise aux montagnes d'où il tîre son origine; ainsi cette vertu céleste, même dans cette simplicité de style, conserve toute la vigueur qu'elle apporte du ciel d'où elle descend (i) ». Aussi, le comte de Montalembert disait-il à un parent, au sortir du prône d'un modeste curé de campagne : « Après les grands sermons de Paris, on est heureux d'entendre un peu d'Évangile. »
Les qualités essentielles du prédicateur sont la clarté et l'onction. Sa parole respirera la cocriclion et le zèle d'un apôtre et non pas le souci de
(i) Bossuet, Panegyrii/ut lie saint Paul-, i" point, éd. B^el-
liau, p, 174.
plaire par cette élégance apprêtée qui faisait dire à La Bruyère : « Le discours chrétien est devenu un spectacle (i). » Ce n'est pas que la chaire exclue l'éloquence vraie. L'exemple de Bossuet suffirait à prouver le contraire. « L'éloquence est l'art de présenter la vérité sous le jour le plus avantageux et le plus propre à opérer la conviction et la persuasion : c'est ce que tout homme qui prêche l'Evangile doit avoir à cœur (2). » M°" de Sévigné écrivait fort judicieusement : « Comment peut-on aimer Dieu, quand on n'en entend jamais bien parler? (3) ».
Article lU. — llo7*^n8 de persnssiloD.
Nous n'avons pas d'action immédiate sur la colonté de nos semblables. Nous n'arrivons à elle qu'indirectement : i" par l'intermédiaire de l'intelligence, à laquelle on montre un but et les raisons de le poursuivre; 2° par le moyen de la sensibilité, en touchant le cœur, en excitant des passions (4) qui pfesent sur la liberté et l'inclinent du côté où elles tendent. L'argumentation ou preuves, l'émotion ou pathétique, sont donc les deux grandes forces de l'orateur.
(ij Les Caractères, ch. xv : De la Chaire.
(i) Cours lie rhétorique et de btUes-ktlres, par Hugu^ Blair, traduit de l'aDglnis par Pierre Prévost, afédit., i8î 1 , t. II, p. 70.
(3) Lettre à M"" deGrignan, 1" avril 1671.
(4) Nous prévenons les lecteurs, el cela est important, que, dans la langue de la rhtftorique, le mot passions (niiSi]) est pris au sens grec et philosophique, et: signifie les divers étals de la sensibilité : joie, douleur, pitië, indignation, etc. Il n'a pas le sens restreint et dëravorable du langage ordinaire et théologiqne, quand on dit : a Nous devons mortilier nos pas-
". — Les preuves et la conviction.
ion- — L'on appelle preuves tout ce qui vaincre, en rendant évidente la vérité à . La forme sous laquelle on les présente, , enthyméme, constitue les arguments. La es faire valoir et d'enchaîner les divers
en un faisceau serré et lumineux, est le raisonnement. L'art de discuter les preuves, ints, les raisonnements, d'en démêler le aux, le fort et le faible, est la dialectique. ;ance de l'argumentation- — « Toute
doit être fondée sur la conviction : c'est iment qu'il faut d'abord s'adresser, si l'on iur le cœur une impression durable (i). n e parle qu'à la sensibilité, peut, il est vrai, t les passions, entraîner la volonté. Une Lolente, l'indignation, la colère, la symithousiasme, peuvent nous décider à agir; là un feu de paille, lequel produit des agers. Rien de changeant, de variable, sensibilité. L'émotion disparue, l'auditeur on premier état d'âme avec d'autant plus : et d'obstination que, s'étant ressaisi, il ju'il a été surpris, ébloui par les prestiges ir. Au contraire, les convictions, fondées ;on, sont immuables. Elles résistent aux imes des passions et ressemblent à ces jis sur le granit, qui ne cessent de projeter es directrices, au milieu des tempêtes.
, c'est toujours à la raison que l'homme
!S fllair, op. cit., p. 70,
se pique d'obéir; il agit, ou feint d'agir, au nom du vrai, du juste, du bien.
Voilà pourquoi « la plus grande imprudence que puisse commettre l'orateur, c'est de paraître négliger dans ses juges la raison et la bonne foi ; c'est d'aller droit à leurs passions et d'attaquer l'endroit sensible de leur âme avant que d'avoir mis, autant qu'il est possible, leur opinion en sûreté et leur conscience en repos (i) ». Tous, nous croyons, ou voulons avoir l'air de croire que « l'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu (a) ».
A propos de l'argumentation, deux questions se posent : i° quelle est la nature des preuves à employer et comment les trouver? 2® sous quelle forme les présenter et comment les enchaîner? Donc, deux points à examiner : invention et disposition.
ci) Invention,
Les lieux communs. — Aristote et, après lui, les rhéteurs, répartissent les divers arguments en certaines catégories ou lieua: communs. Les lieux oratoires (toxoi) sont des sources d*oii Von peut tirer des preuves pour tous les discours:, de là, l'épithète de communs. On les divise, ainsi que les arguments qui s'y rapportent, en extrinsèques (3) (aTsyvoi) et intrinsèques (4) (à'vTSXvot)- ^^^ premiers sont en
(i) Marmontel, Eléments de littérature, t. II, p. 38.
(2) Fénelon, op. cit., ch. tv : Projet de rhétorique.
(3) Du latin extrinsecus [extra^ en dehors).
(4) Du latin inttinsecus {inira^ au dedans).
dehors, ou plutôt, en lisière du sujet; les seconds font partie du sujet même (i).
Lieux extrinsèques — Les lieux communs extrinsèques comprennent :
1*^ Les textes : la Bible et l'Évangile, dans l'éloquence sacrée; les textes de lois, au barreau. L'argument tiré de la loi est péremptoire, a condition d'en bien élucider le texte, vague parfois, et de démontrer que, dans le cas présent, en l'espèce^ il a son application rigoureuse.
2° Les titres écrits y contrats, conventions, testaments, qui établissent un droit de propriété, de créance, etc.. Les titres sont des arguments sans réplique, s'ils ont été rédigés clairement.
3** Les témoignages. Les dépositions d'un témoin sont d'un grand poids, lorsque sa moralité a été prouvée. Un homme est poursuivi pour assassinat; il peut fournir un alibi, c'est-a-dire que des personnes recommandables attestent qu'à l'heure où se commettait le crime, l'accusé était en un lieu éloigné de la scène du meurtre : l'accusation tombe d'elle-même.
4** Le serment, qui, aux âges de foi et dans la bouche de personnes profondément croyantes, est un argument solide. Le serment, en effet, consiste à prendre Dieu à témoin, sous peine des plus terribles c/idtiments de sa part, qu'on dit toute la vérité et rien que la {>érité, « Tu n'invoqueras pas en vain le nom du Seigneur », est un commandement du Décalogue.
