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DU MOUVEMENT DES GLACIERS D'ÉCOULEMENT

Quoique la plupart des auteurs qui ont parlé des glaciers inférieurs aient sur leur origine et leur formation des idées assez fausses , tous cependant conviennent qu'il existe pour eux un mouvement de transport qui les fait avancer vers le fond des vallées ; mais dès l'instant où ils veulent faire connaître la nature et la quantité de ces mouvements , ils tombent dans le vague et souvent même dans le ridicule. En effet, c'est là, selon moi, le véritable nœud gordien. Le fait du mouvement existe 9 la progression des glaciers est démontrée ; mais le mode est entièrement inconnu. Peut-être avec de longues observations , des expériences bien faites sur la glace et la neige , viendra-t-on à bout de le saisir; mais ces premiers éléments nous manquent encore.

Il y a dans les glaciers deux espèces de mouvement, l'un instantané et l'autre insensible. Si dans son cours le glacier rencontre une pente très-rapide, escarpée, verticale , alors la glace se fend , tombe par blocs séparés les uns des autres. Un mouvement semblable est décrit dans le passage suivant de M. de Saussure : « Tout le bas de celte haute cime (le dôme de l'Ai-

« guille) était couvert de glaciers excessivement es- « carpes qui se versaient dans celui de Bionnassay ; « à chaque instant il se détachait de ce glacier des « masses énormes de glace que nous voyions tomber « et se précipiter avec un fracas horrible , et se ré- « soudre en des tourbillons de poussière que l'air , « refoulé par la chute des glaces , soulevait comme « des nuages à une hauteur étonnante (1). »

Sa chute n'est pas toujours aussi rapide ; alors pourtant on aperçoit sur la surface du glacier des signes non équivoques d'un mouvement brusque , d'une perturbation : ce sont des fentes , du bouleversement dans la disposition des masses de glaces. Voici comment M. de Saussure dépeint un passage rapide du Talêfre : « Comme la pente par laquelle ce glacier « descend est extrêmement rapide , ses glaçons se « pressent mutuellement , se dressent, se relèvent et « forment des fours , des pyramides diversement « inclinées , qui semblent prêtes à écraser le voyageur « téméraire qui oserait s'en approcher (2). »

Quand la pente est radoucie , les mouvements brusques sont plus rares ; mais pourtant ils se manifestent encore par des fentes subites et des avancements de blocs de glace. Les habitants des pays qui

(i) Voyage dans les Alpes, tome 2, p< 475. (2) Voyage dans les Alpes, tome 2, p. 24,

avoisinent les glaciers donnent à ces mouvements qui leur sont connus le nom de crue de glacier. Voici comment décrit ce mouvement un ministre de Grindelwald , qui en a été témoin en traversant le glacier qui est aux environs de ce village : « A peine étions- « nous placés , dit-il, que le singulier phénomène « appelé crue de glacier se manifesta par un bruit « affreux ; tout autour de nous paraissait se mouvoir « de soi-même: fusils, bâtons, carnassières. Des « rocs en apparence solidement établis dans la glace, « commencèrent à se détacher et à s'entrechoquer ; « des crevasses de 10 et de 20 pieds de largeur s'ou- « vrirent à nos yeux avec un fracas épouvantable ; « d'autres se fermant tout- à -coup , lancèrent à « une grande hauteur l'eau qu'elles contenaient. La « masse entière du glacier si agitée tout-à-coup, « s'était avancée de quelques pas ; mais tout rentra « bientôt dans un repos et un silence profond , à peine « interrompu par le sifflement des marmottes (1). » En retranchant de cette description la poésie, qui montre les rochers s entrechoquant , on y découvre la généralité d'un mouvement brusque produit, selon toute apparence , par l'avancement d'une partie du glacier. Nous en saurions davantage si les témoins de

(I) Cité d'après la Géographie de MaUebmn , volume 7, page 101.

cette scène s'en étaient tenus à une description scientifique.

