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CHAPITRE m

Article premier. — Déflnitioii.

Au moyen âge, roman était synonyme de récit en langue populaire ou romane (i), par opposition à la

(i) On appelle romanes {romanuSy romain) les langues for-

langue des savants ou latin. Ce récit pouvait être imaginaire ou vrai, en vers ou en prose. Les Romans bretons^ en prose, le Roman de Renart et le Roman de la Rose, en vers, sont des œuvres d'imagination.

D'autre part, Joinville nous avertit qu'il a puisé « en un roman », c'est-à-dire dans un écrit historique, « grant partie dé ces faiz » dont est composée sa vie de saint Louis.

Au dix-septième siècle, le mot prend le sens qu'il a conservé depuis, et désigne un genre littéraire particulier : à savoir, le récit en prose d'une action fictive servant de cadre à la peinture des mœurs.

Le roman est une fiction. Parfois les événements et les personnages sont empruntés à l'histoire ou à la réalité contemporaine; mais toujours, sur ce fond vrai^ l'auteur brode des détails, au gré de sa fantaisie.

C'est un tableau de mœurs. Nous y voyons représentés les sentiments et les passions de l'homme, ou un un coin de la vie sociale.

Comme dans toute œuvre narrative, nous y trouvons une exposition, des péripéties, un nœud et un dénouement.

* Article II. — I^'ÉvoIutlon du romaii.

Il faut distinguer deux phases dans l'évolution du roman : l'époque primitive et répo.que récente.

Époque primitive. Le Romanesque. — Le roman fut d'abord un récit d'aventures extraordi-

mées du latin. Les principales sont le français, Fitalien, l'espagnol^ le portugais.

noires et invraisemblables (i). V amour en faisait le fond. Tel il apparaît dans la littérature grecque finissante, au premier siècle av. J.-G. (2). Enlèvements par les pirates, reconnaissances, voyages en pays fabuleux, voilà quelle en est Tintrigae ordinaire. Théagène et Chariclée d'Héliodore et la pastorale de Longue, Les As^ntures de Daphnis et Chloé, sont restés célèbres. Par une exception heureuse, Longus adopta une donnée simple.

UAstrée d'Honoré d'Urfé, en 161 o, ouvre Tère du roman français et en fixe les règles pour longtemps. Là encore les événements sont extraordinaires et Tamour remplit Toeuvre entière ; mais c'est un amour épuré, quintessencié. Bergers et bergères, sur les bords du Lignon, passent leur temps à aimer, à disserter sur leur passion et à écrire des vers galants. Quant à Tintrigue, il y en a, non pas une^ mais cent, qui se croisent et s'enchevêtrent. Gombauld, Gomberville, La Calprenède, M"® de Scudéry avec ses romans en dix tomes, continuent la tradition de VAstrée,

De l'invraisemblance dans les faits et dans les sentiments, qui caractérise le roman d'alors, est né le mot romanesque. L'idée que ce vocable éveille pour le public du dix-septième siècle, est restée aujourd'hui encore, pour bien des gens, l'essence même du genre. Nous avons indiqué ailleurs la dif-

(i) Ainsi, vers le premier siècle de notre ère, Antonius Diogène donnait à son roman ce titre signi&catit : « Les choses incroyables d'au delà de Tliule' » : Ta Inïp 6oiSXy]v àTuiara.

(2) On cite habituellement, comme roman de Tépoque classique, la Cyropéciie de XénophoD^ sorte de Télemaque, renfermant un plan d'éducation. La Cyropédie, il est vrai, est une fiction; mais^ par ailleurs, elle ne répond guère à la définition du roman.

férence entre Tidéal et le romanesque (i); mais il est bon de marquer ici, plus en détail, Topposition entre ces deux manières de concevoir la vie et l'art.

L'idéal a pour point de départ l'observation de ce qui se passe en nous et autour de nous. H ne perd jamais de vue la réalité et s'efforce de l'embrasser tout entière, avec ses beautés et ses laideurs, ses harmonies et ses discordances. 11 se borne à l'interpréter, sans la fausser ni la déformer. Si Racine peint Tamour élevé et pur, il en peint aussi les tourments et les fureurs homicides : Hermione, Roxane et Phèdre contrastent avec Bérénice, Iphigénie et Monime. Son œuvre est virile, instructive et logique : il n'y entre rien que de vrai et de naturel.

