CRITIQUE LITTERAIRE
Harpe et ses successeurs, les Geoffroy, les Dussault, n'admettent pas d'autre système dramatique que celui de Racine.
De nos jours, grâce à Tinfluence de Chateaubriand (Génie du Christianisme) et de M™® de Staël [De fa Littérature) y grâce surtout au développement des sciences historiques, la critique a élevé et élargi son point de vue. Elle est devenue, avec Villemain, Sainte- Beuve, Taine, J. Lemaître, de Vogué, Faguet, Brunetière, une province de l'histoire générale. Sans doute, le goût reste, comme parle passé, la qualité principale de celui qui parle ou écrit sur la littérature. Un tel homme doit, ayant tout, être sensible aux beautés de composition, de style, et les faire ressortir. Mais c'est là une condition nécessaire, non une condition suffisante. Il faut qu'il y ait encore en lui unérudit, un moraliste, un psychologue et même, d'après Sainte-Beuve, un physiologiste recherchant jusque dans la complexion de l'écrivain, l'originalité du talent. On a donc cessé de voir, dans les productions des poètes et des prosateurs, des œuvres isolées, qui poussent un beau jour sur le sol national, sous la seule action du génie. La littérature, considérée désormais comme l'expression de la société, a été rattachée à la civilisation dont elle avait manifesté les aspirations et sur laquelle elle avait influé à'son tour (i). On a cherché, non l'explication, — car le
(i) Nous avons indiqué^ dans nos Principes raisonnes de Littérature^ p. a, comment la littérature est ^expression de la société. Tout récemment, M. A. Croiset insistait sur ce fait important : « Les grands écrivains d'une nation sont ceux qui personnifient ie génie national avec le plus d'éclat aux divers moments de son évolution... L^artiste le plus original tient à sa nation par toutes ses fibres. La langue qu il parle, les formes littéraires où il enferme sa pensée, le fond même de ses idées et
génie ne s'explique pas, — mais les conditions du génie, dans le milieu, la race, Téducalion, les croyances, le tempérament. De la sorte, on s'est rendu compte que, deux cents ans plus tôt, Racine n'eût pas composé ses admirables tragédies, et que, deux cents ans plus tard, il les aurait composées autres et autrement. Les formes littéraires de la pensée répondent, en efiet, aux difierentes civilisations et varient avec elles. Par conséquent, il serait illusoire de prétendre les ramener à un type unique. C'est pourquoi Sainte-Beuve a pu définir la critique « l'histoire naturelle » des esprits. Le naturaliste s'intéresse à toutes les manifestations de la vie, depuis riiysope jusqu'au cèdre, depuis le scarabée jusqu'au lion ; il étudie, non seulement l'aspect extérieur, mais encore l'organisme des végétaux et des animaux, qu'il essaie de classer et de grouper par familles; enfin; il examine ce que deviennent ces êtres sous les divers climats, les uns se développant, les autres périssant. Pareillement, le critique ne néglige aucune des espèces littéraires; il en décrit la structure intime et analyse les causes de leur venue ou de leur disparition .
de ses sentiments lui sont fournis par le sol nourricier. Même l'écrivain révolte contre son temps s'appuie sur ce temps pour le co*mbattre... Détacher un individu de ce fond collectif et anonyme qui le supporte, c'est le rendre inintelligible. Il faut sans cesse l'y ramener et l'y confronter. » (Manuel (T Histoire de la Littérature grecque y 1 901, préface, p. i et 11.)
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On pourrait s'étonner si nous passions sous <, le genre épistolaire, qui eut en France une slj fortune. Nous en dirons donc quelques moti en faisant remarquer qu'il n'est pas un genre, prement parler.
En effet : i° la lettre est une causerie par Dans la classification des esy^èces littéraires, pa que la conversation ou le dialogue elle ne s l'ormerune catégorie. — a" Les genres littérair dressent au public; la lettre, à un particulier destination, elle est confidentielle et ne doit pas dans la circulation. — 3° Il ne faut pas que la soit écrite avec une intention d'art, mais si dictée des événements et pour répondre à un du moment. Sinon, elle sonne faux : ce n'est p tête-à-tête ou un cœur-à-eœur, mais un exerc style et un morceau académique. Aussi, n'eslépistolier de profession, comme on est poète d tique ou historien.