Malheureusement, aux époques d'incrédulité et chez les gens sans foi ni loi, comme on en trouve
(i) Dans nos Principes raisonnes de Littérature, nous avons
Ï)arlé des lieux communs^ considérés au point de vue du deveoppement littéraire. Nous les envisageons ici comme point de départ et amorce du raisonnement. Nonobstant, bien des remarques de notre précédent volume s'appliquent à l'éloquence.
fréquemment de nos jours, le Sierment, cette chose sainte et sacrée, n'a aucune valeur. On a essayé vainement de le remplacer par la parole d'honneur. Le bon gros public, une fois devenu sceptique, attache peu d'importance à une telle parole. Il se dit, lui aussi :
L'honneur est un vieux saint que l'on ne chôme plus.
5® L'autorité des Pères de l'Église, dans la chaire; l'autorité des jurisconsultes, au barreau.
Lieux intrinsèques. — Les arguments intrinsèques sont :
i"* La définition y par laquelle on établit claire* ment le sens d'un mot y afin d'en faire le point de départ du raisonnement. Dernièrement, un aubergiste était accusé de vol, pour avoir retenu en gage la bride de l'âne enfourché par un touriste, ce dernier se refusant à payer une petite dette. L'avocat obtint l'acquittement de son client, en fixant, d'après le code, le sens du mot {>oly et en démontrant que l'acte incriminé ne méritait pas une pareille qualification.
'iP Uénumération des parties^ dans laquelle o/i ciVe des faits du même ordre , qui tous convergent vers la démonstration d'une vérité, Abner, découragé, prétend que Dieu s'est retiré de son peuple et que « sa miséricorde à la fin s'est lassée ». Joad lui énumère les « miracles » récents, manifestation de la Providence en faveur des Juifs :
Des tyrans d'Israël les célèbres disg^râces, Et Dieu trouve fidèle en toutes ses menaces*, L'impie Achab détruit, et de son sang trempe Le champ que par le meurtre il avait usurpe *, Près de ce champ fatal Jézabel immolée \ Sous les pieds des chevaux cette reine foulée.
11 poursuit, puis conclut :
Reconnaissez, Abner, à ces traits éclatants
Un Dieu tel aujourd'hui qu'il fut dans tous les temps (i).
3° Le genre et V espèce, — (Voir nos Principes raisonnes de littérature, p. iS^-iSS.)
4^ Les circonstances, faits accessoires qui précèdent y entourent ou suii^ent le fait principal. Elles sont donc antécédentes, concomitantes, ou conséquentes. Les rhéteurs en distinguaient sept, réunies dans ce vers latin :
Quis?Quid?Ubi?Quibusauxiliis?Cur?Quomodo? Quando? (a)
c'est-à-dire, la qualité de l'agent, le fait, le lieu, les moyens^ le motif, la manière, le temps.
Les circonstances sont : aggraçantesy préméditation, bienfaits reçus, et augmentent la culpabilité d'un accusé ; atténuantes, provocation de la part de la victime, emportement, et diminuent la responsabilité.
5° Les causes et les effets, qui serçent à établir une thèsCf en la considérant dans ses principes ou ses conséquences, Démosthène (i'® Philippiqué) veut relever le courage de ses concitoyens et prouver que Philippe n'est pas invincible. « La force de Philippe, leur dit-il en substance, a sa cause dans votre apathie. Ressaisissez-vous, et la victoire vous appartient. » Ailleurs [l^^ Olynthienne) , pour décider les Athéniens à secourir Olynthe, il envisage les conséquences de leur inertie (§ i5, § 2 5-2 7). S'ils restent spectateurs dans la lutte, Philippe, maître d'Olynthe, marchera sur l'Attique. Ils ont donc a opter
(i) Racine, Athalie^ actes I, se.
(2) Qui ? Quoi? Où? Par quels moyens? Pourquoi ? De quelle manière? Quand?
entre la guerre au dehors et une guerre désastreuse au dedans.
6® La comparaison : on rapproche d'une vétité incontestée une vérité à proui^er, dont on établit le rapport étroit avec la première et qui se trouve, du même coup, démontrée. Dans sa première Philippîque encore, Démosthène, comme autre preuve de la supériorité des Athéniens sur Philippe, rappelle leur victoire sur un ennemi autrement redoutable, les Lacédémoniens (§ 3).
Dans la comparaison rentre l'argument personnel ou ad hominem. On s'y sert du principe même ou du raisonnement sur lequel se fonde un adversairCy pour en tirer contre lui une conclusion quil est ainsi obligé d'admettre y sous peine d'être en contradiction avec lui-même, Cinna, dont le complot a été découvert, prétend avoir conspiré pour affranchir son pays de la monarchie. Auguste (acte V, se. i) lui oppose la scène de la délibération (acte II, se. i), où le conspirateur a insisté sur la nécessité, à Rome, d'un pouvoir absolu :
Si j'ai bien entendu tantôt ta politique.
Son salut désormais dépend d'un souverain, Qui, pour tout conserver, tienne tout en sa main. Et si sa liberté' te faisait entreprendre (i), Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre.
Les avocats usent fréquemment d'une sorte d'argument ad hominemy lorsqu'ils invoquent les précè" dents ou la jurisprudence du tribunal devant lequel ils plaident. Le tribunal a rendu tel jugement, dans une affaire de tous points semblable à celle qui lui
(i) Entreprendre^ au sens neutre^ signifie s'attaquer à quelqu'un, en vouloir à sa vie.
est soumise. 11 doit donc, en l'espèce, décider de même, s'il ne veut pas se déjuger.
7*^ Les contrairesy par lesquels cVune conclusion admise à pr^opos d'un fait, on tire une nouç^elle con-clusion opposée et enfas^eur d'un autre fait corrélatif au premier : « Gracchus est coupable d'avoir soulevé le peuple, donc Opimius est innocent pour avoir mis Gracchus à mort (i). »
8** Les choses qui répugnent entre elles, — On prouve que deux affirmations sont inconciliables et que, Vune étant certaine. Vautre tombe d'elle-même.
Au loup qui lui dit :
Et je sais que de moi tu mëdis l'an passe,
l'agneau répond :
Comment l'aurais-je fait, si je n'étais pas né."^
Les lieux communs, dont on se moque à tort dans maints ouvrages de rhétorique, sont un essai de classification méthodique. C'est à la sagacité et au jugement de discerner les sortes de preuves qui conviennent au sujet.
Choix des arguments. — L'orateur, en effet, ne doit pas faire flèche de tout bois. II faut que ses preuves soient, suivant l'expression d'Aristote, dé^ monstratives (aTCoâstxTBxaç) (a) et péremptoires. Rien ne nuit à une démonstration comme les arguments douteux. Ils discréditent les bons, en laissant croire que l'orateur n'est pas sûr de la solidité de ces derniers, puisqu'il estime nécessaire de les étayer aussi pauvrement.
(i) Cinëron, De Oratore, II, § 4o-
(a) Tà$5è 7ibTSi$Beî'(i;;o8eixTi/.àç eTvai (Wiétor,, 1. III, ch. xvi).
b) Disposition.
La disposition a trait à la mauière : i° soit d'ordonner et de mettre en œuvre une preuve ; 2° soit de grouper et de coordonaer les diverses preuves entre elles.
i" Principales espèces de raisonnements.