Le romanesque, au contraire, méconnaît les conditions de Texistence. La Fontaine, dans La Laitière et le Pot au lait, non content de le mettre en scène, nous en a laissé une exquise et malicieuse analyse :

Quel esprit ne bat la campagne?

Qui ne fait châteaux en Espagne ?

Picrochole, Pyrrhus, la laitière, enftn tous,

Autant les sages que les fous.

Chacun songe en veillant; il n'est rien de plus doux (2). Une flatteuse erreur (3) emporte alors nos âmes;

Tout le bien du monde est à nous.

Quand je suis seul, je fais au plus brave un dëfi; Je m'ëcarte (4), je vais détrôner le sophi ;

On m'élit roi, mon peuple m'aime; Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :

(i) Principes raisonnes de Littérature, p. 28-29.

(2) Voilà bien La Fontaine.

(3) Divagation, error,

(4) Je fais un écart d'imagination.

Quelque accident fail-il que je rentre en moî-iii^me. Je suis Gros-Jean, comme devant (i).

Un esprit qui u bat la campagne », une ima nation qui fait des << cliâteaux en Espagne », avec un optimisme naïf, reconstruit la vie sur nouveau plan, sans s'occuper si ces créalions cadn avec le réel : tel est bien le romanesque. C'est convenu et le faux, l'utopie et le rêve, au lieu de vision forte et nette de la nature. Il naît d'une c taine impuissance à raisonner et à agir : c'est la p( sic des enfants. A la vérité, les goûts des premiè années ne disparaissent jamais complètement d: l'âge mùr. Il y a toujours des Perrettes avec leur u j au lait », où elles ont mis leurs chimères, qui s'< volent au moindre heurt. Plus d'un homme fait tient, tout bas, le même langage que La Fontain Si Peau d'Ane nl'êtaît cont^.

J'y prendrais un plaisir exlrtoe.

Le monde est vieux, dit-on : je le crois ; cependant Il le faut amuser encor comme un enfant (a).

Nous causer un plaisir semblable à celui de Pi d'jine, tel est le but du roman, au dix-septième siè et un peu au dix-huitième. Huet avait raison d' donner la définition suivante : « Ce que l'on appe proprement roman sont des histoires feintes d'avt tures amoureuses, écrites en prose avec art, pour plaisiretramuje/nenïdes lecteurs (3). » L'amuseme M"' de Sévigné ne cherchait guère autre chose d£ cette Cléopâtre en douze volumes, dont elle trouv le style t> maudit » et « détestable », mais où elle prenait « comme à de la glu » (4)-

{il PahUs, I.VIir, f. ï.

(a) L. VIII, f. IV, Le Pouvoir dea Fable».

(3) De l'Oiigûie des Romans.

(4) a Je reviens A nos lectures, et, sans prëjndiee de Cl

Époque récente. Le i^rai. '— Le primitif roman à^ aventures et di amour ^ en vogue au dix- septième siècle, s'est transformé, dès l'âge suivant. La métamorphose s'est achevée, au dix-neuvième siècle. Par une marche naturelle, il est devenu une œuvre plus profonde, plus large et plus vraie. Sans réussir à éliminer toujours le romanesque, qui paraît inhé« rent à la définition même du genre, il Ta restreint considérablement et est allé serrant de plus près la réalité. En sorte que le roman contemporain ne ressemble en rien à YAstrée^ ni à la progéniture de YAstrée, Le dix-neuvième siècle a opéré, ici encore, un changement aussi radical que dans l'histoire. Le romancier a prétendu rivaliser avec le poète tragique et le poète comique, dans l'analyse minutieuse et creusée des passions et des mœurs. Les héros vaporeux et inconsistants, les personnages en l>audrHche, ont cédé la place à des êtres vivants et compacts, qu'animent des sentiments semblables aux nôtres. Au lieu d'un tissu d'événements compliqués et merveilleux, se succédant d'après les caprices du hasard ou de la fantaisie, l'intrigue est devenue, comme au théâtre, une suite logique de faits sortant les uns des autres, ayant leur origine dans le caractère même des personnages.

