CHAPITRE IV
Arllde premier. — Béflnltioit.
La prose didactique expose, sous une forme littéraire, les découi^ertes et les systèmes scientifiques, ou les théories artistiques. Elle traite doue les mêmes sujets que la poésie didactique. Mais, tandis que celle-ci est faite surtout d^émotions et d'images^ et ne saurait viser à l'exposition rigoureuse d'un système, sans tomber dans la sécheresse et se renier elle-même,
(i) Ainsi nommes, jadis, de leur couverture en papier bleu.
celle-là, au contraire, s'adresse de préférence à l'esprit et plaît par la justesse ou la profondeur des aperçus, Texactitude des faits, la composition sévère et la précision du style. Sans doute, savants, penseurs, critiques, ne sont pas dépourvus de sensibilité ni d'imagination, facultés qui donnent à une œuvre sa valeur littéraire. Mais, chez eux, Témotion contenue et la couleur sobre laissent toujours apercevoir la trame serrée des idées, la ligne droite et ferme du raisonnement.
Comme le genre poétique correspondant, le genre dont nous traitons a pour objet le vrai, le bien, le beau, autrement dit, les sciences naturelles, les sciences morales et les arts.
Article II. — lies Sciences naturelles.
Nous ne parlerons pas des sciences exactes ou ma^ thématiques : sauf Tastronomie, elles ne prêtent pas au développement littéraire. Un problème d'arith- [nétique, une démonstration algébrique, un théorème de géométrie, n'éveillent en nous aucune émotion, aucune image. Le plaisir qu'ils nous procurent intéresse la raison pure. Ils nous transportent dans la région glacée des chifires et des formules abstraites, où n'arrive pas le rayonnement et la chaleur de la vie.
Il en va tout autrement des sciences naturelles. Comme le nom l'indique, elles ont pour domaine la nature, le monde que nous avons sous les yeux : la terre, les plantes et les animaux. De ce monde, dont le spectacle émeut l'observateur le plus inattentif, elles décrivent les merveilles et cherchent à percer les
mystères. Elles tâchent à expliquer les secrets de la vie universelle. Le moyen que Timagination de riiomme ne soit pas saisie, ni sa sensibilité touchée, lorsqu'il se voit placé en un point de cette immense échelle des êtres, qui plonge dans les infiniment petits, pour aller se perdre dans les infiniment grands, et va de Tatome aux astres géants? Le moyen que le savant étudie sans un ravissement, l'organisme, les industries, les mœurs des animaux, la structure si délicate et si variée des plantes, le jeu des forces colossales d'où est sortie notre planète? Ces impressions d'étonnement et d'admiration, laisseront leur trace dans le style d'oeuvres comme V Histoire NatU" relie et les Époques de la Nature de Buffon.
Article III. — Les sciences morales.
Les sciences morales ont pour objet le monde moraly la vie de Tàme. On peut les diviser en sciences religieuses y qui traitent de Dieu et du culte que l'homme doit à son Créateur; sciences philosophie queSy qui étudient la vie intellectuelle et morale de l'homme; sciences sociales ^ qui analysent le fonctionnement et les lois de la société.
Religion. — La foi chrétienne a inspiré des œuvres nombreuses et fort diverses. Telle est Vlmitation de Jésus-Christ : le plus beau livre, a-t-on dit, qui soit sorti de la main des hommes, puisque l'Evangile vient de Dieu. Telles sont encore les Elévations sur les Mystères de Bossuet. Le christianisme a suscité des apologistes de génie : les uns, comme Pascal, ont entrepris de démontrer la vérité, les autres, comme Chateaubriand, dans son Génie du Christianisme y la beauté de la Religion révélée.
