DE LA FORME DES GLACIERS D ECOULEMENT
Je l'ai déjà dit, les glaciers d'écoulement sont des fleuves d'eau solide ; tous les phénomènes des fleuves s'y retracent avec une fidélité qui suffirait pour faire soupçonner leur usage : ils s'élargissent ou se rétrécissent selon la nature des bords. La vitesse des flots se mesure sur la rapidité de la pente ; les cavités et les inégalités qui se trouvent bien probablement dans le fond du lit , ne se reproduisent point à la surface , qui conserve une marche uniforme. Les ondées de glace marquées par des crevasses transversales semblent se suivre ; mais elles paraissent avoir plus de rapidité vers le milieu , ce qui donne à chaque ondée la forme d'un demi-cercle dont la convexité est tournée vers le bas de la vallée. Le fleuve suit une ligne droite ou serpente selon la direction de ses rives. îl y a dans la forme des glaciers quatre choses principales qui méritent de nous arrêter un instant , ce sont 1° leur renflement vers le milieu, 2° les crevasses qui les couvrent, 3° les puits, 4° les eaux d'écoulement.
Du renflement des glaciers d'écoulement.
Il faut se rappeler que mes observations se rapportent toujours au glacier des Bois, qui est pour ainsi dire un glacier classique par son étendue , par sa masse , par sa position et par l'ensemble des phénomènes qu'il présente. Quand on veut le traverser, on commence par monter dès le bord jusqu'au milieu ou à peu près , et de là on redescend jusqu'à l'autre rive , de sorte que la surface du glacier est en dosd'âne , et les eaux qui proviennent de la fonte des glaces se distribuent et coulent du milieu vers les deux rives et non pas dans le sens de la direction du fleuve. J'ai cru trouver la raison de cette forme dans la fusion bien plus grande sur les bords qu'elle ne l'est vers le milieu. Je pourrais indiquer comme première cause la réverbération du soleil produite par les rochers du rivage ; mais si cette cause est pour quelque chose dans la production du phénomène qui nous occupe, je la crois trop peu sensible pour la placer seule vis-à-vis des effets produits. Cet accroissement de fusion est dû selon moi à l'écoulement des eaux.
Plusieurs circonstances m'avaient prouvé que la glace soumise, dans l'air, à une température élevée , résistait bien plus long-temps à la fusion que quand
elle était exposée à l'humidité ou mise dans de l'eau môme très-froide. J'ai fait, pour obtenir un peu plus de précision , quelques expériences qui m'ont pleinement confirmé dans cette opinion. Au mois d'août, j'ai pris deux cubes déglace, chacun du poids d'une livre. J'ai mis le premier dans un volume d'eau du poids de neuf livres, et à la température de -+- 11° Réaumur et à l'ombre. J'ai exposé le second dans un panier d'osier , à un soleil de -H 23° Réaumur. Le premier a été entièrement fondu après une heure et 15 minutes , en abaissant la température de l'eau dans laquelle il était à -+- 5°. Le second a passé six heures au soleil , et ensuite dans une température de -h 14 à 15 degrés , et n'a été fondu qu'après 14 heures.
Voici comment j'ai raisonné pour découvrir le rapport qui existe entre le pouvoir de l'eau pour opérer la fusion de la glace , et le pouvoir de F air pour obtenir le même résultat.
1° Le premier morceau de glace qui a fondu en une heure et 15 minutes en ramenant l'eau de -+• 11° à -h 5° , peut être supposé , sans erreur trop considérable , avoir fondu dans une température moyenne de -4- 8°.