Etendant encore son domaine et débordant le cadre du drame, le romancier a voulu, à la façon du

pâtre, je songe quelquefois d'où vUnt la folie que j'ai pour ces sottises-là : j'ai peine à le comprendre... Le style de la Caljprenède est maudit en mille endroits... Je trouve donc qu'il est détestable^ et je ne laisse pas de m'y prendre comme à de la glu... » Quant aux personnages, elle ajoute : « La beautë des sentiments, la violence des passions, la grandeur des ëvënements et le succès miraculeux de leur redoutable ëpëe, tout cela m'entraîne comme une petite filU, »

(Lettre à M^^ de Grignan, i" juillet 1671.)

t BOMAN. 279

poète épique, nous retracer le tableau de lu nature et de la vie Hociaie. Il a cru que les sites où s'étaient passés les événements, devaient être décrits. Rousseau a donné les Alpes pour décor â la Nouvelle Hétoïse; Bernardin de Saint-Pierre, les pays tropicaux à Paul et Virginie; CLiateaubriand, les savanes et les forêts d'Amérique, à son épisode à'Atala. Le mot de Bernardin de Saint-Pierre : « Un paysage est le fond du tableau de la vie humaine (i) », est devenu la poétique même du genre. On a recherché et exprimé les mystérieuses harmonies entre l'homme et la nature, les secrètes influences du sol où ila vécu. Certaius, comme P. Loti, ont été surioiit des paysagistes et ont emprunté leur pinceau aux Corot, aux Troyon, aux Th. Rousseau.

On a également replacé les personnages dans le milieu social dont ils avaient gardé l'empreinte, et ou a décrit les mœurs du temps qui fut le leur. Toute une civilisation s'est trouvée ainsi représentée. Les romans de Le Sage, Le Diable boiteux, GU Blai, font revivre le monde de la Régence, vers 1707, avec ses banquiers véreux, ses poètes faméliques, ses empiriques ignorants, ses laquais insolents, ses nobles décavés. Toute la société, entre i83o et 1830, défile devant nous, dans l'oeuvre de Balzac, à laquelle Fauteur a donné ie titre significatif de Comédie humaine : peuple, bourgeois, portiers, commis-voyageurs, comédiens, journalistes, magistrats, rentiers, y constituent la plus riche des galeries.

Le roman ainsi entendu, est k une forme, non la moindre, de l'histoire des mœurs (a) n. Aussi, Villemain a-t-il pu le définir « le poème épique des na-

(i) Voyage à l'Ile de France. Lettre XXVIII et dernière, (a) J. Leinaitre, Les Conlempoi-ains, 3° série, p. 38,

lions modernes (i) ». Par ses personnages, qui n'ont plus rien d'héroïque, par Texclusion du vers, c'est une épopée démocratique , la seule en rapport avec notre civilisation. En même temps, par son côté réaliste et rimitation fidèle, parfois minutieuse de la vie, il est devenu un genre sérieux et d'une grande valeur, tandis que le primitif roman romanesque était puéril.

jLrtide 111. — Causes des origines modernes

du roman.

Le roman fut une exception, dans les littératures grecque et latine (2) . On peut se demander pourquoi, négligé des anciens, il a eu^ chez les modernes, une telle fortune.

i" Le besoin du merveilleux et des aventures extraordinaires, qui donna naissance au roman primitif, trouvait un aliment dans Tépopée. Mais déjà, dans V Odyssée, les voyages d'Ulysse à travers les mers, rappellent, en bien des points, les aventures de Robinson Crusoë.

L'épopée tourne au loman dans les Ârgonautiques d'ApoUonios de Rhodes, où l'on ne s'intéresse qu'à la peinture de l'amour de Médée pour Jason. On peut dire que cet épisode de Médée est le premier roman grec. Les récits héroïques et le merveilleux d'Homère ne satisfaisaient plus la société alexandrine, de corruption fine et élégante, qui avait perdu l'enthousiasme et les vertus guerrières. Le roman était donc en germe

(ij Cours de Littérature française, t. III : Tableau du dixhuitième siècle, II® partie, a® leçon, p. 4.