Toutefois, accidentellement et dans deux i lettre touche à l'art et peut être copsidérée c un genre littéraire.
j" Quelques esprits, M"^ de Sévigné, Voltair exemple, ont une telle sûreté de plume, une spontanéité d'expression, un tel don pour ti sur-le-champ le mot juste et piquant, le trî peint, la phrase lumineuse et souple, que leur ] prend, comme d'elle-même, toutes les grâces i
FSOSE.
rellemenl distingués et beaux, auxquels un don est un charme de plus. De la lettre 3 on peut dire avec Régnier :
lonchalances sont ses plus grands arlîGces.
erle dans l'orfèvrerie littéraire, elle pro- !f plaisir, quand on aime ce que M"" de arlant précisément du style épistolaire, ap-
pure nature ».
bUTS de telles lettres font de l'art, comme in faisait de la prose : sans le savoir, ou
sans avoir l'air de le savoir. Car il est se demander si quelques-uns d'entre eux songé un peu au public, s'ils ont été absoconscients de leur talent et exempts du
laisser entrevoir, sinon de le montrer. Le guère douteux pour certaines missives de ivigné. Celles du cheval et de la prairie, sn vivant, couraient les salons. La fine levait se dire que d'autres pourraient avoir UGcës et qu'il fallait bien leur faire un brin
l'il en soit, si une Sévigné, un Voltaire, rotter les plumes... la bride sur le cou », • n'ont-elles pas été assouplies par un long !t, lorsqu'elles trottent, ne les surveillentcoin de l'œil, pour les empêcher de bronletlre étant une conversation, où l'on a le la réflexion et de la correction, à plus n enva-t-il pour eux comme pour ces caullants, heureux de répandre dans un salon eurespritetdeleur bon langage. M.Gaton marque, à propos de M"" de Sévigné, que I lettres les plus intimes, oii elle songe le
moins au public, on pourrait noter certains passages où elle est heureuse de reprendre son idée, de la
parer, de l'embellir, d'y ajouter des détails nouve
de plus en plus ingénieux et délicats n. Bien écr rendre sa pensée dans toute sa netteté, en un t définitif et original, est un régal que des gens cuit; aiment à se donner à eux-mêmes, sans égav autrui.
a' Négligeons les rares épistoliers de métier, Balzac composant des lettres sur commande, p un groupe d'admirateurs. Ces « pièces d'éloqueni sont de la contrefaçon, au pire sens du mot. Vent en à une manière plus sérieuse et plus habile miter la vraie lettre, au point d'en faire franchem un genre littéraire.
Des poètes, des prosateurs, empruntent le ca épistolaire, pour exposer leurs idées et s'adresseï public, sous le couvert d'un ami ou d'un protecle C'est le procédé d'Horace et de Boileau dans le Épîtres en vers, de Pascal dans ses Provincia Rousseau, dan» sa Nouvelle Héloïse, suppose une i respondancc, où les deux héros de son roman s' vrent leur cœur, ce qui est une façon détournée l'ouvrir au lecteur. On cherche ainsi à dissîmi l'art sous le lalsser-alier apparent du style, et à n donner l'impression d'idées ou de sentiments primés naturellement et sans apprêt. En lisant t cpitre d'Horace, telle Provinciale, l'illusion est et plètc : nous croyons avoir sous les yeux une le écrite au pied levé.
Évolution du genre épistolaire- — La qu tité et la quaUté des correspondances sont en r port avec le développement de l'esprit de socîi C'est aux époques où les hommes, unis par les r
lions de pensée et d'amitié, éprouvent le besoin d'échanger leurs idées, de se confier leurs sentiments, que les correspondances se multiplient et gagnent en intérêt de toute sorte. Entre personnes séparées par la distance, elles suppléent la conversation de vive voix. Aussi, vu la difficulté des communications, elles furent relativement nombreuses dans cette civilisation romaine du temps de Cicéron, si agitée, si brillante et si curieuse des choses de Tesprit. Le proconsul qui s'en va dans sa province, le citoyen que la guerre civile, Texil ou un voyage à Athènes tient éloigné de Rome, écrivent aux parents et aux amis laissés dans la capitale. Le parent ou l'ami, dans sa réponse, leur raconte l'anecdote qui défraye les conversations de la ville. De là est sortie la volumineuse correspondance de Cicéron.