— a) Syllogisme. — La forme type 01 complète d'un argument est le syllogisme. Il se compose de trois propositions. Dans la première ou majeure, on part d'un principe général, incontestable ou qu'on prouve d'une Jaçon irréfutable; dans la seconde ou mineure, on établit l'exactitude d'un fait particulier; la troisième ou conclusion, sert à monlier que ce fait particulier rentre dans le principe général. Le plaidoyer de Cicéron pour Milon, peut se réduire au syllogisme suivant. C'est un acte licite de défendre sa vie contre un injuste agresseur : l'intérêt de la société et ta législation le prouvent. Or, Clodius a attaqué injustement Milon : l'orateur s'efforce de le démontrer par la conduite de Clodius. Donc, Milon, tuant Clodius, a agi licitement.
Les deux premières propositions du syllogisme s'appellent prémisses.
Mais, comme Aristote le remarquait, le syllogisme appartient à la dialectique ou discussion philosophique et scientifique, plutôt qu'à l'éloquence. L'argument favori de l'orateur est l'enthymème, plus vif, plus conforme à notre habitude courante de raisonner.
b) Enthymème. — L'enthymème est un syllogisme abrégé, dans lequel on sous-entend une proposition
qui se devine facilement : delà, son nom (i). Tout raisonnement de ce genre doit donc, théoriquement, pouvoir se recomposer en un syllogisme. Dans la fable de La Fontaine, Le Loup et V Agneau (2), l'agneau réfute le loup par des enthymèmes. Au reproche de troubler Teau du ruisseau, il répond : 3
Que votre Majesté Ne se mette point en colère; Mais plutôt qu'elle considère 1
Mineure :
Que je me vas désaltérant Dans le courant^ Plus de vingt pas au-dessous d'elle;
Conclusion :
Et que, par conséquent, en aucune façon^ Je ne puis troubler sa boisson,
La proposition générale ou majeure, sous-entendue, saute aux yeux : il est impossible quun ruisseau reflue.
Accusé d'avoir médit du loup « l'an passé » , Tagneau réplique :
Comment Taurais-je fait,
{Conclusion négative sous forme d'interrogation)
SI je n'ëtais pas né?
{unique prémisse).
L'agresseur repart :
Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
Nouvelle réfutation :
Je n'en ai point.
Ici, la conclusion elle-même est sous-entendue. Une variété d'enthymème est l'argument à /'ortiori^
(1) *Ev6u{jLou[jLai, j'ai dans l'esprit (Iv, dans, et Ouji-oç, esprit, pensée).
(a) Fables, 1, 1, f. x.
0(1 l'on prouve qu'une vérité admise pour un autre cas analogue, s'applique « àplus forte raison » (i) au cas particulier que l'on a en vue.
1 Que si Dieu accorde aux prières des prospërîtës lemporelles, eombitn plus leur accorde-t-il les vrais biens, c'esl-Adire les vertus! {■>) »
c) Dilemme. — Le dilemme est composé de deux entkymemes aboutissant à une conclusion identique. Mathao, pour engager Athalie à se débarrasser du jeune Joas, raisonne ainsi : Ou il est Hls de roi, ou il est UD pauvre inconnu; dans les deux hypothèses, il doit périr :
I" enthymème :
A d'illustres parents s'il doit son origine, La splendeur de son sort doit hSter sa ruiner i' enthymème :
Dans le vulgaire obscur si le sort l'a placé. Qu'importe qu'au hasard un sang vît soit versé? (3).
a" Ordre des preuves. — Quant à l'ordonnance des preuves, Cîcéron et, après lui, Quintilien conseillent d'employer la tactique des généraux, qui placent les bons soldats en tète, les moins bons au milieu, les excellents en dernière ligue. Il importe, en effet, de frapper tout d'abord les auditeurs par un argument probant, sinon ils éprouveront, dès le début, une mauvaise impression qu'on aura de la peine à faire disparaître. Il est également nécessaire, à la fia du discours et au moment de prendre une
(i) v A plus Forte raison t est la traduction de l'expression latine à fortiori. Cette expression est du latin de cuisine, comme tant d'autres locutions, forgées par les scolastlques el passées en usage.
{î) Bossuet, Oraison funèbre rie Marie- T/ie'rtse.
(3) Racine, Athalie, acte, tl, se. v.-
décision, de les laisser sous le coup d'un argument irrésistible. Les preuves moins fortes, encadrées entre les preuves absolument convaincantes, participeront de la solidité de ces dernières
§ 2, — La persuasion et le pathétique.
Importance de la persuasion. — Lorsque Torateur a porté la lumière dans les esprits et démontré jusqu'à l'évidence où est le devoir, sa tâche n'est pas achevée. L'auditeur peut voir le bien, sans se décider à le pratiquer. Il y a loin de l'idée à l'action. L'égoïsme, l'intérêt, l'amour-propre, la passion, le dégoût de l'effort, paralysent la volonté et s'opposent à l'accomplissement du devoir. Ce n'est pas assez de convaincre, il faut touche^ le cœur, persuader.
« La conviction qui ne laisse a l'esprit aucune liberté de lui échapper n'a aucun empire sur l'âme, et la volonté lui résiste encore avec toute sa force, lorsque la raison lui a cédé. Au contraire, la persuasion, sans exercer la même violence à l'égard de l'esprit, ôte insensiblement à l'âme toute espèce de résistance. L'une domine à force ouverte, l'autre s'insinue et pénètre par tous les moyens de séduire, d'intéresser et d'émouvoir. Mais l'une domine l'entendement qui est une faculté passive, l'autre gagne, captive et met en mouvement les facultés de l'âme les plus actives, l'imagination et la sensibilité, et avec ces deux grands mobiles, elle remue la volonté (i). » Ainsi, l'éloquence saisit l'homme tout entier et s'empare de toutes les avenues de la volonté.
(i) Marmontel^ Éléments de Littérature^ t. II, p. 35.
ELOQUENCE. ' a53
Le principal agent de persuasion est Je pathétique.
Définition du pathétique. — Le pathétique (i) consiste a exciter, chez l'auditeur, des émotions en rapport apec la vérité qu'on veut prouver. II a pour objet de rendre la vérité aimable et attrayante. Comme l'auteur de Ylmitation nous le dit avec sa psychologie si délicate, « où il y a l'amour, îl n'y a pas de peine [ubi amatur, non lahoratur) ». A la place des passions qui combattent son argumentation, l'orateur en fait naître de nouvelles, qui conspirent avec lui et secondent ses efforts.