(2) La littérature latine^ en fait de roman produit le Satiricon de Pétrone.

dans l'épopée. Constater ainsi la transformation de l'épopée en roman dans une nation, « c'est dire : en ce peuple le besoin de conter est le même; mais ce peuple est devenu vulgaire et un peu puéril (i) ». 2° Chez les anciens, et plus encore chez nos classiques, leurs imitateurs, l'observation de la réalité a toujours été incomplète et un peu conventionnelle. Ils l'envisagent sous un point de vue particulier et y cherchent l'homme avec ses sentiments généraux; l'individu, l'accident, le détail matériel ne sont rien par eux-mêmes. L'observation désintéressée et complète de la nature, d'où est sorti le roman contemporain, est chose toute moderne, aussi moderne, peu s'en faut, que la conception de l'histoire scientifique et sociale, propre au xix° siècle. Déjà, « Le Sage luimême, Marivaux, Prévost, Crébillon, comme s'ils sentaient que Ton connaissait de l'homme universel à peu près tout ce qu'on en pouvait connaître, s'étaient attachés, dans Gil BlaSy dans Manon Lescaut^ dans Marianne^ à noter l'accident et la particularité, ce qui distingue un homme d'un autre homme, le trait individuel et caractéristique, ce que c'est ou ce que devient, selon l'expression de l'un d'eux, la femme dans une petite lingëre et l'homme dans un cocher de fiacre. Mais, où ils avaient échoué, l'auteur de la Nouvelle HéloïsCy de Y Emile et des Confessions allait réussir » et montrer « que la réalité vaut exactement ce que vaut l'œil qui la perçoit, Tâme qui l'éprouve, la main qui la rend (2) ». Depuis Rousseau, l'évolution a continué sa marche. Nos romanciers ont peint

(i) É. Faguet, Revue des Deux-Mondes, 1^^ janvier 1902, p. i63.

'2) M. Brunelière, Revue des Deux-Mondes, i5 janvier

fidèlement tous les aspects de la nature, même les plus familiers, pour ne pas dire les plus vulgaires ; réclioppe et le tripot, comme le salon ; toutes les conditions sociales, jusqu'aux plus infimes; tous les caractères, jusqu'à l'âme rudimentaire du paysan en sabots ou de l'ouvrier en blouse.

3° Mais ce qui explique surtout la vogue du roman, à une époque où l'on n'admet plus avec la même rigueur la distinction des genres, c'est son cadre souple et élastique, qui se plie à tous les sujets, à tous les genres de composition, à tous les styles. La matière du roman est infinie. Il a pour objet l'individu, la société, la nature, tous les sentiments, les plus simples et les plus raffinés, les plus ridicules et les plus nobles. Tantôt la composition en est serrée, rapide et simple, comme dans une tragédie de Racine ou une comédie de Molière. Tantôt il est touffu, immense, à la façon d'une épopée, traversé p^r cent personnages divers, rempli par les rumeurs de la foule et le bruit des batailles. Tantôt x;e sont les idylles champêtres de C. Sand. Enfin le style n'en est pas défini davantage. Il n'existe pas un style du roman, comme il y a le style de l'épopée, du lyrisme, de l'éloquence, de l'histoire. Tous les tons y sont possibles, suivant le sujet et les auteurs : prose unie de la lettre, parler familier de la conversation, langage mordant et incisif de la satire, ou, au contraire, images hardies, couleurs chaudes, périodes amples et harmonieuses de la poésie.

La poésie, sans le vers, c'est, en effet, où, de nos jours, a souvent visé le roman, que Boileau appelait déjà « un poème en prose », En excluant le vers, qui, pour les anciens, était essentiellement Tinstrumentde la fiction, nos romanciers ont privé la poésie de sa forme

naturelle et la plus parfaite, mais cette perte a été compensée par un double avantage. D'abord, le vers est le propre de quelques privilégiés. Bien des écrivains, qui ont eu pourtant de grandes qualités de sensibilité et d'imagination, par exemple, Chateaubriand, éminent poète en prose, furent de médiocres versificateurs. Par conséquent, le roman est un compromis, grâce auquel peuvent arriver, sinon au sommet du Parnasse, du moins à mi-hauteur, maints esprits qui n'auraient pu « atteindre lart des vers », mais dont les pensées et les sentiments vibraient pourtant sur un mode poétique. Ensuite, si le vers ne se laisse manier que par une élite, il ne s'adresse également qu'à une élite-. Pour apprécier cette musique des syllabes, cette harmonie délicate, ces grâces voilées, il faut une nature artiste, une finesse de perception, une éducation du goût, que les Grecs possédaient à un haut degré, mais qui actuellement sont départies à peu de gens. En revanche, le langage de la prose, instrument plus vulgaire et moins fin, arrive à toutes les oreilles et est saisi par tous les esprits. Le roman moderne mettait donc les fictions de l'imagination et parfois l'idéal, à la portée du plus grand nombre.