Pour comparer maintenant le cube de glace exposé au soleil et à l'air , à celui qui a été soumis à l'eau , j'ai réduit à ■+- 8°, les deux températures auxquel-
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les il a été exposé. Ainsi admettons dans une première approximation que la glace exposée au soleil dans un air à -+- 23° n'ait pas fondu plus vite que si elle avait été à l'ombre dans un air aussi élevé à la température de -+- 23°; six heures passées dans un air à -H 23° équivalent à 17 heures 15 minutes passées dans un air à -f- 8° ; car il est évident que les temps nécessaires pour fondre une même quantité de glace sont en raison inverse des températures de l'air dans lequel cette glace se trouve : on aura donc : (H- 8° : -4-14° : : 6 h. : x = 17 heures 15 minutes). Par la même raison, les huit heures passées dans un air à -+- 14° , équivalent à 14 heures passées dans un air à H- 8°; car nous aurons comme tout à l'heure : (-f- 8° : -h 14° : : 8 h. : x = 14 heures).
La fusion dans l'air à -h 8° aurait donc eu lieu dans 17 heures 15 minutes -+- 14 heures = 31 heures 15 minutes , temps qui égale 25 fois 1 h. 15 m. , c'est-à-dire le temps nécessaire pour la fusion d'une quantité de glace dans de l'eau à •+■ 8°.
Ce rapport de 25 à 1 est de beaucoup inférieur à la vérité ; car , 1° la température moyenne de l'eau a dû être au-dessous de 8° , parce que l'eau a dû se refroidir au commencement dans un rapport beaucoup plus rapide qu'à la fin. (Il serait encore plus grand dans une eau agitée ou courante) ; 2° la glace au soleil fondait non-seulement pas le contact de
l'air , mais aussi par Faction directe des rayons solaires. Or , ces deux causes ont concouru pour diminuer le rapport que nous cherchons.
Si par uoe approximation on suppose que îa glace, pendant les 6 heures passées au soleil, a fondu autant par l'action directe des rayons solaires que par le contact de l'air, les 6 heures passées au soleil n'équivalent plus à 17 h. 15 m., mais au double, à 34 h. 30 m. passées dans un air à -4- 8°; on aurait donc .34 h. 30 m. -H 14 h. = 48 h. 30 m. pour le temps nécessaire à un cube d'une livre de glace placé dans un air à -4- 8° , pour arriver à la fusion complète , taudis que dans l'eau il n'a fallu pour cela que 1 h. 15 m. ; le rapport de ces deux nombres serait de 38 , 8 à 1 , au lieu de 25 que nous avons trouvé tout à l'heure.
Saos vouloir donner à cette expérience une précision aussi grande qu'elle pourrait l'avoir , il en résulte du moins que la glace fond beaucoup plus vite sous l'action de l'eau que sous celle de l'air; c'est d'ailleurs ce qu'on aurait pu conclure directement de l'énorme différence de leur capacité pour le calorique; car , à masse égale , celle de l'eau étant 1 , celle de l'air n'est que de 0,2669.
La connaissance de cette propriété de l'eau est très-importante, eî l'on verra qu'elle rend compte de îa plupart des phénomènes que présentent les glaciers.
Elle est même susceptible d'applications utiles. Après la terrible débâcle qui ravagea la vallée de Bagnes eu Valais le 16 juin 1818 , le gouvernement fit rechercher les moyens les plus propres a prévenir le retour d'un tel fléau. 11 fallait détruire des amas de de glace qui arrêtaient l'écoulement des eaux. L'ingénieur qui présidait à cette entreprise , n'a pas employé d'autre moyen que celui de diriger les eaux supérieures sur la surface du glacier , afin d'en diminuer la masse par la fusion. Quelles que puissent être les oppositions que M. Venetz a rencontrées , je crois que le moyen qu'il a choisi est parfaitement rationnel, puisqu'il est justifié par l'expérience que je viens d'indiquer. Je n'ai pu savoir si ses tentatives ont obtenu le succès qu'il en attendait.
Reportons maintenant notre expérience sur les glaciers. L'eau de la pluie, l'eau qui se forme par la condensation des vapeurs, l'eau qui provient delà fusion des glaces , arrivent sur les deux bords du glacier ; mais comme elles partent du milieu , leur quantité sera plus grande à mesure qu'elles s'approcheront de la rive , et leur effet pour la fusion sera plus considérable ; les glaces devront donc s'abaisser vers les bords , et la surface du glacier sera un dos-d'âne.