‹ Théorie des glaciers de la SavoieChapitre 10 sur 22 · DES TRAÎNÉES ROCHEUSES · texte numérisé non relu

DES TRAÎNÉES ROCHEUSES

Quand on examine un glacier d'un point élevé, on voit vers le milieu une , deux et quelquefois trois ou quatre traces de sable , de terre et de blocs de rochers qui s'étendent sur toute sa longueur , en suivant des lignes parallèles aux bords. Ces espèces de lisières de couleur gris-noirâtre qui contrastent avec la glace , étonnent tous les voyageurs. Je leur donnerai le nom de Traînées Rocheuses , qui me paraît assez bien les caractériser. On peut se faire , relativement à ces voies pierreuses, plusieurs questions auxquelles on n'a donné que des solutions fauses ou du moins insuffisantes. 1° D'où viennent ces rochers ? 2° Pourquoi sont-ils à la surface plutôt qu'à l'intérieur des glaces? 3° Pourquoi vers le milieu plus que vers les bords? 4° Pourquoi divisés en plusieurs tramées? 5° Pourquoi la glace est-elle plus élevée sous chaque rocher? Je vais répondre à chacune de ces questions , dont les solutions me paraissent faciles.

1° Les glaciers passent souvent aux pieds des rochers feuilletés dont ils reçoivent les débris; d'un autre côté , les avalanches n'arrivent guère sans entraîner avec elles des terres et des blocs détachés ;

enfin , les glaces qui tombent des sommets escarpés en entraînent aussi : il n'est donc pas étonnant que le fleuve de glace emporte , comme tous les torrents , les débris des montagnes d'où il descend.

2° Pourquoi sont-ils à la surface ? 11 y a parmi les montagnards des Alpes un préjugé général qu'ont partagé beaucoup de voyageurs et de naturalistes , c'est que les glaciers rejètent à leur surface tous les corps étrangers qui sont dans leur intérieur. Un guide , en m'endiquant ce fait , se servait d'un axiome qui contenait sur ce sujet toute la croyance du pays : Le glacier , me disait-il , ne garde rien d'impur.

Voici ce qui a pu donner lieu à cet axiome populaire , que le glacier ne garde rien d'impur , ce qui signifie rien d'étranger à sa substance : en observant attentivement la contexture de la glace , on s'aperçoit que les parties étrangères qu'elle contient ne sont point entrées en combinaison avec sa substance , mais qu'elles se sont réunies entre elles , et qu'elles ont formé des nids, des nodules, de petits amas renfermés dans un vide laissé par la glace. L'air lui-même a été repoussé de la combinaison intime , et s'est réuni en petits globules plus ou moins elliptiques , qui donnent à l'ensemble delà glace cette forme bulleuse dont j'ai parlé ailleurs. Les petits amas de sable sont fort fréquents dans les glaces. Ce n'est ici que la répétition d'un phénomène qui se rencontre dans tous les genres de

cristalisation. Au moment où la crislalisation commence , les parties identiques libres de se mouvoir dans le milieu qui leur sert de véhicule , se cherchent, s'unissent de proche en proche et laissent les parties étrangères dans leur isolement. Celles-ci à leur tour cherchent leurs analogues et forment d'autres sphérules qui, moins nombreuses, restent emprisonnées dans la substance la plus puissante. Celte loi générale de l'assimilation , qui est comme l'ame ou la volonté de la nature, s'observe partout, mais en particulier dans la minéralogie. C'est de là que viennent la formation des nœuds dans les rochers, les sphérules cristalines de tous les granitoïdes , les cristaux sur leurs gangues , les géodes dans les rochers où elles sont empâtées , les agrégations amigdaloïdes , les veines des schistes rubannés , les apparences jaspées d'un grand nombre de substances , etc., etc. Mais il faut bien observer que dès l'instant où la solidité est établie entre les parties , chacune garde éternellement sa place jusqu'à ce qu'une puissance venue d'en de<hors du système , détruise l'ensemble de la combinaison pour donner un passage aux substances étrangères. Rien donc de ce qui est contenu dans l'intérieur des glaces ne peut en sortir avant que la glace ne soit fondue jusqu'à l'endroit où se trouve la substance étrangère.

Revenons au préjugé reçu. On pense donc qu'un

rocher qui a roulé dans une crevasse profonde , remonte peu à peu vers la surface ; qu'il est revomi par le glacier. Cette force mystérieuse qui reportait une masse aussi considérable de bas en haut, a beaucoup occupé les physiciens ; on avait même imaginé pour l'expliquer une théorie assez ingénieuse ; mais , comme cela se pratique souvent parmi les faiseurs de théorie, on avait rangé les faits pour la théorie au lieu de baser la théorie sur les faits.

La voici en deux mots : Les rochers sont dans les crevasses; la vapeur qui se condense sur leurs parrois, l'eau de pluie qui tombe sur eux coulent jusqu'à la partie inférieure du bloc en contact avec la glace ; là cette eau se congèle ; par là même elle augmente de volume , et par ce moyen soulève le bloc d'une quantité proportionnée à la quantité d'eau congelée. A force de se répéter , ce mouvement porte enfin le rocher à la surface du glacier.

Sans nous arrêter à des réfutations inutiles , commençons par donner les faits qui ont pu induire en erreur. Les cailloux sont plus nombreux à la surface , parce que ceux de l'intérieur n'étant pas visibles , on ne peut faire de comparaison ; parce que tous ceux qui tombent sur le glacier pendant tout son trajet , y restent ; et enfin , parce qu'une partie de ceux qui sont d'abord couverts de glace , finissent par se trouver entièrement au dehors; et c'est cette dernière

circonstance qui a pu induire en erreur; c'est celle qu'il importe d'expliquer.