M. Venetz rapporte qu'un glacier de la vallée d'Hérens « avançait avec un bruit semblable à celui « du tonnerre , faisant à la fois des pas de plus de dix « pieds de longueur. » Sans prendre à la lettre ces descriptions qui portent avec elles des caractères d'exagération, on peut croire aux mouvements qui les ont motivées. Passons maintenant aux mouvements insensibles.

Rien ne me paraît plus clairement démontré que le mouvement progressif des glaciers vers le bas de la vallée , et rien en même temps ne me semble plus difficile à concevoir que la manière dont s'exécute ce mouvement si lent , si inégal , qui s'exécute sur des pentes différentes , sur un sol garni d'aspérités , et dans des canaux dont la largeur varie à chaque instant. C'est là, selon moi, le phénomène le moins explicable des glaciers. Marche-t-il ensemble comme un bloc de marbre sur un plan incliné ? . . . Avancet— il par parties brisées comme les cailloux qui se suivent dans les couloirs des montagnes ? . . . S'affaisset-il sur lui-même pour couler le long des pentes , comme le ferait une lave à la fois ductile et liquide ? . . . Les parties qui se détachent vers les pentes rapides suffisent-elles à imprimer du mouvement à celles qui reposent sur une surface horizontale ? Je

l'ignore. Peut-être encore pourrait-on dire que dans les grands froids l'eau qui remplit les nombreuses crevasses transversales du glacier venant à se congeler , prend son accroissement de volume ordinaire , pousse les parois qui la contiennent , et produit ainsi un mouvement vers le bas du canal d'écoulement.

Portons nos regards , sur la partie du glacier des Bois qui avoisine le Mont-Envers. Là il offre l'aspect d'une mer de glace dont la surface agitée serait dans un plan à peu près horizontal. Cette masse étendue , profonde , compacte , rigide , qui touche à des bords inébranlables , qui tantôt s'élargissent , tantôt se resserrent , est cependant en mouvement. Ici point de rupture , car les crevasses que l'on y rencontre ne sont pas des fentes comme celles dont nous avons parlé plus haut: nous verrons ailleurs leur origine, qui n'est pas due au mouvement du glacier. Cependant il avance là tout comme dans les parties où la pente est plus rapide. J'ai cherché à apprécier la quantité de son mouvement ; mais je n'ai pu recueillir que des données un peu vagues. J'ai interrogé mes guides sur la position d'un énorme rocher qui est au bord du glacier , mais encore sur la glace et par conséquent soumis à son mouvement. Les guides m'ont montré l'endroit où il était l'année précédente, et celui où il était il y a trois , quatre et cinq ans ; bien plus , ils m'ont montré l'endroit où il se trou-

vera dans un an, deux ans, etc. , tant ils croient être certains de la régularité de ce mouvement. Cependant leurs rapports n'étaient pas toujours précisément d'accord , et leurs indications de temps et de distances manquent toujours de cette précision de mesure et de quantité sans laquelle on est obligé de marcher à tâtons dans les sciences physiques. En réduisant ces différentes indications à une moyenne , je trouvai que l'avancement total devait être d'environ 40 pieds par année. Dans mon dernier voyage j'ai obtenu des renseignements plus certains que j'ai consignés dans le chapitre précédent , et l'énorme différence qui se trouve entre les deux résultats provient de ce que les dernières observations ont été faites au milieu du glacier d'écoulement, qui marche avec plus de rapidité , tandis que les premières ont été faites sur le bord, où la glace est retenue par le frottement des parrois rocheuses. Ebel pense que le mouvement des glaciers n'est en général que de 12 à 25 pieds par année ; mais il est facile de comprendre qu'il est impossible d'obtenir une mesure générale , qu'il doit y en avoir une pour chaque glacier. La nature de la pente, le nombre des variations auxquelles elle est soumise, la profondeur des glaces , la largeur du couloir , la forme de ses bords , et mille autres circonstances doivent faire varier la vitesse des glaces , et ces circonstances ne sauraient être absolument les

mêmes partout. Bien plus , il n'est pas même facile d'obtenir cette vitesse pour un seul glacier , même avec des observations suivies; en voici la raison. Dans les endroits du glacier où la pente est plus rapide , la coucbe de glace est plus mince , sa vitesse est plus grande ; dans ceux où la pente est presque nulle , les glaces se renflent , s'accumulent ; la masse en mouvement étant double , triple , etc. , la vitesse n'est que de la moitié, du tiers, etc. Deux observateurs qui partiraient de ces deux points si différents , tireraient l'un et l'autre des conséquences fausses.