Philosophie. — Déjà Platon avaît su allier les plus hautes spéculations métaphysiques, la plus subtile dialectique, au style le plus riche et à Timaginatibn la plus magni&que. Au dix- septième siècle, Bossuet, Fénelon, Malebranche; au dix-neuvième, Maine de Biran, Cousin, Jouffroy, Taine, furent de grands philosophes et de grands écrivains. Les abbés Gratry, d'Hulst, de Broglie, C.Piat, ont suivi Texemple de Fénelon et de Malebranche; ils resteront les éminenls représentants du clergé contemporain, dans rhistoire des lettres et de la pensée.
Un exemple montrera comment les sujets philosophiques peuvent être traités en un langage vivant, accessible h tous, et unir à la précision scientifique une admirable beauté de forme. Voici une page, digne de Pascal, dans laquelle Tabbé de Broglie explique la subjectwitédes couleurs et des sons, c'està-dire leur non-e.ristence hors de nous :
« Regardons ce monde objectif depouilM de re'clat dont le revêtent nos sensations :
« Les atomes marchent suivant leur route accoutumée : ils se croisent, ils se choquent, ils vibrent, mais dans le silence. Le vent passe sur lesarbres^ mais ils frissonnent sans produire aucun son. La mer frappe violemment le rivage et roule ses vagues impétueuses, mais les vagues ne mugissent pas. Il n^y a pas dWeilles pour les entendre et sans oreilles la sensation du son n'est rien, rien absolument, ou plutôt il n'y a d'autre son que le mouvement même de l'air. Le soleil ne cesse de darder ses rayons sur la terre, c'est-à-dire de projeter des ondulations e'the'rées, de vitesse et de longueur diverses, mais les teintes variées dont la lumière revêtait le globe, ont disparu*, aucun œil ne les voit : elles n'existent pas, il n'y a que des vibrations. Dire que le monde entier est dans Tobscurité n'est pas exact. L'obscurité elle-même est une sensation, cl d'ailleurs elle semble exclure la connaissance distincte des objets. Mais pour le spectateur dépourvu d'yeux et qui ne contemple que par l'intelligence, le monde n'a aucune espèce
de couleur ; et, s^ii fallait absolument pour le besoin de notre imagination en supposer une quelconque, ce serait cette teinte grise uniforme, qui semble la moyenne de toutes nos impressions lumineuses et dont nous revêtons involontairement les conceptions abstraites de la géométrie. En d'autres termes, ce monde matériel, composé d'atomes vibrants, ce monde monotone et mort ne s'illumine, ne se transforme et n'ap-* paraît dans son éclat qu'au moment où il entre en communication avec un être sensible. C'est au contact d'un tympan que la mystérieuse et silencieuse arithmétique des vibrations retentit en un harmonieux concert. C'est au contact d'une rétine que les circulations variées des atomes d'éther s'épanouissent en teintes diaprées. Jusque-là elles ne sont rien que des mouvements , jusque-là les sons et les couleurs ne diffèrent que par la dimension et la vitesse du mobile : il n\ a entre les unes les autres que la différence qui existe entre le mouvement d'une balle de fusil et celui d'un boulet de canon (i). »
Sciences sociales. — De tout temps, les ques« tlons sociales, gouvernement, propriété, famille, ont occupé les esprits. Platon avait esquissé le plan d'une république idéale. Après lui, Aristote avait décrit la constitution athénienne. Au dix- septième siècle, Bossuet composait sa Politique tirée de VEcriture Sainte; Fénelon, dans son Télémaque^ exposait la constitution de Salente, c'est-à-dire de la France telle qu'il la rêvait. Le dix-huitième siècle vit paraître V Esprit des Lois de Montesquieu, rempli d'aperçus profonds et originaux, et le Contrat social de Rousseau : ce livre subversif d'un sophiste, mais tout vibrant d'une éloquence enflammée, devait être l'évangile de la Révolution française. Au dix -huitième siècle, naquit V Economie politique^ qui étudie la richesse et la prospérité matérielle d'un pays, et qui
(i) Le Positivisme et la Science expérimentale y t. I, p. 5ia, cité par M. l'abbé Piat dans Religion et critique , préface^