Principe du pathétique. — Le pathétique a sa source dans l'émotion de celui qui parle. Le précepte d'Horace, « si vous voulez que je pleure, vous devez d'abord être aiQigé vous-même (2) », s'applique, non seulement au théâtre, mais encore et surtout à l'éloquence. Un homme s'expliquant sur un sujet avec la froideur d'un géomètre, aurait l'air d'y être indifférent et risquerait fort de laisser ses auditeurs dans les mêmes dispositions. L'émotion, au contraire, est contagieuse. Quand un prédicateur indigné flétrit le mal, son indignation trouve un écho chez les écoutants. Quand Bossuet, tout vibrant d'une admiration communicative, exalte le zèle apostolique de saint Paul et nous fait « entrer dans ce cœur tout ardent des flammes de la charité fraternelle », il nous enflamme nous-mêmes du désir « d'imiter un si grand exemple ». M. Brunetière, dans ses études et ses conférences littéraires, a in-
(1) Du grec naOïjTixrfî, propre à exciter les passions (itiSi), à ëmouvoir.
(a) Si vU me flere, dolendum est
Prinium ipsi libi. {Art poct., loa, io3.)
sisté sur le lyrisme de Bossuet ; le mot est juste : il convient, non seulement à Bossuet, mais à tout homme vraiment éloquent. Chez l'orateur digne de ce nom, le dialecticien est doublé d'un lyrique dont l'émotion est plus ou moins contenue. Son âme, par une réaction naturelle, transforme les idées en sentiments personnels. Examinons comment se manifestent ces sentiments.
Expression dupathétiqpie. — Le pathétique se traduit par le style et l'action oratoires*
\^ Le style oratoire. — a) Figures de passion ( i). — Toute idée forte ne reste pas cantonnée dans l'intelligence; elle a son contre-coup, sa répercussion sur les autres facultés; d'abord, sur la sensibilité, qu'elle remue et échauffe. De là viennent les mouvements d'éloquence, La phrase perd alors sa marche calme et ordonnée, pour prendre une allure vive et brusque. Les pensées revêtent la forme d'exclamations, d'interrogations, d'apostrophes (a). L'orateur ne raisonne pas k la façon d'un
(i) Voir dans nos Principes raisonnes de Littérature, p. 274- 27g, les figures de passion et d'imagination.
(3) FéneloD, d^ns ses Dialogues sur t Eloquence j a essaye, pour faire saisir la différence entre l'une et l'autre, de transformer une phrase oratoire et passionnée en une phrase courante de la conversation : « Cîceron rapporte que les ennemis mêmes de Gracchus ne purent s'empêcher de pleurer lorsqo'il prononça ces paroles : Misérable! où irai-je? Quel asile me reste-t'il? Le Capitale? il est inondé du sang de mon/rère» Ma maison ? j'y verrais une malheureuse mère fondre en larmes et mourir de douleur. Voilà des mouvements. Si on disait cela avec tranquillité, il (cela) perdrait sa force... Voyons-le : Je ne sais où aller dans mon malheur^ il ne me reste aucun asile» Le Capitole est le lieu où Von a répandu le sang de mon frère; ma maison est un lieu oà je verrais ma mère pleurer de douleur. C'est la même chose. Qu'est devenue cette vivacité ? Où soot ces paroles coupées qui marquent si bien la nature dans les transports de la douleur? La manière de dire les choses fait
philosophe, qui dispose ses preuves dans un ordre rationnel et géométrique; sa logique est celle de la passion. Il remplace le syllogisme par l'enthymème plus animé et plus rapide. Il jette en tête de la phrase, comme un cri de protestation, la conclusion qu'un froid dialecticien placerait a la fin. AinsF, au lieu de se justifier, comme un ergoteur ordinaire, par un argument régulier, l'agneau répond au loup :
Gomment l'aurai s-je fait si je n'étais pas ne?
Ici, l'argument est ramassé en une interrogation indignée, et la conclusion vient la première.
Ou bien encore, le raisonnement se résout en plaintes :
O Dieu! encore une fois, qu'est-ce que cïe nous? Si je jette la vue devant moi, quel espace infîni où je ne suis pas! si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus! et que j'occupe peu de place dans cet abîme immense du temps (i)!
b) Figures d'imagination, — A son tour, la sensibilité réagit sur l'imagination. L'émotion appelle l'image : prosopopée, hypotypose (2). Dans les Deux Pigeons^ celui qui reste au logis se représente déjà tous les maux auxquels va s'exposer son compagnon :
Je ne songerai plus que rencontre funeste^
Que faucons, que réseaux. Hélas ! dirai-je^ il pleut :
voir la manière dont on les sent, et c'est ce qui touche davantage l'anditeur. » (2» Dialogue.)
Plus Loin, Fénelon ajoute : a II faut sentir la passion pour la bien peindre; l'art, quelque grand qu'il soit, ne parle point comme la passion vtfrilable. »
(i) Bossuel, Sermon sur la mort, 1^^ point, édit. Rébelliau, p. 294.
(a) Voir nos Principes, raisonnes, p. 274.
Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut, Bon soupe, bon gîte, et le reste (i) ?
Un des arguments de Bossuet sur la brièveté de la vie, est la perpétuelle transformation de la matière : nos corps devant servir à créer d'autres corps. Mais ce qui serait, pour un philosophe, une considération abstraite, devient, chez lui, une sensation qui se compose et s'ordonne en une double vision :
La nature, comme si elle était presque envieuse du bien qu'elle nous a fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu'elle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu'elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains, et qui doit être éternellement dans le commerce : elle en a besoin pour d'autres formes, elle la redemande pour d'autres ouvrages.
Cette revue continuelle du genre humain, je veux dire les enfants qui naissent, à mesure qu'ils croissent et qu'ils s'avancent, semblent nous pousser de 1 épaule, et nous dire : Retirezvous; c'est maintenant notre tour (i).
Par des tableaux animés de la sorte, l'orateur frappe l'imagination. Il ne se contente pas d'analyser, de discuter; il peint et il montre. Ses arguments ne défilent pas secs et raides, à grand renfort de or et de donc. Ce procédé scolastique serait insupportable et s'accommoderait mal avec 'émotion. L'ossature et les articulations du raisonnement s'effacent sous le mouvement et la couleur du style. Le squelette de l'argumentation^'anime et prend corps.
Cet art de nous mettre en présence des faits et de nous donner, pour ainsi dire, la sensation de la réalité, apparaît encore dans les narrations. En traitant de la narration oratoire, nous verrons combien celles de
(i) La Fontaine, Fables, 1. IX, f. ii.
(a) Sermon sur la mort^i"^ point, p, agS.
Bossuetsont rivantes. Son récit devient représentation. Aussi, lorsqu'on parle du lyrisme du grand orateur, on ne doit pas oublier non plus son génie dramatique, Fénelon avait raison d'affirmer que « la poésie, c'est-à-dire la vive peinture des choses, est comme l'âme de l'éloquence (i) ».