Article IV. — moralité du roman.

Au dix-septième siècle, Bossuet, Fénelon, Boileau se sont élevés contre l'influence des romans. Bossuet loue Henriette d'Angleterre de s'être « attachée à la lecture de Thistoire » ; « elle y perdait insensiblement le goût des romans et de leurs fades (i) héros; et, soigneuse de se former sur le vrai^ elle méprisait

(i) Extravagants, sols , fatuus.

ces froides (i) et dangereuses fictions. (2) » Dans ses Maximes et réflexions sur la comédie, il range ces sortes d'ouvrages parmi « les livres corrupteurs de la vie humaine ». Boileau n'est pas moins sévère pour leur morale, « qui est fort vicieuse et qui en rend la lecture dangereuse aux jeunes personnes (3). »

A prendre le roman en soi, il n'est ni moral ni immoral ; si le mot était français, nous dirions qu^il esiamoraly c'est-à-dire indifférent. L'impression produite sur nous peut être bonne ou mauvaise, suivant le contenu du livre et les dispositions du lecteur.

Il n'en reste pas moins que toute la lignée des romans sortis de VAstrée^ avait un double vice qui justifie pleinement les critiques de Bossuet et de Boileau. Tandis que l'idéal poétique, toujours vrai, nous instruit et nous réconforte, comme ferait un breuvage parfois amer, mais tonique, le romanesque, si un robuste bon sens n'en contre-balance l'influence, peuple l'imagination de chimères et donne de Ja vie la conception la plus fausse et la plus décevante. C'est, pour le lecteur, l'ivresse du haschicb, laquelle, une fois disparue, le laisse en proie au désenchantement, à la lassitude et au dégoût. Quand on s'est habitué à voyager à travers le pays bleu du rêve, il en coûte de reprendre pied dans le plat pays de la réalité, et de se plier aux rudes devoirs, au prosaïsme de l'existence.

Ensuite, la part exclusive faite à l'amour, et à un

(i) Futile, vain, un des sens du htinfrigidus.

(a) Oraisonfunèbre cP Henriette d* Angleterre^ édition Jacquinet, p. II 3-1 14.

(3) Lettre à Perrault. La Fontaine, sur le tard, il est vrai, dans un discours en vers lu à l'Acadëmie française, le jour de sa réception (1684)* condamnait

Les romans et le jeu, peste des républiques, Par qui sont dévoyés les esprits les plus droits.

amour de convention, ne constituait pas un moindre danger. Ces héroïnes et ces héros doucereux, dont aimer est Tunique occupation et Tunique but, dont Tamour inspire tous les actes, qui passent leur temps à soupirer et à courir des aventures, sont de mesquins exemplaires de Thumanité. L'homme est créé et mis au monde, non pour aimer, mais pour agir et remplir la lourde tâche que le train ordinaire de Texistence ramène chaque jour. Il y a quelque chose d'infiniment plus grand et plus noble que Tamour, c'est le devoir, qui en est souvent le contraire. Ces peintures alanguies de la passion sont un dissolvant qui énerve Tàme et détruit la volonté, quand Tune et l'autre auraient besoin d'être trempées. On Ta remarqué très justement, c'est toujours notre propre roman que nous cherchons et que nous finissons par trouver dans le roman d'autrui (i).

Le roman moderne est devenu plus sérieux, plus vrai et moins exclusif qu'au dix-septième siècle. Cependant, il n'a pas réussi à se purger tout à fait du romanesque, dont on trouve des traces, et nombreuses, dans George Sand, Balzac, Octave Feuillet. Quoiqu'il ait étendu ses investigations à tous les sentiments humains : avarice, ambition, hypocrisie, d'une part; courage, dévouement, noblesse d'âme, d'autre part, Tamour, sous toutes ses formes, reste encore le sujet préféré des auteurs et du public. La seule différence, c'est que, de nos jours, Tamour soupire rarement; il tue. Nous ne parlons pas ici du ro-

(i) « N'allez pas vous aviser de jouer Lélia, disait G. Sand à une de ses admiratrices ; le livre fermé, soyez une bonne femme toute simple. » Le moyen de devenir une bonne femme toute simple, et de ne pas copier, dans la conduite, une héroïne par laquelle on a été troublée et fascinée ?

man « expérimental » de Zola et des Goncourt, étalage de turpitudes, qui, pour l'honneur de rhumanité et des auteurs, n'auraient jamais dû pénétrer dans la littérature.