En France, au dix-septième siècle et au dix- huitième, la vie de société arrive à sa plénitude et jette son plus vif éclat. Les « honnêtes )> gens, qui étaient alors les gens « distingués » d'aujourd'hui, passent le meilleur de leur temps dans les salons, à l'hôtel de Rambouillet, chez M^^° de Scudéry, M"** de Montpensier, M""® de Sablé, et, au siècle suivant, chez M"^^ de Lambert, W^' Geoffrin, M"^^ du DeflFand, M"® de Lespinasse. Là, on cause, on raconte, on discute sur les événements du jour et les sujets les plus variés. Les intelligences s'affinent et les cœurs sympathisent. Une lettre n'est souvent que la continuation d'une conversation interrompue, ou l'écho des faits divers appris dans une réunion, écho qui portera à un être aimé, retenu au loin, les dernières nouvelles. Elles sont attendues si impatiemment! La Gazette et le Mercure arrivent avec bien du retard, avec des renseignements bien
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secs, bien laconiques, et déjà vieux. Point de journaux pour répandre, des le matin, aux quatre coins de la France, avec force détails, les événements de la veille. De là, tant de jolis récits qui s'en vont, a intervalles réguliers, intéresser et désennuyer une M"' de Grignan, perdue en u de la Provence. Ce senties femmes qui rem] alors notre office moderne de reporter. Oi voir par les noms des salons cités plus haut, i président et y tiennent le dé de la convei Elles y portent leurs qualités propres : vîva mobilité d'impressions , délicatesse de sent: pointe de malice souriante, légèreté d'un i glisse sur les idées, les effleure et permet prendre que « le dessus du panier (i) », en de donner du prix au moindre détail, de que, dans la vie ordinaire, elles savent fai parure d'une fleur ou d'un bout de ruba qualités se retrouvent dans la causerie éc lettre. La Bruyère a observé très finement c elles y excellent. « Ce sexe, dît-il, va pi que le nôtre dans ce genre d'écrire; elles t: sous leur plume des tours et des expressî< souvent en nous ne sont l'effet que d'un long et d'une pénible recherche; elles sont he dans le choix des termes, qu'elles placent i que, tout connus qu'ils sont, ils ont le chs la nouveauté et semblent être faits seuleme l'usage où elles les mettent : il n'appartiei elles de faire lire dans un seul mot tout ui ment, et de rendre délicatement une pen est délicate; elles ont un enchaînement de (
(i) C'est l'expression m.-'.ne de M'^"- Je SiîvigiiL'.
qui se suit nalii relie ment, et qui n'est • le seus (i) ». Il est vrai qu'en songeant à Voltaire, à J. de Maistre, on pourrait
sais même sur ce fait nombre d'hommes qui sont femmes.
: contemporaine. — C'est aujourd'hui une arante que le genre épistolaire est en décauis plus d'un siècle.
e société est moins intense, moins active Une vie d'affaires et de fièvre a remplacé
calme et épanouie de nos ancêtres. La aine gaieté française s'en va. On vît dalez soi, et pour soi. Dans les salons, la ce qui n'est pas un progrès), la danse it un recul), les commérages à bâtons 3 qui est un désastre), ont remplacé la m, c'cst-à-dîre l'art de traiter légèrement sérieuses el spirituellement les riens, convenir que le nombre des sujets de )n et, partant, de lettres, a singulièreaaé. Chacun est renseigné si rapidement maux. Quelques jours écoutés
d'une mort receule une vieilli; nouvelle.
a création des chemins de fer, les courant, plusieurs fois par jour, pour les its de la France. On se contente de simples itte à recommencer le lendemain ou le \m. Plus n'est besoin, afin de ne rien ! préparer son paquet de nouvelles avec t à l'avance, comme au temps où une
ractères, uli. i'"' : Des ouvrages de l'esprit.