2^ L'action oratoire. — L'action est l'art d'exprimer les sentiments par la voixy la physionomie et le geste,
a) La voix, — Toutes les émotions, depuis les plus douces jusqu'aux plus violentes, trouvent dans la voix humaine un instrument souple et varié. Tour à tour suppliante, indignée, joyeuse, plaintive, elle parle à l'âme par ses seules inflexions, indépendamment des mots et des phrases.
b) La physionomie, — La physionomie, ou ex^ pression du risage et surtout du regard, a aussi son éloquence. L'homme prend naturellement un air grave ou enjoué, heureux ou malheureux, suivant les sentiments qu'il éprouve.
c) Le geste, — Le geste est le mouvement significatif du corps ety particulièrement, des bras et des mains. Tantôt le corps se redresse dans une attitude de défi, ou se courbe sous la pitié; tantôt le bras s'avance menaçant; tantôt les mains se joignent pour la prière.
Le geste était sobre et discret, h Athènes. D'après Plutarque, le démagogue Cléon fut le premier à s'agiter et à se démener à la tribune politique (2).
(i) Op, cit., 2« dialogue. A ce propos, Fénelon observe très finement que « bien des gens font des vers sans poésie; et beaucoup d'autres sont pleins de poésie sans faire des vers » .
(a) La tribune grecque (PîjjJLa) était un carré de quatre mètres de côté.
A Rome, les orateurs frappaient du pied et allaient en long et en large (i). Cette mimique nous paraîtrait ridicule aujourd'hui. Mais les anciens avaient besoin d'attirer l'attention par un excès de mouvement, qui, en même temps, traduisait au regard les paroles affaiblies par la distance.
D'ailleurs, les peuples du Midi sont natoreliement gesticulateurs.
Importance de l'action. — Orateurs et rhéteurs ont toujours accordé une très grande importance à cette éloquence extérieure et physique qui s'appelle l'action. On sait la réponse de Démosthène à celui qui lui demandait un jour quelle partie de l'éloquence avait le premier rôle : « C'est l'action, dit-il. — Et le second? l'action. — Et le troisième ? l'action, toujours l'action (2). »
Les témoignages sont unanimes à reconnaître que l'action, chez Démosthène, était pleine de feu. Sans doute, il entre de l'exagération dans la réponse qu'on lui prête. Car, les arguments sont l'assise du discours : l'orateur grec lui-même en est une preuve. Cependant l'action reste un des moyens les plus puissants pour impressionner un auditoire, surtout un auditoire populaire. L'émotion qui traverse la phrase est chose de sentiment et de nuances; elle peut glisser sur des âmes rudes et grossières ou simplement inattentives. Au contraire, ce qu'on voit, ce qu'on entend, un jeu de physionomie, un geste tra-
(j) Voir Cicëron, Orator, ch. x.
(2) Cicéron rappelle cette anecdote, au chapitre x de VOrator. Dans la tragédie grecque, il n'y avait en scène que trois personnages parlants : le protagoniste, le deutéragoniste et le tritagoniste; leur importance allait diminuant, du premier au dernier. C'est à ce^ trois rôles tragiques que fait allusion la question pose'e à Démosthène.
g^ique et désespéré, un cri, cela frappe tout le monde, sans distinction ; c'est la sensation qui secoue les nerfs et ébranle l'être entier.
L'onction. — Le pathétique n'est pas toujours une émotion violente se traduisant par la fougue du style et de l'action. Il existe un pathétique doux, discret, insinuant, qui, dans la rhétorique de la chaire, s'appelle l'onction. L'onction est l'accent de la piété, plutôt que du zèle enflammé ; elle pénètre, plutôt qu'elle n'entraîne; elle écarte ou tourne les obstacles au lieu de les briser et nous parle d'une voix affectueusement fraternelle, plutôt qu'impérieusement dominatrice ; elle a le geste caressant et enveveloppant, non pas tragique et véhément.
Règles du pathétique. — L'emploi du pathétique est soumis à deux lois. L'émotion de l'orateur doit être en rapport : i^ avec le sujet et les idées, 2^ avec son tempérament propre.
I** Certains sujets ne comportent pas les éclats de la grande éloquence. Un avocat plaidant sur une affaire de mur mitoyen, un curé reprenant les peccadilles de ses paroissiens, seraient ridicules de s'échauffer et de se démener, comme si la patrie était en danger, ou comme s'il s'agissait de scandales monstrueux. Même dans les questions les plus graves, des idées et des faits tout simples se rencontrent, qui demandent la même simplicité de style et n'ont pas besoin d'être soulignés par le geste ou la voix. On est agacé par ces prédicateurs qui, d'un bout à l'autre de leur sermon, tonnent ou prennent un ton de complainte (i).
(i) Fénelon s'est moqué agréablement des pi'édicateurs dont la voix et le geste sont uniformément tragiques : « Il y a quelque temps que je m'endormis au sermon. Vous savez que
■ mi
2** Tous es hommes n'ont pas une égale sensibilité. Les mêmes idées ne touchent pas de la même façon chacun de nous. Or, il importe que l'allure de la phrase et l'action répondent exactement à notre degré d'émotion. Il ne faut pas se surfaire ni se contrefaire, en remplaçant l'éloquence naturelle par la rhétorique factice dont personne n'est dupe. C'est le cas de répéter :
Chacun pris dans son air est agréable en soi.
Si nous ne sentons pas très vivement, parlons comme nous sentons, A défaut du pathétique, contentons-nous de l'onction.
§ 3. — Les auxiliaires de la persuasion :
mœurs oratoires et bienséances.
Le raisonnement et le pathétique sont de puissants ouvriers de la persuasion. Mais ils ne sauraient êlre pleinement efficaces, si l'orateur ne remplit pas certaines conditions préalables, que les rhétoriques désignent sous le nom de mœurs oratoires et de bienséances.
Mœurs oratoires. — Les mœurs oratoires sont les qualités de Voraieur qui disposent Vauditoire en sa faveur. Elles sont les pi^éliminaires de la persua-
le sommeil surprend aux sermons de Taprès-midi : aussi ne préchait-on anciennement que le matin à la messe, après l'ëvangile. Je m'e'veillai bientôt, et j'entendis le prédicateur qui s'agitait extraordinairement : je crus que c'était le fort (la partie essentielle) de sa morale. — Eh bien, qu'était-ce donc? — C'est qu'il avertissait ses auditeurs que, le dimanche suivant, il prêcherait sur la pénitence. Cet avertissement fait avec tant de violence me surprit, et m'aurait fait rire si le respect du lieu et de l'actionne m'eût retenu. » {()p, cit,, a® dialogue.)
sion, qu'elles préparent et vers laquelle elles acheminent. La personne de certains avocats mal famés suffit pour compromettre la meilleure cause ; en revanche, d'autres la recommandent par leur honorabilité, avant même d'avoir ouvert la bouche.