En résumé, les romans ne sont pas sans danger pour la jeunesse, dont la sensibilité et l'imagination ne sont que trop portées, l'une à s'enflammer, l'autre à divaguer^ aux dépens de la raison naissante, et à troubler ainsi, l'une et l'autre, l'harmonie de la vie. Ils ne peuvent être que le passe-temps, et non l'aliment de l'âge mûr, ou du lettré qui y cherche, non la satisfaction d'une curiosité puérile ou malsaine^ mais des formes d'art et un supplément à la connaissance du cœur humain. Cette double préoccupation peut seule atténuer le poison de telles lectures (i).

Article T, ^ Variétés du roman.

Le roman, n'ayant pas de règles fixes ni de cadre défini, a produit une quantité de variétés. Nous nous bornerons à indiquer les principales.

1° Le roman d'aventures est un tissu de faits surprenants, d'incidents qui tiennent du prodige. II se propose de satisfaire notre goût du merveilleux et de frapper surtout l'imagination. Le Sage, en ses A^en-tares de M. Robert Chevalier^ capitaine de flibustiers dans la Nouvelle^France (lySa), a inauguré, un des premiers, ces récits d'événements extraordinaires, qui

(i) Nous ne souscririons pas à ces lignes qu'une mère, dans le Journal d'une femme,, d'Octave Feuillet, e'crît à sa fille : « Tu apprendras peut-être que la passion et le roman sont bons quelquefois avec l'aide de Dieu, qu'ils élèvent les coeurs, qu'ils leur enseignent les devoirs supérieurs, les grands sacrifices, les hautes joies de la vie. »

devaient avoir une si grande vogue, à Tétrauger, avec Mayne-Reid et Fenimore Cooper; chez nous, avec Gustave Aimard et Jules Verne.

Parfois^ des contes de fées, de revenants ou de magiciens, nous transportent en plein fantastique.

2° Le roman sentimental ou intime, raconte une histoire touchante, aventure de cœur, anecdote du foyer. Il fut mis à la mode par l'Anglais Richardson, Tauteur de Pamela et de Clarisse Harloivey et par la Nouvelle Héloïse de Rousseau.

3*^ Le vomàxi psychologique y ou de caractère, analyse surtout les passions et roule souvent sur un cas de cons«cience. La Princesse de ClèveSy de M™* de La Fayette, en fut le premier modèle et un modèle achevé, qui resta une exception au dix^-septième siècle. De nos jours, M. Paul Bourget devait s'y faire un nom justement célèbre.

4^ Le roman à thèse ne se contente pas de plaire et de toucher : il moralise et nous invite à réfléchir. Ici, comme au théâtre, Técrivain court risque de fausser la réalité^ pour la plier à une idée préconçue. Sa thèse doit ressortir des faits et n'être que la leçon de l'expérience même. Certains romans de M. Bourget, Terre Promise^ par exemple, sont remarquables par cet art de glisser une philosophie sérieuse et grave, sous des aventures banales en apparence.

5^ Le roman de mœurs peint l'homme dans les diverses conditions : ouvrier, paysan, bourgeois, noble, médecin, juge, financier. Aussi l'appelle-t-on encore roman social. Au dix«-huitième siècle, Le Sage, Marivaux, et, au dix-neuvième, Balzac, en sont les principaux représentants.

6** Le roman descriptif (ait une part très large, parfois prépondérante, aux sites et à la nature pitto-

resque. Il a donné naissance au roman pastoral et au roman exotique.

Le roman pastoral moderne ne ressemble en rien à VÀstrée^ où Ton trouve une campagne de convention, des bergères et des bergers enrubannés. Après quelques scènes vraiment champêtres de la Nouçelle Héloïse^ telles que l'épisode des vendanges à Glarens ; après les paysages cévenols, décrits par Florian dans Galatée et Estelle, il était réservé à George Sand de porter ce genre à sa perfection, par un heureux mélange d'idéalisme et de réalité, par de nombreux et admirables tableaux rustiques.