Si l'on examine un rocher encore enseveli dans la glace et qui ne se montre à la surface que par un point , on observe que ce point visible devient de plus en plus grand. Au bout d'une année , le progrès est sensible , et enfin il arrive une époque où tout le rocher est visible; on en conclut que la glace l'a repoussé ; il eût été tout aussi facile de dire que la glace ayant diminué au-dessus et ensuite autour de lui , le rocher s'est trouvé à la surface , parce que cette surface dont la nature est changeante , a dû s'abaisser à mesure que la fusion s'est opérée.

En effet , dès que les- glaces ont dépassé celte ligne qui sépare la région végétale de la région glacée , elles commencent à fondre , et la quantité de cette fusion s'accroît à raison de leur abaissement; de sorte que la quantité de glace fournie par le courant est d'autant moindre qu'on la mesure plus bas, jusqu'à ce que l'on arrive au point delà destruction totale. Il doit s'en suivre nécessairement qu'un rocher qui , vers le haut du glacier , était caché au-dessous d'une certaine épaisseur déglace, doit se trouver entièrement visible quand il a fait avec la masse qui l'entraîne un certain trajet. Si cette explication avait besoin d'être démontrée , on pourrait le faire par les faits que je vais indiquer. Au milieu des traînées rocheuses , il y a

des blocs qui ne sont pas à la surface , mais élevés au-dessus d'elle sur des piédestaux de glace. M. de Saussure avait observé ce fait ; voici comment il en parle: « La glace sous ces arêtes (il appelle ainsi les « traînées rocheuses) est beaucoup plus élevée que « dans leurs intervalles , parce que ces débris accu- « mules sur elle, la préservent de l'action du soleil « et l'empêchent de se réduire en eau ou en vapeur. « On voit même en bien des endroits de grands « fragments de rocber soutenus à 4 ou 5 pieds au- « dessus du niveau du glacier , par des piédestaux de « neige ou de glace qu'ils ont empêché de fondre. »

Je trouve le même phénomène sur le glacier du Talêfre. « Nous fîmes halte à l'ombre d'un bloc « énorme de granité qui était soutenu à plusieurs « pieds d'élévation au - dessus du glacier par un « piédestal de glace vive , dont il avait empêché la « fusion (1). »

A moins que Tonne voulût dire que les glaciers ont une telle horreur pour les rochers qu'ils les élèvent même de plusieurs pieds au-dessus de leur surface , il faudra bien consentir à dire que c'est le niveau du glacier qui s'est abaissé par la fusion , qui paraît assez considérable même à la bailleur du Talêfre , puisque

(I) l'oyage dans les Alpes, tome 2 , page 25 et 27.

le fragment de granité est reslé élevé de plusieurs pieds au-dessus de la surface du glacier.

3° Pourquoi vers le milieu plutôt que vers les bords? M. de Saussure a voulu rendre raison de ce phénomène ; mais ce qu'il dit est loin de pouvoir satisfaire un esprit décidé d'avance à ne pas se contenter d'une apparence de lumière. J'ai cherché une autre solution du problême ; j'avais cru l'avoir trouvée dans le passage des glaciers par des gorges resserrées où les glaces réunies portaient vers un point peu étendu les fragments qu'ils entraînent , et qui après le passage demeuraient dans cette position respective ; mais en soumettant cette cause à une sévère critique , j'ai vu qu'elle ne pouvait en supporter l'épreuve , et j'ai laissé à d'autres le soin d'éclaircir ce mystère.

Cependant je veux ajouter une cause qui n'est pas dépourvue de toute probabilité. Comme nous le verrons dans le chapitre suivant , la surface des glaciers est en général convexe , et la courbe qui les termine augmente considérablement en arrivant vers les bords. N'est-il pas probable que les blocs de rochers qui sont le plus rapprochés des rives ont glissé peu à peu en suivant la pente latérale , et sont venus accroître ou former ces moraines qui bordent presque constamment les glaciers? Ceci est d'autant plus vrai* semblable, que les traînées rocheuses restent vers

le milieu des glaciers sur une partie plus élevée et en; général plus unie que le reste de la surface.

4° Pourquoi plusieurs traînées distinctes et séparées? La réponse est facile. Quand deux fleuves se réunissent , leurs eaux ne se mêlent pas dès le premier moment; elles avancent de front dans le même lit, et si leur couleur est différente, on les reconnaît encore à plus de demi-lieue du confluent. A plus forte raison en est-il de même des fleuves de glace : ils arrivent dans le même lit chacun portant sa traînée rocheuse , et comme leurs flots solides ne peuvent se confondre , les traînées se suivent parallèlement jusqu'au bout du glacier. Il y a sur le glacier des Bois trois taînées rocheuses, parce qu'en effet il est formé de trois glaciers venus se réunir dans la même vallée.

5° Pourquoi sous ces traînées la surface du glacier est-elle plus élevée? M. de Saussure en donne une raison vraie , c'est que la glace préservée du soleil par la présence de la terre et des rochers , ne fond pas sur ce point autant qu'ailleurs. A celle-là j'en ajouterai une seconde , que je développerai plus lard, et dont on comprendra mieux la puissance: c'est que ces rochers garantissent la glace de la pluie qui la fait fondre bien plus rapidement que ne le ferait le soleil.

Page 1