Ce n'est pas tout , il y a entre le glacier des Bois et un fleuve une ressemblance tellement complète qu'il est impossible de trouver dans celui-ci une circonstance qui ne soit pas dans l'autre. Dans les courants d'eau , la vitesse n'est pas uniforme dans toute la largeur ni dans toute la profondeur ; le frottement du fond , celui des bords , l'action des obstacles font varier cette vitesse , qui n'est entière que vers le milieu de la surface. Or, la seule inspection du glacier suffit pour prouver que la vitesse du milieu est plus grande que celles des rives. La surface entière est coupée par des crevasses qui sont en général transversales à sa direction. Si le mouvement était le même dans toute la masse , ces crevasses qui coupent la surface en ondées parallèles formeraient une ligne droite qui serait toujours à peu près perpendiculaire aux

deux rives ; mais il n'en est point ainsi ; la ligne générale est une courbe dont la convexité s'avance vers îe bas de la vallée , ce qui ne peut être attribué qu'à l'excès de vitesse que les glaces ont sur ce point.

M. de la Bêche raconte qu'une échelle qui avait été laissée par M. de Saussure sur le col du Géant en 1787, -a été trouvée en 1830 vis-à-vis le pic du Moine , qui se trouve trois lieues plus bas. En suivant le mouvement des glaces , cette échelle aurait avancé d'environ deux cents toises par année. M. Bozet, dans son Cours de Géologie, dit qu'un bloc de rocher du glacier des Bois ne s'est avancé que de cent quatre-vingt-trois mètres dans une année. Pour être vrai , il faudrait découvrir la vitesse moyenne , c'est là le difficile ; dans l'impossibilité d'y parvenir , je me contente de donner celle que j'ai cru trouver vers un point où la pente est très-radoucie.

Je ne puis m'empêcher de hasarder ici une idée qui n'a d'autre fondement que l'analogie de position; mais comme elle peut être d'une grande importance pour l'intelligence de la circulation des eaux autour du globe , je la livre aux savants , sans y ajouter moimême une foi entière. La voici :

Les savantes observations de M. de Humboldt , celles des capitaines Garry, Franklin et Back, ont fourni les moyens d'éîablir les rapports d'après lesquels s'abaisse la température à mesure qu'on s'élève

vers les pôles et dans la perpendiculaire à l'horizon. Ainsi la ligne isotherme qui marque le commencement des neiges perpétuelles ahoutit d'un côté vers le 74me degré de latitude boréale et de l'autre vers le 8,000me pied de la hauteur du Mont-Blanc , de sorte que le sommet de cette montagne doit avoir à peu près la température de la zone glaciale près des pôles de la terre.

Mais cette identité de position ne doit-elle pas produire l'identité des effets? Et les pôles de la terre ne pourraient-ils pas aussi être considérés comme deux immenses glaciers sans cesse entretenus par la condensation des vapeurs qui affluent vers eux par la partie supérieure de l'atmosphère et qui se déchargent de leurs glaces dans les mers environnantes. Dans ce cas , la pression résultant du mouvement de rotation qui a pu produire l'applatissement des pôles , remplacerait l'action de la pesanteur , qui suffit pour faire couler la glace sur les plans inclinés des montagnes ; et les masses de glace flottante que l'on rencontre souvent dans les mers polaires, seraient comme les glaciers d'écoulement de nos Alpes. Ce serait toujours des fleuves de glace partant pour aller se fondre dans les zones tempérées. Nous retrouverions encore là un exemple de cette loi de la circulation , si souvent mise en œuvre dans les opérations de la nature.

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