Le roman exotique nous transporte dans des contrées étrangères, dont les mœurs et l'aspect sont différents de ce que nous avons sous les yeux. Gomberville et l'abbé Prévost avaient promené leurs héros, l'un, à travers les pampas du nouveau Monde, l'autre, dans les plaines de la Nouvelle-Orléans; mais tous deux décrivaient une nature de fantaisie. Le vrai créateur de V exotisme fut Bernardin de Saint-Pierre. Dans Paul et FirginiCy il peignit, avec autant d'exactitude que de bonheur, ces pays tropicaux qu'il avait visités, et, ce qu'on ignore trop, fut le modèle de Chateaubriand. L'élève, il est vrai, devait dépasser le maître. De nos jours, P. Loti, avec un coloris original, a représenté les contrées lointaines où sa vie aventureuse de marin Ta fait aborder.

7^ Le roman historique ressuscite les personnages et les civilisations disparues. Mais, ici encore^ il y a opposition entre le dix-septième siècle et le dix-neuvième. Cléopdtre, le Grand Cyrus et la CléliCy n'ont d'antique que le nom; les personnages sont les grands seigneurs de la cour de Louis XIV. On n'avait pas de peine alors à reconnaître Condé

dans Cyrus et M"^*' de Longueville dans Mandane. La couleur locale en est complètement absente : les mœurs sont françaises, et les détails matériels n'ont rien de persan, de grec ou de romain. Les Martyrs de Chateaubriand, surtout Quentin Dunvard et Içanhoé de l'Anglais Walter Scoll, si en faveur auprès des romantiques, donnèrent l'exemple d'une reconstitution scrupuleuse et vivante du passé. Puis, vinrent Cinq^ Mars de Vigny, Notre-Dame de Paris de V. Hugo, les Chouans de Balzac, Salammbô de Flaubert, où abondent les détails historiques, voire archéologiques.

Diderot condamnait ces sortes de récits : « Vous trompez l'ignorant, disait-il, vous dégoûtez l'homme instruit, vous gâtez l'histoire par la fiction, et la fiction par l'histoire (i). »

Le roman historique n'est pas plus faux que la tragédie historique de Corneille et de Racine et que le roman d'observation, où l'imagination vient idéaliser et transformer la réalité, où la fiction se mêle à la vérité. Il supplée, par l'histoire, l'observation directe des faits et des hommes. Aussi a-t-6n pu le définir « un roman de mœurs rétrospectif (2) ». Le lecteur va y chercher, non les leçons d'un érudit, mais « cette illusion de la vie, qui est le propre du roman bien fait (3) ».

Enfin, si on les considère, non plus dans leur contenu, mais au point de vue des procédés artistiques et littéraires, les romans peuvent se répartir en idéalistes, naturalistes et réalistes (4).

(t) Claude et Néroriy l. II, 10 1.

(a) É. Faguet, Revue des Deux-Mondes, i^' mars 1900 : La Renaissance du Roman historique.

(3) É. Faguet, ihid,

(4) Voir dans nos Principes raisonnes^ Les principales écoles artistiques et littéraires, p. 3o-3i.

THÉORIE CENR. LITT. 17

990 PROSB.

Naturellement, toutes ces classifications, comnie noue avoQS eu déjà plusieurs fois occasioD de le remarquer, sont fondées sur un cai-actère dominant, non exclosïr. Il n'y a pas de roman d'aventures, qui

linéiques détails de mœurs ou de psychologie ;

in idéaliste, ou il n'entre une part de réalité;

an réaliste, qui n'idéalise un peu les faits et

imenis.

>nte, petit récit de quelques pages, est au roqu'une fable de La Fontaine est à une cole Molière ou à une tragédie de Racine, ce mple crayon est à un large tableau ou à une

La Nouvelle, comme le mot l'intlique, est : « dont le sujet est présenté comme nouveau

ancien, ou avec des détails inconnus jus-

ualîtés de ces bluettes sont la rapidité et la d'une plume qui court et glisse, sans appuyer Là, comme dans la fable,

Loin d'épuiser nne matière,

On n'en doit prendre que la flenr (a).

ntaiue composa, en vers, des contes fort licenimités des Italiens. Le dix-huitième siècle rea prose, mais renchérit sur l'immoralité de aine. De nos jours, A. Daudet, dans les le mon Moulin, par la perfection du trait, la lée, ta poésie discrète et émue, a donné le

ré. Dictionnaire, au mot Conth.

Fontaine, Fables, I. VI, ^.pilogue.

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