Les qualités propres à concilier la bienveillance des écoutants, sont intellectuelles et morales. Dans Tordre intellectuel, on exige de l'orateur la compétence sur les matières traitées. Gros- Jean voulant en remontrer à son curé, est toujours ridicule; un pharmacien discourant sur les finances, un médecin pérorant sur l'organisation de l'armée, trouvent les gens de bon sens rêveurs et incrédules. Dans Tordre moral, on demande à Torateur la probité. Suivant la définition de Caton l'Ancien, il doit être « un homme de bien, expert dans l'art de la parole » (wV bonus dicendi peritus) , « C'était la vertu qui prêchait la vérité », a-t-on dit du P. de Ravignan. La meilleure prédication, en effet, sera toujours celle de l'exemple. On sera toujours mal venu à parler de justice, quand on viole la justice; de la loi, quand on a pour règle l'arbitraire; de l'intérêt public, quand on ne cherche que son intérêt particulier. Au contraire, en voyant monter à la tribune ou en chaire un homme qui a voué sa vie à la vérité et au bien, les gens de bonne foi sont déjà à moitié persuadés : sa haute valeur morale est un précieux témoignage en faveur de sa cause. Là fut le secret de la propagation si rapide de l'Évangile, annoncé par les Apôtres, « C'est parce que les premiers évêques avaient une crosse de bois et marchaient pieds nus, qu'ils sont allés si loin (i). »
(i) M™® Séverine.
enséances. — L'orateur doit observer les es, c'est-ii-dire avoir le sentiment des con- Par conséquent, il évitera de choquer ses et de les indisposer cootre lui. Le senti- DonvenaDcesestle(a<;( {snpientia) , appliqué la parole. D'après Cicéron, « c'est le fonî l'éloquence, comme de tout le reste » (i).
Il ajoutait : « Dans la vie et, paieiUemeQt, iscours, rien n'est plus difficile que de voir nvîent (a), » L'orateur se rappellera donc, instant :
caractère propre. — Des sujets non déplacés ;vre$ d'un médecin ou d'un homme du ; seraient pas supportables chez un prAtre, tout nu plus, les effleurer, en usant d'aUu-
■arnctëre des écoutants. — On ne parle pas ants ou à des campagnards, comme à des léchis ou cultivés. D'autre part, tel sermon, levant des hommes mûrs, serait scandaleux ice de jeunes filles. Surtout évitons le lin, les airs de suffisance, ou les reprofrîsent l'injure. Sachons allier la modestie té, la délicatesse et la fermeté; n'oublions que, dans les rhétoriques, on appelle les t^ oratoires, les ménagements de notre niliùre.
'ijet traité. — Un avocat, poui' une dette à aura pas recours aux mêmes mouvements
eloFfuenti^e, sicut reliqiini'uin rerutn, fuiida- \3. 1- {Orator, ch. xii.)
in ïila, sic in oratioiie nihîl est diflidlius quant re. » {Orator^ ch. xii.)
tl'éloqueDce que deviint un conseil de guerre uii procès de trahison.
4° Les circonstances de temps et de lieu . — L' la patrie ou une famille sonl en deuil, l'Iieun pas à la rliétorique fleurie ni aux jeux d'espril à l'éloqtience grav«. Dans une église, on ne pas comme dans une salle de conférences.
Article IV. — Stmclnre d'an discoar
Un discours peut renfermer jusqu'à sept pa l'exorde, la proposition, la division, la naiTati confirmation, la réfutation^ lapéroraison. Ces élt De se trouvent pas toujours réunis. Les parties tieiles sont Xexorde, la proposition, la confiri et la péroraison. Pour faire ressortir combien économie est naturelle, un historien de la liité française, Gérnzez, cite une très fine obser de son père :
Un «nfant a-l-il quelque chose A demander ii ses [ il lesabordera d'un air gracieux et soumis; il leur ac quelque parole agre'able et flatteuse; il s'iurorinera i sanli!. Après cet exordCf il demandera un congé, une uade, une exemption de travail (i). Pour peu qu'on h fera valoir sa bonne conduite, son travail, ses succès; mettra de redoubler de diligence, telle sera sa confir, ËD&n, si Ton paraît indécis, il rassemblera ses raisoi une péroraison. Il leur (lonnera plui de force par si's c et par ses larmes. Il suivra la inSine marche que l'u parce que ceUe marche est dans la oature.
L'architecture d'un discours est celle de 1' d'an, qui doit former un tout complet. Déjà A
comparait l'exorde (irpooiViov) diU prologue ('rupiXo^oç), 1- ou exposition, dans la poésie, etau/7ré/«û?e{'ï:poa'yMov)
de la musique (i). En effet, au théâtre, le prologue nous fait connaître le caractère des principaux personnages et l'état des événements, au moment où se lève la toile; nous entrevoyons le sujet de la pièce, à laquelle nous commençons à nous intéresser. Pareillement, Vexorde nous apprend les dispositions de l'orateur et des auditeurs, Tétat de la question qui va être traitée et dont on fait ressortir l'importance.
La marche progressive de V argumentation répond à l'action dramatique; les objections^ venant arrêter un instant cette marche, qui repart après la réfutation^ sont comme autant de péripéties. Enfin, la péroraison, ou les indécisions cessent, où les volontés sont fléchies, est un véritable dénouement. Tant y a que, sous toute œuvre d'art, on retrouve, avec des noms divers, les lois essentielles et générales de la composition.
L'exorde. — L'exorde (2) est une introduction^ dans laquelle V orateur expose son sujet y en montre r importance y et cherche à gagner V attention et la bienifeillance de son auditoire.
On n'aborde pas une question de but en blanc. H est nécessaire de fournir quelques explications préliminaires sur les raisons qui nous ont décidé à parler : besoin impérieux, pour un avocat, de défendre un opprimé et d'assurer le triomphe de la justice; ardent désir, pour un prédicateur, de tra-
(1) Rhétorique i 1. III, ch. xiv.
(2) Du latin exordium^ commen cernent d'un ouvrage de tissage (ordiri, ourdir); d'où Je sens général de commencement, début. Le mol grec npooffjiiov (7cp6, avant; o?{jloç roule), répond exactement à notre mot français préambule {prx, en avant; ambulare, aller, marcher).
ËLOQUENCE. 265
vailler à notre sanctificaiion. Ces explications nous disposent favorablement envers un homme aussi soucieux du bien public ou privé. En même temps, nous inclinons à écouter attentivement un discours sur une matière dont on vient de nous dire la gravité. Les qualités de l'esorde sont la bricvclé, la clarté, la simplicité et la modestie. La règle donnée par Boileau :
Que le début soit simple et D'nit rien d'nfTecté, est universelle.
Quelquefois, l'exorde est brusque, véliément, ex abrupto. Une émotion violente éclate soudaiu en ud cri. Dans VOrahon funèbre d'Henriette d^ Angleterre, Bossnct commence ainsi :
J'Aais donc encore destine à rendre ce devoir funèbre i très haute et très puissante princesse, Henriette-Anne d'Anglelerre, duchesse d'Orléans.
Ou bien le saisissement de l'orateur, en une circonstance solennelle, se traduit, dès le début, par un style sublime, se déroularit en périodes majestueuses, comme dans Y Oraison funèbre d'Henriette de France.
L'exorde renferme la proposition, et, ordinairement, la division du discours.
Proposition (i). — La proposition est l'énoncé du sujet; c'est n le discours en abrégé (a) », Uossuet, prêchant le panégyrique de saint Paul, se propose de nous « faire voir les infirmités de ce grand apôtre... ces faiblesses toutes- puissantes par lesquelles il a établi l'Église ».
Division. — Le sujet indiqué, il est bon d'annon-
(il Du latin pnponere, mettre en avant. C'est là qu'on met «n avant la thèse a prouver.
(î) Fënelon, Lettre sur les Oceup. de l'Jc. fr., th. iv.
cer les divers points de vue sous lesquels on V envisage : c'est à quoi sert la division. Bossuet considérera Tapostolat de saint Paul dans « la prédication, les com^ bats^ le gouvernement ecclésiastique ». Tels sont les « trois chefs » ou points de son sermon.
Les divisions seront naturelles, marquant les idées essentielles et dessinant les lignes importantes du discours. Platon, dans le Phèdre^ nous invile à imiter l'habile cuisinier, qui ne coupe pas au hasard les membres d'nn gibier, mais les détache aux articulations. « Quand on divise, il faut diviser sinnplement, naturellement : il faut que ce soit une division qui se trouve toute faite dans le sujet même; une division qui éclaircisse, qui range les matières, qui se retienne aisément, et qui aide à retenir tout le reste (i). »
Les divisions seront encore distinctes et ne rentreront pas Tune dans l'autre. On n'opposera donc pas des idées accessoires aux idées principales qui les renferment. Ayant à traiter de nos devoirs envers le prochain, je ne les classerai pas en devoirs de justice, de bonté et de charité, parce que la bonté n'est qu'une face de la charité. Justice et charité seront les deux parties du développement.
Fénelon, après lui, La Bruyère et Voltaire, ont attaqué l'usage des divisions. Fénelon y voit « une invention très moderne, qui nous vient de la scolastique (2) » . Sans doute, on ne saurait trop condamner les divisions artificielles et blâmer les prédicateurs dont nous parle Fénelon (3), qui se croient obligés de partager tous leurs sermons en trois points. 11 faut également proscrire l'abi^j des divisions. Bourdaloue
^i) Fénelon, Dialogues sur Véioquence^ i®** dialogue. (a) Ibid. , 2® dialogue.
(3) Ibid., icr dialogue.
non seulement divise, mais subdivise, et insiste lourdement sur le plan qu'il a tracé. Or, ce pesant et encombrant appareil est comme une armature d'acier qui bride l'éloquence, lui ôte la souplesse et Télan et la transforme en dissertation philosophique.
Cependant l'usage des divisions n'en reste pas moins légitime et utile à la clarté. Ce n'est pas « une invention très moderne ». Démoslhène ne craint pas, à l'occasion, d'indiquer nettement la marche qu'il va suivre. Après avoir passé en revue, dans la première partie de sa P® Pltilippique ^ les raisons que les Athéniens ont de « ne pas perdre courage (i) », et de faire leur devoir, il annonce sa deuxième partie d'une façon très explicite :
Le genre de préparatifs, qui, à mon sens, doivent vous délivrer de ces embarras; leur nombre et le moyen de vous procurer de Targent; la manière la meilleure et la plus expéditive de vous y prendre pour tout le reste : voilà ce que, sur-le-champ, je vais essayer de dire (2).
Cicéron, dans le Pro lege Mardlia^ le Pro Archia^ le Pro MurenUy a des divisions aussi tranchées que celles de nos sermons.
D'ailleurs, les orateurs anciens s'adressaient à une multitude sur laquelle, suivant le mot de Voltaire, il s'agissait de frapper fort, plutôt que juste; l'enchaînement rigoureux des preuves était moins nécessaire que le pathétique. Au surplus, les Grecs étaient des artistes : ils demandaient à un morceau d'éloquence l'unité souple et flottante d'un organisme, d'un être vivant (Çwsv Tt) . Au contraire, dans un sermon où il faut émouvoir, mais aussi instruire, où l'on aborde les questions les plus hautes et les plus compliquées
{1) IIptoTov {jlèv ot>v oùx àGup.y)Téov, § a, (») § i3.
de la philosophie religieuse et morale, il est très utile de jalonner la route à parcourir; sinon, l'auditeur est exposé, à chaque instant, à ne plus suivre le prédicateur, à ne plus saisir le rapport d'un passage avec ce qui précède ni avec Tensemble. Ajoutez que le Français est amoureux de logique et de clarté : chez nous, Tordre affirmé ne gâte rien.
Narration* — La narration est le récit circonstancié d'un fait sur lequel repose le discours, Démosthène poursuit, devant les tribunaux athéniens, Midias, qui l'a frappé; il est obligé d'éclairer la religion des juges et de raconter comment les choses se sont passées. *
La narration oratoire diffère de la narration historique. La première est apologétique et pathétique : elle tend à prouver et à émouvoir. La seconde est impartiale et impersonnelle : elle a pour fin une vision exacte de la réalité. L'une ne découvre qu'un aspect delà vérité; l'autre la dévoile tout entière. Ici, c'est un style souvent plein de mouvement et de fougue; là, une phrase calme et unie. Que l'on compare la bataille de Rocroy, dans V Oraison funèbre du prince de Condé et dans le Siècle de Louis XIV \ on touchera du doigt la différence entre la manière de l'orateur et celle de l'historien.
Pour se rendre compte du pathétique dontest susceptible une narration oratoire, il faut lire le Sermon de laPassion^ parBossuet, et surtout ce raccourci tragique, où le prédicateur a fait revivre une scène de sauvagerie féroce, qui se passa dans un corps de garde, il y a deux mille ans :
Venez, venez, camarades, dit celte soldatesque insolente; voilà ce fou dans le corps de garde, qui s^imagine êlre roi des Juifs; il faut lui mettre une couronne d'épines! — Tradehaf
autem judicanti se injuste^ il la reçoit. — Et elle ne tient pas asseZ; il faut renfoncer à coups de buton : — Frappez, voilà la tête. — Hërode l'a habillé de blanc comme un fou; apporte cette vieille casaque dMcarlate pour le changer de couleurs! Mettez, voilà les ëpaules. — Donne, donne ta main, roi des Juifs» tiens ce roseau en forme de sceptre ! — La voilà ^ faitesen ce que vous voudrez. — Ah! maintenant ce n'est plus un jeu, ton arrêt de mort est donné; donne encore ta main, qu'on la cloue! — Tenez, la voilà encore (i).
Un autre sermon du même prédicateur, nous fait assister aux variations d'opinions, aux fluctuations et aux dialogues des Juifs sur la personne du Christ :
Ils courent au-devant du Sauveur pour le saluer par des cris de réjouissance*, ils courent après lui pour le charger d'imprécations. « Vive le (ils de David! » — « Qu'il meure! qu'il meure! qu'on le crucifie ! » — « Béni soit le roi d'Israël! » — « Nous n'avons point de roi que César. » — « Donnez des palmes et des rameaux verts, qu'on cherche des fleurs de tous côtés pour les semer sur son passage! » — « Donnez des épines pour percer sa tête, et un bois infâme pour Ty attacher! » Tout cela se fait en moins de huit jours (a).
Le tableau vivant de cette foule houleuse et changeante, agit autrement sur Tàme qu'un sec raisonnement et nous persuade bien plus de la vérité exprimée dans cette conclusion :
Après cela, mes frères, entendrons-nous encore des chrétiens nous battre incessamment les oreilles par cette belle raison ; Que dira le monde, que deviendra ma réputation ?
Il est cependant des cas où Ton escamote le récit : c'est quand les faits sont prouvés, indéniables et contraires au défendeur. Tous les efforts de Tavocatten-
(i) 2® point.
(î) Sermon sur l'honneur du monde, 3® point.
dent alors à faire diversion, pour amener les juges sur lin autre terrain : passé honorable de Taccusé, son dévouement au pays.
Utilité de la narration. — C'est déjà une preave persuasive qu'un récit où loratenr choisit habilement et met en relief les détails favorables à sa thèse. L^impression produite est d'autant plus forte qu'on' a l'air de laisser parler les faits seuls.
On vient de voir quel admirable parti Bossuet tire du récit. L'Évangile contient nombre de scènes touchantes : histoire de TEnfant prodigue, du bon Samaritain, du mauvais Riche, lesquelles, bien rendues et pieusement commentées, nous émeuvent toujours.
Parfois, une narration lumineuse, entremêlée de quelques considérations, peut tenir lieu de confirma^ tion. Ainsi les oraisons funèbres et les panégyriques des saints doivent être surtout narratifs. « Ce sont les faits qui louent et la manière de les raconter )r, a dit La Bruyère. Bossuet et Fénelon ne l*entendaient pas autrement : « Le meilleur moyen de louer le saint c'est de raconter ses actions louables. Voilà ce qui donne du corps et de la force à un éloge; voilà ce qui instruit; voilà ce qui touche. Souvent les auditeurs s'en retournent sans savoir la vie du saint dont ils ont entendu parler une heure (i), » Bossuet énumère les travaux d'un apôtre, ou cite les traits édifiants des vies illustres. Tantôt il s'abaisse aux détails les plus familiers et nous montre une princesse Palatine allant « épancher son cœur sur de vieilles femmes qu'elle nourrissait », ôtant « vitement » ces « bonnes vieilles » de « Tétable » où elles étaient, pour les mettre dans de « pe-
(i) Fënelon, Dialog^ues sur l'éloquence, 3® dialogue.
titslits » (i). Tantôt, afin de nous faire apprécier « la grande àme » d'nn Condé, son courage, ses « illuminations », sa générosité, il embouche la trompette épique, et, suivant son héros sur les champs de bataille, nous donne une Iliade chrétienne, où la hardiesse des images bibliques se mêle à la précision pittoresque d'un Homère, dont il savait par cœur des cimnts entiers.
Gonfinnation (2). -— La confirmation consiste à prouver et a persuader la vérité de la thèse mise en auantdans la proposition. Elle est la partie essentielle, le corps du discours. Là trouve son application tout ce que nous avons dit sur l'argumentation et le pathétique.
Réfutation. — Dans la réfutation, l'orateur réduit à néant les objectionSy raisonnements^ fai^t qu^on lui oppose. Ou bien il répond à un adversaire, dont il infirme les raisons ; ou bien il prévoit et réfute d'avance les objections possibles. Dans une thèse, il y a le pour ei le contre. Or, c'est une nécessité de ruiner les arguments qui empêchent d'adhérer pleinement à notre sentiment.
La réfutation n'a pas de place fixe dans le discours. Quand les raisonnements de l'adversaire ont produit une impression profonde, il faut les renverser tout d'abord, et, si on y réussit, la cause est plus d'à moitié gagnée. La réfutation viendra donc avant la confirmation : elle déblayera le terrain et fera place nette. Au contraire, on réservera pour la fin de la confirmation, la réponse aux objections, lorsqu'elles ne sont pas très fortes. Parfois encore, avant ou après chaque
(i) Oraison funèbre d^Anne de Gonzague, ëdit. Jacquinet, p. 3i5.
(2) Du latin confirmare^ consolider^ fortifier.
preuve, on répondra à la réplique qu'elle peut provoquer.
Deux règles essentielles de la réfutation, — i** Partout et toujours, il importe d'examiner si les principes invoqués par un contradicteur, sont bien certains. L'intrépidité d'assurance avec laquelle on affirme un fait ou un prétendu axiome, ne sert souvent qu'à en dissimuler le côté ruineux. Rousseau essaie de prouver l'immoralité du Misanthrope^ en raisonnant de la façon suivante :
Convenons que, l'intention de l'auteur étant de plaire à des esprits corrompus, ou sa morale porte au mal, ou le faux bien qu'elle prêche est plus dangereux que le mal méme(i).
« L'intention de plaire a des esprits corrompus », sur laquelle, comme si elle était évidente, Rousseau fonde son argumentation, est précisément ce dont Molière n'aurait pas convenu et ce qu'il faudrait démontrer. Par conséquent, son raisonnement pèche et croule par la base.
2° D'autres fois, les faits sont vrais, les principes indiscutables; mais la conclusion est exagérée et fausse, parce qu'elle dépasse la portée des faits ou des principes. Tel est le sophisme de Vénumération imparfaite, dont Pascal a usé et abusé dans ses Pro^ vinciales. On ne saurait rendre toute une société responsable des erreurs de certains membres. Si quelques jésuites ont eu une morale relâchée, ce n'est pas une raison pour incriminer toute la Compagnie. Parce que, dans un tas de pommes, on en trouve de pourries, il ne s'ensuit pas que tout le tas soit gâté.
Péroraison (2) . — La péroraison est la conclu'^
[i\ Lettre à M, (VAlemhert, (2) Perorare, achever de parler.
sion du discours. C'est le point d'arrivée de la démonstration. Tantôt on y récapitule les preuves développées précédemment et on concentre les rayons en un foyer, d'où la lumière jaillit plus intense et plus vive. Tantôt on y fait un suprême effort, pour toucl)er les cœurs par le pathétique. Souvent on emploie les deux moyens à la fois. Bossuet excelle à résumer son argumentation en une prosopopée finale ^émouvante et parlante. Il dresse devant nous le spectre de la mort, qui apparaît pour nous donner un dernier avertissement et achever l'œuvre de persuasion commencée par l'orateur sacré. A la fin de l'oraison funèbre d'Anne de Gonzague, il entr'ouvre le ciel à nos regards terrifiés, et nous voyons la princesse Palatine en descendre « au dernier jour », avec les Saints et Jésus, pour confondre l'impénitence et les vaines excuses du pêcheur endurci. Dans l'oraison funèbre de Condé, la péroraison est un appel éploré aux peuples, aux péinces, aux seigneurs, aux « âmes guerrières et intrépides », aux prêtres, aux amis du prince : tous, « couverts de leur douleur comme d'un nuage », défilent avec Bossuet lui-même, devant le catafalque, d'où la voix du mort le^ avertit qu' « avec le roi de la terre il faut encore servir le roi du ciel ».